‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 1 sur 267 · NÉ VERS 1640. — MORT LE 16 JUILLET · texte numérisé non relu

NÉ VERS 1640. — MORT LE 16 JUILLET

« Brantôme, dit M. de BaraDte S est un des bistorieiis modernes qui a le plus de charme et le plus d'uiilité. Ses récits sont un tableau vivant et aoimé de tout son siècle; il en avait connu tous les grands personnages. Sa curiosité et Tinqoiétade de son caractère Tavaient mêlé à toutes les affaires comme témoin, si ce n'est comme acteur. Il ne faut pas chercher en lui de profondes obsenations , une connaissance réfléchie des hommes et des choses, des impressions sérieuses, des jugements sévères. Brantôme a tout le caractère de son pays et de son métier : insouciant sur te bieo et sar le mal ; courtisan qui ne sait rien blâmer dans les grands, mais qui voit et qui raconte lears vices et leurs crimes d'autant plus franchemrDt qu'il n'est pas bien sûr s'ils ont mal ou bien fait; aussi indifférent sur l'honneur des femmes que sur la morale des hommes; racontant le scandale sans le sentir, et le faisant presque trouver tout simple, tant il y attache peu d'importance; parlant du bon roi Louis XI qui a fait empoisonner son frère , et des honnêtes dames dont les aventures ne peuvent bien être frites que par sa plume; souvent mal instruit, De se piquant pas d'une grande exactitude dans les récits, mais les peignant fortement de la couleur générale du temps; se mettant souvent en scène avec une vanité natve et plaisinte; et, quand cet homme, à l'humeur frivole, soldatesque et gasconne , vient à être frappé de respect pour les choses grandes, belles et touchantes; qi^ud il nous représente la sévérité surannée du Tieui connétable de Montmorency, la vertu grave et imposante du chancelier de l'Hôpital, la pureté de Bayard , le charme et les infortunes de Marie Stuart, on ressent un effet d'autant plus fp^nd que l'historien est moins profond , et que c'est un sentiment, non un jugement qu'il fait partager. En6n, et ce qu'il rapporte , et peut-être plus encore la façon dont il le rapporte, nous

^ Biographie unit^erseile j article Brantôme.

laAIfTOXK. I.

font vivre au milieu de ce siècle où la chevalerie et les mœurs indépendantes avaient fini, tandis que les mœurs soumises et r<*g1ées des temps modernes n'étaient pas encore établies; siècle de désordre, où les caractères se déployaient librement, où le vice ne songeait ni à se déguiser, ni à se contraindre, où la vertu était belle parce qu'elle se maintenait par son propre choix et ses propres forces» où la loyauté avait disparu sans que la valeur eût diminué, où la religion était le prétexte de mille cruautés, sans que les persécuteurs fu>$ent hypocrites, siècle qui prête â l'histoire plus d'intérêt que n'en présentent les temps qui ont suivi.»

Ces coDsidi^rations historiques seules peuvent faire supporter le dégoût qu'on éprouve en entrant dans le détail de toutes les turpitudes qui se multiplient sous la plume de l'abbé guerrier de Brantôme. Il est de tou'e impossibilité de séparer, dans ses œuvres, le pur de l'impur, l'utile du blâmable. Âumilieudesesbiographiesdes hommes les plus graves se trouvent les faits et les reflexions les plus cyniques, et, dans son quatrième discours sur l'intensité comparative de l'amour des filles, des femmes mariées et des veuves, le récit des mille prouesses de ses dames galantes est interrompu par les épisodes touchants et purs de la biographie de la vertueuse Elisabeth, de Mirie et Jeanne d'Autriche, et de plusieurs autres illustres caractères. Il m'a donc fallu, dans un intérêt tout littéraire et historique, surmonter mes répugnances et donner le tout. De semblables ouvrages, d'ailleurs, ne sont pas destinés aux jeunes gens. Il est un âge où les auteurs les plus respectables, comme, par exemple, Tertullien et plusieurs autres Pères de l'Église, pourraient être une lec-'^ ture corruptrice. Plus tard, quand le spectacle de la corruption humaine, trop commun dans tous les siècles , a appelé à notre aide toute la puissance des sentiments moraux, cette lecture n'est pour nous qu'une continuité de nos observations

NOTICES LITTÉRAIRES

sur les faible.^ses humaines. Ce n'est qu'alors et ce n'est qu'ainsi que doivent ôlre lus tes ouvrages de Brantôme ; et c'est là le seul point de vue qui me laisse une excuse à moi-même. L'opinion d'un homme aussi respectable que M. de Barante est d'ailleurs une égide.

