M. LE MARESCHAL DE MATIGNON
M. d'Espernon ne rendit point sa place conquise, sur quoy il alleguoit ses raisons comme il pou voit; mais la meilleure estoit sa bienséance ; et , qui est un grand cas , jamais le mareschal ne s'efforça le moins du monde de la reprendre ; et disoit tousjours que le roy luy en feroit la raison, à qui cela toueboit plus qu'à luy; ce que le roy luy sceut bien objecter et rétorquer; car, lorsque M. d'Espernon voutoit aller en Provance, M. le mareschal manda au roy, pour un grand conseil et fort authenticque , qu'il rompist ce coup et empeschast ce voyage, et luy fist commandement exprès de ne bouger de ses gouvernemens de Xainlonge et Angoumois, là où il le tiendrait mieux en bride et subjection qu'en Provance , s'il y esloit une fois, où il aurait de toutes parts des portes de derrière , par le moyen desquelles il luy pourrait beaucoup nuyre. Le roy luy manda qu'il le remercioit de ce beau conseil , et qu'il ne luy disoit rien qu'il ne sceust et preveust aussy bien que luy: mais que, pour le bien exereiler et tenir M. d'Espernon en tel destroict qu'il disoit en Angoumois et Xainlonge, il luy faudrait un autre homme que luy, qui n'avoit pas eu le ccurage, ny la hardiesse , ny l'esprit de luy oster Bourg tant seulement, et qu'à grand peine doneques pourroitil le ranger à telle subjection qu'il disoit. La response du roy fut belle , et fondée sur une bonne raison.
Aucuns pourtant ont tenu ledtet mareschal plus vaillant qu'il ne faisoit monstre, et le plus asscuré aux harquebusades qu'on eust sceu veoyr, ce qu'en sa jeunesse on n'avoit pas creu ny veu, ny moins encor aucuns croyent à ceste heure que cela vint de son courage naturel , mais d'un esprit famillier, que j'ay veu aucuns tenir et affermer qu'il en avoit un , et se fondoit sur son gouvernement qu'il a heureusement conservé et regy , plus par engins, industries et subtilités, que par force et braveté, et pour les bons succès aussy de ses affaires propres et domestiques, ainsy que j'en ay ouy parler de plusieurs autres; car de dix mille livres de rente qu'il avoit quand il alla en Guyenne, il est mort en ayant acquis cent mille en douze ans qu'il en a esté gouverneur. C'est gratter cela ; aussy on a dict de luy après sa mort : «Bienheureux est le fils de qui l'ame
«du pere est damnée, » qui est une vieille maxime que l'on ne se peut jamais tant tout à coup enrichir, que l'on ne se donne au diable ; autres disent qu'ayant manié les deniers du roy, il les a mesnagés si bien et faicts passer si bien par invisibilion, avecques la faveur de son petit esprit Farfadet ou Astarot,quetrès-subtillemcnt, en disant farouzat yCarouzat , comme dit maistre Gonnin en son passe passe , il les a faicts sauter dans ses coffres, au lieu que dans ceux du roy.
Soit que ce soit , il est mort le plus riche gentilhomme de France. Dont il me souvient que, lorsqu'il fut nostre mareschal de camp en cest petite armée de M. de Nevers contre Monsieur, il n'avoit que dix chevaux de son train. Il avoit un courtaut bay pour le meilleur des siens , sur lequel il alloit ordinairement; et par Dieu! moy qui n'eslois qu'un petit compaignon , j'en avois bien autant.
J'ay ouy dire que lorsqu'il mourut , ainsy qu'on portoil sa viande pour soupper, il y avoit force poullets, gelinottes, pigeons, perdreaux et autres mets, il dit : a Ça, ça, souppons. Nous «parlerons bien à eux, mais d'autres aussy o parleront bien à nous tantost. » Notiez ce root; par quoy s'estant assis et mangeant d'une gelinotte, il se renversa tout à coup sur sa chaise tout roide mort sans rien remuer. Aucuns prindrent subjecl sur ce mot : «d'autres « parleront bien à nous , b d'inférer qu'il prevoyoit les diables en chemin qui le venoient quérir ; mais, par la plus saine voix , il mourut d'une letargic à laquelle il estoit subject , et de laquelle se doubtant de mourir il portoit ordinairement , par l'advis de son médecin , dans sa gibessiere une petite burette d'eau de vie, afin, quand ce mal le saisissoit, qu'il eust aussy tost recours à en boire ; mais il en fust si soudain surpris, qu'il n'eut le loisir de mettre la main à l'escarcelle : que c'est que de la mort! L'on a beau eslre subtil et agille de la main t comme un bastelleur ou un mattois à couppei une bourse, quand elle nous vient saisir, nul remède ne s'y peut apporter, quelque prévoyance ou diligence que l'on y fasse.
