‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 46 sur 361 · LE MARQUIS D · texte numérisé non relu

LE MARQUIS D

11 mourut en l'aage de trente-six ans. Dont i par là il fault ad vouer sur nostre premier propos de l'empereur, que ce ne fust pas raage qui le rendit ainsy grand capitaine, mais les continuels exercices de la guerre qu'il fit. Et possible, s'il eust vescu plus long temps, n'eust-il acquis cetillre de si grand capitaine. Il ncust fallu qu'un petit accident , ou faute , qui l'cust desgradé de ce nom, ainsi qu'il est arrivé à plusieurs grands capitaines, tant vieux que

E PESCAYRE.

es.

Advant que mourir, estant en son bon sens, il ne recommanda au marquis del Gouast, son i , que deux choses : l'une, sa femme Vie- Colomna , qu'il aymoit uniquement, bien qu'il l'espousast qu'elle n'avoit que trois ans, et luy aussy fort jouvenet; mais elle se rendit avec luy si belle et honneste dame, qu'elle fut de son temps estimée une perle en toutes vertus et beautés. J'en parle ailleurs. Il fil et composa durant sa prison , qu'il eut après la battaille de Ravenne, un livre d'amours, dit l'histoire de sa vie, qu'il desdia et adressa à la ditee Victoria, sa femme. Je voudrais fort l'avoir veu, pour sçavoirde quelles matières, mixtions et sauces il estoit composé , selon le subject, pour en mieux faire revenir l'apetit à elle ou à luy , selon les instructions du dieu d'amours, duquel il escrivoit ,et de madame Venus sa roerc. Et tel livre, ce me semble, ne se devoit pas adresser à sa femme, très sage et vertueuse dame : la desdication en fust esté plus propre à quelque courtisane. Il en faudrait voir le livre pour bien en juger, selon l'opinion de Platon , qui faict deux sortes d'amour, l'une celeste et honnest e, l'autre mondaine et paillarde 1 .

L'autre chose que ledict marquis recommanda après sa femme fut les soldats espaignols ; qu'il les cberist et traictast bien , luy l'avoit faict : car ils luy beaucoup de bien et de réputation ; d'autant que c'estoient gens braves et vaillans, et 1res propres pour faire guerre.

Ce marquis mourut donc à Milan , le 30 de

• Le manuscrit 8771 ajoute : • Mai* toute* deux .quand tout est dicl , elles s'assemblent à la An ensemble, comme I on void deux Grande* rivières s'assembler et se joindre ensemble après avoir faict leur divers cours à part, qui ça 1 une, qui ca l'autre, el pois ne miere; ainsy que ces amours ta qui la bonne paillardise. »

novembre 1525 , où ses obsèques furent faicles fort magnifiques et très solemnctlcs; et peu après, son corps fut porté a Naples, accompaigné d'une fort belle compaignie : par tout où il passoit, en luy faisant un très grand honneur, les capitaines, alfiers, et force soldats, s'habillèrent de deuil ; et de diverses couleurs qu'esloieot leurs enseignes ils les firent toutes noires. Belle mémoire qu'ils avoient de luy certes!

Victoria Columna sa femme, le pensant voir et secourir en sa maladie , et s'avançant le plus qu'elle pouvoit, sceut les nouvelles de sa mort, à Viterbe , où elle rencontra le corps , qu elle laissa aller devant pour faire sa quarantaine , qui en fit de grands deuils ; car ils s'entr'aymoienl fort, comme j'en parle ailleurs.

Il fut donc mené à Naples, et là enterré en l'église de San Domingo, devant le grand autel, dans un superbe cercueil quej'ayveu la première fois que je fus à Naples.

Il fit son héritier le marquis del Gouast son cousin , encor qu'il ne luy laissast beaucoup d< biens car il mourut fort endepté, combieii qu'on le tint fort riche , pour avoir faict de grands butins aux guerres, prises de villes el chasteaux qu'il avoit gaignés. a De modo, disoient lesEspaignols, que de tarifas victorias, ningnna otra cosa lequedb sino tagloriay loor; porque solia decir, que ninguno que ténia intention de sacar ganancia de la guerra , alcançd jamas el nombre de gran capitan.aDe manière que, de tant de victoires, ooneques aucune chose ne luy resta, que la «gloire el louange, parce qu'il souloit dire que «nul qui ha intention de tirer profict de la «guerre n'atlaint jamais le nom de grand ca- «pitaine,D et qu'il falloil laisser aux pauvres compaignons, capitaines et soldats, le proficl, et à soy reserver la gloire et l'honneur.

Il fut faict de luy un epitapheen latin, qui se trouve dans les livres espaignols, lequel Bcllefbrest met en sa chronique. Mais j'ay veu force grands poètes qui ne le trouvèrent si beau ny si digne de luy qu'on dirait bien, faisant allusion de Pcscara à pescadour ', non de poissons, mais d'hommes et villes. Je m'en remels à ceux qui le liront.

A tant, c'est assez parlé de luy pour ce

52 VIES DES GRAI

coup ; car en force endroicts de ce livre j'en parle et ne seraient que redictes.

Page 1