Pierre de Bourdeiiie , plus connu sous le nom d'abbé de Brantôme , troisième fils de Praoçoisi vicomte de Bourdeiiie, et d'Anue de Vivonnede laCbàlaigneraie, naquit vers l'année 1540, autant qu'on peut le coujecturer par quelques détails fournis ^à et là par lui-même.

11 passa ses premières a antres à la cour de Marguerite de Valois , siœur de François 1*'' et reine de Navarre^ dont sa mère était dame de corps.

Après la mort de celle reine spirituelle ', en 1549, il vint commencer ses éludes à Paris vers 155U, et alla les ai bever à Poitiers vers 1555. H s'y trouvait comme jeune garçon étudiant , celle même année, au moment oti Antoine , roi de Navarre, y faisait faire le prêche par le fougueux David, cl où la belle Grotlerelle, fo^imed'un avocat, se montrait si zélée à récompenser de leur ferveur les écoliers qui se faisaient reconnaître d'elle par ie mot du prêche,

A la mort de l'évêque de Lavaur, abbé de Brantôme, le 20 mars 1556 « cette abbaye fut donnée au jeune étudiaolen faveur des services militaires rendus à Henri II par Jean, seigneur d'Ardelay son frère. A dater de ce moment il ne fut plus connu que sous le nom d'abbé de Brantôme , et on le trouve dans plusieurs actes qualifié de révérend père en Dieu, messire Pierre de Bourdeiiie, abbé de Brantôme. Ce ne furent pas les soius ecclésiastiques de son nouvel emploi qui l'occupèrent beaucoup. Ce n'était pour lui qu'une affaire de revenu et d'influence, car il n'entra jamais dans les ordres et suivit toujours la carrière militaire. Il était pourvu de plusieurs autres bénéfices ecclésiastiques, et cinq cents écus d'or, qu'il relira d'une coupe de bois faite dans l'un d'eux, l'aidèrent à s'équiper et à se rendre en Italie en 1557, pour servir sous les ordres du maréchal de Brissac, o portant, dit-il, Tharquebuse à mesches et un beau fournissement de Milan, monté sur une belle haquenée décent escus...el menant toujours six ou sept gentilshommes et soldats bien signallés, armés et montés de mesmes, et bien en poinct sur bons courtaux. i

Il quitta l'Italie en 1560, pour rentrer en France, et vint trouver la cour de François II à Amboise, au moment d'un tournoi comique entre le grand

* Auiear de VffepUunéron, recueil de cootes à riniiutîon de Boccace.

prieur de France, François de Guise, et le duc deNemours. « Le prieur, dit il , monté sur un barbe, ha- «bille fort gcnttmenten femme égyptienne, avec- «qucs son grand chappeau ou capeline sur la teste, asa robbeet cotte toute de velours et taffetas fort «bouffante; en son bras gauche une petite singesse «emmaillottée comme un petit enfant, qui tenoit

«sa mine enfantine, ne faut dire comment

«M. de Nemours habillé en femme bourgeoise de «ville, aveeques son cbapperon et robbe de drap «noir , et à sa saincture une grande bource de «mesnage aveeques un grand clavier de clefs , où , «pour le moins, il y avoit p(us de cent clefs pen- «dantes aveeques la grosse chaisne d'argent.»

Le grand prieur , François de Guise , qui figure dans ce tournoi bizarre, fut chargé l'année suivante, au mois d'août 1661, de reconduire en Ecosse la belle Marie Stuart, veuve de François IL Brantôme l'accompagna dans ce voyage , monté sur la même galère, et revint, avec le grand prieur , par Londres , où il fut présenté à la reine Elisabeth. A son retour en France, il trouva la guerre civile engagée, et s'attacha au parti des princes lorrains.

Une paix précaire ayant apaisé pour le moment les guerres intérieures, Brantôme, qui aimait les aventures, alla, en 1564, servir comme volontaire dans l'armée espagnole, commandée par don Garcie de Tolède , et assista à la prise du Pignon de Vêlez de Gomera , sur les côtes d'Afrique. 11 revint de cette expédition par Lisbonne, ou il reçut des mains du roi don Sebastien l'ordre du Christ; et passa ensuite à Madrid, où il fut accueilli avec la plus grande bienveillance par Elisabeth de France , reine d'Espagne.

