M. DE BURE
LesFIamanset Bourguignons ont fort estimé leur M. de Bure, et tenu pour bon capitaine. Aussi nous a-il faict la guerre bien fort vers nos frontières de Picardie , qui s'en sont bien ressenties à cause de ses bruslemens , car il a esté un grand brusleur. Il mena un grand secours en Allemaigne à l'empereur son maistre , qui estoient les troupes des vieilles ordonnances de Flandres el Bourgoigne , qui furent trouvées très belles, et vindrent très bien a propos. Aussi, quand elles furent venues , l'empereur aitacqua ses ennemys plus chaudement qu'il n'avoil faict.
Ce comte de Bure mourut à Bruxelles , et fit la plus belle mort de laquelle on ouyt jamais parler au monde ; qui fit croire qu'il avoit un courage très noble et hault. Ce chevallier de la Toison tumba soudainement malade au lict , fust de quelque effort qu'il eust faict en avallant ces grands verres de vin à mode du pays , carrousaut à outrance, fust que les parties de son corps fussent viliées, ou autrement. André Vcsalins, médecin de l'empereur Charles, l'alla incontinent visiter , et luy dict franchement , après lui avoir tasté le pouls, qu'il luy trouva fringant, que , dans cinq ou six heures pour le plus tard il devoit mourir, si les règles de son art ne failloient en luy ; parquoy luy conseilla , en amy juré qu'il luy estoit , de penser en ses affaires ; ce qui advint comme le médecin l'avoit predict. Tellement que Vcsalins fut cause que le comte fit la plus belle mort de laquelle on ayt jamais ouy parler despuis que les roys portent couronnes; car le comte, sans s'estonner aucunement, fit appeller les deux plus grands amis qu'il eust, à sçavoir l'évoque d'Arras , despuis cardinal de Granvelles, qu'il appelloit son frère d'alliance , ensemble le comte d'Aremberg , son frère d'armes, pour leur dire adieu. En ces cinq ou six heures, il fit son testament, il se confessa, et receut le saint sacrement1. Puis se voulant lever, fit apporter les plus riches, les plus beaux et les plus sumptueux habits qu'il eust, lesquels il veslit ; se fit armer de pied en cap des plus belles et riches armes qu'il eust ,
1 Le manuscrit ajoulc : . E fil loin re qui whn ir; bas. •
M. DK BURE.
osqnes aux espérons; chargea son collier et son grand manteau de Tordre , avec un riche bonnet à la polacre , qu'il portoit en teste pour l'aymer plus que toute autre sorte de chapeau, lapée au costé; et ainsy superbement vestu et armé, se fit porter dans une chaire en la salle de sonbostel, où il y avoit plusieurs couronnels de lansquenets , gentilshommes, capitaines et seigneurs fia ma os et espaignols, qui le vouloient voir avant mourir , parce que le bruit vola quant et quant par toute la ville que , dans si peu de temps, il devoit estre corps sans ame.
Porté en sa salle, assis en sa chaire, et devant luy sa salade enrichie de ses panaches et plumes, avec les gantelets, il pria ses deux frères d'alliance de vouloir faire appeller tous ses capitaines et officiers , qu'il vouloit voir pour leur dire adieu à tous, les uns après les aulres; ce qui ml faict. Vindrcnt maistres d'hostel, pages, valets de chambre , gentilshommes servans , palefreniers , lacquais , portiers , sommeliers , muletiers et tous autres, auxquels â tous (plorans et se jeu a us à ses genoux) il parla humainement, recommandant ores cestuy cy , ores cestuy là , à M. d'Arras , pour les recompenser selon leurs mérites, donnant à l'un un cheval, à l'autre un roullet , à l'autre un lévrier ou un accouslrcmem complet des siens; jusques à un pauvre fauconnier , chassieux , bossu , mal vestu , qui ne sçavoit approcher de son maistre pour luy dire adieu , comme les autres de la maison avoient faict, pour estre mal en ordre , fut apperceu par le comte, dernier les autres, plorer chaudement le trespas de son bon maistre, fut appellé pour venir à luy ; ce que fit le faulconnier, lequel son maistre consola ; et si l'interrogea particulièrement comme se porloient tels et telsoyseaux qu'il nourrissoit; nuis, tournant sa face vers l'evesque d'Arras, luy dict : a Mon «frère, je vous recommande ce mien faucon - «nier ; je vous prie de mettre sur mon testa - •ment que j'entends qu'il ayt sa vie en ma mai- «son tant qu'il vivra. Helas! le petit bon homme •nù bien servy,commeaussy il avoit faict service à feu mon pere, et a esté mal recompensé. » Tous les assurons, voyans un si familier devis d'nn si grand seigneur a un si petit malotru , se mirent à plorer de compassion.
