M. DE CONTY
M. de Conty * aussy a esté de ce vieui temps un très bon et vaillant capitaine; H fàlloit bien qu'il le ftist , car il estoit capiraîne en chef de cent hommes d'armes. Telles compaignies de ce temps ne se donnoient pae ny par ftiveur ny par le grand rang des maisons qu'ils avoient , ainsy que cestuy cy estoit sorty d'une tort grande et ancienne maison , et où H y a eu autrefois de fort bons et vaillants chefe de guerre : les histoires en fbnt foy. Cesluy-cy se fit fort sîgnaller en toutes les guerres qui estoient pour lors.
Il mourut auprès de Milan , en une charge qu'il fit contre les Suysses , qui descendirent après la mort de M. le grand-maistre deChaumont : lesquels y ayant mis te siège , forent contraincts de l'en lever par feute de vivre* , et se Retirer avecqucs quelque petite composition que leur fit M. de Nemours : mats entre eux , en se retirant , M. de Conty les rencontra et les chargea s4 bien , qu'il y fut tué ; qui fot très grand dommage , et fot fort regretté , car tl estoit un des principaux capitaines de par de là. Sa compaignie y fut quasi aussy toute deffaicte, qui fut une grosse perte pour le roy , car elle estoit belle , et lui , outre la paye du roy , qui estoit grand seigneur et riche , l'appoinctoit fort bien de plus , et l'embellissoit le plus qu'il pouvoit.
Ce brave M. de Bayard , le lendemain de ceste mort et defbicte , eut bientost raison et la revanche ; car , aussitost en ayant sceu nouvelles, monta à cheval et alla après, et rencontra cinq cens de ces Suysses , qu'il mit tous au trenchaat de l'espée » sans ea garder un seul , et en la mesme place oA M. de Ûonty avoit esté deffoict et tué ; qui leur servit autant d'autel pour faire Mcrifict de cea gens aui oianes de M. de Conty et i œux de ses gendarmea là tués ; ce qui fot «n grand heur pour M. de Bayard.
«Ferry de tlailly.
M. LE GRAND MAISTRE DK CHAUMOMT.
Or à tout ces bons et grands capitaines que j'ay cy- dessus nommés, et plusieurs autres encor , M. le grand-maistre de Gbaumont a eu cet heur et honneur de commander, estant lieutenant gênerai pour le roy de là les Monta et en Testât de Milan. Lorsqu'il fut honooré de ceste charge il n'avoit pas vingt-cinq ans , et quand il mourut il avoit treote-huict ans. Le cardinal d'Amboise , son oncle , l'avoit poussé là , lequel gouvernoit du tout le roy et le royaume de France, pour avoir esté Ton de ses plus familiers lorsqu'il estoit M. d'Orléans. Tant y a qu'il n'advan^ pas un Jeune homme de peu , ny mal à propos ; car, l'espace de dix ou onze ans qu'il fut là gouverneur, il ne perdit à son maistre un seul poulce de terre, mais très bien garda-il, et fort sagement , ce qu'il avoit , et tùtùt en acquit-il , et là , et sur les Vénitiens. Si flt-il pourtant deux très lourdes fautes : l'une, que, s'amusant trop à quelque pourpaHé de paix , il s'arresta d'une Journée , et laîma entrei" dans Bouloigne Ghapin Vitelly , avec le secours des Vénitiens , et par ainsy en perdit l'occasion d'entrer dans la ville, qui le desiroit avec les Beniivolles; l'autre, quand il laissa prendre La Mirande à sa barbe , qui Aiisoit si bien devoir de se deffendre , et que ^ par ava^ rice, il cassa ses bandes italiennes.
Il se gouvernoit du tout par son oncle le cardinal, qui In y envoyoit toutes ses instructions, ausquelles il obeyssoit très bien : aussy dict-on que , lorsqu'il en sceut la mort , jamais plus H ne profRcta ny d'honneur ny de vie, et mourut de regret.
Guichardin ne le loue guieres; mafs il ne le faut croire , car il loue le moins qu'il peut nos François, et mesmes céstuy-là, ipA par effet a monslré qu'il estoit un très sage et bon capitaine, et mesmcs ea Taage où il eut sa charge : car, encor qu'il se gouvernmt par l'ortcle de son oncle, ce n'estoit pas tousjonrs; car, en estant ai loing , et les affaires tout à coup se pre- I sentant à luy et le pressant aur les bras , il j falloit bien qu'aussy tost, sans envoyer ou at- ! tendre le courier à son oncle, pour luy demander et avoir sur ce advis « qu'il y advisast luy-
M. DE LONOUEVILLE.
aïo
iDCsmes et remediast promptement ; aussy avoit- \\ avec luy des meilleurs capitaines que jamais eut poy de France.
Un des beaux traicts qu'il fit en sa charge , ce Fut lorsque les Suysses , ayant renonce à Tailiance du roy, vindrent faire une descente vers Milan ; il les fit tous esvanouir et retirer sans perte de ses gens ; car il leur fit coupper tous les vivres et abattre tous les moulins , et fit empoisonner tous les vins à Gallereas, où ils estoient ; mais au diable Tuu qui mourut : il Palloit bien dire que Tespice Fust tombée au Fonds ; et quelques avanturiers François y allèrent après environ deux cens, qui tous y moururent.