«Je le peux dire, raconte Brantôme, pour «rhonneur qu'elle me fit de parler à moy et de «m'entretenir souvent tant que je fus là, me de- «mandant des nouvelles, à toute heure , du roy , «de la reyne sa mère, de messieurs ses frères, de «madame sa sœur, de tous ceux et celles de la «cour, n'oubliant à les nommer tous et toutes, «et s'en enquérir... Moy retournant de Portugal «et du Piguon de Yelez qui fut conquesté en Bar- «barie, elle me fit présenter par le duc d'Albe au «roy d'Espaigne, qui me fit fort bonne chère, et «me demanda des nouvelles de la conquesté et «de l'armée. Elle me présenta à don Carlos» l'es- « tant venu veoyr en sa chambre, ensemble à la «princesse et à dom Juan. Je fus deux jours sans «l'aller veoyr^ à cause d'un rheume de dents que «j'avoisgaigné sur la mer. Elle demanda à Bibera, «une de ses filles d'honneur , où j'estois, et si j'es- «lois malade ; et ayant sceu mon mal , elle m'en- «voya son apoticaire^qui m'apporta d'une herbe

NOTICES LITTERAIRES

•trè»-singuli<$re poar ce mal , que , la mettant et •la tenant dana leerem de la main, soudain le •mal se imsae, comme il me païsa aossy tx^st. Je •me vanteqne je fut te premier qui portay à la «reyne sa nere t'eitrie qu'elle avoit de venir en iFranee, et la'veoyr; dont elle me 6t fort bonne •ckere alors «I despuis, ear c'estoit sa bolme fille •qu'elle aymoit par dessus toutes. »

Ce désir de la mère et de la fille de se revoir , donna lien à Tentrevue de Bayonne, aumois de jQin 156t , et Brantôme fut du nombre des gentilshommes qui allèrent avec le due d'Anjou audevant de la* reine d'Espagne, et Faoàompagnèrent à Bayooae.

Cette même année, sur le bruit des préparati^ faits par'Solîmatt pour attaquettr l'Ile de Malte et l€s ehevaliert , plusieurs jeunes chevaliers de rOrdre et gentilshommes partirent de France pour aller' au siecours du grand mattre , le célèbre Jean Rarisot de la Valette.

cNous estions, dit Brantôme, près de trois cens •geotildiommes , et plus de huict cens soldats. Il «y avoit messieurs de Strozze et de Brissac, •auxquels déferions , pour nostre bonne vogti» , «et non autrement, comme gens volontaires , et •à nos despens chascun que nous estions... Ce fut «une troupe, pour estre aussy petite, aussy bonne, «aussy leste et aussy bien armée, que jamais «sortit de FraUce pour aller combattre les iofi- «deles. Aussy. par tous l«s lieux d'Italie où nous «passions , nous tenoient en ceste estime et «Bousadmiroient estrangement, car nous avions «passé par Milan, où nous nous estions accom- «modés d'babillemens et. d'armes si superbe- 8 ment qu'on ne sçavoit pour quels nous prendre, «ou poi/r gentilshommes, soldats, ou pour prin- «ces, tant nous faisoH beau veoyr.»

De Milan ils se rendirent à Naplcs, où Brantôme fut aceueilli avec tant d'amitié par la marquise duGuast qu'il y avaitconnue en 1557, qu'il luipromit de passer à Son retour quelque temps auprès d'elle , promesse qu'à son grand regret il ne put effectuer.

c Possible, dit-il, que par le moyen de raadicte «dame marquise j'eusse rencontré à Naples une «bonne fortune, fust parmaryage, on autrement, flcar elle me fàfsoit bien de m'aimer. Je croy que «ma malheureuse destinée me voulut encor rame- «ner en France pour y estre à jamais malheureux, «et où jamais la bonne fortune ne m'a monstre bon «visage, si-non par apparence et' beau semblant «d'estre estimé gallant homme; de bien et d'hon- «neur prou , mais de moyens et de grades point, «comme aucun de mes compaignons, voire d'auctresplus bas, lesquels j'ai vu qu'ils se fussent esti-

