LE CHANCELLIER DE L'HOSPITAL
«Srandement offencé, que ceux qui m'avoient a cassé prenoient une couverture de religion , «et eux-mesmet estoient sans pitié et religion ; croais je vous puis asseurer qu'il n'y avoit rien «qui les esmeust davantage que ce qu'ils pen- « soient que, tant que je serois en charge , il ne « leur seroit permis de rompre les edicts du «roy, ny de piller ses finances et celles de ses «subjects.
«Au reste, il y a presque cinq ans que je « mené icy la vie de Laêrtes, sans me souvenir «des miens et sans qu'ils se souviennent de (. moy ; et ne veux point rafFraischlr la mémoire «des choses que j'ay soufFertes en ce desparte- «ment de la cour, tant en public qu'en parti- «culier; mais aussy ne Faut-il pas que je taise «qu'il ne m'est rien advenu de mal de la part «du roy et de la reyne; que s'il m'en est ad- « venu quelque chose , c'a esté contre leur gré.
«Maintenant, me voyant travaillé d'une macladie incurable, de vieillesse, et outre, d*une «infinité d'autres maladies despuis six mois, « j'ay pensé de mettre ordre à mes afFaires , «comme ont accoustumé de Faire les hommes, «et ordonner choses que je veux que mes heri« «tiers tiennent inviolablement, que j espère c qu'ils exécuteront de leur bon gré , estaiis plus « induicts de mon amitié que d'aucune crainte ode loix ; car ils ne sont en rien esloignés des «droicls et règles de nature, lesquelles choses a n'ont aussy rien de contraire à leur utilité et « proffict.
a Premièrement , je veux et ordonne que tous « mes biens et héritages viennent à ceux aui- «quels ils appartiennent par les loix et coustu- «roes du pays; et ne Fais en cela loy ny prero- «gativeàaucun.
«Je veux outre, que Marie Morin. ma très-* « chcre espouse et femme d'une singulière pieté, «gouverne le tout en commun; laquelle, je «m'asseure, ne diminuera rien des biens, ains « plustost les conservera duement et les accrois- «ti^ au proFfict des enians:et, pour ce, je a def fends qu'on ne luy demande aucun compte «ny raison de la tutelle et curatelle; mais je «veux que toutes choses se Facent, se rendent «et se passent ainsy qu'il luy plaira.
« J*ordoune aussy que tout ce qu'elle aura « passé soit non seulement tenu des héritiers « pour Faict , mais pour agréable.
«J'entends semblablement que mes petits fils «nays de ma fille, qui sont de la Famille des «Hurauts, ayant un nom adjousté au leur, en «sorte que Taisné, nommé Charles, escrive «ainsy son nom : Charles Huraut de VHospi- • ial, lequel nom adjousté servira pour dtsiin- «guer les Familles des Hurauls, qui sont en « grand nombre; ce qui a autrefois esté praci iqué «à Rome; et se trouve aussy de semblables «exemples en nostre France.
«Je veux aussy que quelque mémoire de mon «nom demeure en ceste femille, en laquelle a j'ay apporté les plus beaux cstats de la re- « publique, mesmes Testât de chancellier, la* «quelle chose les encouragera , comme j'es- «père, ft suivre les traces et vestiges de leur «grand père pour parvenir à pareils degrés «d'honneur.
« Je Fais Magdelaine de l'Hospital héritière de a tous et chascuns de mes biens, et laisse et lègue «par testament toute ma librairie et biblio- «thecque k Michel Huraut de THospital, qui «me semble plus ydoioe et affectionné aux «bonnes lettres que les autres petits.
«Toutesfbis, je veux que ma Femme et fille «gardent ma librairie, afin que personne n'en «puisse rien soustraire, et qu'elles la donnent «audict Michel quand il sera en asge, soubs «condition qu'elle sera ouverte pour la commo- «dite de ceux de sa Famille, ensemble des do- «mestiqueset autres qui Fréquentent la maison.
«Au lieu dequoy je veux qu'on donne à chas» acun des petits fils cinq cens livres, pour une «esgaiité de légitime portion, a6n qu'il n'y en « aye pas un qui se puisse plaindre que un autre «ayt esté préféré à luy, et luy postposé.
