‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 45 sur 361 · DOM ANTHOINE DE LEVE · texte numérisé non relu

DOM ANTHOINE DE LEVE

oy en ceste armée, composée de plusieurs sortes de gens, que vous devez faire tels scru- « puSes : car , quant à vostre beurre , fromage

• etlaiclage, nos soldais françois ne vous en

• veulent point, comme vos Italiens et Espagnols. [ «Us veulent manger de la chair, et de bonne

■ viande, pour mieux se substanter. Ils en man- « geront aussy bien deçà comme delà , et à ou- «verl et à cachette, quelque deffense qui en

■ soit. Parquoy, faicles mieux : ordonnez leur s d'en manger, et donnez leur en une bonne «dispense et absolution. Que si d'eux-mesmes

• ils s'en dispensent, votre autorité en sera «plus suprimée; au contraire, de plus en plus «elle en sera eslevéesi leur permettez, et chas- «cun dira : Monsieur le légat, cet /tomme de

• bien, nous a donné dispense ; et cela résonnera mieux par tout.» M. le légat y ayant un peu songé , il dispensa aussy tost un chascun d'en manger , qui pria Dieu fort , aussy bien le François que l'Kspaignol d'un régiment ou terze que nous avions, pour M. le légat , et sur tout pour M. de Sypierre, lequel eut raison de parler aiosy, et d'en prendre bien l'affirmative, comme il fit, et M. le légat aussi d'avoir la&ché la bride. Car j'ay ouy dire à aucuns grands docteurs qu'il est nécessaire quelquesfois aux prélats de dispenser pour ce subject , afin de prévenir ces friands mangeurs de chair et infracleurs de lois ecclésiastiques : que , quand ils en viennent là , le monde sçache et croye que c'est par dispense du prélat, et non par desobeyssance de luy et de l'église. Voyez là dessus le livre de Summa Benetlicti.

Or, pour retourner de ma digression encor à ce grand Anthoine de Levé , j'ay leu dans un livre espaignol que son premier advenement de guerre et de Maples fut lors que Manuelle de Benavida 1 amena d'Espaigne deux cents hommes d'armes, deux cents genetayres, et deux mille hommes de pied , tous Espaignols , et vindrent descendre à Messine en Sicillc , de là traversant le Far vers Reggic ; et en ces trouppes se trouva Antonio de Levé , qui peu à peu fit si bien , qu'il se rendit un très bon et grand capitaine, sans avoir eu aucun reproche que de ceste fauteà la battailledeRavannc,quej'aydiet; mais il s'en lava si bien par sa valeur et beaux faicts , que l'empereur le fit son gênerai , et de

'B«na>id«.

toute sa ligue d'Italie , qu'on ne peut jamais guiercs bien mordre sur luy , quelques armées qu'on envoyasl contre luy, et de M. de Lautrec, et de M. de Sainct Pol ; que si l'un le mordoit aux fesses, il mordoit sur l'eschigne. Et, s'il vous plaist , en quel estât estoil-il , quand il fit la pluspart de ses beaui exploicts? Il estoit goutteux, podagre, maladif, tousjours en douleurs et langueurs : il combattoit porté en chaire comme s'il fust esté à cheval. Il prenoit villes et forteresses : il rendoit combats. Qu'eust il faict s'il fust esté bien sain et dispos de tous ses membres? Tout le monde croit qu'il eust combattu le diable. Aussy disoit-on de luy qu'il avoit un esprit familier ; autrement, son misérable estai de sa personne ne luy pouvoit permettre faire les choses qu'il fit.

Après la prise de Fossan, qui fut la dernière de ses belles œuvres, voulant aller assiéger Turin, et remettre tout le Picdmont en sa première obéissance , qui u'esloit par trop fortifié pour lors , il en fut desiourné par M. le prince de Melfe, dont luy donna ad vis de tourner vers la Provence, et qu'il la trouverait toute desgarnie de garnisons, et que jamais il n'y fil meilleur : grand faute à luy de croire son ennemy ; j'en parle ailleurs. Il se persuada si bien et beau ce voyage, et à l'empereur, et s'y opiniastra si fort , que l'empereur le creut , contre l'advis d'aucuns de ses grands capitaines , ainsy qu'il le cogneut à preuve par «mprès , disant tousjours qu'il esperoil le mener à Paris, ne demandant que d'eslre enterré à Sainct Denis pour toute recompense. Mais il arriva autrement ; car il ne peut faire ledict voyage , et mourut ; bien est vray qu'il fut enterré à Sainct Denis , non de Paris, mais de Milan.

