‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 342 sur 361 · DES COURONS · texte numérisé non relu

DES COURONS

et qu'il Pavoil nourry, et qu'il sçavoit ce qu'il portoit avecques soy. Aussy , hors le cul sur la selle , il luy faisoit toutes les courtoisyes qu'il puuvoit , et à ses gens.

Aucuns le tenoient ingrat; mais qui voudra considérer l'obligation qu'il avoit à son roy naturel, et celle qu'il avoit au roy de Navarre, il ne le trouvera si taché de ce vice d'ingratitude qu'un dirait bien ; car, outre le debvoir naturel qu'il debvoit à son roy, il luy cstoit grandement tenu et obligé de la grâce qu'il luy avoit donné de la mort du jeune Raudan, qu'il avoit tué un peu trop promptement et légèrement, ce disoit-on; aussy pour tel bienfaict servit-il bien le roy, et ferma les yeux à tout.

Advant ceste guerre de la Ligue, il esloit allé servir Monsieur en Flandres avecques une trèsbelle trouppe,et se fit fort remarquer. Pour fin, par-tout ou il s'est trouvé il a faict très-bien; il avitailla Vilray en Bretagne, assiégé de M. de Mercure ; il y avoit près de neuf mois qu'il n'en pouvoit plus et estoit prest à se rendre. Il y entra dedans avecques forces fort heureusement et vaillamment ; et puis (ce qui est le plus beau), après y avoir mis les gens qu'il ralloit et pourveu à tout, il en sortit , luy guetté et attendu par toutes les portes, et empesché de barricades, de corps-de-garde, de fossés, bref de tout; mais il sortit par la bresche en menant les mains , luy et ses gens, comme un piffre. Enfin Vitray, qui s'en alloit perdu et exposé entre les mains de M. de Mercure dans peu, se sauva ainsy par le moyen dudict sieur de Lavardin : bref, je ne sçaurois dire tant de bien de luy qu'il y en a. par lesquels despuis il a esté faict marenhal de France. Puis il y a tant d'escrivains aujourd'huy, je leur en quitte la plume. Si dirai-jc encore comme il fut blasmé à la baitnilledc Cou iras '. Après avoir faict la première charge, il ne tourna au combat. Il n'estoit pas possible de mieux faire qu'il fit ; car y estant mareschal de camp, et faisant la première poincte, il chargea si vaillamment et si furieusement, qu'il mit la cavallerye légère du roy de Navarre en routte, et,. poursuivant son ennemy fuyant jusqu'à Goutras, et voulant tourner ne trouvant plus à combattre, retourna a son gros; il vit son gênerai desfaict et mort,

• Le 20 octobre 1687.

par quoy ce fut à luy à songer à se sauver à Aubetcrre , comme les autres.

Il fut aussy blasmé de n'avoir bien recognu son champ de battaille, ny assis ses battaillons, ny rangé, ny logé ses gens , comme avoit faict ce brave, vaillant et expérimenté M. de Favas. A cela, comme j'ay dict, il estoit plus meslé de vaillance que de conduicte. Mesmes les huguenots s'en esmayoient 1 qu'on l'avoit créé tel , car ils le tenoient tousjours pour fort vaillant, mais nou si sage et advisé comme il estoit requis en une telle charge. Sur quoy je me souviens qu'au siège de La Rochelle, comme vous sçavez qu'en tels endroicts et rencontres il y en a tousjours quelqu'un qui dit le mot, le capitaine Normand, qui estoit l'un des principaux chef de leans, encor qu'il ne fust noble de lignée, mais fort de l'espée. car force l avoient veu aux premières guerres goujat du sergent Navarre, d'une des couronuelles de M. d'Audelot, il nous dit un jour en gaussant : «Vous n'avez garde, « vous autres messieurs, de vous fascber tant que a nous , d'autant que vous avez avecques vous «le fol cl bouffon de la cause, qu'est le jeune « Des Pruneaux, et la petite moniue3dela cause, «qu'est Lavardin, qui est brave et vaillant; « mais ils vous donnent mille petits passse-lemps, «et font milles petites gentiliesses et singeries «pour vous rcsjouir, comme ils faisoient à nous «autres advant que vous nous les eussiez substraicLs ! » Je vis Des Pruneaux fort en collere de ces petits brocards; voulant appeller au combat le capitaine Normand ; et eu consulta avecques aucuns de ses amis, dont j'en estois l'un, à qui je dis en riant : que c'estoit un abus de le faire appeller là , car il n'y viendrait jamais, acquérant plus d'honneur et de gloire leans, dont il en esloit tout saoul et replet, que se battre à luy : et quand bien il y voudrait venir qu'on l'en engarderoit dans la ville, pour en avoir affaireailleurs. Parquoy il désista de ci st appel ; car je cognoissois ledicl capitaine Normand pour un gosse ur qui se mocqueroit de luy. Par quoy il me creut et d'autres. Il est encor vivatit, il le peut dire ainsy ; car M. de Strozze et moy l'avions ainsy ensemble conféré.

