LE MARQUIS
quelque peu de temps après, luy faire meurtrir misérablement, sur le Tesin, ses ambassadeurs César Frcgouse et Rincon , comme j'ay dict. Àossy il ne la porta (prières longue, la faute; car, peu de temps après, il perdit ceste battaille, que la mort luy fust estée plus douce que telle oprobre. Il mourut aussy deux ans après, selon la computalion que Ton peut faire; car il mourut quelque peu de temps advant le roy
M. Philippes de Commînes n'approuve pas trop ces entreveues des grands. Il a raison : H en sort tousjours quelque mespris, quelque mes< contentement et quelque galanterie, qui ne vault rien; car, pour parler de nostre temps, que servit au roy François de s'estre faict porter en Espaigne , voire à l'empereur, de l'avoir veu aussy à Aiguës Mortes et a son passage par France? Et pour parler de plus loing, que servit au pauvre Anibal l'entreveuc qu'il fit avec Scipion avant leur battaille, sinon une animosité qu'ils eurent tons à se bien battre, eux et leurs troupes, se desfaire et se royner, ainsy qu'il en arriva à Anibal, on il vit sa dernière définition? Un beau discoureur en feroit là un beau discours, plein de bonnes raisons et beaux exemples. Je le leur laisse, pour achever le discours de ce grand marquis, qui se peut appeller ainsy, car il estoit fort grand , de haulte et très belle taille, et pour ses valeurs. J'ay ouy dire que la crainte qu'il eut d'estre pris en ceste battaille, fut cause qu'il ne battailla point si bien là comme il avoit faict en d'autres et plusieurs combats où il s'estoit trouvé; car, s'il fusl tumbé entre les mains du roy, qui la luy gardoit bonne, il en eust esté en danger, pour revanche des morts de ces deux ambassadeurs que j'ay dites. J'ay ouy dire à des grands : que mal volontiers une arae ou conscience, cautérisée de quelque grand fbrfaict, ne reçoit uoe vaillance avec soy ; que si elle y a estée d'autres fois , l'en chasse , sans guieres bien l'y admettre, et est en perpétuelle appréhension et torment.
Pour finir à ceste heure nostre discours, bien que je parle de luy souvent ailleurs, nostredict marquis laissa après soy une très belle lignée, tant de fils que de filles, dedone Marie d'Arragon , sa femme, l'une des honnestes daines du inonde, dont j'en parle ailleurs. Il cul le marquis de Pescayre, qu'aucuns appel loienl aussy
DEL GOUAST.
le marquis dcl Gouast, mais le plus communément l'on l'appel loit le marquis de Pescayre. Il eut dom Carlo, qui fut filleul de l'empereur Charles; dom Jouan cl dom Ceze d'Avalos. Je les ay veus tous quatre à Milan, à Naplcs et en Espaigne. Les trois premiers estoient de fort belle, grande et haulte taille, comme celle du , pere, et dom Ceze estoit de moyenne; mais pourtant il ne laissoit à l'avoir aussy belle que ses frères, et estre de fort bonne grâce; et disoit-on qu'il ressembloit en sa taille à son oncle . le feu marquis.
M. le marquis l'aisné estoit l'homme du monde j le plus adroict et le plus fort, soit à pied ou i j cheval, qui fut de son temps, et le plus ferme; ( et si avoit une jambe plus courte que l'autre ; d'un doigt ; et si l'on n'y recognoissoit rien ny ! en sa taille ny en sa vigueur, car elle estoit des plus belles et des plus riches. Aussy, pour l'enrichir d'advantage, il s'habilloit des mieux, et en estoit très curieux. C'estoit l'homme du monde qui combattoit à la barrière le plus ver- I tement , et le plus ferme et le plus rudement. Ce fut luy le premier qui invanta en ses combats les revers, qui estoient si eslranges et rudes, que peu les eschapoient qui ne missent les genoux en terre. Il estoit aussy bon , adroict , ferme aux combats de cheval à bon escient. Il fut gênerai de l'armée qui vint à Malte pour le second secours , là où il le faisoit beau voir en sa charge, et n'en abusant point, estant fort doux et gratieux , et mesmes à l'endroict de nous autres François. Il mourut visce-roy de Scicille : j'en parlcray ailleurs.
Dom Carlo ne luy cedoit en rien de taille , bonnes grâces et toutes belles actions ; encor le tenoit-on plus beau. Aussy parmy les dames estoit-il bien venu ; ce qui luy cuyda couster cher en Espaigne ; car, pour l'amour d'une dame en la cour, ayant pris querelle et faict quelques excès, il estoit perdu de la justice, sans que. s'aydant du privilège des églises de delà , il se jelta dedans une, et par ce moyen se garentit : et, y ayant demeuré quelques jours, il se sauva dcsguisé tellement qucllemcnt par l'Espaignc; et ayant gaigné la mer se sauva vers Naples; où ayant sceu sa sentence , fallut qu'il s'en allast en exil en l'isle de Lipari, la plus chetive isle pour estre habitable de tout le Levant, car il n'y croit que des câpres et câpriers, comme j'ay
VIES DES GRANDS CAPITAINES
vèu. Il y demeura assez d'années jusqu'à ce que dom Jouan d'Austrie, luy ayant porté son rapel , le mena avec luy servir son roy sur mer, et à la battaille de Lcpaoto. où il fil très bien, et mesmes Ceze, duquel l'histoire en parle fort, ainsy que leur noble race et généreux courage leur commandoit.
