M. DU LUDE
Monsieur du Lude < estoit compaignon et contemporain de tous ces bons capitaines, et se trouva bien en ceste charge de la Bastide, et des plus advant, où ilacquist grande réputation.
Il estoit gouverneur de Bresse, et le roy Louys XII les avoit tous mandés des garnisons, d'aller secourir Ferrare, soubs M. de Nemours, contre le pape Julles ; qui Fut cause que les Vénitiens , soubs ce grand capitaine André Grity, voyant la ville de Bresse Fort peu pourveue de gens, et aussy par l'intelligence d'un gentilhomme des grands de la ville, firent entreprise dessus de six mille hommes de dehors et de plusieurs de la ville que ce gentilhomme avoit gaignés ; parquoy, ainsy que les Vénitiens donnèrent l'alarme par une porte, entrèrent trois mille par une grille par où sortoient toutes les immondices de la ville,â quoy leur tenoit la main ce gentilhomme, avecques Force Factionnaires des siens qu'il avoit gaignés; si que M. du Lude, combattant à ceste porte, se vit par le derrière assailly fort rudement ; mais luy, ne s'estonnant point, encor que les Vénitiens Fussent six contre un , combattit avecques ses gens si vaillamment et longuement, que n'en pouvant plus à cause du grand aFfoullement et raFraischissement des gens des ennemys qui luy venoient
^ Jacques de Daillon, sénéchal d'Anjou, capitaîoe de cinquante bommes d*amws.
sur les bras , fit sonner la retraicte ; et , tousjours en bien combattant et faisant teste, se retira au chasteau , non sans perte et meurtre de ses (;ens et des ennemys aussy, mais pourtant plus des nostres, sur lesquels les Vénitiens s'acharnerent par trop, et ne pardonnèrent à aucun de ceux qui tumberent entre leurs mains : mais ils le payèrent bien tost après.
Le chasteau fui aussy tost assiégé, barricadé et retranché fortement du coslé de la ville, et canonné si furieusement qu*on y fit une grande bresche, qui fut pourtant si bien gardée et soubtenue l'espace de dix jours, que M. de Nemours eut loysir de les secourir : encor de secours de guerre ne s'en fussent-ils point souciés, si non pour celuy de la faim; car là dedans s'estoient jettes tant de gens, que le magasin n'y pouvoit plus fournir.
Cet exploicl, avecques plusieurs autres, donna grand resputation de vaillance et conduicte à M. du Lude; si que, quelque temps après, le h>y François l'envoya dans Fonlarabic son lieutenant gênerai, que TEspaignol vint aséieger : où il fit très bien; car il y endura le sîege l'espace de treize mois, combattant et SDubtenànt tous les assauts plus que vaillant homme ne sçauroit Faire, n'estant pas seulement assailly ne combattu de la guerre, mais de la famine, jusque-là qu'il leur convint manger les chats et les rats, jusqUes aux cuyrs et parchemins bouillis et grillés, ainsy que je l'ay ouy raconter à madame la seneschalle de Pnietou sa sœur et ma grand'mere , qui m'en contoit des choses estranges des extresmes nécessités qu'ils endurèrent là : mesmes n'a pas long temps que dans le trésor et papiers de nostre maison j'y tmuvay une lettre dudict seigneur du Lude et de trois ou quatre gentilshommes des siens qui estoient leans, qui, lors quHis ftirent désassiégés , escrirent à madicte dame sa sœur les grands combats, assauts, misères et Famine qu'ils pâtirent dedans, et la grande extrémité à laquelle iU Furent reduicts; qui est certes admirable et incredible , encor que ceste place ne Fust si forte comme je Tay veue despuis; car ils n'en pouvoient plus : dont bien servit le secours et le levement de siège que donna et fit M. de La Palliée.
