‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 94 sur 361 · DRAGUT · texte numérisé non relu

DRAGUT

dite, auxquelles comraandoit poor lors un gâtant cavalier espaignol, nommé dom Berenquel de Requesens , il se mit à la chasse de Dragut

vers Sicille et vers Sardaigne , et par tout. Enfin il vint à Corsegue, en un port dict Gyrelate, en Calvi et Ayazo, là où s'amusant pour despartir entre luy et ses compagnons le battu qu'il avoit faict , et sur tout les pauvres ames chresiienncs , il fut chargé si vivement, qu'ayant un peu rendu de combat et tiré son artillerie, il fut investy et pris, luy et tous ses vaisseaux , fors une fuste et une galère qui se sauvèrent , et atissy tost mis à la chaisne luy et ses capitaines , et tous ses gens. Pour ce il ne perdit courage , comme j'ay ouy raconter à M. Parisot, grand maistre de Malte, qui, le voyant un jour ainsy à la cadene advant qu'il fust grand maistre, et luy aussi qu'il avoit veu ainsy auparavant à la cadene, M. le grand maistre luy dict : Serlor Dragut, usanza de guerra". Il lui respondit : Y mudanza de fortuna*. Tant y a qu'il ne chauma pas en sa captivité; car il rit si bien et beau, et mesnagea ses affaires si bien , que Barberousse luy presta trois mille escus pour sa rançon qu'il paya : et par ainsy il sortit, en faisant promesse et serment que jamais il ne ferait la guerre en la rivière de Genncs.

Yoyla comment il sortit, qui fut une grand honte pour ceux qui le laissèrent aller par telle awice et pour si peu d'argent, encore luy, dis je, qui avoit desjà faict tant de maux à la (liresfienté, et estoit prest et suffisant d'en faire d'advantage. liais quelle est la chose que l'on ne Fasse pour l'avarice? Celle là pourtant eoosta bon aux Genevois et autres chreslicns : car il ne fut pas plustost sorty qu'il se remit mieux que jamais; et s'estant retiré à Gerbes, par le crédit qu'il eut avec aucuns eompaifinons, et le bruit de son nom et valeur, il amassa une vir^'nine de fustes , ét tourna à la voile de Gennes , disant : le serinent qu'il avoit faict en prison et par contraincte n'estre bon ny tenable. Il y rencontra une galère du vismmle de Cigalla , qui venoit de Levant , chargée d'esclaves et marchandises, laquelle il prit; et sossi tost s'en retourna à Gerbes; là où de ce butin il se refit si bien qu'il assembla une

' Coutume de guerre • n-n—- , ,je fortune.

grande armée, avec laquelle il battit les coslca de Gennes et l'Espaigne, où il fil de grandes pilleries : et puis vint prendre Caslel-la-Mar , de près de Naples, environ loin de vingt-huit lieues dudief Naples, et y prit force ames chresiienncs. Et s'csiant mis au large de la mer et arboré la bandicre du rachaptement, ainsy qu'il rstoit sur le marché, voicy une galère de Mal te qui parut, laquelle venoit de France et emportoit quelques vingt mille escus de l'argent que tous les ans les chevaliers françois cnvoyrnt là quérir de leur revenu , et se le faisoient là porter. Par cas, le capitaine de l'islc d'Isquic advertit par trois volées de canon que la mer estoit brutte (ils usent de ces mots pour dire qu'il y a des corsaires en mer). Les pauvres chevaliers françois, pensant que ce fust une salve que le chasteau leur fist, se donnèrent la garde qu'ils furent surpris et investis. André Doria , bien fasché et despité d'avoir lasché cet homme , se remet encor à la chasse pour luy; mais il esloit retiré en une bonne retraicte qu'en la ville d'Affriquc, dont il s'estoit saisy et gaigné par belle force.