« mes heu reux que j'eusse parlé à eux dans une cou r, «dans une chambre derèf oudéte^ne; ou une «salle, encore à costéoil sur l'espaule, qu'aujour- «d'huy je les vois avancés comme potirons, et fort «aggrandis, bien que je n'aye affaire d'eux, ny ne « les tienne plus grands que moi, ny que je leur vou- «lusse deferer en rien'de ta longueur d'un ongle. «Or bien, pour moy je peux en cela practiquer le «proverbe que hostre^redempteur Jésus-Christ a «proferédesa propre bouche: «que nul ne peut es- « tre prophète en son pays. » Possible, si j'eusse servi «des princes estrangers aussy bien que les miens, et «cherché l'aventure parmi eux, comme j'ai faict «parmi les autres, je serois maintenant plus chargé «de biens et dignités que ne suis de douleurs et «d'années. Patience ! si ma Parque m'a alnsy filé, «je la maudis; s'il tient à mes princes, je les donne «à tous les diables , s'ils n'y sont.»

De Naples Brantôme se rendit à Syracuse, où le grand maître les envoya chercher; mais ils arrivèrent trop tard , et le siège était déjà levé , grâce à l'héroTffue défense du grand maître et de ses chevaliers , qui n'accueillirent pas les volontaires français avec moins d'honneurs et de reconnâi.ssance. Pendant son séjour A Malte Brantôme conçut le dessein d'entrer dans l'ordre de Saint- Jean , mais il en fut détourné par son ami Strozzi qui lui présenta en France l'espoir d'une grande fortune , fûst de la part de son roy^ fust de la part d'une belle dame honneste et riche, espoir qui ne se réalisa jamais.

Au lieu de descendre à Naples , comme il l'avait promis à la marquise du Guast , il fut débarqué à Terracine près de Rome et se rendit dans la capitale du monde chrétien avec ses amis qui faillirent être victimes de l'inquisition, pour avoir par mégarde mangé de la chair la veille de l'Assomption. Le bon sens du pape Paul IV, qui avait d'ailleursbesoin de leur appui,put seul les protéger.

Il se rendit ensuite à Milan, autant pour voir la ville que pour apprendre à tirer des armes de Grand Tappe , très- bon tireur d'armes, car c'était la grande époque des raffinés , et Brantôme figurait dans leurs rangs. De là il alla àTurin pour présenter ses hommages à Marguerite de France, duchesse de Savoie,., qui lui fit remettre une bourse de 500 écus d'or , qu'il crut de son honneur de refuser.

A peine revenu en France, îl apprit que Soliman préparait une expédition contre la Hongrie , et il s'enrôla promptement pour aller combattre contre les Turcs ; mais ayant .su à Venise la mort de Soliman, il rentra aussitôt dans son pays.

Les troisièmes troubles religieux éclatèrent en 1568 , six mois après la paix de Longjumeau , et

NOTICES LITTERAIRES

Brantôme fut chargé du oommandement d*une compagnie de gens de pied , qu'il ne conserva que deux ans. Il était en même temps gentilhomme de Charles IX à 600 livres de gages depuis le commencement de Tannée lô68, après avoir été de« puis 1564 gentilhomme du duc d'Orléans , depuis Henri 111.

Après la bataille de Jarnac(J3 mai 1569), Brantôme, atteint d'une fièvre intermittente, se retira dans son abbaye et y resta jusqu'en 1571. Don Juan d'Autriche venait de prendre le commandement d'une grande expédition maritime pour marcher contre les Turcs. Brantôme voulut y aller servir comme volontaire; mais son ami Strozzi , qui méditait alors une expédition pour son compte au Pérou , employa toute son .influence sur lui pour le détourner de ce projet, et il fut privé ainsi de l'honneur d'assister à la glorieuse bataille de Lépante. De nouveaux troubles intérieurs forcèrent Strozzi à renoncer à son expédition, et Brantôme , qui continua à s'attacher à sa fortune , lui rendit des services personnels au siège de la Rochelle.