Voylà doneques la mort de ce mareschal , qu'aucuns ont opiné eslre ainsy advenue par punition et vengeance de l'injure qu'il fit à ceste bonne et vertueuse princesse, nostre reyne
Marguerilte, qu'il entreprit et chassa si ignominieusement de sa ville d'Agen , laquelle il pouvoit bien espargner pour l'amour de la reyne sa mere, quand il n'en eust eu autre subjcct , bien que d'ailleurs en eust à foison , de laquelle il avoit receu tant de bien et d'honneur, encor que le roy luy eust commandé; niais ce fui luy-mesme qui en rechercha les occasions , et en advertit le roy, qui en fut i eu ayse, ny de ta perdre non plus ; et debvoit ongcr avant que faire un tel coup, et faire accroire au roy nn qui pro quo d'appoticquaire ; car ce n'est pas peu de chose, ny petit crime , que d'offenser une telle revue , de laquelle et autres ses semblables Dieu en prend la protection. On disoit que ce mareschal s'eatoit si fort heurté aux coramandemens du roy, qu'il n'avoit rien tant en affection que de les ciecuter en quelque façon que ce fust. Si ayje ouy dire â de grands personnages plus suffi» sans que rooy, qu'il n'est pas bon de complaire tousjours aui roys , car ils sont hommes comme nous, et peuvent faillir à direct commander queiquesfois plus par passion que par raison ; et pour ce , le plus souvent faut balancer leurs dires et leurs délibérations ; j'en ay parlé ailleur». Ceste bonne reyne ne meritoit pas ceste venue. Aussy Dieu, qui est miséricordieux pour les uns et justicier pour les autres , a donné possible ceste sentence à ce mareschal sur ce subject, de mourir ainsy soudainement , qui est uue grande punition de Dieu, puisque tous les jours nous le prions qu'il nous préserve et garde de mort subite.
Ge n'est pas tout que de ceste mort ; car quelque temps auparadvant il perdit son fils aisné, dict le comte de Thorigny, qui mourut de sa mort naturelle, qu'il regretta si fort qu'il en cuyda mourir de regret ; et fort roal-aysement s'en peut-il remettre , jusques-IA qu'il en garda la chambre huict jours sans vouloir aucune lumière veoyr, disant que celuy qui le rendoit du tout digne de veoyr la clarté du soleil luy estoit mort. Ces parolles furent fort estranges à beaucoup de gens; car c'estoit luy qui avoit donné au fils la lumière, quand il le mit au monde, et non le fils à luy ; et bien que le fils s'estoit faict assez honneste homme , fort habille et plus fin normand que luy, jusqu'à lever la paille, et estoit bien par- >i
NDS CAPITAINES FRANÇOIS
venu, ce ne sont pas parolles de pere qu'il debvoit dire ; c'est tout ce que pouvoit dire le pere du roy sainct Louys, s'il l'eust survesen ou veu en son grand lustre , puisqu'après sa mort le plus beau titre qu'il porta au cerceuil, fut qu'il estoit le pere du roy sainct Louys.
On a bien veu force pères regretter de mesmes leurs enfuns, et qui valoient bien autant ou plus que celuy-la, et dire : «J'ay perdu « toute ma joye , ma consolation , mon bien , «mon plaisir et mon baston de vieillesse. » Mais aller dire qu'il avoit perdu celuy qui le faisoit reluire au monde, il 6e faisoit tort a luy et à sa réputation , et donnoit une mauvaise opinion de luy, que Ton a tenu pour un bon et sage capitaine, et qui avoit une très-bonne cervelle et de sages advis ; mais il estoit par trop lent et muzard, autant en ses délibérations qu'en tes effects. Aussy luy firent-ils faire rien qui valust au siège de Biaye, qu'un autre moindre capitaine eust emportée.