Aucuns de ces temps disoienl qu'il estoit fils d'uncourdonnier; mais c'estoient des impostures et calomnies ; ou bien il falloil qu'il eust faict de grands butins et amas de grands biens en la guerre sur ses jeunes ans : car vous trouverez dans ce livre que j'ay allégué cy devant , Questiones de 4mor, et autres livres espaignols que j'ay leus , que , parmy les ducs , contes , marquis , et autres grands seigneurs qui partirent de Naples, chascun avec son grand et superbe arroy cl magnifique esquipage , Anthoine de Levé tint rang parmy eux, et eut son train à part, et aussi beau quasy que les autres.

DS CAPITAINES

Pour fin, la guerre luy a si bien valu , el par ia faveur de l'empereur son maislrc , qu'il est mort très riche , très grand , et en litre de prince d'Ascoly, duc de Terre-neuFve, marquis d'Atille , et primat des isles des Canaries ; et laissa des enfans et des filles bien riches , et bien colloquées à des grands seigneurs d'Espaigne.

Dom Sanctie de Levé , fils, fut un brave et vaillant seigneur. Il fut gênerai du terze de Naples et des galleres de Naples aussy, desquellescharges s'est très bien et dignement acquité. J'ay veu autresrbis son portraict à Milan , qui monstroit bien à son visage qu'il estoit vray martial , bizarre et songeard , peinct avecques un grand bonnet de vellours penchant Fort sur l'oreille, et une plume mise à la bizarre et à la gibeline 1 sur la gauche. Il fut fort blasmé de la mort du duc de Milan par un flambeau, dont j'en parle ailleurs.

J'ay leu dans un livre, que l'une de ses plus grandes ambitions fut celle qu'il put avoir la teste couverte en la chambre de l'empereur, comme les plus grands d'Espaigne avoient ce privillegc , ce qu'il ne peut jamais obtenir , disant souvant à aucuns de ses amis qui luy demandoient quelquefois en la chambre dudict empereur comment se portoienl ses jambes , c Hélas! ce ne sont pas les jambes, disoit-il, cqui me font mal, mais la teste; «désirant fort qu'il eut cet heur et honneur de se tenir couvert pour estre compaignon des autres, ou bien que les humeurs de la teste tumbassent sur ses jambes , et le rendissent ainsy goutteux; mais c'estoit à la gloire à laquelle il aspiroit plus , que de se tenir couvert avec les autres grands seigneurs et princes d'Espaigne. Ce qui a faict penser à aucuns que, bien qu'il fust esté un des grands et vaillans capitaines qu'eust l'empereur, et qu'il eust faict les plus belles choses du monde , toutesfois il ne pouvoit obtenir ce privillege, que de se ranger parmy ces grands de nom , de tiltre et de race , qui ne l'eussent sceu endurer près eux , pour leur grande extraction. Pourtant , au lieu de ceste teste descouverte , il estoit assis , et les autres debout : autant valoit , ou plus , l'un que l'autre.

Gela s'est veu et se void en nostre France

« Les Gibelin» et lea Guelfes ie reconnaissaient 1 leur diffcreuie manière de « parer.

où les grands princes du sang tiennent leur rang par dessus tous; et n'y a si grand mérite des autres qui les puisse esgaler, sinon aux guerres que les connestables et mareschaux de France leur commandent souvent. Mais, aux lieux et sièges où il fault tenir leurs rangs, les princes du sang vont toujours devant, comme ils font de même en Espaigne, qui sont fort là grands rechercheurs et observateurs de tels ordres, rangs et ccrimonies.

(/empereur pourtant fit un très grand honneur au marquis de Pcscayre, Dieu mercy sa grande extraction, duquel je vays parler.