«Quant aux mémoires d*anttquaille d'or et «d'argent , de cuivre et médailles , et le surplus «de ce qui est à mon logis, je veux qu'elles «soient â celuy que ma femme et ma fille nomamerout; ce que je laisse â leur discrétion , «comme je Fais toute autre chose.
«Je ne voudrois pas prendre ceste hardiesse 9 d'empescher la reyne mère de mes propres «affaires, sçachant trop mieux qu'elle est d'ail- « leurs occupée à tant d'affaires publicques, si «ce n'est qu'elle-mesme m'eust déclaré apper- «temenl qu'elle auroit le soing de moy et des «miens, tant durant ma vie que après mon «décès, m'asseurant haut et clair que, si elle
cdccedoit devant moy, qu'elle feroit contre « tout debvoir d'humanité si elle taisoit au roy «et autres ses enFans ma fidélité, et diligence , «et industrie, et labeur envers eux estant en «bas aage, lequel mesmes j'ay employé au plus «Fascheux temps entre les grands et moindres caFFaires du roy et royaume; ce que lesdicts «eoFans ne pou voient cognoistre pour leur bas «aage : mais, tout ainsy que Sa Majesté m'a «esté liberalle et Favorable, aussy est-il raison- «nable que je jouysse de sa libéralité et mien «bénéfice, en tant que la raison le requiert.
«Qu'il nous suFfise, à moy et aux miens, «qu'elle nous soit propice, et qu'elle et le roy « nous Font grande grâce de ce qu'ils ne souF- «Frent qu'on nous Fasse quelque tort ou injustice, mais qu'ils nous permettent de vivre en «toute droicture et équité : que si à ce bien ils «en a4joustent d'abondant, nous reputerons «le tout pour un singulier bien et proFfict.
«Certes, il ne luy peut tourner à deshonneur «ou vitupère d'avoir salarié son humble servi- «teur de quelque honneste recompense.
«C'est à vous, madame Marguerite, duchesse «de Savoye, à qui je m'addresse, et que je «prie, qui avez tousjours esté cause de mes «biens et estats, et qui ne m'avez deFFailly ja- «mais, ny aux miens, pour mon advancement. «Je vous supplie que l'aFFeclion et faveur que «m'avez porté et aux miens en mon vivant, la «veuillez continuer après ma mort envers ma «Femme et enFans; en sorte, toutesFois, que «vous employez autant de vostre puissance «et authorité , et tout ainsy que bon vous sem- «blera, tellement que laissiez le maniement de «mes biens à ma Femme, et de ceux de mes «domestiques tels qu'il vous plaira.
«Je veux que toutes mes médailles de cuivre, «marbre, et aussy les monnoyes d'antiquaille «d'or et d'argent et autre matière, soient gar- «dées en ma maison par indivis , à la discrétion «de ma Femme, et quatre beaux vases, ouvrage «d'AUemaigne, et ceste médaille de taureau «que madame ma maistresse m'a donné.
«Je veux qu'on donne vingt escus de revenu «en aumosne à ma sœur Françoise, religieuse, «tant qu'elle vivra.
«Mon gendre prendra garde et aura soing «que mes livres de droict civil , que j ay rédigé «en articles par méthode estant jeune, ne
csoyent deschirés et bruslés, mais qu'ils soyent V donnés à l'un de mes petits flis des plus ca- «pables, et qui les pourra, à l'imitation de son «ayeul, par advanture parachever.
«Quant à mes Funérailles et sépulture, que « les chrestiens n'ont pas en grande estime , «j'en laisse à ma Femme et domestiques d'en «Faire ce qu'ils voudront.
«D'avantage je veux qu'on Face la recom- «pense à mes serviteurs et autres, telle que «ma Femme advisera, laquelle je veux qu'on «tienne pour dame et maistresse de tous mes «biens.
«Au surplus, je vous recommande à tous de «vous honnorer l'un Tautre et entr'aymer.
