‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 293 sur 361 · VANNES · texte numérisé non relu

VANNES

sentoit pas tant ex lia ici de la coste de Minet liouys, ni du sang d Acre, qu'on dirait bien. « Ab ! mort Dieu , dii-il , vous diriez que le roy «• institué cest ordre exprès pour l'amour de « moy, car il doubte un peu de ma noblesse ; « mais , par Dieu ! je le tromperay bien. Je luy «reray tant de titres faux, et les luy tu p pose - «ray, et les feray escrire si bien et si dextre- «ment par de bons escrivains antiques, et en « parchemins si vieux , effacés , et lettres aussy «si menues et mal lisibles, qu'on les prendra «plustost pour des pieds de mouche que pour «escriture, que luy et ses inquisiteurs y per- «dront leur latin, leur science et leur lecture.» Ce qu'il fit; et y fit coucher et escrire dedaus une si haute extraction, qu'ils ne sceurent dire autre chose, ni le roy et tout, si-non qu'il estoit digne d'est re chevallier, s'il ne tenoit qu'à la noblesse , et qu'il fusl passé.

Un autre chevallier csleu, point François, mais estranger, fort iunoble , que je nommerois pour un double, car il ne me sçauroit battre, fit bien pis pour prouver sa noblesse. Il euvoya quérir en sa ville de Fleura née et son pays, plus de six charges de mulleis de titres et pancartes, qu'il emprunta des principaux et nobles de sadicie ville et pays, et les fit venir, et les présenta à messieurs les inquisiteurs de noblesse à ce destinés; et quand il fut devant eux , il leur dit et remonstra que , mais qu'ils eussent bien veu et revisité tout cela, qu'ils ue sçauroienl nyer, ni que dire, si-non qu'il ne fust trè&-noble. Messieurs les inquisiteurs furent si confondus d'une si grande milliasse de parchemins, qu'ils ne sceurent jamais par quel bout s'y prendre ; et furent cooiraincts de dire et représenter au roy que, pour tout Tordu monde , ils n'y sçauroient vaquer, et qu'ils s'y rompraient la teste et leur entendement , et qu'il y en aurait assez pour six ans pour messieurs de la chambre de ses comptes à y adviser et feuilleter; par quoy, qu'il valloit mieux qu'on te passast comme ont faicl les maistres es-arts en la rue au Ferre, un qui ne sçait guieres, et que les docteurs passent a) sèment pour un friant disner et bon vin doctoral : « Parquoy, dirent-ils, de ce bon chevallier que « l'on eryc fort par trois fois vivat et bibat.*

M. le marcschal de Biron , le bonhomme , fit bien mieux, car il u'apporta que cinq ou six

titres fort antiquel, et les présentant au roy et a messieurs les commissaires et inquisiteurs : «Sire, voylà ma noblesse icy comprise;» et puis, mettant la main sur son espée il dit : « Mais , sire , la voyci encor mieux. »

Un autre gentilhomme, que je sçay, ne fut et» grand peine de prouver tant sa noblesse, bien certes qu'il fust noble, le doubte ne s'en peut faire. Il avoit demeuré douze ans sans venir à la cour, bien qu'il ne fust loing de Paris que sept ou huict lieues. Il y arriva au bout de ces années, sur le poincl que le roy projettoit son Ordre et qu'il s'esloit mis en verve d'ayraer de beaux petits chiens de lyons et turquets et autres. L'on dit au roy et lui eu fit-on grand cas, que ce gentilhomme avoit deux turquels, les plu» beaux qu'on sçauroit veoyr au monde. Le roy les voulut veoyr, et les trouva encor plus beaux qu'on ne les luy avoit faicts, et pour ce les luy demanda, qui en récompense le fit chevallier de ce bel Ordre. Voylà un ordre bien douné et posé, pour deux petits chiens ! Tant d'autres pareils fats contes apporterots-je, pour moustrer les abus de ces chevalliers en leurs eslections, que je n'aurais jamais faict.

Or le roy. comme le roy Louys XI, avoit résolu et arreslé de n'en faire que quelque certain petit nombre, comme de vray pour le commancement je croy qu'il n'en fit que vingt ou vingt-deux. Je les nommerais bien si je voulois, encor que je n'y fusse pas, car j'estois avecques la reyne eu Gascoigne; et dirais voulontiers ce qu elle m'en dit à moy indigne, et comme reprouvant erste nouvellelté, pour avoir quitté l'ancieunelé qu'il ne falloit perdre pour eslre si noble. Ledicl roy ne tint pas son arrcsl et resolution, car assez peu de temps après il rompit le pas et passa plus outre; si qu'ayant appelle à cest Ordre son premier maistred'hoslelet son premier rscuycr, il s'en fil un pasquin a la cour, qui dit : que cest Ordre ne valloit plus rien, puisqu'il estoit sauté et venu jusqu'à l'eslrille et l'cscurie, et à la broche de la cuisine; entendant Liamourt, son premier escuyer, et Gombaut, son premier maislre d'hostel. Tant d'autres en a-on veu chargés de ceste croix , que plusieurs que nous estions à la cour des plus fols, qui nous en mocquions à plaine gorge, nous leur en faisions la guerre, et leur disions: aux uns qu'ils avoient esté en très-mauvais estât

