DE BRION
M. LE MARESCHAL DE BOOILLON
Ce mareschal a esté le premier duc de Bouillon , pour avoir le roy Henry érigé Bouillon en duché, encor qu'il ne le tienne pas, et d'autres le gardent pour luy. Il s'alla précipiter dans le chasteau d'Hedin , avec le duc de Castres et le marquis de Villars , brave et vaillant seigneur, beau Frère de M. le connestab!e,où, après avoir enduré de très Furieuses batteries et assauts, Furent pris et gardés longuement en prison.
On dit que M. de Bouillon , après avoir payé une grosse rançon , Fut livré à sa Femme tout empoisonné ; qui Fut une grande charge de conscience , prendre l'argent d'une personne , et puis la Faire mourir si misérablement. Achiles rendit le corps d'Hector gratuitement : et cestuy cy, après avoir payé sa rançon. Fut rendu non mort, mais autant valloit, puisqu'il avoit esté empoisonné. Gela se disoit lors. Grande cruauté pourtant! Il ne Falloit doubter pour luy d'un autre traictement que celuy-là , car l'empereur vouloit trop grand mal à toute ceste maison.
J'ay sceu pourtant de bon lieu qu'il mourut par autre subject, que je ne diray point pour Fuir scandale, et empoisonné pourtant par ses plus proches. '
Il laissa deux eoFans de sa Femme, fille aisnée de madame de Valentinois : l'un, qui Fut M. de Bouillon, brave et vaillant seigneur, et sage, et bien advisé , Fort homme de bien et d'honneur , et de Foy et de parolle. Il mourut Fort jeune d'une deFfluiion qui luy tumba sur les jambes, dont il en fit arrester les vaines, comme j on Fait à un cheval; mais il en Fut très mal | pensé et Furent mal arrestées : dont ce Fut grand 1 dommage , car s'il eust vescu grand aage , il
se Fust rendu encor plus grand personnage qu'il n'estoit.
Il s'estoit mis huguenot , comme plusieurs autres de France ; mais il Fut si bon François que jamais il ne s'arma contre ses roys. Bien est-il vray qu'il retiroit en ses terres force huguenots exilés de France , et ce pour charité bonne qui estoit en luy, mais non pour Faire ofFeuse à son roy.
Il laissa deux braves et vaillans enFans après luy, fort jeunes, M. de Bouillon et M. de La Marche , qui emmenèrent tous deux en France ceste grande et incomparable armée soubs le baron Dosné : ils moururent bientost après.
M. le comte de Maulevrier , leur oncle , les a survescu et leur père aussy, son Frère, et vit encor S qui est un habile , sage et vaillant seigneur , encor qu'il ayme Fort à rire, passer son temps , dire le mot et goguenarder ; car il y est te nom-pareil : mais pourtant il ne s'y est point tant amusé qu*il n'ayt bien Faict preuve de sa vertu et valeur.
Il Fut le premier gentilhomme qui monta sur le haut de la bresche au premier assaut de Rouan , car j'y estois lors que le prismes ; et y fut blessé ; et un peu auparadvant il avoit esté fort blessé ( encor n'estoit-il lors bien guery i cest assaut) en une belle escarmouche et saillie qui se fit devant Gorbeil , M. le prince s'y estant campé devant ; et ledict comte y acquit grand honneur.
M. L'ADMIRAL DE BRION
M. l'admirai de Brion a esté aussy un bon capitaine. 11 estoit puisné de la maison de Jarnac, et se mit à suivre le roy François n'estant que comte d'Angoulesme , comme Jamac est près d'Angoulesme et Goignac.
J'ay ouy dire à une honneste dame de la cour de ce temps là que le roy, estant encor comte, avoit trois Favoris qu'il aymoit fort, qui esloient M. de Montmorancy ( qu'on appelloit lors à la cour le camus de Montmorancy ) , Brîoii et Monchenu. Un jour estans en leurs goguettes et
1 Charles Robert de l» Marck , comte de Brenne et d< Maulevrier.
gaudisseries, et parlant du monde et des affaires de la cour et de la France, et du roy LouysXlI, ilsvindrentà dire audict comte, quand il serait roy (leur tardant bien que le roy Louys ne Fust desjà mort , ainsy que font tous ceux qui aspirent à la grandeur, à Testât et dignité d'un autre), quels estats il leur donne^ roit à tous trois ; le roy les remist à leurs souhaits.
M. de Montmorancy dit qu'il voudroit un jour fort estre connestable de France. Brion dit qu'il voudroit estre admirai de France ; et Monchenu premier maistre d'hostel de sa maison.
Selon le souhait faict , au bout de quelque temps , le roy les pourveut tous trois , et les appointa desdicts estats. Il n'y eut que le seigneur de Monchenu le plus mal de tous ; toutesfois le roy le servit selon son souhait et appétit.