LE MARQUIS DE PESCAYRE

Ce subject est cause donc que, sans attendre plus, je m'en vays parler dudict marquis de Pescayre, lequel, ainsy que raconte son histoire faicte en espaignol , lors qu'il alla trouver l'empereur en Espaigne, sur son mesconientement qu'il avoit de Prospero Colomne, et pour s'excuser envers Sa Majesté de ce qu'il s'estoit retiré à Naples de son armée, sans demeurer comme devant en sa charge , dont il s'acquictoit si bien, l'empereur luy fit toutes les bonnes chères et honneurs qu'il peut : car il le fit. après qu'il luy eut baisé les mains, asseoir aussi tost auprès de luy, et l'entretint deux grosses heures des affaires de l'Italie et de toutes les guerres, et la leste couverte, dont il le contenta fort.

Anihoine de Levé, comme j'ay dict cy-devanl eust fort désiré cet honneur.

Ce qui faict penser que les mérites, allans de conserve avec une noble extraction, sont plus Forts, et se font meilleur escorte l'un à l'autre; car, bien que ceux dudict marquis fussent très grands et beaux, si est ce que sa noble race luy pcul beaucoup servir en cet endroit pour obtenir ceste faveur que luy fit l'empereur. Et, pour parler de sa race et généalogie, il faut scavoir que dom Hernand d'Avalos fut extraie! (disent les histoires d'Espaigne et de Naples; de la noble et illustre maison d'Avalos, qui est

'Le manuscrit 8771 dit :«A lui concédé par ion niaistre. »

LE MARQUIS DE PESCAYRE

en Esnaigne vent Tolède, bonne et fort ancienne; laquelle fui mi.se en grand honneur, advanlage et vogue par dom Rodrigo d'Avalos son bisayeul; lequel, pour avoir comballu en camp clos un cavallier portugais, du temps que les Castillans et Portugais se faisoienl guerre, et tout devant son roy et au beau milieu des deux armées qui en adviscrent le combat, dont despuis il fut fort ayraé de son roy de Castille, et pour ce le fit son connestable. Et puys, de race en race, se sont accreus et faicts fort grands, pour avoir faict de bons services vers le royaume de Naples au grand roy Alphonse, et autres roys par emprès; entr'aulrcs fut Alphonse d'Avalos, qu'on nommoil couslumierement dom A Ions, vers Naples, qui goule roy Fcrnand paisiblement, qui fut i que ce grand Hercule raarquisd'Est quicla son service; car il ne vouloil que l'autre se prévalus* sur luy par sa faveur, estant la race d'Est la plus grande et ancienne de toute l'Italie, dict l'histoire de Naples; lequel, lors que nos François perdirent le royaume, conquis par Charles VIII, tenant le Castel-Novo encore assiégé , pensant avoir gaijjné et suborné un More pour luy donner entrée dans la place , ainsy que de nuict il y montoit par uneeschelle, et le More faisant semblant de luy tendre la rotin, il luy fut lasché une arbaleste, dont le traict luy coupa la gorge tout net, et tomba tout roide mort par terre. Il eut grand tort là , pour un grand capitaine, de s'estre fié A tel nomme; car tels de telle nation sont infidèles et dangereux à trahir et donner une venue, quoy qui tarde.

Surquoy je ferayee petit conte: que ce grand roy Alphonse avoil en sa cour un bouffon qui escrivoit dans ses tablettes toutes les folies que luy et ses courtisans faisoient le jour ou la sepi»«ice. Par cas, un jour le roy voulut voir ses tablettes, où il se trouva le premier en datte, pour avoir donné dix millf iscus à un More pour luy aller quérir des chevaux barbes en Barbarie. Ce qu'ayant veu, le roy luy dict : « Et • poorquoy m'as-tu mis la? Et quelle folie ay-je « faict e en cela?» L'autre luy respondit : « Pour «t'eatre fié en tel homme, qui n'a foy ny loy: til emportera ton argent, et n'auras ny chevaux ni argent, et ne retournera plus. » A «uoy répliqua le roy:tEt s'il retourne, que

«diras-tu sur cela?» Le bouffon, achevant de parler, dict alors : «S'il retourne, je t'effaceray «de mes tablettes et le meliray en ta place, «pour estre un grand fol et un grand fat d'es- «tre tourné, et qu'il n'ayt emporté tes beaux «ducats.»

