‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 302 sur 361 · M. LE MARESCHAL DR MATIGNON · texte numérisé non relu

M. LE MARESCHAL DR MATIGNON

estoit repente, dès lors prit en grande opinion vent luy Ta bravé. J'estois lors à la cour quand

et amytié ledict Matignon, qu'aucuns appel* tontes ces parolles de M. de Carrouges se dirent,

loient la Roche-Matignon, et le tint en grand qui m'en fit le conte; car nous estions parens

estime, et le gratiffla en plusieurs bienPaicts; et bons amys. L'on trouva qu'il avoit bien parlé

qui fut cause que M. de Carnages, on fort brave ce coup là. Aussy disoii-il des mieux et estoit un

et bonnes te seigneur, se plaignant un jour à la fort honneste seigneur, créé du grand feu M. de

reyne de quelque chose qui luy avoit esté refu- Goysc.

sée, et qu'il mer i toit bien y eslre autant gra- Pour retourner a M. de Matignon, ta reyne

tiffié que la Roche-Matignon , elle luy respondit que Matignon avoit fort bien servy le roy en ceste guerre et desfaicte de Montgommery. M. de Garrouges luy répliqua : «Madame, je « pense que M. de la Maileraye et moy Pavons « mieux servy; car nous luy avons très-bien cona servé ses places, que nul n'y a osé attenter ny « prendre; et Matignon a laissé perdre et prendre « vilainement les siennes ; et puis , pour les rcn prendre, il a ruyné tout le pays, et faict des- « pendre au roy pour son armée je ne seay «combien de cent mille escus, qui luy feraient «bien besoing ailleurs et à ceste heure. Pensez «doneques, madame, à qui le roy a plusd'oMiga- « lion, ou à luy ou à nous. » La reyne luy respliqua encor: «Aussy le roy vous en sçayt un très-bon « gré, et vous en est fort obligé, et moy et tout, «et vous tenons tous trois au mesme raielier. p Car tous trois estoient gouverneurs de la Normandye en trois parts; et le disoit en riant , car elle disoit bien le mot. « Ony, madame, respondit • Carrouges, mais à l'un vous luy donnez du «bon foin et bonne avoyne,et aux autres deux «vous ne leur donnez que delà paille, et les «traictez à coups de fourche. Mais, madame, je «veux croire et prendre le cas que, tout ainsy « que nous autres acheptons un cheval au marché «aux chevaux, qui est maigre et harassé, pour « le faire remettre et engraisser, et nous eu servir «après, aussy vous, madame, vous voulez faire ide inesmes delà Roche- Matignon, et le mettre «au monde, car il a bien besoing de vostre sup- « port contre le baron de Flays. qui luy fait gai- «gner les quatre coings de son gouvernement, « tant il le craint. »

Ce baron de Flays estoit un fort brave et déterminé , vaillant et honneste gentilhomme , comme je l'ay cognu tel, nepveu de M. le cardinal de Peslevé, qui avoit querelle contre luy, et l'a tellement bravé, et luy a présenté si souvent la raison, que, nonobstant sa charge et auctorité, il ne luy a jamais rien peu faire, mais bien soû-

le prit si bien en grâce et amytié, que bien souvent il luy servoit de chevallier d'honneur en l'absence de M. de tanssac: ce que plusieurs trouvoienl estrange ; car son haleine puoit plus qu'un anneau derctraict, disoit madame de Dampierre sa parente, et te publioit ainsy; qui roy vouloit mal mortel, et a demeuré deux ans en haine et contestation telle avecques luy, que là où il sçavoit qu'elle estoit il s'en ostoit et fuyoit de loing, comme un diable fuyt l'eau bénite. Aussy elle le menoil beau, comme elle sçavoit très-bien faire quand elle vouloit mal à quelqu'un, et mieux que femme qui fut jamais, et ne l'appelloit jamais que Goyon, parce que c" estoit son surnom, et que jamais Goyon, fust ou poisson ou homme, ne valut rien. Outre plus, disoit que son pere, qui avoit esté premier vuliet de chambre de M. de Bourbon, son plus favory, et sçavoit tousses secrets, l'a voit trahy et tout révélé au roy, ce qui estoit bien faict, autrement il estoit atlaint de leze-raajesté, et pour ce, n'y alloit rien de son honneur; et pour dire qu'il estoit vallet de chambre, non importoit et ne touchoit rien à son honneur; car, de ces temps, les roys et les grands princes du sang se serv oient de gentilshommes pour vallets de la chambre, et que je l'ay ouy dire à force anciens. Enfin, la reyne les mit d'accord , car elle l'aymoit fort.