La Faim chassa ainsy les Suysses, et M. de Chaumont qui lessuivoit tousjours de près. J*ay veu autrefois un vieux maistre de poste dans Norarre , qui avoit plus de quatre-vingts-dix ans, mais pourtant gallant, gaillard et sain vieillard , et de bonne mémoire , qu*il faisoit bon Touyr parler, et de M. de Chaumont et de tous ses capitaines , braves François , qu'il av'oit tous cogneas : à mon ad vis , qu'il en contoit biend'eux, et de leurs guerres, et de leurs beaux Faicis ; car il avoit esté avec eux à la part. Je ne faillis pas de l'entretenir tout un soir à soupper et encor le lendemain matin à disner. Il me louoit fort ce grand maistre de Chaumont , et disoit qu'il estoit un Fort homme de bien> mais un peu trop subjecl à son profit, l^y et son oncle furent fort blasmés de l'assistance qu'ils firent au commencement au pape Jules , dont il y eut aucuns qui en eurent bon argent , et autres bons bénéfices et le chappeau rouge. Il ne nommoit rien autrement ; mais il vouloit dire d'eux; dont par après le pape n'en fot cognoissant envers nous ; car il nous fit le pis qu'il peut.
Surtout ce maistre de poste me loua Fort M. de Bourbon , et disoit que c'estoit son bon maistrt et son grand amy. Ainsi parloit-il.
M. DR L0N6UEVILLB.
Après M. de Chaumont) vint tenir sa place M. 4e LoBgueville > plus par lllufttratioB de sa
race ( mais pourtant à cause de la bastardise ) que pour sa valeur et vertu, cedictGuichardin. Si a-il tort de parler ainsy , car il estoit bon et grand capitaine, et brave et vaillant, comme en ceste race il en est tousjours de pareils, yssu en premier estocq de ce brave et vaillant bastard d'Orléans, comte de Dunoys , et le fléau des Angloîs. Ce brav» seigneur sema une telle semence de générosité en toute sa race, qu'elle s'en est tousjours ressentie despuis d'une jusques à l'autre ; ce qui est à noter : et comme d'une semence en une bonne terre , et de moisson en moisson se renouvellant tousjours ainsy ne Faut jamais , comme ceste-cy de Longueville.
Je croy que cestuy-cy dont je parle estoit petit-fils de ce brave comte de Dunois : aussy imita-il le père, comme ont Faict tous leurs petits, j'entends d'enFants et nepveux. Pour quant à moy , j'en ay cogneu un, qui estoit M. de Longueviile) qui mourut au retour du siège de La Rochelle, à Bloys , de poison (ce dict-on). Que maudict soit le misérable « celuy qui la luy donna ou la luy fit donnerl Mais il n'estoit pas possible de voir un prince plus brave , vaillant et généreux, que celuy-là, ny moins hypocrite en guerre , tant homme de bien et d'honneur au reste , et qui ne fit jamais tort ny desplaisir à aucun; tant doux , tant gratieux ^ très beau , et de fort bonne grâce et adroict à toutes choses. BreF, ce Fut un très grand dommage de sa mort , car il Fust esté un jour un très grand ca* pilaine, comme il commençoit de^gà^ Il mourut en la fleur de son aage et de sa beauté. Il estoit l'un de mes bons seigneurs et amys que j'eusse.
Il laissa après luy un fils aisné , qui Fut tué dernièrement en Picardie , à Dorlans , en une salue de reveue, par un soldat roaladvisé (autres disent à poste) ; dont ce Fut un très grand dommage , car il n'y avoit rien de si jeune que luy, et desjâ avoit Faict de très belles preuves de sa personne, tant en valeur qu'en sagesse et bonqe conduicte»
Ce Fut luy le premier qui commença i esbran- 1er la ruine de la ligue, lorsqu'il donna la battaille de Senlis, un si grand coup que jamais oncques ne s'en peut elle bien guérir ny remuer. J'en parleray ailleurs. M. de Saiuct-Puf , aoQ secoqd frère , pronet beaucoup de |uy ^t
de sa maturité , ainsy que ses nouveaux frukts de valeur le promettent.
Pour retourner à nostre M. de Longueville , il fût un très bon capitaine ; et , pour ce , ses roys s'en servirent très bien , et lui les servit bien aussy. Il fut (comme j'ay dict) lieutenant de roy à Milan ; mais il n'y demeura guieres , car le roy le voulant employer aux aiTaires et dangers qui estoient les plus près de sa personne, renvoya quérir, et le fit son lieutenant en sou armée de Navarre , pour le secours du roy Jehan , avec M. de Bourbon , où, pour ne s'entendre trop bien, les deux chefs ne peurent si bien Faire comme s'il n'y en eust eu qu'un. On disoit que M. de Bourbon avoit tort ; car luy, qui estoit jeune,encor qu'il Fust le premier prince du sang après M. d'Angoulesme , il de- Yoit céder à M. de Longueville , qui estoit plus vieux et plus expérimenté que luy qui estoit fort jeune et ne faisoit que venir.
Tant y a que , si M. de lx)ngueville eust esté creu , les afiaires fussent allées mieux ; car il estoit très bon capitaine , comme il le monstra à ravitaillement de Therouanne et à la journée des Espérons , où il ne se servit guieres des siens pour fuir, comme d'autres, mais pour rallier ses gens fuyant et bien combattre , ainsy qu'il fut pris les armes au poingt , en brave seigneur et chevallier, et mené prisonnier en Angleterre , où , par sa sagesse et prudence , il fit la paix entre les deux roys, au grand soulagement de toute la France ; et pour ce le roy espousa ceste belle princesse Marie , sœur du roy d'Angleterre; dont j'en parle ailleurs.