Pour revenir à uostre marquis, ce dom Alons, après estre mort ainsy, il laissa un fils fort jeune, le marquis de Pescayre, dont nous parlons, lequel fut en son aage ien« dron si bien nourry, que despuis il fut ce que l'on a veu. Sa première guerre fut en la baltaille de Ravenne, où il eust une compaignie de chevau-legers, et où il s'y comporta si bien, et y combattit si vaillamment, que, tout jeune qu'il estoit, n'ayant atlaint que seize ans, il emporta la gloire pardessus tous ceux qui firent le mieux.

Il y fut blessé et pris prisonnier, et mené en triumphe aux obsèques de M. Gaston de Foix; et puys, par le moyen de Jehan Jacqucs- Trivulse, qui avoit espousé une de ses tantes, et quiavoit grand credict envers le roy LouysXII, sortit de prison pour six mille escus, encor qu'il faschast fort au roy, ne l'aimant point, ny ceux de la maison d'Avalos, qui esloient anciens ennemys du nom frauçois; et, pour l'amour de luy, avoit faict faire un bandon gênerai après la bataille, que nul seigneur, gentilhomme, gendarme, adventurier, ou autre ne laschast aucun prisonnier , ny par rançon ou autrement, sans le commandement expies du roy. Tant y a que le dict seigneur Jehan- Jacques fil tant envers le roy, que ledicl marquis sortit, en remonstrant à Sa Majesté que : cotno nuevo soldadoysin barba, y muy bien castigado de la fortuna, otra vez no tomaria las armas contra Su Magestad temerariamente, « que, comme nouveau soldat et sans «barbe, et très bien cbaslié de la fortune, une «autre fois il ne prendrait les armes temerai- « rement contre Sa Majesté. «Mais estant sorty, il retourna au service de son roy, et fil pis que jamais contre nous et nos partisans, s'y monstranl du tout outré d'affection , et ayda fort a gaigner, ou pour mieux dire, luy seul en fut la ca use d u in d e I a ba 1 1 a i 1 1 e d'à uprès de V i ncence contre les Vénitiens et Barthélémy d'Alviane, leur brave gênerai ; battaille certes très beureu-

DS CAPITAINES

prise, dont j'en parle ailleurs, comme de la prise de Germes.

Il donna aussy de lerribles venues et empeschcmenls de secousses à M. de Lautrcc vers •'estât de Milan, et en la journée de la Bicoque , qui en fut cause de la perte, fors quelques villes qui firent contenance de tenir. Ce qui fut cause d'envoyer encor delà les monts nouveau secours soubs M. l'admirai Bonnivet, dont ne s'ensuivit rien que la reiraicte de Rebeq et la mort de M. de Bayard et de Vandenesse; si qu'il fallut dire le grand adieu à l'eslat de Milan jusques au voyage que fit le roy François, et le siège de Pavie et la bat taille, le gaing de laquelle et de tout ce que j'ay dict cy dessus a esté totalement attribué à ce grand marquis. Car ce fut luy qui anima et encouragea bravement ses soldats, et mesmes les Espaignols, à ce jour bien faire, qui le premier rompit la muraille du parc, qui plaça l'armée, qui conseilla et qui le premier chargea : j'en parle eu d'an 1res endraicts.

Aussy le roy François le luy sceut bien dire et luy attribuer toute la gloire deceste battaille, lors qu'il luy alla faire la révérence et le visiter en sa prison et affliction, allant vers luy, comme dict le conte espaignol : D'aqul a pocos dias, no estando bien curado de lierida del rostro , viniô à visitar el rey , no vestido de lercio/>elo ni oro coino los otros, que despues de aquella l*attalla, à modo de pompa , se avian ont ado y decorado de los des/tojos de los Franceses, sino con un sayo de pano negro por singular motlestia de ammo , que mostrava habito , no de vence/lor, sino de vencido, y por moslrar tambien , con dolor no /ingido, que ténia compas ion de la desventura delesiadoy condicion rend. » a De là un peu , n'estant « enoor bien guery de sa playe du visage , il c vint à visiter le roy , non vcslu de velours ny «d'or, comme les autres, lesquels, despuis la « battaille gaignée, à mode de pompe et de bra- « vade , s'estoient accommodés et armés de la «despouille des François, sinon avecques un «saye et habillement de drap noir, par une • singulière modestie de courage qui monstroit «l'habit, non de vainqueur, mais de vaincu, « et pour monstrer aussy , par une douleur «non faincte, qu'il tenoit compassion de la

a fortune delà condition et de l'eslat royal. »