quand ils remirent cest ordre ; et à d'autres on leur disoit : «Quand vous l'avez pris,n'avez- «vous pas proffcré en vostre ame mcsmes paa miles comme quand vous recevez à Pasques « voslre Créateur, Domine, non sum dignus ? » Aux autres on disoit : «Ne sentez-vous pas vos- « tre conscience chargée de prendre et avoir ce «qui ne vous appartient pas?» Aux autres encor pis : «Et si vous ne l'avez gaignée à ceste «heure vous le guignerez quelque jour; cepen- « dam il se faut accommoder au collier comme «un cheval à la charrette, devant que le mettre à tirer.» Aux autres on disoit : «Vous por- « tez vostre croix selon vos mal raicts. » Aux autres : « Vous la portez avant le temps. » Aux autres: «Vous n'estes pas assez fort pour porter ace collier; baillez-le à un autre qui le portera m mieux que vous , ou bien à moy. » Aux autres : a Ne sentez-vous point qu'il vous poise trop, «comme à un asne son bas?» Aux autres: «Quelle sotte humeur a pris au roy de le vous «donner?» Aux autres : «Le Sainct-Esprit des- «cend sur ceux qui luyplaist, aussy bien sur les « bons que sur les mauvais, aussy bien sur les pol- « trons que sur les vaillans, aussy bien sur les as- « nés que sur les chevaux, aussy bien sur les pau «vres que sur les riches, et aussy bien sur les sots «que sur les habilles; il y paroist en vous.» Aux autres on disoit : «Vous ne pouviez voiler au- «paradvant, il faut bien à ceste heure que ce «Sainct-Esprit vous porte par-tout et que nous « monstrez le chemin à la guerre ; mais ceste co- «lombe que vous portez est poltronne de sa na- « ture, elle ne vous y portera jamais x. » Aux autres : «Il est croisé comme un oyson de Mars, « aussy est-il vray oyson. »Tant d'autres brocarts et sobriquets pareils à ceux-cy disoit-on , et encor meilleurs, si j'y voulois songer, que je n'aurois jamais faict, lesquels n'osoient rien dire ny quereller, estans leurs querelles injustes.

Voylà doneques l'abus de tel Ordre en ce grand nombre de chevalliers, tant de ceux qui l'avoicnt mérité, que d'autres point. Aujourd'huy nostre roy s'est mis à faire et suivre le cours de nostre feu, dont aucuns sont esleus selon sa volonté; autres par prières, faveurs et importunités; autres par services, faicts et

1 Le manuscrit ajoute : « A aucuns on ditoit : « Qui eust «jamais pen»é que ceste croix eu M passe m facilement par • le cul pour venir te pendre au col ?• Celui-là est salle. .

mérites; autres délaissés, desquels l'honneur est aussy grand, ou plus : si que l'on peut dire d'eux comme l'on dit de Scipion : «Pourquoy «n'a-on érigé des statues à Scipion comme à «beaucoup d'autres?» 11 vaut mieux, dirent aucuns, que l'on demande cela, que si on demandoit : «Pourquoy luy a-on érigé?» Ainsy peuton dire aujourd'huy de plusieurs :« Pourquoy « n'a un tel cest Ordre, qui l'a mieux mérité que «tels et tel?? » La gloire leur est plus grande par telle demande.

Ce conte icy, et plus. J'ay ouy dire que dernièrement à Rouen, que le roy y estoit, un jour estant à la chasse, vint passer un chevallier du Sainct-Esprit parmy les pages qui sont au relais, lesquels de tout temps ont possession de faire la guerre aux passans parmy eux , mais non si cruelle ny si scandaleuse comme ils firent à ce pauvre here de chevallier spirituel ; car ils le dépouillèrent et fouettèrent à belles verges, qui ne s'en osa après vanter ny plaindre. On le dit au roy qui en fut fort fasché et colleré; mais pourtant il en fut rydeveoyr ainsy cest ordre mal mené. Pour fin, si l'on continue à multiplier tant cest Ordre, je croy qu'on sera conlrainct d'en faire banqueroutte comme des autres, et en invanter un nouveau.

Ce grand roy d'Espaigne ne fait lictiere ainsy du sien de la Toison , car il le despart par compas à ses grands capitaines qui l'ont bien servy. Ainsy le mot de la devise porte : Pretium non vile laborum >. Aussy ceux à qui il le despart le portent la teste haute eslevéc, et le monstrent à plain, pour l'avoir très-bien mérité : et le nombre n'en fourmille point tant par tous ses pays comme il fait au moindre coing de la France. «Mais, ce dira quelqu'un, «aussy n'a-il poiut tant de bons capitaines « comme en France , et que ses guerres de Flan- « d res et d'ailleurs en ont purgé ses pays, comme «rhyver purge l'air des mouches d'esté. »Certe> il en a perdu et en perd tous le* jours, et de très-bon»; mais aussy on en trouve en France force, dit-on, mais, comme dit l'Espaignol superiores en nnmbre y inferiores en m lor 2. Je m'en rapporte à ce qui en est.

Cest Ordre de la Toison fut institué par le bon duc Philippe de Rourgoigne, qui est certes

' Récompense honorable des travaux

« Supérieur* en nombre , tuait mféneurt en valeur.

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