De long temps il y avoit jetté la veue dessus, disant que c'estoit sa vraye proyer: et pour l'avoir , comme fin renard , toutes fois et quantes qu'il faisoit quelque belle prise , il s'en venoit là souvent despartir son butin; et sur tout ne failloil d'en faire tousjours quelque petite part aux principaux de la ville : si bien que pensant les avoir gaignés, un jour leur conseil estant assemblé, les pria tous de le vouloir recevoir pour citoyen de leur ville , et l'honorer du droict de leur bourgeoisie. De cinq du conseil il y en eut quatre qui le refusèrent tout à plat, s'excusanl lionnestcment pourtant que cela ne se pouvoit faire. Il y en cul le cinquiesme qui en fut d'advis qu'on le receut, mais il ne fut creu. Dragut dissimula le tout modestement : et celuy qui lenoit le party de Dragut s'appeloit Brambare. Il s'en vint trouver Dragut en sa gallere, là où ils concertèrent tous deux de la prise de la v ille, qui fut telle : que Dragut fil lever l'ancre et faire sa vogue tant qu'on l'eut perdu de veue; sur le soir il tourne proue et à force de vogues et de voilles il s'en tourna court d'où il estoit party ; et un peu au dessus de la ville met en terre cinq cens bons hommes des meilleurs qu'il eust ; et puis s'en vint devant la ville, contre laquelle il se met à tirer force

VIES DES GRANDS CAPITAINES

coups de canon, et donner l'allarme à ceux de la ville, qui tous accoururent aux murailles et au port pour la dcffence. Cependant ses gens déterre, qu'il avoit desembarqués au dessus, couloient tousjours, qui vindrent jusques au pied de la muraille, du costé qu'avoit esté arreslé. Ce Brambare, qui l'altendoit avec d'autres siens partisans, presta la main pour monter : si bien que tous les cinq cens y montèrent si aisément qu'on n'en eut jamais nouvelles, jusques à ce que d'une furie ils vindrent à charger par derrière qu'en un rien ils se rendirent maistres de la ville, avec assez de meurtre et pilleric : toutesfbis, parce que Dragut se vouloit servir de la place, il fit cesser aussitost et je meurtre et la pilleric.

Luy estant donc logé la a son souhait, et ayant bonne retraicte , ne faut point demander s'il eust fa ici beaucoup du mal s'il eust eu le loisir. Mais y ayant laissé un sien cousin en garnison pour gouverneur, avec de bons hommes choisis, tant de Turcs, Mores que renégats, il en sortit pour aller à la chasse et en cours. Sur quoy André Doria arriva avec une très belle armée de mer, qui l'assiégea et la prit, comme j'ay dict, sans que jamais fust en la puissance de Dragut de donner secours ny grande allarme. Et désespéré de retraicte , car il n'en avoit aucune parce que les gouverneurs des costes ne le vouloient aucunement retirer, par le commandement du grand seigneur, qui luy vouloit mal, d'autant qu'il faisoit son cas à part et vouloit faire du seigneur souverain , sans aucunement le recognoistre ny cederà aucuns, fors au dieu Neptune , son dieu des eaux ; parquoy il s'advisa d'envoyer une ambassade vers le grand seigneur, sans oublier les presens (car à la porte du grand seigneur, depuis les plus petits jusques aux plus grands , les Turcs sont naturellement outrés d'avarice), et supplia le grand seigneur de luy pardonner le passé, luy promettant de luy faire à l'advenir de grands services.

Le Grand Seigneur, qui cognoissoit cet homme de grand service, fut très aise de luy pardonner, et luy, en contr'esebange de son ambassade, lui envoya un de ses sanegiacs, ' qui apporta toute oubliance et pardon à Dragut, ' et puissance de faire la guerre à outrance a la chrestienté et l'endommager , faisaut commandement à tous se* gouverneurs de ports de le

retirer. Notiez quel honneur et quel heur eut cet homme, qui, ne portant pour lors autre titre que de corsaire, ou simple rays (qui est autant à dire comme capitaine) , eut ceste présomption d'envoyer une ambassade devers l'empereur de tout l'Orient et en recevoir de luy. Possible telle fortune ny pareille gloire se trouvera-elle en personne de nostre temps ny de nos percs. Luy donc, pour monstrer à son prince qu'il ne luy avoit rien dict qu'il ne le tint , se mit en mer, et fil de grands dommages aux chrestiens de delà; et mesmes se joignit avec l'armée du grand seigneur, qu'il avoit envoyée par Couradin-Bascha pour ravager tout , du despit qu'il avoit de la ville d'Affrique, prise contre la trefve enlre luy et l'empereur paravant jurée.