Voilà un beau traict , le roi le receut, el luy fit tous les honneurs et bonnes chères qu'il peut , l'embrassa plusieurs fois , ainsy que ce brave, courtois et tout gentil prince sçavoit faire et recueillir les personnes mieux qu'homme du monde ; el le fit asseoir près de luy, qu'il entretint long -temps par grande familiarité; se plaignant fort de son desastre , et qu'il ne sçavoit ce que l'empereur ferait de luy; et que s'il se perdoit en sa victoire à luy user de quelque mauvais traictement, il avoit tant de fiance en Dieu , qu'il l'en vengerait et l'en ferait repentir. A quoy M. le marquis respondit le plus honnestement qu'il peut, en lui donnant toutes les bonnes espérances d'un très doux traictement de Sa Majesté Impériale, la faisant si douce et si traiclable qu'il n'en falloit espérer que toute bonté ; et quand elle voudrait faire autrement , il luy en sçauroit bien que dire , et à bon escient. Ces parolles pleurent tant au roy qu'il l'en remercia plusieurs fois , et l'en ayma tousjours. Puys s'estant mis sur d'autres discours, tant de cesie battaille que d'autres choses , ledit marquis luy dict , venant sur ses ambitions et desseins qu'il avoit eu tant sur l'Italie, pour l'en divertir, que l'Italie certes estoit un fort bon , aisé et plaisant pays pour le conquesicr et y demeurer, mais mal aisé et dangereux à le conserver et garder , et s'y sauver.

Ces mois me font souvenir de ceux que dict Pantagruel, dans nostre maislre Rabelais, de la bonne ville de Paris , que c'esloit une fort bonne ville pour vivre , mais non pas pour f mourir. Je le croy.

Pour venir à un autre discours de ce grand capitaine, on le blasma d'avoir entendu aucunement à une ligue secrette faicte entre le pape, potentats d'Italie, et autres princes chrestiens, contre l'empereur, et ce durant la prison du roy François. Car, craignans et prevoyans que ceste grande victoire el bonne fortune de l'empereur tombast sur l'Italie, sadviserent tons de le prévenir et faire une ligue générale contre luy, offensive et deffensive. Et d'autant que ce marquis s'esloil acquis, par ses beaux faicts et réputation , une très grande créance parmy les gens de guerre , et aussy qu'il estoit très mal content du transport que Charles de Lanoy avoit faict du roy sans son sceu et à la desro-

LE MARQUIS DE PESCAYRE

bade , Sa Sainctelé s'advisa de le faire chef et conducteur de cesle ligue; e(, pouriuy en lenir 1rs premiers propos, s'ayda du seigneur Hieronimo Mouron, un très habile et trinquât homme pour conduire ce faict, cl en porter la pnrolle, ci puis après, par un secrétaire du pape, qui vint le trouver de sa part , en luy proposant plusieurs beaux et grands parlys et advantaftes, dont le principal estoit qu'il l'investirait du royaume de Naples; ce qui sonna fort doucement à ses oreilles. Comme de vray, le son d'un gain et l'investiture d'un royaume e.sl fort doux i entendre, comme j'en alléguerais bien des exemples là dessus: mais il y a bien des espines à y passer et parvenir , si l'on n'y prend bien garde. Il fit pourtant quelque difficulté : qu'il n'estait en la puissance du pape ny de droict faire telle investiture, puisque Sa Caisaréc Majesté en estoit desjà investie. Mais Sa Sainctelé le renvoya bien loing sur ce poinct , et luy fit prouver par de grands docteurs apostés ou autrement, que par droict divin et humain il l'en pouvoit investir aysement sans aucun scrupule, n'oubliant surtout , pour la meilleure pièce de l'harnois, le concordat qui jadis fut faict contre les empereurs sur ce subject, qu'aucun empereur ne serait jamais roy des deux Siciles. Ce concordat estoit trop vieux, et desjà mangé des rais, pour servir de quelque chose et en combattre cet empereur, qui ne fbndoit point ses ambitions sur des tiltres, papiers et concordats, mats sur son espée, sa puissance et sa bonne fortune.

