LE COMTE GUILLAUME DE FURSTEMBERG
Le comte Guillaume de Furstemberg fut estimé bon et vaillant capitaine ; et le ftist esté d'advanlage, sans qu'il fut léger de foy, trop avare et trop adonné à la pillerie , comme il le fit parestre en la France quand il y passoit avec ses troupes ; car après luy rien ne restoit. Il servit le roy François l'espace de six â sept ans avec de belles compagnies tousjours montans à six et sept mille hommes : mais après si longs services , ou plustost ravages et pilleries , il fut soupçonné d'avoir voulu attenter sur la personne du roy, dont j'en fais le conte ailleurs. Et, pour le mieux encor sçavoir, on le trouvera dans les Cent Xom elles de la reyne de Navarre Marguerite, où l'on peut voir à clair la valeur, la générosité et la magnanimité de ce grand roy, et comme de peur l'autre quitta son service et s'en alla à celuy de l'empereur. Et , sans qu'il estoit allié de madame la régente, à cause de la maison de Saxe, d'où est sortie celle de Savoye, possible eust-il couru fortune si le roy eust
occasion sa magnanimité plustost que le faire mourir par justice.
Lorsqu'il fut pris en sondant la rivière de Marne qu'il avoit d'autres fois tant recogueue en allant et venant par la France avec ses troupes à la vcuuc de l'empereur en Champaigne et Saint Dizier, il lui pardonna encor. Il fut mis en la Bastille et quitte pour trente mille escus de rançon. Il y eut aucuns grands capitaine» qui dirent et opinèrent ne devoir estre traictés ainsy en prisonnier de guerre , mais en vray et vil espion, comme il en avoit faict la profession; de plus , qu'il estoit quitte a trop bon marché de sa rançon ; car ce n'estoit pas le moindre larcin qu'il avoit faict en France de l'une de ses monstres. Enfin il fut mieux traicté qu'il ne valloil, disoil on.
L'empereur ne s'y fioit point autrement , ny en luy ny en ses gens : et mesmes quand il leur commanda de s'aller jetter dans Vitry pour la garder et favoriser les vivres de son armée. Tant s'en faut ; après qu'ils y eurent tout mangé et gouspillé , quatre compaignies qu'on avoit laissées dedans y mirent le feu , le bruslerent tout (le nom encor y reste de Vitry-Ie-Bruslé), et puis s'en tournèrent au camp retrouver les autres troupes : dont l'empereur entra en extrême colère , sans pourtant en faire justice ; mats il patienta fort ce coup pour avoir affaire de ces gens sur l'entrée d'une guerre et d'un pays. Ce traict meritoit d'estre puny à toute outrance de rigueur : ce sont des coups et patiences de nécessité.
Paulo Jovio parle d'un certain Vulcau fils du comte de Furstemberg, qui fut tué a la battaille de Cerizolles. Je ne sçay s'il estoit fils de ce comte Guillaume dont nous parlons ; mais il avoit pris , ou son parrain pour luy , un nom estrange que de Vulcan 2. Force Italiens et aucuns Allemans aussi se plaisent à prendre des noms antiques de ces braves Romains , dont j'en nommerais une infinité ; mais n'en prennent nullement aucun des dieux antiques et payent , comme de Saturne , Jupiter, Bacchus, Mars, Pluton, Radamante et autres dieux fats. Gestuy cy pourtant se nomma Vulcan. Du nom
1 Wolfgang.
» Telle est la manière, à vrai dire étrange, dont Brantôme francisait le nom de Wolrfcang; de là les réflexion»
voulu; mais il voulut faire parestre en cette I auxquelles Une manque que la base.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
de Mercure s'en est veu en France; mais c'estoit i un nom de place et de seigneurie , mais non pas de baptesme. .le croy que ce nom deVulcan et surnom de Furstembcrg ne servirent guieres ny l'un ny l'autre à le sauver s'il tumba vif cuire les mnins des François. Pour le Vulcan, cestoit pour faire peur aux petits enfans ; pour celuy de Furstembcrg , il esloit trop hay et abborable aux François, si que possible quelques vieux advanturiers François se souvenans des maux que ce nom avoit apportés en France, et qu'eux mesmes possible en avoient souffert, s'ils le prirent en vie, le despescherent aussiiost, ou bien s'il demeura mort au conflict , en eurent joye de le voir estendu par terre. Ainsy se font les vengeances.
MARTIN ROSSEN.
