PHILIBERT DE CHALON
voit; et mesroes que le logis qu'on luy avoit marqué et donné luy fui osté et donné à un aulre; grande faulte, certes. Dont il partit fort mal coulent , et de despit il s'en alla trouver Charles d'Auslriche, qui fut du despuis empereur, pour s'offrir à luy, qui ne le refusa pas mais bien gasté fusl il esté s'il l'cust refusé. Et pour tel refus d'un si gallant homme , mal en prit à la France, de laquelle il esloit cnnemy mortel , et fort affectionné serviteur de l'Espaigne, comme il Ta monstré en si peu de guerres que la courte destinée luy fil pracliquer.
Après la mort de M. de Bourbon , il poursuivit l'entreprise si bien encommencée sur Rome, et de telle façon et si rudement , qu'il prit la ville, la força, la pilla et la saccagea, comme les marques en ont duré long temps ; et se faisant gênerai par le consentement de toute l'armée , le voyant si brave et courageux , assiège le pape , le faict venir à sa mercy, et le rançonne. Bref, se void absolu seigneur et maisire de ceste grand Rome , jadis chef du monde ; et sans M. de Lautrec, qui le venoit taster, il s'en voutoit faire couronner roy , disoient aucuns , suivant les erres de son gênerai M. de Bourbon , ainsy que j'ay ouy dire aux anciens. Mais c'est â savoir ; car tous en un mesme eschaffaud ne peuvent jouer un mesme personnage , les uns aussy bien que les autres.
Le voyla donc qu'il part de Rome , voyant M. Laulrec prendre la route de Naples. Luy gaigne les devants avec son armée si riche , si opulante , et si chargée de butin et despouilles romaines et ecclésiastiques ; costoie l'armée Françoise; tousjours l'amuse, ores faisant semblant de vouloir combattre et livrer bataille, ores s'esloignant tout à coup, et se retirant en fuitte et retraicte de loup, monslrant tousjours les dents , ainsy que j'en parle ailleurs.
Enfin , sans faire que quelques petites légères pertes de ses gens , il gaigne Naples, luy jeune capitaine et quasy esbarbat gênerai , à la barbe d'un des plus vieux routiers et capitaines renommés de ce temps, M. de Lautrec , duquel il est aussi tost assiégé dans Naples si eslroictement, que la faulte et cherté des vivres les alloit faire rendre sans ce brave prince ; lequel amprès la mort de dom Hugues de Moncada, visce-
1 Le manuscrit 8771 ajoute : «Comme l'autre.»
roy, fut de nouveau encor faict gênerai par l'eslection de tous les assiégés.
Telles esleciions par l«s gens de guerre sont bien plus honorables que celles qui se font par les faveurs cl les mains de leurs princes. 11 falloit bien que l'on cogneut en ce seigneur je ne sçay quoy d'admirable , de magnanime et ge- ! nereux , plus qu'en tout autre. U deffend si i bien enfin sa ville , qu'en voylà le siège levé à I son grand honneur , et malheur pour nous autres.
Par puissance absolue il se donne recompense, à luy et à ses gens de guerre qol a voient si bien faict , et par payes et par bienfaicts , et par une (elle libéralité , aux despens pourtant de l'empereur, en prenant tout ce qu'il pouvoit prendre sur les suspects a son parly et Angevins; ce que l'empereur ne trouva trop bon pourtant ; ne voulant qu'il fit ainsy de l'empereur, ny du souverain , ny du libéral à ses despens : et luy sceut bien mander et le corriger doucement. Lequel pourtant , pour cela , ne le mescontenta autrement; mais ayant tousjours la charge de gênerai, l'envoyé assiéger Florance, en faisant le mieux du monde , et le tenant de près.
Sur la fin , comme disent les histoires, fut tué de deux harquebusades à travers le corps , faisant autant office de soldat que de capitaine ; car il vouloit fort espouser sa maistresse, Catherine de Medicis , aujourd'huy nostre reyne mere, que le pape luy avoit promis en mariage. Mais le destin voulut sa mort , afin qu'elle vint à estre noire reyne de la France : dont le pape ne fut guieres marry de sa mort ; car il estoit obligé de foy a la luy donner : et il tendoit ailleurs, en lieu plus grand, et possible à celuy à qui il la donna par amprès. Il ne faut doubler nullement de ce prince, que si ses années eussent esté longues , qu'il n'eust esté un des parfaicts capitaines du monde , puisque desjà il estoit dans le chemin bien avant pour en arriver à la perfection ; car, se poussaut à tous hasards , et ne refusant ny froid ny chaud , comme il faisoit , il en venoit là.
Les histoires italiennes racontent de luy qu'il estoit si ardant à parvenir à Testât et perfection d'un grand capitaine , qu'il ne s'estonnoit nullement à tous hasards, non plus que le moin* dre soldat des siens , ainsy qu'il le fit parestre
VIES DES G K A j\ L) S CAPITAINES.