Il eut cet honneur de mener l'advant garde de ceste armée, qui u'estoit pas petite, car elle estoit composée de six vingts grandes galères et deux mahommes , sans compter force autres petits vaisseaux, comme gallioltes, fustes, brigantins et fregattes. Après avoir donc pris Tripoly, le Gozze près de Malte, saccagé toute l'islc, et puis après passé par le Far de Messine, prisRegge, pillé et saccagé une infinité de villes , petites places , bourgades , cl venu devant Naples, tiré contre la ville coups de canon, et puis donné la charge à André Doria, comme j'ay dict, et pris cinq de ses galères et mis à fonds deux , après qne Dragut eut faict tout cela, à son tour, et que toute la grande armée fut tournée à Consiantinople , parquoi il se met en queste après luy de toutes parts; et, l'ayant fally aux Gerbes, il vint aux Scquennes de Barbarie; il le trouva dans le canal. Qui fut bien aise? ce fut André Doria. L'ayant là acculé et coigné, qu'il n'en pouvoit jamais sortir sans sa miséricorde, car il n'y avoit nulle porte derrière, ny apparauce, Dragut , sans s'eslonncr, fait un petit fort à la haste sur terre, à l'emboucheure du canal, et empesche par ce moyen l'entrée aux chrestiens, d'autant qu'il y avoit faict descendre trois à quatre grosses pièces qui liroient incessammeni sur les galères chrestiennes. Cependant il forge en soy une astuce, ny militaire, ny renarde, mais du tout diabolique : parquoy il amasse le plus de gens du pays qu'il peut , qui pouvoient monter jusques à cinq cens, les paye très bien , el avec sa chiorme et ses soldats et mariniers , par une belle nuict

L'OUCHALY.

jette ses galleres hors de l'eau, et les met en i temps, un chascun ayant mis la main à l'œuvre, terre, les faisant coullcr et rouller par des j qu'une flotte de navires assiégée parut bien roulleaux environ trois lieux; et fit si bien par j equippée et armée, n'ayant faict que roder et Umain des travailleurs, qu'elles s'allèrent jetier | voguer à l'entour de la forteresse, et la vit on

surgir à la rade devant le port ; ce qui estonna fort 1rs Romains. Dragut possible, ou l'un des siens, pourrait avoir leu l'histoire; car tout se pratique si l'on n'invante tousjours de nouveau , encor qu'on die qu'il n'y a rien qui n'ayt esté invanié.

Ce Dragut fut aussy cause de ceste grande desfaicte chrestienne aux Gerbes ; puis, quelques temps après, il vint mourir au siège de Malte, sultan Solyman le tenant si grand capitaine, qu'il commanda nommément à Rostan bascha qu'il n'entreprist rien sans l'advis et conseil de Dragut ; lequel n'estoit venu du commencement si tost là devant comme l'armée , s'arausant à amasser les vaisseaux et forces d'Alger; où estant arrivé, il trouva comme desja onavoit assiégé le fort Sainct Elmc ; et de prime abord il y trouva fort à dire, car il y vit la batterie se faire de si loing que de long temps ou ne l'eust pris. Parquoy il commanda de l'approcher , que luy y estant si près, pour la voir mieux faire , fat blessé d'un esclat de pierre dans la leste dont il mourut aussy tost; ce qui vint bien à poinct pour les chrestiens, car s'il ne fust mort, ils n'en eussent pas eu si bon marché qu'ils eurent , ainsy que j'ay ouy dire à M. le

de l'autre costé dans l'eau , en un autre canal , là où il les arme et refaict soudain. Cependant ses gens de son fort de terre faisoient tousjours bonne mine, et ne cessoient de combattre. Quand Dragut vit qu'il estoit temps, il envoya ses gens desengager, et leur manda de quicter le fort de nuict et se venir embarquer; ce qu'ils firent si excortement et diligemment, que André Doria n'en sceut jamais rien jusques a ce que Dragut commança à paroistre en pleine mer avec ses galleres , qui avoient passé de l'autre costé. Qui fut estonné? ce fut André Doria, qui se mil à la poursuite; mais il n'estoit plus temps , car il estoit fort loing, et si ne craigooit-il pas tant son ennemy qu'il ne prist par rencontre (quasy à la vue d'André Doria ) une gallere qui venoit de Sicille et porloit quelques vivres et cinquante soldats à l'armée ckresiienne. Dragut rafla et frisa tout cela , et puis se sauva. J'en ay ouy faire le conte à une infinité de mariniers et soldais, qui le disent encor par toutes les costes, et comme André Doria s'estonna de ceste escapade; si bien qu'il ne peut croire que ce fust esté uo œuvre divin, mais du tout diabolique et infernal, auquel les Romains, forceurs de nature (et y fust esté leur