Lorsque Monsieur, frère du roy, prit tes armes, elle le donna à M. de Nevcrs pour mareschal de camp, qui le trouva peu capable pourtant; et je sçays bien que j'en vis dire à M. de Nevers; aussy n'y demeura-il pas que douze jours, et puis se retira en son gouvernement , craignant que Monsieur prist ceste routte. Ampres, il fol faict mareschal de France, dont, pour son premier coup d'essay, il alla assiéger l,a Fere, oo, s'accommodant à salentitudeao eoiisluméc, il y employa plus de temps qu'il uy falloit; et disoit on qu'il luy faudrait beaucoup de siècles pour faire la cooquesle d'un seul

petit pays à son roy, au prix de ceste petite pièce conquise; et disoient plus tous, que si M. deGuyse n'y fust survenu, que de deux mois ne fust esté pris , qui trouvant les approches et les batteryes très-loing , les fist aussy tosl approcher de la contrescarpe; ce qui fut cause de la capitulation et reddition de la place. Tout l'honneur, parmy les gallans et gentilshommes et capitaines, en demeura à M. de Guyse qui fut tué à Blois, lequel ne porta jamais ballance pour ses actions avecques personne de son temps. Larcyne, pourtant , soustenoit tousjours ledict marescha! comme sa créature; car, sans elle, il ne fust esté ce qu'il a esté; et sans elle, Monsieur, firere du roy, luy eust faict un mauvais parly a Mante (je Pay dict ailleurs, si me semble), et n'estoit pas aymé ny se faisoit aymer.

J'ay ouy conter que , lorsque M. d'Espernon alla cnGascoigne, tenant lors un rang comme si ce fust esté Monsieur, qui ne venoit que de mourir, arrivant à Bourdeaux, M. le marescha! y alla au-devant à la Bastide , et le trouva jouant aux dés : il le salua simplement, comme un simple gentilhomme , et ne laissa le jeu pour luy, et le planta là; ce que l'autre beut doux comme laid ; car, comme j'ay dict , il estoit fort propre pour la patience, ainsy qu'il y a des gens; mais qu'ils en ayent , ils souffrent tout. Que c'est que la fortune changeante ! 11 n'y avoit pas deux ans qu'il luy avoit commandé devant La Fere, ayant son régiment , où fut son commancement de très-bien faire, aussy estoit-il fort jeune. Du despuis, il luy prit Bourg sur mer, et ne luy voulut jamais rendre jusques au bout de cinq ans, que le roy luy commanda à Rouen et les mit d'accord.

Ce Bourg avoit esté surpris par les menées de M. de Unssac, bien qu'il fust lors en Espaigne, et mena si accortement ceste entreprise, laquelle s'exécuta fort heureusement, s'aydant d'un gentil soldat nommé Lantifaux, fors qu'une petite tour qui tint bon par un capitaine Jawyssaire, gentil et déterminé soldat. Cependant M. d'Espernon estant à Xaiutes , sur le poinct de partir vers la France, s'y achemina avecques telle diligence, que les entrepreneurs, s'estans plus amusés à piller qu'à parachever la victoire, prindrent l'espouvante dudict M. d'Espernon , et se sauvèrent par la mer, avecques si peu de butin qu'ils peurent emporter. M. de Lanssac m'a dict, despuis que

s'ils eussent tenu seulement quatre jours, qu'il venoit au secours, menant une fort belle année espaignolle de mer, avecques laquelle il eust bien faict du mal à Bourdeaux et au pays.

M. d'Espernon s'accommoda dudict Bour[j fort bien, et le mit en sa main, y establit boni* et forte garnison soubs Campagnol , qui le garda très-bien jusqu'à la restitution commandée par le roy entre les mains de M. de Roquelaui e qui y mil le seigneur de Tilladet. M. le roaresrhal demanda sa place, qui estoit de son gouvernement, à M. d'Espernon, lequel, autant ambitieux que courageux, ne la voulut point rendre, disant : qu'il l'a voit secourue , gaigoée et conquise à la sueur de son corps, et que de droict elle estoit sienne. M. le mareschal respondoit : qu'il n'avoit eu affaire de son assistance, ny qu'il ia fust venu secourir; car il estoit assez bien porté sur le lieu pour la reprendre, fust tost ou tard, quand et qu'il luy eust pieu, et qu'il n'avoit rien à regarder sur son gouvernement, ny qu'il s'en mcslast.

Sur ce , j'en vis faire une disputte à aucuns, et mal à propos pourtant , à sçavoir si un gouverneur secourt et reprend une place d'un autre gouverneur surprise et perdue, s'il s'en doibt impatroniser, emparer, et la rendre sienne. Selon les antiques loix et coustumes de nos grands roys passés , cela ne se doibt mettre en disputte; il faut la rendre à son vray et propre gouverneur, en espérance qu'il luy en reodroit possible la pareille, quand il aura affaire de luy en pareil endroict ; mais aujourd'hui , temps tout autre, tout est de chasse. Mais bien plus estoit : qu'un gouverneur nedebvoit, ny eust osé anciennement partir de son gouvernement pour aller secourir un autre gouvernement et gouverneur, sans l'exprès commandement du roy, ainsy que madame la régente en cuida mettre en peyne feu M. de Guyse, Claude de Lorraine, lorsqu'il alla en la plaine de Saveroe desfaire les paysans révoltés d'Allemaigne , comme j'ay dict ailleurs. Aucuns tiennent qu'en ces nostres guerres les gouverneurs, roesmei les plus voisins, se sont dispensés, et sont esté tenus de se secourir les uns les autres , sans autre forme de commandement de roy, mesme» quand il y va d'une affaire pressée et de conséquence.

Tant y a , sans autre forme et décision

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