à sa mort ; car il pouvoit demeurer en son camp , et tenir sa réputation de gênerai , et donner ceste charge qu'il prit à d'autres braves de ses capitaines , et niesuies à ce brave Maramaldo : lequel , aussy tost que son général fut tué , on luy amena un Ferruci florentin , qui estoit chef du contraire party en ce combat ; et l'ayant veu , le fisl desarmer de teste et de corps, luy donna un grand coup dans le corps, et le fit achever à d'autres, trouvant chose indigne qu'il survesquist ce prince, cl que c'estoit raison qu'il fust immollé aux mânes de ce brave prince pour victime signalée à jamais.
C'estoit le prince du monde le plus libéral et affable, et , pour ce, fort aymé d'un chascun: j'espère en parler encor ailleurs.
Il se lit de luy, cl aussy que j'ay ouy dire à des vieux capitaines, soldats et habitants des susdiclcs villes , qu'en ces trois principales factions où il s'est trouvé (qui certes ont esté très belles et hasardeuses) , il a tousjours très bien faict : à la prise de Home , au siège de Naples et au siège de Florancc.
Assiégeant, il faisoit tousjours ordinairement faction , non seulement de gênerai, mais aussy de simple capitaine et soldat. A ceste grand escarmouche qui se fil devant Naples à la Magdelaine , de laquelle M. de Mont lue parle , il y fit tout ce qu'un brave gênerai et soldat peut faire, ores à pied , ores à cheval, comme je l'a y veu dire à Naples encor de mon temps. H y eut un moulin que j'ay veu , mais M. de Monlluc n'en parle pas, qui par deux fois en ce jour Put pris et repris des nostres et des leurs. A Fiorance, et aux forts qui esloient à l'cntour, il en fit de mesmes : aussy fut-il tué devant l'un des forts et chasteaux. Paulo Jovio en parle fort , et autres histoires, mais mieux les Espaignols. Pour fin, c'estoit un vaillant princeeltrès brave Bourguignon, blasmable seulement de ce qu'il estoit si grand ennemy des François.
J'ay ouy conter à de vieux mortes payes du chasteau de Lusignan , qui le gardoient, qu'ordinairement il en disoil pis que pendre ; et n'y avoit muraille blanche au chasteau qu'il ne noircit de petits escrileaux contre les François: et quand mal leur bastoit en guerre , il en estait perdu de joye ; et quand bien , désespéré de deuil.
Il fut fort regretté et ploré de tous ceux de l'armée , autant des Espaignols que des Allcmans , avec lesquels il avoit grande créance.
Je ne sçay que luy pouvoit eslre René, prince d'Orange, ou jeune frère du cousin qui mourut devant Saint Oisier : mais c'estoit un prince jeune qui promettoit beaucoup de luy, et que l'empereur ayraoit et regretta fort: si bien que, lorsqu'il voulut mourir, il l'alla voir en sa tante, et en partit les larmes aux yeux.
Il falloit bien qu'il fust estimé grand ; car , estant allé à la tranchée, et y trouvant Ferdinand de Gonzague , lieutenant de l'empereur , tout assis, ainsy qu'il se levoit pour luy donner le siège surquoy il estoit assis , vint un gros esclat de pierre qui le blessa , dont il mourut trois jours après. Il falloit bien qu'il fut tenu pour fort grand, puisque le lieutenant de l'empereur luy deferoit ainsy, ù luy donner sa place et son siège, bien qu'il commandast aux troupes de Flandre» qu'il avoit amenées.
En luy faillit la race des Palatins de Chalon, et fut transportée en la maison de Nassau, par une fille mariée après la mort de ce Philibert.
U y a aucuns qui ont dict et escril que ce fut le marquis de Marignan qui donna ce siège ; mais les Espaignols disent Ferdinand. Les Espaignols et Italiens racontent que l'empereur l'alla voir en son lict, ainsy blesse et fort au bas , le consola de tout ce qu'il peut, et luy disant adieu le baisa en la joue , et se retira la larme à l'œil. Belle démonstration certes d'une grande bienveillance, bien que quelques années avant il luy eusl bien gasté ses affaires en Flandres, lors que ce brave et vaillant Martin Kosscn le desfit et ses troupes , et se sauva dans Anvers , et y emporta les plus asseurées nouvelles luy mesmes, dict Paulo Jovio. Mais l'empereur restaura le tout , lors que luy en personne mit le siège de vanl Durcn , et l'emporta par assault , où les Espaignols et Italiens combattirent vaillamment et à l'envy. Ce ne fut pas la faute dudict prince d'Orange en ceste dcsfaicle ; car il y fit et combattit vaillamment jusques à n'en pouvant plus» et n'ayant pas dequoy de forces pour d'advantage s'opiniastrer au dernier combat : ainsy le ±
' C'était ion neveu, fils de «a lœur Claude de Chalon, qni porta la principauté d'Orange dam la maiaon de f^assau , en épousant Henri, comte de Nassau. V oyez discours xu.