‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 48 sur 361 · LE MARQUIS I · texte numérisé non relu

LE MARQUIS I

guerre. Dieu l'en punit: car il perdit la battaille, et prit la faite, sans attendre la dernière heure de combat , et sans s'arrester.

Nos histoires françoiscs disent que quand il partit d'Ast pour ceste baltaille , il commanda que s'il ne tournoit victorieux , qu'on ne luy ouvrist la porte nullement; mais enfin il y rentra , où il s arracha la moitié de la barbe, de despit et tristesse, dict-on. Paulo Jovio le raconte autrement : qu'ayant este blessé d'une harquebozade au-dessus du genou, par l'arçon de sa selle d'armes, et son armet faussé de coups de masse, et bravement combattu, se sauva, desguisé d'une cazaque noire, pour n'estre point cogneu , car il se craignoit despuis la mort de Rincon et Fregouse.

Il se conte qu'à ceste desfaicte tous ses mulets et coffres furent pris , lesquels, ainsy qu'ils j furent visités , un sien bouffon , qui avoit esté pris, rencontra gentiment, et dict à la compaignie : «Cherchez bien , vous y trouverez force

• belles et gentilles choses, fors des espérons , «qu'il en a tous jour s de beaux et de toutes sor- « les, car il les a tous pris avecques luy pour

• mieux picquer et se sauver de belle erre. » Ces bouffons, quoy qui soit , il faut qu'ils picquent tousjours sans espargner personne , non pas lesmaistres, comme celuy là fit,quimeritoit les I eslrivieres. Aussy j'ay ouy dire à un grand personnage : qu'il se fault donner garde d'un bouffon, d'un sot , d'un fol, d'un yvrogne et d'une putain ; car, quoy qu'ils tardent , ils donnent tousjours la venue.

Enfin ce marquis fut malheureux là , bien qu'il eust monstre sa vaillance en plusieurs bons et grands combats. Le marquis son cousin se peut vanter, lorsqu'il mourut, de n'avoir jamais eu telle disgrâce. Dieu mercy qu'il ne vesquit point tant , comme j'ay dict , ainsy qu'elles arrivent pareilles bien souvent à plusieurs vieillards capitaines. Il en porta la teste toujours basse , non si haute qu'auparavant , comme plusieurs ont dict. Dieu le punit aussy en cela, pour avoir faict luerQesar Fregouse et Rincon, ambassadeurs du roy, qu'il envoyoit, l'un à Venise et l'autre en levant , quelques excuses qu'il en fit; et M. de Laangeay l'en accusa fort et le voulut combattre là dessus de sa personne à la sienne ; mais il nyoit tousjours. Il avoit raison , car il avoit violé le droict des

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gens, et au plus beau de la trefve , que l'on ne devoil violer ny rompre sans un très grand et important subject , bien que pour excuses aucuns Espaignols alleguoient qu'ils estoient suhjeets de l'empereur. A cela il y auroit belle rcsponce par un beau discours qui s'y feroil. J'espère possible le faire ailleurs. Tant y a , quelques raisons et excuses , ce massacre csloit trop vulgaire. J'ay veu le lieu où ce beau mystère fut faict, et où ils furent enterrés en une islctte sur le Tesin près de Pavic, environ deux ou trois mille; et mesmes des bateliers qui me conduisoient , et autres, ne s'en cachoieni point , et n'en faisoient la petite bouche , et disoient franchement : «Voilà où tels et tels fuit rent tués et enterrés , par le commandement « de M. le marquis dei Gouast. »

C'est un grand cas , que j'ay ouy dire à un grand : qu'il fault qu'un grand capitaine donne uue fois en sa vie au travers de son amc et conscience avec grand deshonneur; ny plus ny moins qu'un grand pilote , qui faict plusieurs voyages sur mer, est subject de donner à travers des bans et des escueils, quelque bonne science qu'il ayt, et faicc perdre et briser misérablement son vaisseau. Et certes, ledict sieur marquis ne devoit avoir faict ce traict au roy, autant pour son honneur que pour la bonne et familière chère que le roy luy fit, dont j'en vays faire le conte.

Au dernier voiage que le roy François fil en Piedmont, ayant mené M. le dauphin fort jeune avec luy, et la trefve y estant arrivée, faicte par la reyne d'Hongrie et la reyne de France, les deux sœurs, le roy la receul et la fit publier; et le marquis del Gouast, gênerai de l'empereur eu ces quartiers, le receut de meilleur cœur encor, car il se voyoit avoir à faire à un grand roy belliqueux , et un dauphin fraischement mené en main parla fortune, qui rit souvant plus aux jeunes qu'aux vieux, pour leur faire faire quelque beau premier coup d'essay, afin par emprès de leur donner la venue.

Enfin ladicte trefve fut criée et publiée par les deux armées; et pour la mieux solemniser, le roy, estant à Carmagnolles, envoya dire au marquis qu'il ne vouloit tourner en France sans le voir, pour renouveler leur ancienne amitié et souvenance, prise dès la batuille de Pavie.