Quand M. de Bourbon vint pour prendre Marseille , M. de Brion y estoit dedans , et y acquit beaucoup d'honqeur ; aussy fut-il très bien assisté des habitans, qui sont très braves et vaillans gens, et de tout temps immémorial, ainsy que la ville est antique et noble , et des plus de la France.
Et s'y estoit aussy jette dedans le seigneur Rance de Gère, gentilhomme romain de grande maison , brave et vaillant , qui avoit sauvé de la dcsroutte de l'admirai Bonnivet , et ramené de là les monts trois mille bons vieux routiers de guerre qui l'avoient longtemps par de là traisnée. Aussy M. de Bourbon ne craignoit rien tant que ledict Rance et ses compaignons, tesrooing le refrain de la vieille chanson des advanturiers de guerre d'alors , qui dit :
Qaand BoarboQ vit Marseille , Il a dict à tes gens :
« Vray Dien, quel capitaine «Trouverons-août dedans ?
vil ne m'en chaut d'un blanc « D'homme qui soit en France, «Mais que ne soit dedans «Le capitaine Ranoe.»
Nob!e seigneur de Rance Nous te remercions ^ la bonn' recueil lancb ^"c* tu 6s à Bourbon.
A grands coups de canon , Aussy rarlillerie, Les avoit repoussés Jusques en Italie.
Au mont de La Coalombe, Le passage est estroict , Montèrent tous ensemble En soufflant à leurs doigts ,
Disant à cette fois :
«Prenons trestous courage, «Abbatlons tous ces bois , « Nous gaignerons passage. ■
Par ces paroi les M. de Bourbon ne se donnoir pas beaucoup de peine des autres qui estoient là , ni ne les craignoit guieres ; mais c'est le naturel d'un desfavorisé de dire tousjoups du mal des favoris , quoy que braves soient-ils , comme j'ay veu souvant. Si est-ce que j'ay ouy dire à aucuns vieux routiers que , si le roy ne fust venu au secours , il eust donné de l'affaire à la ville, et par mer et par terre.
La battaille de Pavye se donna, où ledict seigneur de Brion fit si bien que le roy, après l'avoir employé pour plusieurs allées, venues et postes vers Tempereur, à cause de son traictement et douce prison , luy donna Testât d'admiral , vacqué par M. Tadmiral Bonnivet : il fut son lieutenant gênerai en Piedmont, où il fit très bien , et en sage capitaine, les affaires du roy.
Mais , estant au plus beau train d'elles , il fit une grande fauteà Versel, où le trouvant M. le cardinal de Lorraine, que le roy envoyoit à Rome et vers l'empereur pour l'entretien de la paix et ses excuses ( il n'estoit plus temps) dequoy il avoit envahy la Savoye et le Piedmont , luy dit et luy conseilla de ne passer point plus outre, de peur d'altérer les choses lesquelles il alloit traicter. M. l'admirai le creut, et arresta son flux de victoire court ; en quoy il faillit grandement, pour un grand capitaine, d'ajouster foy si librement à M. le cardinal , et qu'il ne luy en monstra autrement nul pouvoir du roy , ny signé de sa main ; mais se rcgia simplement sur ce qu'il luy en dit, s'excusant et pensant qu'il parlast de la part du roy, envers lequel il avoit plus de crédit que seigneur de la cour. Mais M. le cardinal s'excusa après, que ce qu'il luy en avoit conseillé c'esloit qu'il pensoit faire au mieux, ne voyant si bien les affaires que menoit M. l'admirai
M. UADMIRAL DE BRION,
Brion à Tœil, comme luy; et que c*estoit à luy à les considérer , méditer et poiscr, qui les avoit en main , non à luy. Tant y a que le roy voulut un grand mal audict sieur admirai, pour luy avoir fort desbauché ses afiaires qui estoient en très bon estât , et d'avoir donné loisir à Fempereur de songer aux siennes, et de s'en venir aysement projecier et exécuter son voyage de Provence.
Je feray ce petit incident , que ceux qui prennent des charges des roys et des grands doivent bien prendre exemple en cestuy-cy , qu'ils n'ayent à croire à personne quelconque s'il n'a un mandement signé, et qu'ilsnelevoyent, ny aiussy ceux qui sont commandés des roys et pripces et grands de porter quelques parolles de leur part qui soit de conséquence , qu'elles ne soient signées de leur main en leurs instructions.
