‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 88 sur 361 · DORIA · texte numérisé non relu

DORIA

tentement s'estant laissé gaigner au marquis dcl Gouast et autres prisonniers, (que c'est que le vainqueur se laisse aller aux parolles et per suasions du vaincu ! ) luy manda qu'il luy en avoit assez donné, et qu'il se contentast de luy avoir donné le prince d'Orange qu'il avoit pris à Portefin en tournant d'Espaigne, et Hugues de Monlcada,sans luy en avoir donné une seule récompense de rançon, et que c'estoit assez. On dict que le roy fut fort irrité de ceste response, et fasché de la révolte de cet homme: et pour ce, il l'amadoua de belles parolles et promesses, pensant le rapaiscr cl rappeller, s'il eusl peu , et , estant en son pouvoir, luy faire trencher la teste , comme l'on fit au capitaine Jonas quelque peu de temps après. Il luy renvoya son ordre, et luy va faire révolter Gennes et la luy envahir si bien , que , pour tel bienfaict , la ville luy érigea une statue de marbre fort superbe au mitan de la place, en luy donnant le titre de pere de la patrie.

Oncques puis les affaires de la marine n'allèrent bien pour le roy François : et au lieu qu'auparavant, par l'assistance et valeur dudict seigneur André , le roy estoit quasy maistre de la mer, il ne le fut plus , jusques à ce qu'il luy fallut emprunter et appeler les forces du grand sultan Solyman , comme on a veu ; ce qui luy re> donda à reproche , d'appeler un chien pour desfaire le chrestien, disoit-on lors : au lieu qu'auparavant de chreslien à chrestien la guerre s'en faisoit beaucoup plus douce et honneste. Si ne seau roi t-on blasmer1 le roy que l'alliance avec le Turc aye faict de grands maux à la chrestienté, mais du bien : car quand il n'y en aurait d'autre que d'avoir conservé le sainct sepulchre et l'église latine de Jérusalem , que le grand sultan voulut faire une fois du tout abattre, ruyncr, et en abolir et deffendre les vœus qui s'y font tous les ans ; ce que le roy empescha par ses prières, solicitalions et ambassades; dont c'est un 1res grand et signalé service pour toute la chrestienté. *

Il y a eu trois renégats * en France , qui luy ont bien porté du dommage , feu M. de Bourbon , Hieronimo Moron, et le seigneur André Doria. Aucuns y ont mis le prince d'Orange,

' Le mantMcril dit : «Tant bla*mer.« * Le réviseur a voulu faire de l'esprit , et a substitué au mot renégat < l'expression de tourneurs de easaque. »

VIES DES GRANDS CAPITAINES

mal à propos pourtant , car ce fut la faulte du roy qui ne se servit de luy, comme j'ay dict ailleurs. Aussi le roy François le disoit. Les Fruicts >'en sont apparus , sans que je les die.

lorsque l'empereur et le roy François s'entrevirent à Aiguës Mortes, le roy alla en la gallerc de l'empereur, qui estoit la capitainesse «l'André Doria. L'empereur pria le roy de le voir pour l'amour de luy, et luy faire bonne chère ; ce que le roy fit très volontiers , en luy demandant comment il se portoil , ne parlant nullement du passé, et luy dict de plus devant l'enipereur(comme j'ay ouy dircà aucuns vieux): «Seigneur André , il faut que l'empereur mon «frere et moy fassions une reconciliation eter- «nelte,et que nous fassions une belle armée de « mer pour ruyner le Turc ; et vous en serez le «gênerai de tous deux;» ce que l'empereur trouva très bon.