Ce marquis del Gouast , leur pere, porta pour devise (j'en diray encor ce mot) quelque temps une gerbe d'espics avecques ces mots: Finiunt pariler renovantque labores 1 ; voulant inférer que. comme les espics de bled, emprès qu'ils sont moissonnés, cueillis, et les bleds serrés, aussy tosl il en faut resemer pour en faire venir d'autres, et jamais ne cessent, aussy ce marquis jamais ne cessoità faire de grandes entreprises et exploicts de guerre; car. les uns faicts, il falloit venir à d'autres, et renouveller. Certes, il eut raison de prendre ceste devise, car il travailla fort pour l'empereur, et sans luy ses affaires ne fussent trop bien allées en , Italie; car il y avoit grande créance, et parmy les gens de guerre qui l'avoient accoustumé des sa jeunesse avec son cousin. Pour fin , ce fut un très grand capitaiue et très renommé. Que si le malheur de ceste battaille luy advint, il en avoit gaigné et aydé à gaigner d'autres. C'est le sort de la guerre qui le voulut ainsy 3. Après ceste dicte battaille de Cerizolles, il se remit, et refit de nouvelles forces. Il prit une autre devise, par des jongs marins que des vents soufflants traversent fort, avec ces mots : Flectimur non frangimur undis ; c'est-à-dire: « Nous fleschissoos, mais nous ne rompons point « pour les ondes. »
M. DE CtilEVRES.
Il faut parler un peu de M. de Chievrcs, de la noble maison de Croy, lequel, pour manifester que ça esté un grand personnage, ne luy faut que trois preuves.
1 Ut Bornent e t renouvellent pareillement leur» travaux.
* Le manuscrit 8771 ajoute : • S'il fil la faute de ce* amhauadeurs, aucun* dtaoient que , pour le kcrrice de «on maittre.il faut fermer les yeux a tout, jw que» à «on
L'une , que quand le roy dom Philippe mou* rut, voyant qu'il laissoit son fils Charles aagé seulement de unze ans ', et que le roy Louys XII , devant qu'il fut en aage, veu la légèreté des Flamans, se pourrait investir des Pays-Bas, ordonna par testament ledict roy Louys son curateur (quelle finesse et bonne pour un si bon roy, mais non pour un autre qui eust eu lame traversée!), et le roy, par le consentement des Pays-Bas, y ordonna ledict M. de Chievres. Voylà une élection et ordonnance du roy grandement à l'advantage et honneur dudict M. de Chievres.
La seconde preuve fut de la belle et illustre nourriture qu'il donna à ce jeune prince , que vous lirez dans les Mémoires de M. du Bellay, sans que je les redie icy ; et de telle sort*», qu'il le rendit l'un des plus grands empereurs et capitaines que l'on ayt veus guiercs, comme j'ay dict.
La troisîesmc preuve est de l'eslection que fil ledict empereur, l'envoyant gouverneur et son visce-roy en Espaigne; en laquelle charge il faillit pourtant, non par faute de capacité, car il en avoit ce qu'il falloit, mais pour les extorsions qu'il y fit, et pour sa grand avarice à amasser et accumuler ces beaux doublons à deux testes , qui luy plaisoient tant, que, de tous les payements que luy faisoient les thresoriers, il les contraignoit à les faire de ces belles pièces , et n'en vouloit point d'autres , comme je l'ay ouy dire, mesmes en Espaigne, outre d'autres grandes extorsions qu'il y fil; de sorle qu'il vit devant luy s'eslever les sept ou huict principal les villes de Caslille, Tolledc , Valledolil, Buigos, Léon , Salamanque , Mcdina del Campo , Avile et Segovia, auxquelles l'evesque de Zamorre, dora Anthonio de Acugna, fit acroyre de se mettre toutes en republique comme celles d'Italie, Venise, Florence, Sienne, Lucques, Gennes et autres, et n'obéir plus à un roy.
Cet evesque fut très dangereux 3 pour la sedilion, et telles gens ont grande auctorilé parmy le peuple là et ailleurs ; ainsy que nous en avons veu force pareils en nos guerres civiles , et mesmes en ces dernières de la Ligue, que je ne nommeray point'. Ledict evesque dt
• Cbarlea, né en 1500, n'avoil que »ix an», lorsque «m pere mourui en 1508 « Le manuscrit 8771 dit:. Un ire* dangereux paillard. . » Le manutcril 8771 ajoute : « Sinon un , qui «toit l'e-