«J'ay soubssigné ces choses de ma main «quand je me sentis approcher de la mort au «Seigneur, le 12 mars 1673. b
Voyià la fin du discours de ce grand personnage, qu'il fit tout de sa main. Que pleust à Dieu en peussions-nous voir d'autres qu^il a Faict, qui nous sont cachés, dont c'est grand dommage !
Pour fin , quand il mourut , ses ennemys ne peurent luy oster ce los : qu'il ne Fut le plus grand personnage de sa robe qui Fut ny qui sera jamais, comme je leur ay ouy dire, le calomniant tousjours pourtant d'estre huguenot.
REPRISE DE LA VIE D'ANNE DE MONTMORENCY
Il me Faut reprendre maintenant encor mon
I grand chemin d'où j'avois pris la traverse, que
j'ay Faicte plus longue que je ne pensois.
I Je tourne encor à ce grand connestable, le-
, quel, s'il entreprit la première guerre civille
; pour l'honneur de Dieu , il retourna à la se-
' conde de pareille volonté , autant pour l'exal
I talion du nom de Dieu et de son Eglise, que
I du despit qu'il eut de la journée de Meaux,
' et de l'aFFront qui Fut Faict au roy celle Fois.
; dont il en Fut en si grand collere qu'il jura la
• ruyne des huguenots et de ses nepveux et tout,
ou qu'il y mourroit; et, pour ce, leur livra
la battaille de Saiûct-Denys, dont il en prit
l'occasion bien à poioct, et selon sa prévoyance
REPRISE DE LA VIE O'ANNE DE MONTMORENCY
et sagesse accoustumée de guerre. Gela est escrît en nos histoires.
Bien diray-je que ce grand capitaine se gouverna là non seulement en sage capitaine, mais en très- vaillant. Et, s'il vous piaist, en quel aage? c'estoit en sa quatre vingtiesme année, car, estant furieusemeui assailly, comme celuy qu'on avoit remarqué, il combattit et se deffendit très-vaillamment. Il donna un coup d'espée au travers le corps d'un gentilhomme au deffaut de Tharnois^ qu'il en tomba par terre; et, en le blessant ainsy, voylà venir un autre qui luy donna un coup de pistollet à travers les raings , qu'il perça aysement à cause de sa cuyrasse qui n'estoit guieresàFespreuve, pour Tamour de la pesanteur dont son vieil aage ne vouloit qu'il en fùst guieres chargé.
Toutesfois, luy, ne perdant courage, se tourne aussy tost vers celuy qui Tavoit blessé , et luy donne des gardes et du pommeau de son espée contre sa bouche, qui luy en froissa deux dents, si bien que de long-temps la bouillie luy servit de manger.
De plus il s'opiniastra encor au combat de telle feçon, qu'il fut blessé en trois ou quatre endroicts, et, s'afFoiblissant par ses playes peu à peu , il tomba par terre; et, estant revenu â soy et relevé, il demanda s'il estoit encor beaucoup de jour, et qu'il ne se falloit amuser là, et qu^il fàlloit roide poursuivre la victoire, car elle estoit à nous.
Voyez quel cœur et quel jugement en ce brave vieillard! Puis, s'addressant à M. de Sansay, honneste gentilhomme qu'il aymoit fort, luy dit : «Mon cousin de Sansay (car c ainsy l'appelloit-il lousjours), je suis mort; « mais ma fin est fort heureuse de mourir ainsy: 0 je n'eusse sceu mourir ny m'en terrer en un «plus beau cymetiere que celuy -cy. Dites â «mon roy et à la reyne que j'ay trouvé à la fin d'heureuse et la belle mort dans mes playes, «que tant de fois j'avois, pour ses pères et «ayeuls, et pour luy, recherchée.»