Locullus), n'eussent sceu approcher. El dict bien grand-maislre qui en fut très aise de sa mort , plusqae,sile diable ne s'en fust point meslé , I et à qui j'ay veu louer ce Dragui beaucoup

Dieu les garentit tous par la mort de cet homme ; car il estoit très dangereux en faict de guerre. Voylà la fin de Dragut.

ou quelque nompareil sorcier par adjuration et imprécations , il tenoit Dragui le plus grand capitaine de la mer, et qu'il luy cedoit la gloire: comme certes ce cas fut admirable.

Nous lisons dans Tile-Live un semblable traicl pourtant que fit Annibal en la ville de Tarante; car ayant proposé aux Taranlins qu'il falloit oster leurs vaisseaux de mer du havre où ils estoieot resserrés et assiégés de la grosse armée de mer des Romains , et eux trouvans cela impossible , il leur dict que plusieurs choses semblent souvent embrouillées qu'on les desmesle par artifice et dextérité; et pour ce, avec des engins qu'il invanta et des charyotset chevaux, il fit rembarquer par terre tous les vaisseaux par la ville et les rues , l'esplanade en estant très bien auparavant faicte; .

si qu'ils les rouUerent si bien et en peu de [ enarges que Dragut ; car il avoit commandt

L'OUCnALY.

Or j'ay veu plusieurs mariniers et capitaines de mer, et mesmes les chevalliers de Malte, faire entr'eux question à sçavoir qui estoit plus grand homme de mer et capitaine , ou Dragut , ou l'Ouchaly. Les uns tenoient pour l'un , et les autres pour l'autre.

Ceux qui tenoient pour l'Ouchaly disoicnt qu'il avoit eu de plus grandes et honorables

VIES DES GRANDS CAPITAINES

en gênerai el admira) du grand seigneur, et que la belle Faction qu'il fit à la bailaille de Lepanlhe l'enleva bien fort , d'autant qu'après avoir combattu tout ce qui se pouvoit. et pris l'estendard de ceux de la religion (qui fut un grand cas, car ces braves gens ont toujours bien faict en tous lieux qu'ils ont esté, et ont este invincibles, pour si peu qu'ils sont), il se relira encor avec force vaisseaux à Constant inoplc, ayant cesie assurance de se présenter au grand seigneur, qui enragenit de despit et ne vouloit voir nul de ses capitaines qui eussent esté 13. Mais l'Ouchaly pressant pour avoir l'andiance. et lavant oblenue. fit entendre à son prince si bien ses raisons, qu'il l'ouyl et l'honora de plus grands charges qu'il n'avoit ; sçachant bien aussy qu'il a voit perdu tous ses meilleurs hommes, et que de nécessité il se falloil servir de cet homme capable, resté du ! nauffiage et reliques de tant d'autres. Comme de vray il releva certes ce coup là son prince , son dieu Mahommct ; mais Dieu mercy qu'on ne le pressa par après comme l'en devoit ; je diray ailleurs qui en fut la cause.

Puis se mit en suprême crédit par la prise de ! la Colette, qui fut faicle par grand fortune, et vous diray comment , ainsy que j'ay appris par M. de Savoye a Lyon el par d'autres. Il faut sçavoir que dans la Colette , parmy la garnisson. il se trouva un soldat francois qui de long temps s'estoit despaysé de la France, et s'estoit espaiguolisé parmy les soldats espai- 1 gnols , comme j'en ay veu une infinité ; il j mescheut à ce pauvre soldat de manger de la chair un jour prohibé; soudain le voylà pris cl mis sur une frégate, et envoyé à Naples à lïnquisition. Par cas fortuit pour luy,ceste frégate fut rencontrée de quelques galliottes d'Alger «lui la prindrent el l'emmenèrent, et mirent 1rs hommes de dedans à la eadene, comme est la couslume aussy tosl que (elles prises sont faicles. Ce soldat francois pria incontinent le rays de la gallere qu'on ne le maltraictast nullement , et qu'on le fist parler à l'Ouchaly, car il luy diroit et reveleroit chose dont à jamais il s'en trouveroil très bien. Aucuns disent qu'il demanda à parler au grand seigneur, mais ce fut à l'Ouchaly à qui il parla , car l'accès de la porte du grand seigneur n'est si libre comme de nos princes chreslicns, qui ne tienneut du