lequel M. du Lude, ayant congé d^aller trouver le roy« qui luy fit un tr^s grand honneur et
recueil et très bonne chère, et delà s^aller raf» Fraischir en sa maison, mil en sa place le capitaine Franget, qui avoit esté lieutenant de M. le mareschal de Ghastillon , qu^on vint assiéger au bout de quelque temps; lequel, au lieu de s'y deffendre de la resolution de son prédécesseur, la rendit subitement et dans huict jours, et fort mal-â-propos : ce qui donna davantage de gloire à M. du Ldde et à sa valeur; ny plus ny moins qu'on voit un excellent peintre qui, après avoir Faict le portraict d'une fort belle et agréable dame, luy appose auprès d*elle, ou quelque vieille, ou quelque esclave more, eu quelque nain très-laid, afin que leur laideur et noirceur donne plus de lustre et de candeur à ceste grand beauté et blancheur. Ainsy la Faute du capitaine Franget donna encor plus de soleil et de jour à la valeur de M. du Lude qu'il n'avoit. Le capitaine Franget pourtant, si avolt-il esté en son temps en resputation d'un des hardys et vaillans hommes dé guerre ; mais ce Fut là un grand malheur pour luy d'avoir ainsy perdu son cœur.
Il en arrive de pareils ainsy , ordinairement , à plusieurs vaillans, dont ils se doivent bien recommander à Dieu de ne leur oster leur cœur et entendement; et, pour cela, j'ay ouy dire à de grands capitaines qu'il n'y â gens qui se doivent plus recommander à Dieu que les gens de guerre.
Le roy François en fut si despit, qu'il luy en voulut i^ire trenscher la teste à Lyon : et rien, disoient-il , ne lui devoit fiaiire son procès, sinon la deffonse et résolution de M. du Lude, qu'il fist et monstra là. Toustesfois le roy, luy Faisant grâce de la vie, le fis! desgrader des armes: punition, certes, qui estoit cent foid pire que la vie, n'estant si chère de beaucoup que l'honneur, et mesma à qui en Fâtict profession, en quoy est une fort belle question, que je fais en autre endroit.
Or, pour retourner encoT à M. dtt Lnde, qu'on nommoit messire Jacques de Dallion, et de son temps le rempart de Fontarabie, a acquis telle réputation et aux guerres d'ttalie^ de Lorabardie et de Fèrrare, et de Franee, qu'on l'a tenu un très bon capitaine et vaillant ; car de ceste race ils le sont tous.
Il estoit fils de feu M. du Lude , qui gouvcrnoit le roy Louys XI. Il folloit bien qu*il fiist
M. DR LA C&OTTB.
quelque chose de poids , car ce roy se cognoissoil bien en geiM}. Ce messire Jacques de Dallion laissa un fils qui, pour ses mérites , fut gouverneur de la grande Guyenne jusques au port de Pilles, y mettant le Poictou et autres pays. Il la gouverna très sagement, et jamais TE^paignol n*osa rien entreprendre de son costé : pour le moins, aucunes entrepriseaqu'ilfit M. du Lude les fit évanouir au vent.
Après luy mort, M. du Lude, messire Guy de Dallion , le dernier mort , fut gouverneur de Poictou, de laquelle charge il s'est acquitté dignement, et mesmes durant les guerres civilles , oA il eut beaucoup à desmesler, car la pluspart du pays et des villes tenoient pour la religion, de laquelle ils estoient fort touchés. Cestoit un seigneur fort brave, vaillant, homme de bien , d'honneur et de grand munificence et libéralité. 11 avoit esté en ses jeunes ans guidon de M. de Nemours, en quoy il fit beaucoup parler de luy, et mesmes au siège de Melz , où il eut le guidon, par la mort de M. du Paillé , qui fut tué.