Quanl à M. de Lavardin, il n'en fit que rire, et ne se formalisa point autrement, si-non que, s'il l'eust trouvé, il luy eusl bien faict sentir;

iS'ea étonnaient. — ' Famille du singe.

mai» au reveoyr il fattrapperoit. Notez que les ceux-là. Tant y a, après avoir faict plusieurs

huguenots vouloient grand mal à ceux qui les tours d'allées dans ce beau jardin du Lude ,

avoient quittés; et M. de Lavardin ne pouvoit s'estre contentés et embrassés et faicts bons

pas mieux faire, car il avoit veu son perejetté amis, ils vindrent à la porte du jardin prier

dans l'eau et noyé, et que sans madame de qu'on leur ouvrist. M. du Lude, qui les y atten-

Dampierre qui le garda dans sa garde-robbe doit, n'y Faillit pas, et les mena tous deux soup

caché , il estoit mort et noyé comme le père. En per et coucher ensemble, et faire mille folies,

quoy despuis ne le recognut en son endroict, et toute la nuict en place et en chemises tirer

et de sa fille madame la mareschaile de Raiz, leurs espées nues l'un contre l'autre , et faire

comme je les en ay veu plaindre. mille jeunesses sans venir à mal; ainsyque

Ce fust esté grand dommage si ce brave sei- M. de Lavardin luy-mesrae me Ta conté , aa

gneur fust esté traicté ainsi comme son pere; j bout de quelque temps , en la chambre de la

car despuis il a faict de si grands et signallés reine-mere, à La Reole, lorsqu'elle mena la

services à la France , qu'après la mort du ma- reyne sa fille au roy de Navarre son mary. Il

reschal d'Aumont, il a eu son estât, qui est des j vit encor, il s'en peut souvenir. Qui lira et

vieilles places, et se peut dire vray mareschal de France , et non pas de la recreue des autres. Or ce conte de luy, et puis plus.

Comme j'ay dict cy-devant, M. de Bussy faillit à estre tué à Paris en rue de Grenelle; il sceut despuis que M. de Lavardin estoit le chef de ces douze tueurs; par quoy il résolut de le tuer, et luy rendre ce qu'il luy vouloit prester, ou le combattre. Luy, après avoir esté longtemps en Gascongne avec le roy de Navarre, vint en Anjou. Après longues allées, venues, entremises, menées, et difficultés recherchées, il fut concerté que , pour la seureté du combat, ils s'en remeltroienl et fieraient du tout à M. le comte du Lude , qui a esté certes en son temps l'un des honnestes, braves, et vaillans seigneurs de la France , et autant homme de bien ; et a servy ses rois aussy bien et noblement en soldat à pied , en cheval-leger ou capitaine de chevaux -légers de gens-d'armes, de gouverneur de province et lieutenant de roy, qu'aucun son pareil.

Le conseil donc faict tel , et le jour arresté et venu, arrivèrent au Lude l'un après l'autre. M. du Lude, sans autre cérémonie, les prit tous deux par la main, les enferma tous deux dans son jardin, et puis les laissa faire. Les uns disent que M. du Lude prit parolle de tous deux de ne mettre point les armes en main, qu'ils n'eussent parlé ensemble et advisé de se contenter de parollcs; autres disent que l'un et l'autre avoient commandement d'autres grands de ne se battre, ainsde se faire des satisfactions très-honuestes, comme en tels cas pareils se doibvent faire entre cavalliers gentils comme

sçaura ce conte le trouvera par trop estrade que deux si braves, vaillants, escallabreux et r pointilleux gentilshommes, ayent passé leur différend de telle façon. Or, c'en est assez parlé, venons à d'autres.

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