‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 42 sur 361 · DOM PEDRO DE NAVARRE · texte numérisé non relu

DOM PEDRO DE NAVARRE

Ce Fut là que ledict dom Pedro de Navarre perdit son la lin et son espaignol, tout mcslé de ses astuces ; car il luy sembloit encor avoir affaire avec les Mores de Barbarie, qui font leurs guerres par petites et légères escarmouches et passades, sans jamais entamer guieres bien un gros combat ; au lieu que nos braves François, sans point marchander, sçavcnt donner et enfoncer aussy tost, et soublenir ; ce qu'ils firent, en ayant bien pris le temps, après que nostre artillerie eust bien joué.

Il y a eu quelques capitaines espaignols et françois, qui ont dict, en excusant ledict dom Pedro, que ceste tardance et temporisement ralloicnl beaucoup, s'il eust bien placé ses pens en lieu plus couvert que nostre artillerie ne les eust offensés; mais, s'en voyant ainsy maltraiclés , se jelterent hors du retranchement , comme fit Fabricio Colomne, que j'ay dict cy-devant, et voulurent vendre leur vie plus vaillamment. Aussy, pour dire vray , les Espaignols ne vouloient point combattre, et ne nous vouloient qu'amuser ; nos François mesmes ne vouloient non plus de combat , sans que nostre roy les pressa, et le commanda exprès à son nepveu, pour des raisons que je dis ailleurs.

Ce ne fut pas là le coup d'essay dudicl dom Pedro, car le roy Ferdinand lui avoit baillé charge de ceste armée espaignolle qu'il envoya en Barbarie, où il fit très bien, comme j'en

parte au discours des colonels plus amplement.

Les Espaignols pour lors parloient de luy de ceste façon : El conde Pedro de Navarra era hombre que habia alcanzado muy grande* Itonras de guerra por es/rafla astucia, artey singular sciencia , y maravilloso artificio y mafia en tomar fortalezas, sin lener ningun esplendor de liHage; c'est-à-dire ce conte Pedro de Navarre estoit un homme qui avoit attaint de grands honneurs en guerre, pour une finesse estrange, art et singulière façon à prendre places, sans pourtant qu'il eust autrement aucune splendeur de lignage.

Voylà comment ils en parloient : et pourtant luy donnèrent le tiltre de comte et de dom. Prenez le cas qu'il ne le fust de race ; mais il l'estoit par sa valeur et ses mérites. Je l'ay ainsy ouy dire aussi à M. de Montluc, que les Espaignols le tenoient ainsy ; possible de despit qu'ils eurent contre luy dequoy il les avoit quictés, et pris le party des François; car il n'y a gens au monde qu'ils haïssent plus qu'un révolté, et le deschiffrenl le plus, et en disent plus de mal. Mais qu eust- il faict, le pauvre diable ? le voylà pris , le voylà confiné en une prison, et puis mis à rançon. Jamais son roy ne luy voulut donner un seul ducat pour le racheter. Voylà le roy François qui le void désespéré et malcontent, luy offre la délivrance de sa rançon et prison , et le prend en son service. J'ay ouy dire que le roy Ferdinand n'en fit plus cas, le soupçonnant qu'il n'eust pas bien faict en ceste battaille, ou qu'il eust joué ce jeu exprès pour faire perdre la battaille, et, pour ce, le quicta là , et le desdaigna : son avarice en fut bien aussy la cause. Tant y a que le roy ne se repentit point de se servir de luy en plusieurs bons endroicts, comme à la prise du chasteau de Milan, ou il cuyda mourir soubs la mine et les pierres qui le couvrirent tout , non sans grand danger de sa vie.

Il eust aussy de belles charges àNaples soubs M. de Lautrcc, commandant à toutes les ban • des des Gascons en gênerai , avec lesquels il fut envoyé comme seul chef à Melfe, qu'il prit bravement sur un des grands capitaines qui fussent de par delà, qui fut M. le prince de Melfe, qui l'attendit si bien qu'à beau jeu et beau comlwl fut beau retour.

Il ue fut pas si heureux devant Naplcs, où y

VIES DES GRANDS CAPITAINES

ayant employé tous ses cinq sens de nature et subtilités d esprit, n'y peut rien faire, non plus que son gênerai, qui mourut, comme j'en parle en son lieu. Et quant à luy, se conduisant tellement quellement, à demy mort de maladie, avec le reste de l'armée, et s'estant mis sur la queue vers Averse, il fut pris et mené à Naples, où , par le commandement de l'empereur, fut eslouffé entre deux coûtes, comme me dirent aucuns vieui soldats espaignols la première fois que je fus à Naples, et m'en moostrerent le lieu et la prison. D'autres disent qu'il fut estranglé de corde par main de bourreau , mais pourtant en cachettes.

Ce fut mal faict, non de sa mort, car il csloit tant vieux et cassé qu'il n'en pbuvoit plus ; et à tels gens si vieux et cassés, et languissants prisonniers, nulle fortune peut advenir meilleure que le trespas subit et inopiné. Mais l'empereur en fut blasmé; car il luy devoit aussy bien pardonner qu'à Gennes quelques années advant, qu'il I alla secourir, où il fut pris : ou plustost luy devoit-il or* donner une prison perpétuelle, en laquelle eust peu escrire et laisser quelques beaux mémoires de son art et science par mode de passetemps, ou composer quelque belle histoire de ce qu'il avoit veu en son temps; si que tout cela mcslé ensemble eust peu beaucoup servir à la postérité, et à la curiosité de plusieurs honneates gens, ainsy que j'ay ouy dire qu'il en avoit la volonté et quelque coa» relancement de le faire.

Encor toute hayne et rancune que luy portoit l'Espaignol et l'empereur, si fut- il honoré d'une très belle sépulture, toute pareille à celle de M. de Lautrec,que l'on void encore à Santa- Maria de la Nova dans Naples , tous deux l'un près de l'aultre et vis â vis, et de marbre fin, avec ces mots gravés ( et ainsy se décore la vertu.)

EPrTAPHfc DE DOM PEDRO DE NAVARRE.

Ossibus et memoriœ Pétri Navarri, Cantabri, solerti in expngnandis urbibus arle clarissimi. Consalvus Ferdinandus, Ludovici filius, magni Consahi nepos, Suessiœ principis.ducem Gallorum partes secutum pro sepulclui munere honestavil; cum /toc

in se Imbeat virtas, ut vel in hoste sit admirabilis. C'est-à-dire : «Aux os et à la mémoire de dom Pedro de Navarre , biseaïn , rusé , accort , et renommé à prendre villes et places. Consalve Ferdinand , fils de Louys , nepveu du grand Consalve, prince de Sesse, a honoré un capitaine qui avoit suivy le party françois de ce don pie et charitable de sepulchre. Voyez ce que peut la vertu , qu'il faille quelle soit admirable à son ennemy ! a

Certes ce prince est par trop à honorer d'une gloire immortelle. J'en parle à rendront de M. de Lautrec.

Page 1