De plus j'ay ouy dire, mais je ne le liens pas pour vray, que le seigneur André dict à l'empereur à l'oreille, s'il vouloit qu'il fist lever l'ancre cl faire voile et force à ses forçais , et par ce moyen mettre fin à la guerre : ce que l'empereur refusa et dclesla. Je croy que c'est un conte faict à plaisir. El ceux qui l'ont trouvé l'ont voulu faire sur le patron du lieutenant du jeune Pompée, qui luy vint dire à l'oreille, lors qu'il donnoit à souper au triumvirat dans sa gallere : a Veux-tu queje te fasse, dict-il, monar- «que du monde, et que je rompe la guerre? » A quoy Pompée re?pondit que cela se devoit faire avant le dire. Pompée fut un sot d'avoir refusé ce party, dont il s'en fust mieux trouvé toute sa vie. Aussi à trompeur trompeur et demy, et de payen a payen et demy n'y a mal , mais non de chrestien à chrestien. Voylà pourquoy l'empereur fit l& un traicl d'un grand qui crai • gnoit son Dieu , bien contre son naturel cl de plusieurs grands quand il y va de leur ambition.

Or. qui voudrait escrire les faictsdudict André , il faudrait qu'il allast ès mers de levant et de Barbarie , voire à nos mers , et en prendre des mémoires ; lesquelles toutes raisonnent de ses plus notables actes et victoires qu'il a eu sur les ennemys de la foy ; comme à La Golcltc, à Coron , à Modon , à Alger en Barbarie , en la prise de la ville d'Affrique . et plusieurs autres lieux. Si dict on pourtant qu'il entreprit un peu soudainement sur Affrique, uy sans l'avoir bien

reconnue. Et ne faut point doubler, sans le bon secours et assistance de dom Juan de Vega , pour lors gouverneur de la Sicille, et dom Garde deToledo. avecques tant de braves m sistres de camp , capitaines et soldats espaignols, italiens et chevaliers de Malte, à grand peine l'eust-il prise, car il fallut que luy mesme allast I en Sicille quérir vivres et munitions de guerre, cependant que les autres travailloient. En fin I la ville fut prise de force, où ces braves Espaij gnols et chevaliers de Malle combattirent selon I leur valeur accoustumée. Aussi y perdirent-ils beaucoup de gens de bien et de valeur, dont ce fut un très grand dommage. L'ayant prise il se mit à lâchasse pour Dragut, qu'il faillit, ainsy queje diray.

H receut un peu de blasme à Sainte Maure et autres lieux. Paulo Jovio en parle , et mesmes le soubçonna-on qu'il avoit quelque sourde intelligence avec Barberousse, eonime corsaire à corsaire; et aussi comme disoit lors l'Espaignol : Corsa rio à corsariOj no liay que ganar que los barilles de agua; c'est-à-dire : a Corsaire «à corsaire, n'y a rien à gaigner que les barils «d'eau. » Ainsy que Barberousse luy en rendoit la pareille, comme il fit au voyage de Provence et prise de Nice, lequel s'estant retiré à Amibe, et André Doria avec le marquis dcl Gouasl à Villefranchc, ayant perdu quatre galleres des siennes par tormente qui donnèrent à travers , ledict Barberousse fut prié et reprié par le capitaine Poulin d'aller attaquer ledict André, et que jamais n'y fit meilleur : faisanl bonne mine et semblant de s'équiper et y vouloir aller n'y alla point du tout , s'excusant sur le vent de siroc et sur quelques périls qu'il disoit mieux voir de ses l yeux clairs et fort pratiques que les autres qui ' luy en parloient et l'en pressoient. Mais c'estoit j qu'il n'y avoit volonté ; et, comme disent les histoires et les gens de guerre et mariniers de ces temps, par mocquerie, qu'il n'esloit raisonnable que Barberousse fist mal à André Doria , comme estant son frère et allié à sauveté mutuelle, par convenance et secret accord de corsaire à corsaire, et qu'en bonne et juste foy, il falloit qu'il lui rendist la gracieuseté qu'il avoit reccude luy près de nipponne quelques années advant. Tant y a pourtant que ce grand capitaine André : Doria , lors qu'il a fallu combattre et monstre r > sa valeur, il y a tousjours bien faict, nouobs-

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