Pendant toutes les années qui suivent, on retrouve constamment Brantôme à la suite de la cour de Catherine de Médiciset de la reine Marguerite *, femme d'Henri IV, sans qu'il obtint autre chose que des promesses qui ne furent jamais suivies d'effet. Henri 111 lui avait , à ce qu'il parait, donné Tassurance positive de lui accorder la survivance de la charge de sénéchal et gouverneur de Périgord , à la mort de son frère atné. André de Bourdeiile mourut vers la fin de janvier 1582, et Henry 111 conféra cet emploi au vicomte d'Aubeterre, gendre d'André. Brantôme en fut vivement blessé.

o Un matin, second jour du premier de l'an, «dit Brantôme , je luy en fis mes plaintes. 11 m'en

ofit des excuses, bien qu'il fustmon roy Je ne

«luy respondis autre chose, si-non:— Eh bien, sire, «vous m'avez donné ce coup grand subject de vous «faire jamais service, commej'ay faict.— Je partis, «et m'en vais fort despit. Je rencontrai aucuns de «mes compaignons auxquels je conte tout, et dis «et jure, et renie et proteste que, quand j'aurois eu «mille vies, je n'en employerois jamais une pour «roys de France, ce que jamais, au grand jamais, «je ne leur ferois service. Sur ce je maugris le ciel , «je maudis ma fortune, je déteste la grasceduroy, «je méprise, en haussant le bec, aucuns marauts «qui estoient plems de fortune et bienfaicts du «roy, qui ne le meritoient nullement comme moy. 0 J'avois par cas à la saincture pendu U def dorée

* Auteur de Mémoires pdbliés dani cette ColiectioD.

«de la chambre du roy, je l'en détache, jela prends aet la jette du gué des Augustins dans la rivière, je «n'entre plus dans la chambre du roy, jel'ab- «horre et jure encor de n'y entrer jamais; mais je «practiquai pourtant tousjours la cour , allant à «la chambre de la reyne mère, qui me fàisoitcest «honneur de m'aimer, de ses filles « de ses dames, «des princes et seigneurs mes bons amis

La vanité blessée poussa Brantôme dans le parti du duc d'Alençon , dont il était chambellan; et s'il résista aux insinuations qui lui furent faites par le duc de Guise d'entrer dans la Ligue , ce ne fut que parce qu'il avait dès lors formé le plan de trahir la France pour servir l'Espagne. Il raconte ainsi lui-même le projet qu'il avait conçu de trahir son pays , projet qui manqua par une circonstance indépendante de sa volonté.

a Sur ce je me resous de vendre tout le peu de «bien que j'ay en France , et m'en aller servir ce «grand roy d'Espaigne * , très-illustre et noble «rémunérateur des services qu'on luy fait, sans «aucunes importunités ni sollicitations , mais par «son sage advis et juste considération , et son «seul mouvement; et sur ce je songe et discours «en moy et je me propose de le bien servir ; car il «n'y avoit coste, ny ville de mer que je ne sceusse, «despuis la Picardie jusqu'à Bayonne, et du Lan- Qguedoc jusqu'à Grasse en Provaoce , fors la Breotaigne, que je n'ay jamais guieres veu. Et pour «mieux m'csclaircir en mon faict, j'avois de frais «faict encor quelque nouvelle rêve ue par aucunes «villes , faignantque j'y allois passer mon temps, «ou que je voulois armer un navire pour envoier «en cours, ou y aller moy-mesme. Bref, j'avois «si bien joué mou jeu que j'avois descouvert une «deniy dousayne des meilleures villes de ces «costes fort prenables, par des endroits très-faociles que je sçavois et que je sçay bien encor. «Et pensois servir en ces occasions si bien le roy «d'Espaigne , que je ne croyois pas moins tirer de «mes services que de très- grandes recompenses «de luy, et en biens et dignités. Avant que de me «bannir de France , je voulois vendre mon bien «et eu faire tenir l'argent par banques ou en Ita- «lie, ou en Espaigne, que j'avois assez practiqués «pour y avoir quelque cognoissance , et de longotemps, par les voyages qu'y avois faict. Je m'es- «tois proposé aussy (comme quand j'en discou- «reus au comte de La Rochefoucault) seulement «de demander congié au roy pour n'esfre dict «transfuge, par un de mes amys , pour me re- «tirer ailleurs où je me trou vcrois mieux qu'en

* Philippe 11, qui avec le duc d'Aibe est l'objet consunt de tes éloges.