Dont il me souvient que , lors que le roy de Navarre Ânlhoine fut mandé par le roy François If de venir à la cour et de luy mener son Frère le prince de Gondé , le seigneur de Montpezal eut commandement du roy de s'en aller à Poictiers, comme seneschal, et y deflendre audict roy de Navarre l'entrée ; ce qu'il fit : ce que ledict roy trouva fort aigre ; et luy demanda s'il avoit pouvoir du roy de luy faire telle defFensp. L'autre luy dit qu'il favoit très bon. Le roy François mort, le roy de Navarre entra en crédit, et, ayant couvé ce refos de ville faict par Montpezat, il sceut que ledict Monipezat n'en avoit rien par escrit, parle rapport de quelque secrétaire que dirois bien ; dont ledict roy l'en rechercha et s'en voulut venger, menaçant ledict Montpezat que, s'il ne luy monstroit son escrit, qu'il l'en feroit repentir. Ce fut à Montpezat à songer en soy et à se retirer de la cour ; car il avoit perdu son garant, qui estoit le roy mort. Et ne faut point doubler qu'il fust esté en peine, sans que M. le connestable et M. de Guyse s'en meslerent et firent l'accord ; car ledict roy estoit bon prince et qui pardonnoit volontiers.
Voyià pourquoy ce n'est pas tout que d'avoir des commandemens des roys , et grands et de ^ conséquence , s'ils ne sont escrits et signés; car Ton s'en trouve mal à la fin.
Du temps de ce mesmes roy François, lorsqu'il fit les chevalliers à Poissy, il avoii mandé
les gouverneurs et grands capitaines et chevalliers de son royaume. Entr'autres y arriva
I M. de Montluc , lequel , comme libre qu'il estoit , et entrant et parleur , un soir devisant
I avec M. de Guyse et discourant des affaires de la France , luy \int dire que la principale cause deqfuoy elles alloient mal et yroient eucor pis , estoit l'ambition du roy de Navarre, qui portoit envie à M. de Guyse , à sa grandeur, et au total gouvernement du royaume qu'il avoit usurpé sur luy , qui luy appartenoit ; et que le roy de Navarre luy en avoit faict ses plainctes , et que, sur ce, il estoit party de la main , et luy avoit respondu que. s'il s'en douloit, il falloit qu'un beau jour ils décidassent leur difFerends tous deux seuls avec une bonne espée; et qu'il s'assuroit que M. de Guyse ne l'en desdiroit. M. de Guyse , oyant ainsy parler M. de Montluc, luy dit froidement: «Montluc, «le roy de Navarre vous a-il donné charge de «me tenir de sa part ces propos, et si vous les a avez escrits et signés de luy ?» M. de Montluc, estonné, luy respondit que non, mais que de luy-mesmes il s'estoit advisé de cest expédient. « Ouy , Montluc , respondit M. de Guyse , il vous «semble que vous estes encor en vostre Pied- «roont , parmy vos gens de pied , avec vostre «charge de capitaine et maistre de camp, à «faire battre vos soldats et leur donner camp. «Le roy de Navarre et moy ne sommes point i gibier pour vous. Je ne pense point avoir dif- « ferend avec luy , pour le moms qu'il me Payt «mandé ny escrit , ny qu'il se plaigne de moy. «Quand il m'en fera sçavoir de ses nouvelles, «je luy en feray aussy sçavoir des miennes. «Nous nous cognoissons bien, il y a long «temps, et par autre que vous.» Qui fut estonné ? ce fut M. de Montluc, et la paroUe luy baissa bien , si non à belles excuses. J'esiois lors à la cour, et sceus le lendemain ce conte de bon lieu.
Voylà que c'est comme Ton doit bien adviser à porter parolle aux grands. J'alleguerois au** très exemples , mais je serois trop long un peu en ma digression, que je pensois faire encor plus courte.
Ainsy , M. l'admirai de Brion devoit longue ment songer à ce que luy dit M. le cardinal. Les affaires du roy et les siennes n'en allèrent pas mieux ; car j'ay ouy dire que le roy fut trèa
282 HOMMES ILLUSTRES ET vyKAWu» CAPITAINES FRANÇOIS.
mal content de luy, et despuis ne luy monstra si grande faveur qu'auparavant.
Si bien que , quelque temps après , prenant pied sur quelques concussions qu^on luy rapporta avoir faict en son gouvernement de Bourgongne , il le fit constituer prisonnier , et commanda luy faire son procès et le juger sur la selletle, comme le plus vil prisonnier de la Tourneile. Mais le roy luy fit grâce et luy remit la vie. Dont et despuis le pauvre homme ne proFfita de son corps ; car des lors son poux luy arresta et cessa tout à coup par telle véhémence de peur , qu*oncques puis il ne le peut rccouvrrr, ny jamais peust eslre trouvé par quelque grand et expert médecin qui fust. Et puis , au bout de quelque temps il mourut , ^yant laissé deux fort honnestes et vaillans enfans. L'un fut le comte de Chamy, un fort honncste seigneur , et homme de bien et d*honneur, et qui s'est fort sagement comporté en son gouvernement de Bourgongne, estant faict lieutenant de roy après M. de Tavannes , et M. du Mayne après luy.
Il fiit aussy grand escuyer après M. de Boissy son beau-pere. Ce seigneur s'est fort bien comporté , et sagement, en toutes ses charges, et a tousjours acquis bonne réputation aux guerres ; si a bien M. de Brion son frère.
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