barbarisme comme les Turcs. Estant devant l'Ouchaly il luy révèle de poinct en poinct toute la force et forteresse de la Golelte, et le plus fort et le plus foible; car il estoit un très bon ingénieur, el niesmes il y fut employé là et ailleurs pour cet estât. De plus, il luy raconta, le nombre de gens qui esloient leans , les munitions de vivres et de guerre, luy faisant la chose si facile, qu'il la luy promet faire prendre dans un rien , s'il le vouloit eroyre et se gouverner par luy. l'Ouchaly preste l'oreille à tout ce qu'il dict, el trouve une grande apparence en son dire. Il part et s'en va à Conslaminoble, et déclare au grand seigneur l'entreteprise, et luy faict si facile l'exécution , que le grand seigneur luy baille aussy tost l'armée et les foires qu'il t'emande avec Synan bascha. Encor promit-il mieux , qu'il ne consommerait pas plus de jours A la prendre que le roy d'Espaigne et son pere avoient consommé d'années à la garder, qui estoit , si me semble, quarante un ou trente un an. La suputation en est fort aisée à faire; la fasse qui voudra; je ne suis pour m'y amuser. \jt voylà donc venu, met son siège, se gouverne lousjours par l'advis de son homme ingénieux; tellement qu'il ne faut de l'emporter dans tant de jours qu'il avoit dict. Bien est-il vray qu'il eut beaucoup d'affaires après à combattre et forcer le fort de TRstang, que Jehan André Doria avoit faict faire, qui iroportoit beaucoup, là où s'estoit jellé dedans le sieur Pagan Doria son parent , et le seigneur Gabrié Cerbellon, très braves et vaillans capitaines qui le deffendirent certes très vaillamment. Ces deux chefs , avecques les Italiens qui estoient leans, firent grand honte el la barbe aux Espaignols qui estoient dans la Colette, qui combattirent et se deffendirent bien autrement qu'eux. Aussy il y avoit bien de la différence entre Pagan Doria, brave et vaillant capitaine, Gabriel Cerbellon, et dom Juan de Puerto Carrcro, qu'on ne tenait à grand conte, et que , par dérision , on appeloit dom Jouan de Puerco-Carnero ; c'est-à-dire , Pourceau- Mouton ; en faisant allusion sur son nom. S'il eust faict comme fit dom Hcrnandille de Puerto Carrera, portant mesme nom, dans Amiens il eust mieux faict et eust esté plus estimé Ccste place prise, l'Ouchaly fut par amprîs et 1 une très grande vogue et belle faveur avec U

L'OUCHALY

un

grand seigneur. Et voylà les deux signal lés effectsde l'Ouchaly, qui Pont faict valloir et estimer très bon et grand capitaine.

Ceux qui (ienneut le party de Dragut disent : que Dragut l'avoit faict de sa main, et ne sçavoit que ce qu'il a voit apris de luy, et que jamais il n'estoit descheu ny lumbé en si basse forlunc comme avoit faict Dragut , que s'il en eusttasié de pareilles, à grand peine eusi-il peu se relever de ces cheutes comme avoit i faict Dragut ; d'advautage, qu'il est fort aisé à faire expéditions et de grands miracles de guerre avecquesde grandes armées où rien ne manque et y a-on tout à souhaict ; mais faire de pierre pain, comme on dicl, ainsy qu'a faict Dragut, c'est la où est la peine. Et dict-on de plus que quand Dragut, n'auroit faict en sa vie que ce trait des Sequennes, et d'avoir ainsy forcé nature , c'est quasy se parangonner ou à Dieu, ou au diable, comme j ay ouy dire à aucuns.