Puis ayant dict adieu à tous ses officiers et wrvileurs, leur avoir touché en la main , il de-
manda à boire en ce godet riche où il faisoit ses grands carroux avec les couronnels quand il estoit en ses bonnes ; et de faict voulut boire à la santé de l'empereur son maistre. Fit lors une belle harangue de sa vie et des honneurs qu'il avoit receus de son maistre , rendit le collier de la toison au comte d'Aremberg pour le rendre a l'empereur, beut le vin de l'estrier et de la mort, soutenu soubs les bras par deux de ses gentilshommes, remercia fort l'empereur, disant entre autres choses qu'il n'avoit jamais voulu boire en la bouteille des princes proteslans ny voiler face à son maistre, comme de ce faire il en avoit esté fort sollicité; et plusieurs aulres belles parolles, dignes d'éternelle mémoire, furent dictes et proférées par ce bon et brave capitaine.
Finalement, sentant qu'il s'enalloit, il sehasla de dire adieu à l'evesque d'Arras et au comte d'Aremberg, les remerciant du vray office d'à my que tous deux luy avoient faict à l'article de la mort, pour l'avoir assisté en cesle dernière catastrophe de sa vie. Il dict adieu de mesmes à tous ces braves capitaines et gentilshommes qui là estoient. Puis, tournant la teste, appercevant M. Vesalins dernier celuy, l'embrassa, et le remercia de son advertissement. Finalement, dict : « Portez-moy sur le lict; >où il ne fut pas plustost posé qu'il mourut entre les bras de ceux qui le couchoient.
Ainsy, superbement vestu et armé, mourut ce grand cavallier flamand , à la manière de ces braves censeurs, sénateurs , dictateurs, axliles, proconsuls et autres princes romains , qui vestirenl tous leurs robes rouges triumphales pour s'asseoir en leurs chaires d'yvoire, où les soldats de Brennus, à la prise deRome. les trouvèrent assis au milieu de la grande place, pensant que ce fussent des dieux, les massacrèrent tous sans respecter leurs barbes
Ainsy et royallemeot voulut mourir Marie Sluard, ceste brave reyne d'Escosse, allant à la mort et au supplice, avec ses plus riches vestemens qu'elle pouvoit avoir alors; s'estanten cela monstrée magnanime et vrayment reyne de France et d'Escosse.
Ainsy devroient mourir tous les plus grands de la terre, quand ils sentent que la dernière heure de leur vie doibl sonner, sans mourir en
« U roaoascril dit : « Sans respecter le» barbe» de ces saints Anlhoines de palai*. •
la plume comme canards, puisqu'il ne leur est donné de mourir en une journée, aux pieds des roys et de leurs généraux d'armes. Mort de grand capitaine , qui certes mérite «Testre historiée en une tapisserie , pour estrc ordinairement posée à la veue des princes, roys et gouverneurs de provinces, pour leur servir de patron de bravement et royallement mourir ! Ce que ne peut faire dom Jouan d'Autriche peu devant qu'il rendist les derniers abois, fut faict après sa mort, quand, dedans Namur, il fut porté mort A la veue de toute l'armée , si richement vestu et armé, qu'il a esté dict que ses chausses qu'on luy avoit vestu le jour de ses funérailles valloient plus de cinq mille ducats.
Tout cecy ay-je appris de vive voix d'aucuns de Flandres, où grands et petits parlent encor aujourd'hui de la brave mort de ce seigneur le comte de Bure , la mémoire duquel ne doibt jamais périr entre les hommes.
xxxm.
M. DE RC.
L'empereur aymoit fort ledict comte, comme il ayma aussy fort M. de Ru. qui fut son grand sommcllier du corps, et eut de luy force honnorables charges, et fut un bon capitaine, grand ennemy des François ; si bien qu'il se vantoit ne penser jamais bien faire , sinon quand il pouvoit nuire et faire mal aux François. Il voulut une fois, en pleine paix, empescher M. de Villebon d'envitaillcr Therouane dont il estoit gouverneur; et de faict luy desvalisa quelques chariots chargés de grains; h quoy on y remédia après par un avitaillcment bien armé. Il falloit bien dire que cet homme fust bien ennemy des François, disoit-on lors. Je pense que c'est luy qui fut pris au combat devant Naples par Philipin Doria, qu'aucunes histoires nomment M. du Ry, autres M. du Ru , comme j'ay dict.
L'empereur se servoit volontiers des Flamans cl Bourguignons ; aussy, quand il tenoitsa cour de Flandres, il la faisoit très beau veoir, estant composée de force braves et grands seigneurs de force nations estranges , et principalement de Flamans et Bourguignons qui avoient la vogue, ainsy que j'ay ouy dire à ceux et celles qui l'ont veuc.
M. D'ANCHIMONT.
Il y a eu aussy M. d'Anchimont, gouvernent de Bappaume , très bon et vaillant capitaine et bon biberon aussy; il n'eut pas pourtant de charge grande.
Or, de ces trois messieurs de Bure, du Ru et d'Anchimont, je n'en parleray pas plus que j'en viens de dire ; car si je voulois de tous en ge neral en discourir si amplement comme j'en ay de subject, et comme j'ay faict d'aucuns, je n'aurois jamais parachevé ce livre.