Il y eut aussi ce brave Martin Rossen 1 , très bon capitaine estant au service du duc deCleves. Il le fit parestre en plusieurs belles expéditions qu'il fit contre l'empereur et aucuns de ses capitaines , comme le prince d'Orange et autres , qu'il desfit, et donna jusques aux portes d'Anvers , où il en brusla la moitié des faubourgs. Mais aussi avoit-il avec luy M. de Longueval , brave capitaine , que le roy luy avoit envoyé avec une bonne troupe de François, mais petite pourtant : et sans luy ledict Martin Rossen possible n'en eust pas tant faict. En fin , Duren prise d'assault , et le pays de Gueldres reduict à la dévotion de l'empereur, il pardonna au duc de Cleves et audict Martin Rossen , et pour sa valeur le prit à son service et ses gages ; et il luy mena de belles troupes en Cbampaigne et à Saint Dizier. Ainsy alla la fortune de guerre en ce capitaine , aujourd'huy pour le roy , et le lendemain pour l'empereur.
1 Martin de Roicbeim, qui mourut de la peste à An y en», en 1555.
XUII.
LE COURONNEL FRANSBERG
Avant tous eux avoit esté au service de l'empereur le couronnel Fransberg qui avoit ses troupes avec M. de Bourbon à la prise de Rome, lesquelles toutes estoient affriandées de la religion de Luther. Aussi elles le fireut bien parobtre envers les prebslrcset gens d'église auxquels ne pardonnèrent jamais qu'ils ne passassent le pas tant qu'ils en trouvoient : de sorte qu'on dicl et est escrit, que tel soldat et capitaine allemand se trouva qui avoit une chaisne et la portoit
enfilée de soixante-dix c de prebstres. En
nos premières guerres civiles se sont trouvés plusieurs, tant soldats que capitaines, qui en ont porté de telles, et mesmes un gentilhomme d'Anjou que je ne nomme point2; dommage pourtant qu'il s'adonnast à cela ; car il esloit gentilhomme de bon lieu , et brave et vaillant.
Ce Fransberg ayant sceu qu'on liroit vers Rome , avoit faict faire une belle chaisne d'or , exprès, disoil-il, pour pendre et estrangler le pape de sa propre main , parce qu'à tous seigneurs tous honneurs, et, puis qu'il se disoit le premier de la chrcstienlé, il luy falloil bien déférer un peu plus qu'aux autres. On dict que s'il fust esté du commencement de la prise, que les cruautés s'y fussent encor exercées plus énormes que ne furent ; car il esloit très cruel et mortel ennomy du pape et des papistes3; mais il esloit demeuré à Ferrare , malade cxtresmement de ses gouttes. Qu'eusl-il sceu faire pis qu'il s'y fit , sinon qu'il n'y eust mis le feu pour l'embraser toute? Dieu ne le voulut pour avoir esté et pour esire encore le chef du monde , ou pour le moins de la clireslienté ; aussi que les Gots et Visigots l'avaient assez visitée de feus et de ravages d'autres fois , de sorte qu'elle demeura un long temps toute déserte et deshabitée.
' /Vewtt/4&erj,seigueurdeMindelheiin, de Petersberg et de Steruingen , dans la Souabe. Gaspard , son Sis , cbef des lansquenets de la garnison de Milan , fut après lui seigneur des mêmes lieux. Le père mourut en 1528, et le SU en 1530. Voyez aussi tes Mémoires de Du Btllay> liv. m.
* Le manuscrit «7 71 dit:>QuLS'appelleRrassaul,quien portoit tout demesine. • René de La Rouvraye, neur de Bressaut , eut le cou coupé à Anvers dans le letup* du massacre.
* Le réviseur a substitué : f Catholique*. •
LE COURONNEL FRANSRERG.
00 se lenoit donc le sainct pere alors ( ay je veu aucuns de la religion faire cette belle demande )? Dieu legardoit , colloquoit et assistoit ailleurs, tant il sçait bien garder les siens où il luy plaist. Faut noter une chose , que si les gens et lansquenets de ce Fraosberg firent du mal à Home, ils en firent bien autant dans Naples quand ils furent assiégés et enserrés; car lors qu'ils y entrèrent il y avoit des vivres et des vins pour deux ans; mais ils gouspillerent , beurrai et mangèrent tout avec une gloutonnie que, uns le malheur qui arriva à M. de Lautrecq et i toute son armée de maladies , de pesles , la ville estoit troussée , et la prophétie de M. de Lautrecq accomplie , qui disoit tousjours qu'il les aurait la corde au col ; car les vivres y failtoient dedans estrangeraeut.jusques à une poule qui valloit cinq escus, un poullet deux , le pain de mesmes; en quoy falloil bien se rendre , ou mourir de faim.