NOTICES LITTÉRAIRES

ison royaume , et me desmettre du serment de •sobject Je croy qu'il ne m*eust sceu desnier de «ma requeste, car un chaseun est libre de chantier de terre , et s'en aller eslire ailleurs d'autre. «Mais tant y a, s'il me l'eust refusée, je m'en ffiisse allé, ny plus ny moins qu'un vallet qui se ateche aveoques un maistre et le veut quitter, tluy demande congé, s'il ne luy veut donner, il cn'est point reprehensible s'il le prend de luycmesme et s'en va prendre autre maistre. O «beaux discours humains que je faisois! Sur le tpoinctde les accomplir, la guerre de la ligue s'es- «meut et a'eschauf fe de telle façon, que nul ne veut cfayre d'aoquests de terres, estans fbrt en hasard «alors pour les garder; nul ne se veut desgarnir de •son argent : ceux qui m'avoient promis d'avoir «mon bien s'excusent. D'aller en estrange terre sans «moyens, ce sont abus et grandes misères, pour les «avoir practiquées; mais, en y ayant aussy, vous «y faites vos besongnes comme vous voulez.

«Ce ne fut pas tout, car, en ma plus belle vi- «gaeor et gaillardise pour mener encor les mains, «un mescbant cheval malheureux , un jour, en se «cabrant villainement, se renversa sur moy , me «brisa et fracassa tous les reins, si que j'ay de- «meuré quatre ans dans le lict , estropié et perclus «de mes membres , sans me pouvoir remuer qu*a- «vecques toutes les douleurs et tourmens du «monde, ou à me remettre un peu de ma santé, «qui n'est telle encor ni sera jamais comme elle «a esté, ny pour servir jamais ny roy ny prince, «ny accomplir le moindre de mes dessains que «j'avois auparavant projette. Ainsy l'homme procpose et Dieu dispose. Possible que, si je fusse «venu au bout de mes attentes et propositions) «j'eusse faict plus de mal à ma patrie que jamais «n'a foict renégat d'Alger à la sienne ; dont j'en «fusscesté maudict à perpétuité, possible, de Dieu «et des hommes. Dieu fait tout pour le mieux, «par quoy en soit-il loué. Voylà que font les des- «pits et mescontentemens.o

A dater de sa retraite de la cour, Brantôme cessa de prendre aucune part dans les affaires politiques, etvécut danssa famille. Sa chute de cheval lai avait amené des infirmités précoces. Obligé de garder la chambre, il se mit à écrire pour se distraire. Aucune étude ne venait donner un point d'appui à ses projets littéraires ; aucune grande idée morale ne les fécondait. Écrivantpar distraction et par oisiveté, les souvenirs de sa vie de cour éuient le seul sujet qui se présentât à sa plume. Ce fut ainsi qu'il composa ses livres, auxquels il attacha la même vanité qu'à tout ce qui se rapportait à sa personne. 11 les recommanda dans son testament avec une affection particulière.

«Je veux, dit-il, et encharge expressément mes «héritiers et héritières de faire imprimer mes li- «vres que j'ay faictset composés de mon esprit et «invention, avec grand'peine et travail, escrits «de ma main, et transcrits et mis au net de celle «de Mataud , mon secrétaire à gages , lesquels on «trouvera en cinq volumes couverts de velours, «tant noirr, verd , bleu , et un grand volume qui «est celluy des Dames, couvert de velours verd, «et un autre couvert de velinet doré par dessus, «qui est celluy des Rodomontades, qu'on trouvera «dans une de mes malles de clisse , curieusement «gardés, qui sont tous très-bien corrigés avecques «une grand'peine et un long temps; lesquels «j'eusse plus tost achevés et mieux rendu par- «faicts,sans mes fascheux affaires domestiques, «et sans mes maladyes. L'on y verra de belles «choses, comme contes, discours, h/stoiresei ubeaux-mots^ qu'on ne desdaignera, s'il me «semble, si on y a mis une fois le nez et la veue. «Et pour les faire imprimer mieux à ma fantaisie, «j'en donne la charge à madame la comtesse de «Duretal , ma chère niepce , ou autre si elle ne le «veut. Et, pour ce, j'ordonne et veux que l'on «prenne sur ma totale hérédité l'argent qu'en «pourra valoir ladicte impression, et ce avant «que mes héritiers et héritières s'en puissent pre- «valoir de mondict bien , ny d'en user avant «qu'on n'ayt pourveu à ladicte impression , qui «ne se pourra certes monter à beaucoup, car j'ay «veu force imprimeurs que, s'ils ont mis une «foys la veue, en donneront plus tost pour les «imprimer qu'ils n'en voudroient recepvoir ; car «ils en impriment plusieurs ^ra/£i qui ne valent «pas les miens. Je m'en puys bien vanter, mesmes «que je les ay monstres, au moins en partie , à «aucuns qui les ont voulu imprimer sans rien. «Mais je n'ay voulu qu'ils fussent imprimés «durant mon vivant. Surtout, je veux que la- «dicte impression en soit en belle et grosse « lettre*, et grand volume, pour mieux paroistre , «et avecques privilège du roy, qui l'octroyera «facilement, ou sans privilège, s'il se peut. «Faut aussi prendre garde que l'imprimeur «n'entrepregne ny suppose autre nom que le «mien; autrement je seroys frustré de ma «peine et de la gloire qui m'est deue. Je veux «aussy que le premier livre qui sortyra de la «presse soit donné par présent . bien relyé et bien «couvert de velours, à la reine Margueryte, ma «très-illustre maistresse,qui m'a faict cest hon-^ «neur d'en avoir leu aucuns.; et trouvé beaux et «faict estime t.»