De plus, le pape luy fit remonstrer que, désobéissant en cela à Sa Sainctelé, il y alloit de sa conscience et de son ame, contre laquelle, quand elle veut quelque chose et la commande, et qu'on ne la fasse, il y va de l'ire de Dieu.

M. le marquis ayant entendu ce Mouron, bon rompu, et ce secrétaire du pape, qui s'appelloit Mentebooa (quel nom, et quelle bonne pensée et bonne ame! ), il y songea. En quoy je reciteray les mesmes parolles, parce qu'elles sont belles et agréables à lire et l'escrire. Estando parando sin mover, como liombre que deiiberando ça y alla, movia su animo suspenso y dudoso por la noveldad y grandeza de la cosa, sabiendo que los loores de todas las virtudes se afean y ensusian mucfio con solo el crimen de traycion , / que el

SB MITONS. 1.

vulgo no admite despues ninguna excusa * cion aunque paresca venir de cosas honestisimas y dejusto dolor, porque naturalmente el nombre de perfidia y traycion es odioso y reprehendido abominablamente de todas personas , ni jamas huvô capitan al mondo de generoso animo que con mal' dady traycion procurase alcancer lo que ta virlud puede dur por la grandisima esperança de obtener facilmente un reîlo^ por lo quai algunos michas vezes creen i que, sah'a la lionra , se puede romper y traspasar los derechos divinos y humanos , y cl gran deseo que ténia de vengarse de las injurias contra los ingratos picavan rej ziamente su animo nascido para todas ar- ' duas impresas. « 11 demeura tout ferme sans «se mouvoir, comme un homme, lequel delit berant qui çà qui là , mouvoit son esprit sus- « pend et douteux par la nouveauté et grandeur a de l'affaire, sçachant bien que les louanges de a tant de vertus qu'il y a se salissent et s'enlay- « dissent fort avec le seul crime de trayson, , aet que le vulgaire n'admet après aucune ex - ! «cuse, encor qu'elle paroisse provenir de sub- | ojectset choses tres-honnestes el de juste dou- 1 a leur, parce que naturellement le nom de « perfidie et trahyson est odieux et repris pour «très abominable de toutes personnes. Et n'y «eut jamais capitaine au monde de cœur gene- «reux, lequel, par meschancelé et trahyson, «machinast de parvenir là où la vertu peut i «mener, pour la grand espérance d'obtenir «facilement un royaume, pour lequel plusieurs «bien souvent croyent que, l'honneur sauve, se « peuvent rompre et transgresser tous droicts «divins et humains; et le grand désir aussy de «se vanger de toutes les injures encontre les « ingrats picquoient et animoient rudement un «esprit né et disposé pour toutes entreprises «ardues et difficiles. »

Yoylà des mots qui représentent bien un esprit agité, comme d'une furie, de divers pensements et irrésolutions, pareilles à celle de ce brave Caesar quand il voulut passer le Rubicon.

Or, pour eu parler franchement, il n'y a rien si vray, comme je tiens de plusieurs Italiens , Espaignols et François, que ce grand capitaine se résolut à la fin de mordre à la pomme de cesie ligue, et en monstrer de bons effects.

Mais il fut descouvert, dict-on, par Anihoinc de Levé, qui esloit tousjours près de luy, et autres, et surtout qu'il sentit un vent , que madame la régente Louyse de Savoye, que l'histoire la cotte nommément, et qui esloit bien advant en cesle ligue inscripte, vouloit tout descouvrir; voire le fit pour gratifier l'empereur, et le mener à un bon t rai clément pour son fils , et à une bonne paix ; car, pour venir là , elle se fusi donnée à tous les diables, par manière de dire. Tout cela esmeut ledict marquis de s'en retirer de bonne heure, et le tout descouvrir ; et aussi qu'il lenoit le duc de Milan assiégé dans le chasteau, et pensoit, après l'avoir pris, s'en prévaloir comme chose plus certaine que l'autre dessein de la ligue.