Du reste, l'Ouchaly a esté petit compaignon comme Dragut. Il fut natif de Calabre; j'ay ; veo le lieu et aucuns de ses parens qu'il venoit ; voir quelquefois, et leur faisoit du bien et du plaisir. Il esioit moyiic, ce disoit-on; et s'en j allant à Naplcs pour estudier, il fut pris et puis , se renia, et de peu à peu se faisant corsaire il ùdvança comme on l'a veu. Je croy qu'il prit le turban plus pour cacher sa tigne , qu'on disoil l'avoir gardée toute sa vie sans s'en desfaire, que pour autre chose; et bien qu'il fist tonne mine de renégat, il ne quitta jamais sa religion ou christianisme. Je l'ay ainsy ouy de M. de Dacqs, 1 ambassadeur pour le roy en Levant, qui Ta voit veu à Conslantinoblo.

J'ay ouy dire pourtant qu'il estoit plus cruel que Dragut, et n'a voit si grand civilité que Dragut, qui aymoit les François. Aussy quand il fut employé pour la France, et commandé par le grand seigneur pour courir les mers \wr l'amour d'elle, il s'y employa de lies bon cœur. Je l'ay ainsy ouy dire à M. le baron de U Garde, qui l'a mené et luy a commandé par le commandement du grand seigneur. J'en ay assez dicl , remettant aux grands mariniers et

bons capitaines de mer qui ont tasté de l'un et

de l'autre à en discourir, cl donner leurs advis

ar leur perfection et presseance de tous deux. Si faut-il , advant finir, que je die encor ce

• François de Noaflk» . tvéqut de Dax.

mot. La prise de La Golctte fut de telle importance au grand seigneur, que dernièrement en ceste guerre s'estant esmeue quelque contention d'honneur et de services faicts à leur maistre (comme cela est coustumier parmy les grands capitaines) entre Mustaffa bascha , gênerai de l'armée en la première année et conqucsle , et qui despuis fut premier visir à la porte du grand seigneur après la mort de Meheruet bascha , mais après desappoincté et disgratié, et Synan baseba, qui estoit soubs luy en ceste première conqueste , et puis après gênerai : venant donc aux reproches et à leurs valeurs et services faicts, Mustaffa se vantant d'avoir conquis la Cyprc à son maistre , l'autre respondit qu'il se sentoit autant glorieux, et son maistre autant obligé à luy de luy avoir conquesté la Golette, place inexpugnable, et avec le fort garny de si grande quantité de bons capitaines et soldats. Mais l'autre luy reprocha que ce n'estoit luy seul qui en devoit avoir la gloire, mais l'Ouchaly qui avoit esté l'auteur de l'entreprise et exécuteur avec luy. Synan rcplioqua que l'autre aussi n'avoit pas luy seul conquis la Cipre , mais d'autres grands capitaines et baschas qui le valoienl bien; et, qui plus est, il y avoit consommé une grande traisnée et laps de temps, et mesmes ès prises de Famaguste et Nicotie; que le moindre secours qui fust venu des chrestiens, il se relirait avec sa courte honle; au lieu que luy, en (rente un jours, il avoit faict sa conqueste, sans grandes longueurs ny de grands frais à son maistre, au lieu que luy y en avoit faict de fort extraordinaires en sa Cypre, qui pourtant, dicl Mustaffa, par amprès avoit bien raporté despuis le rembourcement et beaucoup de bons moyens et revenus. Voylà les reproches que se fjisoient ces deux grands baschas , fondés sur de bonnes raisons. J'ay ouy faire ce conte à un honneste Italien qui pour lors estoit à Gonstantinoble ; et que je l'ay ainsi veu escrit dans un livre italien qui a esté faicl sur ceste guerre de Perse. Il ne peut pas y avoir de cela plus haut de v ingt ans.

En An ces deux grands baschas et capitaines un peu après se desfirent l'un l'autre, comme cela se voit souvent en la cour de tous les grands roys et princes souverains , et s'est veu par une infinité d'exemples. Faut noter en ce

no

DS CAPITAINES

discours comme ce Synan baseba eslimoit autant la conqueste et la prise de la Golette , comme l'autre pouvoit de sa Gypre ; (outesfois l'Ouchaly en fut le principal auteur et exécuteur, bien que ce Synan fust un très grand et très vaillant capitaine, très grand ennemy des chrestiens s'il en fut onc, et qui ordinairement dissuadoit la guerre contre les Perses , et la persuadoit du tout contre les chrestiens, et la luy faisoit plus aisée et utile que contre tous les autres cent fois.

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