* Voyez ce testament rapporté en entier dans notre second YOlume.

Brantôme mourat le 15 juillet 1614, et fut inhumé, conformément à ses dernières volontés, dans la chapelle de son château de Richemond. La comtesse de Duretal sa nièce, qu'il avait chargée du soin de faire imprimer ses manuscrits, ne crut pas que le mérite littéraire de Son oncle fiU une compensation suffisante du scandale que pouvait amener cette publication , dans un moment où vivaient encore les principaux acteurs qui figurent dans ses écrits. Les éloges emphatiques et faux donnés à la bonne conduite des reines Catherine de Médicis et Marguerite de Navarre, étaient un faible contre-poids pour tant de bruits scandaleux ramassés par lui , sans aucun égard pour la morale ni pour la vérité. Elle conserva ces manuscrits intacts dans le château de Richemond, bâti par lui.

Peu â peu cependant il s'en répandit des copies; et en 1659, Jean le Laboureur inséra pour la première fois, dans ses Additions aux Mémoires de Gastelnau, une bonne partie de ses Vies des Capitaines français, et quelques fragments de celles des capitaines étrangers.

La première édition de tous ses ouvrages réunis parut sous la date vraie ou supposée de Leyde, 1665 et 1666, en 9 vol. petit in-12 , caractères des Eizevir. Les Dames illustres et gallnntes forment trois de ces 9 volumes. Cette édition est bien imprimée, mais fort incomplète, elle a servi de modèle & plusieurs réimpressions successives.

Une édition plus complète parut en 1740 â La Haye , en 15 voL in-12. Cette dernière édition a servi de modèle à celle de Londres ( Maestricht ) , 1779, 15 vol. in-12, et de Bastien,8 vol. in-8'',

M. de Montmerqué s'est livré le pren.ier â des recherches scrupuleuses sur les manuscrits, pour l'édition qu'il a publiée en 8 vol. in-8° dans la collection Petitot. Cette édition a servi de base â mon travail. Je l'ai complétée en la revoyant sur les manuscrits de la bibliothèque de Paris, sur lesquels je donne ici quelques renseignements.

Les manuscrite de Brantôme que renferme la Pibliothèque royale sont :

Fond De Mesmes, 313 , reg. 6776. — Les Vies des Grands Capitaines estrangers du siècle dernier, etc.

Copie du manuscrit 8)^71 , qui est corrigé de la

L'empereur Charles le Quint

L'empereur Ferdinand.

L'empereur Maximilian.

L'eiiipeieur -Rodolphe.

Leducd'Albe.

El gran Comendador.

M. le comiestâble de Montmorency.

le roy Dom Ferdinand d'Ârragon.

NOTICES LITTERAIRES

main de Brantôme et qu'on trouvera décrit plus loin, 4 vol.

P. de Gesvres, 24. —Copie du même ouvrage, tout fait identique. 4 vol.

F. Saint' Germain^ 1001 . — Copie du mèqie ouvrage tout à fait identique.— 6 vol. ; 4 pour les Honunes , 2 pour les Femmes,

JdU — Autre copie des 2 premiers livres seule-

. ment.

F. Des Missions étrangères , 137. •— GQpie du même ouvrage tout à fait identique; le prc^ niier livre seulement, 1 voli , ■

F. Collection Dapuy, 608-9-10-11-12-13, reliés en 3 volumes.

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