Ce M. du Lude t laissé un fils qui promet beaucoup de luy et a desjà faict belles preuves de soy. Yoyià comment ceste noble et brave race va germant louiyours de bien, je ne diray pas de mieux en mieux , par Tadvis d'un grand personnage , qui disoit qu'il ne le falloit pas dire, d'autant que lesenfans et nepveux ne vailent jamais tant que leurs pères et prédécesseurs : si en a-on bien veu plusieurs les surpasser; mais ceux-là sont rares. Toutesfois j'en alleguerois force si je voulois, mais possible à un autre discours.
M. DKLÀCROTTB,
9ÈMM M M. WC tBÊM.
Or ce messire Jacques de Dallion, que je puisappeller proprement ce grand M. du Lude, eat un jeune frère qu'on appelloit M.de la Grotte^ , très brave et très vaillant, qui alloit un peu plus vistequei'aisné, ainsy que j'ay ouy dire à feu madicte grand-mcre, sa sœur, etcomOie
* François Mlkm.
j'ay cogneu par aucunes lettres que les deux frères lui escrivoient. Nonobstant qu'il fut un peu plus bouillant que l'aisné, si est-ce que le roy Louys XIl voulut que, pour sa valeur et suffisance, qu'il fust lieutenant de la compaignie de cent hommes d'armes de M. le marquis de Montflnrat, et le fit gouverneur de Lignago , terre appartenant aux Vénitiens, et qui leur avoit esté prise par force. Il la garda très bien. Oftilcuida mourir pourtant d'une forte maladie qui le prit; mais le dieu des armes ne voulut que la mort hideuse et affireuse d'une maladie et d'un lict en triumphast, mort, certes, par trop indigne de sa valeur! mais, devenu sain, l'osta du lict et le prit par la main, et le mena mourir plus glorieusement à la battaille de Ravenne , en combattant très vaillamment. Il fut un des premiers qui fit la première charge, avecquessa compaignie décent hommes
[ d'armes dudict seigneur marquis, où il fût fort blessé et son cheval aussy. Et ainsy qu'on luy dîct qu'il se retîrast : «Rien , rien ! dict-il , je tveux faire icy mon cimetière, et mon cheval «me servira de tumbe; car il faut qu'il me «serve encor, et que luy et moy mourions en- « semble. i> Par quoy et le maistre et le cheval , en combattant jusqucs à la dernière goutte de sang et de vigueur, tombèrent en terre , et luy dessoubs : et ainsy mourut-il , et ainsy fut-il ensepveli pour le coup comme il l'avoit dîct et le vouloit. Sa sœur le contoit ainsy.
El comme il fut fort regretté de tous les François, les Vénitiens ne le regrettèrent guieres ; car il leur avoit bien faict la guerre. On appelloit communémentetcoustumîercment messieurs de Bayard , de la Crotte et de Fonterrailles , chevalliers sans peur et sans reproches : qualité certes très belle et des plus belles du monde, à qui la mérite porter, voirc plus que tous les noms des seigneuries du
I monde ! Aussy tenôlt-on ces trois là pour les plus hazardeux, et auxquels rien n'estoit de trop
' froid ni chaud. Je Tay ainsy ouy dire à feu ma grand-mere sa sœur, et que feu mon oncle de La Chastaigneraye ressembloit du tout audict capitaine La Crotte sou oncle , en ses façons , promptitudes et valeurs.
XXUI.
M. DE THELIGNY.
De ces volées de braves capitaines de cy-dessus , il y eut M. de Theligny < ; seneschal de Beaucayre, noble charge dont beaucoup d'bonnestes gens s*en sont contentés^tesmoing Tanoeguy du Ghastel , et autres que je dirais bien. Ce M. de Theligny fut en son temps estimé et réputé pour un très sage chevallier et bon capitaine , et qui servit bien ses roys deçà et delà les monts.