A quoy s'accorda ledict marquis; et partant d'Ast où il estoit, vint trouver le roy, lequel le sentant venir veslu d'une belle robe fourrée de martres subelines et un chapeau de velours noir, couvert de plumes à la soldade, l'alla recueillir jusque* sur le perron de l'escalier. Le marquis, armé d'armes dorées, et pardessus une casaque de velours noir à grandes taillades, estoit tout droict venu descendre au logis du roy, et s'inclinant devant Sa Majesté pour luy faire la révérence, le roy le haussa, l'embrassa et le recueillit avec grandes caresses, et le prenant par la main entrèrent ensemble en la salle; et, ayant salué M. le Dauphin et M. de Montmorency, s'assirent tous deui à table, où se passèrent maints propos, tant du passé que du présent. Et enlr'autres , le roy parlant de la trefve advenue, il luy dit franchement que, si elle ne fust intervenue, il avoit résolu de s'ayder des forces du grand turc Soliman, et faire venir une si grande et forte armée, qu'il eust de tous cotés fatigué l'empereur, et donné à penser pour jamais. Le marquis respondit sagement certes; et luy dict qu'ils estoient tous deux si grands , si puissants et si sages princes, qu'ils n'oublieraient jamais rien pour s'accommoder en ce qui toucherait le bien d'un chascun, et le leur aussy. Certes, ceste response fut belle et sage, et non pourtant sans mettre en oubly et nolter en mémoire les paroi les du roy sur ces forces de Soliman, ainsy qu'il le fit parestre quelque temps après sur la mort de Fregouse et Rincon, pensant par leur mort y obvier; mais le roy y pourveut, comme j'en parle ailleurs.

Mais je trouve que le marquis ne devoit ainsy comparestre armé devant leroy,puisque la trefve avoit esté du tout appoinctéc, publiée et observée. C'estoit trop se monstrer, et faire du soldat sans occasion. Le marquis de Pescayre, son cousin, n'eust pas faict le coup, car il estoit plus froid et retenu en ses obtentions ; tesmoing la façon dont il se monstra au roy après sa prise, comme j'en ay parlé. Certainement, si ce fust esté une courte et petite suspension d'armes de trois ou quatre heures, ou d'un jour, ceste parade estoit belle; comme cela se void souvent parmy les armées, et comme fit et comparut ce brave comte de Charolois au traiclé de Confions, armé de toutes pièces, avec le duc de Calabrc de niesmes, hors la teste, tant au conseil

DS CAPITAINES

qu'à la table ; et certainement cela estoit beau. Mais en une ample et longue trefve, il y avoit de la desrision en ceste bravade ; car, ou du tout il y devoit venir en courtisan , simplement habillé , ou du tout n'y venir point ; car que pensoit-il avec sa cuirasse faire? desfaire le roy et toute sa garde? El que luy eust servy sa cui* rasse si le roy luy eust voulu faire faire un affront? Voylà pourquoy ledict marquis fit une grand faute en cela. Il me pardonnera, s'il luy plaist, si je luy dis.

Je note eu ceste entreveue la magnanimité et gentillesse de nostre roy, de s'estre rendu là si familier à un capitaine, grand certes, mais pourtant son inégal ; et telles façons sont certes louables parmy les grands, ainsy que fit une fois l'empereur Charles, au retour, de son premier voyage d'Hongrie, s'estant embarqué à tiennes, et ledict marquis avec luy, pour tirer en Kspaigne. Un matin que l'empereur disoit ses heures (hé, quelles heures! ) sur la coursie, il vit le marquis qui passoit, et s'en alloit vers la rambade pour disner avec le seigneur André Doric. 11 luy demanda où il alloit ; il luy respondit qu'il s'en alloit disner avec le seigneur André; et le laissant aller, sans sonner mot, ny faire semblant de rien , tout à coup il les surprit ainsy qu'ils estoient prests à se mettre à table. « Or, dict-il , vous ne fairez pas ceste a partie sans moy, car je disne avec vous aua très. » Soudain on luy fit place; et luy apprestat-on les bancs des forçais avecques un beau tapis de Turquie qui luy servit de chaire à la mode degallere; et par ainsy mangea avecques eux privement, sans aucune cerimonie, comme de compaiguon avec compaignoo. Il en fit de mesmes avec M. le connestable, à sa table de grand maislre, passant par France, comme j'ay dict ailleurs , qu'il y alla manger à l'improviste en le surprenant.

Nostre grand roy Henry IV d'aujourd'hui est coustumier de faire de ces traicts souvant, tant avec les siens qu'avec les estrangers, ainsy qu'il fit dernièrement à M. le connestable de Castille, passant par France. Ainsy qu'il pensoit disner, aussy tost le roy le surprit et vint disner avecques luy. Ces privautés et familiarités de grands envers les petits obligent fort les personnes. Et M. le marquis dcl Gooast, après telle faveur receue du roy, ne devoit pas,

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