Parquoy il advisa de prévenir le tout, et d'en advenir l'empereur , saas se faindre de rien , jusques à luy révéler franchement qu'il y avoit fort bien prcslé l'oreille à poste pour en tirer les vers du nez, et en tirer les secrets des uns et des autres. Et, pour apparence de l'eftect, il envoya quérir Mouron, principal au i heur de l'ambassade , le fit constituer prisonnier, el le donua en garde à Anthoine de Levé, qui le mit en si bon lieu, qu'onques il ne sortit ny ne parut, jusqu'à ce que M. de Bourbun vint, au bout de quelque temps, gênerai de l'empereur eu Italie, qui le délivra pour s'en servir; car c'estoit un très habile homme d'estat el d'affaires. Touchant au secrétaire , le bon Menlebona , tirant vers le chemin des Grisons , fut poursuivy ou rencontré courant la poste, tué et desvalisé de toutes ses despesches.

Pour telle descouverte tous les princes d'Italie voulurent mal mortel audicl marquis , et le picquerent de force injures, les impérialistes le louant au contraire; d'autant que le duc de Milan, assiégé dans le chasteau, et malade d'une fiebvre pestilentielle, venant à mourir, et le chasteau pris, il pou voit faire ses affaires mieux, et plus honorablement estre gouverneur gênerai de l estât , que : Ser visto entre los EspaAoles y Tudescos, rey en Napoles, con sospecha de fe incerta , laquât escuriese la honra de todas sus virtudes excelentisimas. «Qu'estre veu parmy les Espaignols et Tudes- «ques, roy de Naples , avecques un soubçon de « foi incertaine , laquelle obscurcirait l'houneur «de tant de vertus excellentes qu'il avoit.»

DS CAPITAINES

D'avantage, il jugea et discourut en soy que mal aysement les Napolitains, qui sont de tout temps fort inconstants el subjects à changer, le I souffriraient roy, et lui obeyroient comme à roy, l'ayant veu comme quasy leur compagnon et citadin de leur ville, et pays comme un autre.

Ah! que j'en ay veu plusieurs au commancement de la ligne dernière , qui ont joué de pareil jeu que ce marquis : laquelle du coramancement ils entendirent très volontiers, mais après ils la quicterent , fut ou de erainte , ou par faute d'argent qu'on ne leur livrait , ou pour en descouvrir le pot aux roses, ou que le nez leur seigna , ou pour autres raisons que je ne diray pas, pour ne faire touseber au doigt les personnes qui jouoienl ce jeu là. Et c'est pourquoy il faicl bon aller son grand chemin , et non tergiverser deçà et delà : car enfin rapporte que de la honte et du dommagt, < que l'Italien die : E bisogna provar ogni cosa, per non parer troppo coglione *; mot certes qui ne vault pas guieres, ny en théorique, ny en pratique.

Rien ne gasta la renommée de ce grand marquis que ce trakt ; voire possible luy advançat-il ses jours , comme aucuns tiennent qu'il fut empoisonné; mais la plus saine et vraye voix est qu'il mourut hydropique. Il se peut faire , car j ay ouy dire à de grands médecins que le poison engendre Thydropisie, et fort soudaine, aussy bien que d'autres excès. Les braves Espaignols de ces temps disoient, par une gentile rodomontade que : Non moriô d'alguna enfermedad, mas en medio de la flor de su edad , como y a viejo y cansado de la multitud y peso de los victorias , con la opinion de los nombres , que , si la fortuna le knhiera concedido entero spacio de vida , sin duda ninguna ygualava con los antigos ca pi tartes, de los que fueron grandisimos. « Qu'il ne mourut d'aucune maladie , mais qu'au «milieu de la fleur de son aage, comme desjà « vieux , las et cassé de la quantité et poids de vic- « toires, avec telle opinion des hommes, que, s da fortune luy eust concédé l'entier espace de a la vie, sans double il alloit au pair de tous les « anciens capitaines qui ont esté très excetlens. »

' Il faut

afin de ne point paroi-

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