Il fut gouverneur pour quelque temps de Testât de Milan , en Tabsence de M. de Lautreq qui avoit eu permission du roy d'aller en France luy faire la révérence , et d'y voir ses maisons et y mettre ordre. Ce M. de Theligny se comporta en ceste charge si sagement et modestement , qu'il n'y perdit pas un seul poaice de terre , mais très bien garda ce qu'on luy avoit donné en charge, et si contenta tout le peuple de là et ne leur donna jamais subject de révolte; comme fit M. de Lescun qui vint après en sa place, qui gasta tout, comme homme par trop turbulent , et qui donna occasion , par son avarice et trop rigoureuse justice de la rébellion de Testât de Milan, lequel nous perdismes, après que nous l'avions si chèrement acquis et conservé; ce qui augmenta d'autant plus la gloire de M. de Theligny , et fit ravaller celle de M. de Lescun.
Lorsque M. de Nemours vint secourir Bresse, et qu'en chemin Jean Pàule Bâillon, gênerai, fut defaict, ilmenoit les coureurs avecques M. de Bayard, qui avoit la fiebvre; et tous deux firent la charge si furieusement qu'ils ébranlèrent le reste, dont le gros eut bon marché : et là fut tué le porte-enseigne dudict sieur de Theligny, de ses gens-d'armes; qui fut grand dommage , car c'estoit un brave homme.
Il garda aussy très bien Therouanne d'un siège de neuf sepmaines, y esunt lieutenant
* Sénéchal de Rouergue. Son Dom écoit François. Il fut père de Louis, qui eut uu fils nommé Chariet , et une fille nommée Marguerite. Charles épousa Louise de CbâiUlon , fille de l'amiral , et Marguerite Ait femme de François de U Noue, dit Bras de Fer. M. de Theligny mourut en Picardie, à Moudiy-le-Careu, en 1622.
du roy Louys XII, là où se donna la journée des Espérons. Enfin ce M. de Theligny, assez aagé, vint mourir en Picardie, en une charge qu'il fit contre les ennemys, où nul n'y fat blessé ny tué que luy seul , afin que ceste rencontre fiistremarquéeet signallée seulement par la blessure et la mort d'un si bon capitame; car pour autre chose ne pouvoit-elle pas estre, pour rencontre si légère et petite.
Il laissa après luy un fort honneste gentilhomme de fils, qui imita le père en valeur et sagesse ; et pour estre tel , il fut en ses jeunes ans guidon de fou M. d'Orléans; dont il s'en acquitta si dignement, que, pour se foire paroistre en ceste charge, s'enfonça si fort en de si grandes dettes, comme sont coustumiers les jeunes gens, que ses créditeurs le poursuivant estrangement, fut contrainct d'abandonner la France et se retirera Venise, où de mon temps je Tay veu ; et si montroit encor, en sa misère et pauvreté, un courage bon et point encor ravallé. Il y est mort pourtant en cet estât.
Il laissa un fils , feu M. de Theligny , qui s'estoit rendu un si accomply jeune gentilhomme , et en lettres et en armes , que peu de sa volée il y en a eu qui l'ont surpassé; et fust parvenu en grade, comme plusieurs de ses compaignons, sans qu'il se mist des plus advant en la religion reformée : et pourtant ce fut tout son plus grand bien, car encor qu'il fost fort honneste homme, M. l'Admirai le voyant tel, le prit en main et l'enseigna si bien, qu'il devint un très bon maistre passé en tous affaires, tant de la guerre que de Testai : aussy luy doona-il sa fille en mariage, qui estoit une très belle et honneste damoyselle, et qui eust pu rencontrer party meilleur; mais il pleut ainsy à M. l'admirai de choisir un tel gendre, ayant plustost esgard à ses perfections qu'à ses moyens.
Il fot tué au massacre de la Sainct-Barthellemy, comme d'autres gens-de-bien, dont ce fot grand dommage. Quant à moy , je le regrette comme mon frère : aussy Testions nous d'alliance et confédération. Sa femme espousa despuis en secondes nopces M. le prince d'Orange, autant pour ses vertus et perfections que pour le nom célèbre de M. Tadmiral de Ghastilloo.