De sorte que j'ay ouy dire à de grands capitaines que les lansquenets ne sont pas trop bons renfermés dans une place , pour estre mal reigtés et fort subjecls à leurs bouches. Je m'en raporie à Anlhoine de Levé dans Pavie ; que s'il n eust joué un tour de son escrime , comme j'ay dict en son lieu , il estoit perdu; au comte de Mansfcld dans Y voy , le tour qu'ils luy firent et dont il s'en doulut fort. La seigneurie de Senne , avec M. de Montluc, s'en sceut gentiment desfairc dans leur ville ; autrement ils estoient perdus de réputation et de vies. A la campaigne et aux sièges ils sont très bons , et combattent très bien quand ils ont esté aguerris un peu.
C'est assez parlé de ces couronnels allemans , que si je les voulois spécifier je n'aurais jamais faict; et ce serait aussi une grande honte à moy d'en escrire tant, puisque tant d'histoires en parlent. Il faut parler un peu aussi des braves Italiens , desquels , tout de mesmes qu'il y a eu de bons et de braves capitaines parmy les Espaignols et Allemans, comme j'ai dict cy devant, soubs l'empereur et le roy son fils , il y en a eu aussi de tous pareils de ceste brave nation , comme ces Medicis , ces Colomnes , ces Ursins, ces Gonzagues , ces Baillons, ces Malatestes, ces Vilellis, ces Martinengues , ces Dories, ces Malespines , les Spinolas genevois 1 ,
1 C eu-l-dire : Génoii.
desquels est sorty ce grand marquis de Spinola , aujourd'huy Pespouvante des Pays Bas, qui ne doibt rien à ses braves prédécesseurs, voire les surpasse en tout, duquel je parlcray ailleurs à son tour, bref une infinité d'autres. Je ne suis pas pour spécifier tous ceux que j'ay dict, sortys tous de très nobles, illustres et vaillantes familles, de pères en fils; car j'entreprendrais un 'œuvre trop grand et difficile à moy. Jcdiray seulement qu'au combat naval faict devant Naples assiégée, Caîsar Fieramosqua y mourut combattant bravement; Ascanio Collumna y fut pris aussi ; Philippe Cerveillon 1 y fut pris aussi; et force autres braves capitaines y firent très bien, auxquels les Espaignols ne firent point de honte.
Au siège de Florence furent et accompagnèrent le prince d'Orange , Pierre Ixwys Farncse , le comte Rosso de San Segondo, Alexandre Vitclly, Joan-Baplista Savello, Marlio Co lumne, et son parent Gamillo Mutio , Pyrro de Stipicciano, le segnor Scalingo, Astozan Braccheo et Sfbrza , frères , Malalcsta , le vieil capitaine Joanni Sassatello de Romaigne, llieronimo de Trani,el force autres; lesquels tous là firent bien parestre leurs valeurs. Aussi avoient-ils à faire à de très braves et vaillans capitaines de ceux de dedans , qui le monstrerent bien en une infinité de combats , et mesmes en une saillie que firent un jour le déterminé Jehan de Turin, duquel je parle ailleurs, Bartholomeo de Fanno, Jacobelo Corso, et autres braves capitaines, dont servit bien à ceux de dehors se bien deffendre. Cipsa, pisau, Bonifacio di Parma, Rosso et Alexandre Vitelli y furent fort blessés , et Sciarra Colomnc aussi.
Pour le voyage de La Golelte, s'y trouvèrent aussi force braves capitaines, comme fut Spinello Carafa et le vaillant comte de Sarno, qui fut tué devant le fort en une furieuse saillie qu'y fit Salec, commandant dedans, contre ledict comte allant recognoistre la place, qui fut rembarré avec les siens jusques dans ses tentes et pavillons, qu'ils pillèrent, et meubles et vaissaille d'argent. Et après ledict comle tué, ledict Salec en fit couper la leste et l'envoya à Barberousse pour présent , dont il fut bien joyeux ; car ledict comte luy avoit faict la guerre ailleurs
VIES DES GRANDS CAPITAINES
vers la Barbarie. Les Espaignols ne furent pas roarrys de la desfaicle de ce comle et de ces Italiens { que c'est que d'envye ! ) d'autant qu'il avoit demandé au marquis del Gouast cestc faveur pour faire la première poincle pour recognoislre la place ; qu'il luy accorda volontiers pour sa valeur qu'il avoit souvent faict paroi>lre, et aussi qu'il l'aymoil. En quoy le marquis les lança fort de se resjouir et se rire du mal d'auiruy, et mesmes estant là tous pour le service de l'empereur et du gênerai.
Quelques tempsaprès, les Espaignols n'eurent pas grand occasion de se rire des Italiens à l'assaut et la prise de ia ville de Duren que fit l'empereur , y estant cl comparant en personne , armé de toutes pièces et une casaque de drap d'or, tant pour se faire bien paroistre et animer ses soldats, que pour l'envye qu'il porloit àceste place , et à la vengeance qu'il en vouloil avoir. Aussi et les uns et les autres, par une généreuse jalousie , le jour de l'assault venu et la bresche faicle, tous faisant à l'envy , sans en attendre le signal et commandement de l'empereur, ny de Fernandde Gonzague, gênerai de Sadicte Majesté , passant le fossé plein d'eau , monte» rent et donnèrent l'assault si furieusement, et si opiniastrement y combattirent, qu'en fin ils emportèrent la place , non sans y cstre demeurés morts plus de cinq cens, tant des Espaignols que des Italiens, sur le rempart et la bresche ; aussi , ayant tout forcé, tuèrent tout tant qu'ils peurent , pour la vengeance de leurs compaignons et capitaines.
Ils esloient commandés par Stephano Golomna , envoyé par le grand Gosme de Medicis à l'empereur ; lequel , pour sa suffisance et mérite , le fit là maistre de camp de toute l'infanterie italienne montant à quatre mille hommes, dont il s'en acquitta très dignement; et Camille Colomne et Anthonio Doria, qui avoient de belles troupes et esloient de bons capitaines , ne desdaignerent de lui obéir. Dqm Alvaro de i Sando et Ludovic Percez commandoient aui Espaignols, montant autant que les Italiens. La ville prise et le combat et massacre cessé, j pilla qui peut, dont s'en enrichirent fort les soldats. L'empereur, qui vit donner l'assaut, en estant fort près, loua publiquement, entre autres Italiens, pour avoir très vaillamment combattu el bien faict, un Fatio de Pisc, et uo
San Scverio de Naples, morts sur la place.
il loua aussi fort deux alfiers ou porte enseignes , l'un navarrois , nommé Randolazzo , el l'autre genevès *, nommé Gregorio, qui demandèrent après l'honneur et la récompense de la couronne murale , comme jadis firent ces braves Romains, parce que tous deux conles- (oient avoir monté les premiers sur la muraille; et de faict en produirent leurs te^moings, estant les affections de chacun des deux pays fort adonnées à la faveur de l'un et de l'autre. L'empereur en remit et différa sa sentence pour n'offencer l'un ny l'autre, et les entretint long temps en longueur et suspens, et en bonnes esperences à tous deux , de peur que par ce débat s'engendrassent de chascun costé des haynes et des cnvyes qui peussenl venir à quelque mutinerie. L'empereur, en ce traict comme en plusieurs autres, monstra sa sagesse; car il y avoit assez dequoy pour s'animer des deux costés; où il acquit grand louage, mais encore plus grande d'avoir conquis bravement ceai© ville, et faict mieux que ne firent les cohortes romaines de Jules Ca?sar , soubs Gaîus Getta et Tilurius Sabinus, qui là furent desfaicles el mises en pièces des gens de ceste contrée. Gela se trouve par les histoires.
Il y eut aussi des Italiens à l'entreprise d'Alger : ils coururent pourtant fortune en une saillie que leur fit faire Assan-Aga , commandant dedans; et sans qu'ils furent bravement secourus ils estoient mal. Ils esloient commandés et menés parCamillo Colomne, brave et va il liant capitaine. Il se lit et se dict que l'empereur se repentit fort à son siège de Saini- Dizier qu'il n'avoit amené des troupes d'Italiens, puis qu'il les avoit veu faire si vaillamment au siège de Duren , et que là ils en eussent autant desebargé ses Espaignols, qu'il aimoit tant et vouloil tant espargner ; car ils y furent bien estrillés , battus et grillés d'artifices à feu, jusqu'au nombre de cinq cens.
Or, c'est assez pour ce coup parlé d'eux ; et pour conclure , je diray un mot de ce brave et vaillant Jannin de Medicis, et du grand Gosme de Medicis , duc de Florence , son fils.
» Génois.