Et là dessus il se mit à faire ses oraisons accoustumées , pensant et voulant mourir en ce champ; mais ceux qui estoient auprès de luy l'asseurerent que ce ne seroit rien ,comme cela se fait ordinairement , et qu'avecques l'ayde de Dieu il se pourroit guérir, et qu'il estoit très-nécessaire qu'il s'ostast de là et qu'il se fi&t
porter dans Paris ; ce qu'il permit fort mal aysement, disant lousjours, le bon homme , qu'il vouloit mourir dans le champ de battaille, comme il avoit lousjours désiré. A la fin , il fut tant prié, sollicité et requis, qu'il permit d'estre porté.
a Je le veux donc, dit -il, non pour espoir «que j'aye de guerison , car je suis mort, mais « pour voir le roy et la reyne, et leur dire adieu, « et leur porter, par mes playes et ma mort, l'as- «seurance de la fidélité que j'ay lousjours porté a à leur service : » ce qu'il leur sceut aussy tost très-bien dire d'une grande constance, et les larmes à Tœil pourtant ; et leur proffera les mesmes mots qu'il avoit chargé le seigneur de Sansay leur porter , avecques force autres qu'il dit. Leurs Majestés les ouyrent avecques force grandes Iarmes,et tous ceux et celles qui estoient en la chambre , qui ne se pouvoient saouler de louer et admirer le grand courage de ce seigneur : et puis, pressé de douleurs extresmes, il mourut en telle et incomparable gloii*e. Car, qu'on m'aille feuilleter par toutes les histoires du monde, on ne trouvera jamais une telle vaillance , un tel aage, et une telle mort , meslées ensemble en une seule personne.
Nous tenions à l'armée, et* ainsy estoit-il.vray, que ce fut Stuard , gentilhomme escossois de fort bonne et grande maison , qui luy avoit donné ce coup de pistollet , qui se mesloit de faire des balles trempées de telle composition, qu'il n'y avoit cuyrasse à preuve ny à si bonne trempe, qu'il ne la perçast; et les appelloit-on des stuardes, et en faisoit présent à de ses amys huguenots.
Il n'en falloit de celles-là pour percer celle de M. le connestable ; car il s'armoit fort à la légère , comme j'ay dict^ à cause de son aage et la foiblesse de son corps caduc.
Ce Stuard despuis fut pris à la battaille de Jarnac tout vif , et mené à nostre gênerai , M. le marquis de Villars, qui estoit présent; aussy tost qu'il le vit, ne se peut engarder d'aller à luy , et luy dit : «Ah ! meschant que tu «es , c'est toy qui as tué meschaivient M. le «connestable mon frère; tu en mourras! » Et se tournant vers Monsieur, luy dit : «Monsieur, «je vous supplie, donnez le moy, pour les ser- « vices que je vous fis jamais , afin que je vous file face tuer lout à cesie heure devant vous. »
Atonsirur le luy de^nia ; mais , pressé et repressé par longues et importunes prières par ledict marquis , Monsieur, en se tournant la teste de Tautre costé : a Eh bien! soit. -- Ah! Monsieur, (t s'écria Stuard, vous estes prince si magnanime «et genereui, que vous ne voudriez souiller « vos yeux ny vostre belle ame d'un spectacle «si vilain.» Mais ayant esté mené un peu loing à Tescart de Monsieur, et non si loing aussy qu'il ne le peust ouyr , fut desarmé et tué de sang Froid.
Âinsy rimmola le frère aux mânes de son Frcre, en signe de pieté , pensant les en rendre plus heureux et mieux en repos , comme fit Achilles, pour son confident Patroclus, le corps d'Hector, croyant que cela luy servit à quelque chose , pour le moins autant de con* tenlement.
On disoit que ce Stuard, quelques années avant, avoit tué le président Minard, le soir tournant du palais à son logis, fut ou pour quelques procès qu'il luy avoit mal jugé , ou pour la religion ; mais on ne peut jamais sçavoir le vray.
Cestoit un gentilhomme qui pouvoit faire de tels coups, car il estoil fort de la religion « et très-brave et vaillant, de bonne grâce et belle apparence, et très-deterroiné, et qui s*est bien faict redoubler pour tel, et mesmes de M. le cardinal de Lorraine; dont fut faict un petit pasquin :
Garde toy, cardiaal, que la ne coi8 traidé à la minante d'une stuarde.
Aucuns tenoient pour lors quecedict Stuard ne debvoit point avoir esté tué ainsy pour ce subject; car, quand Ton est en une meslée de combat furieux, on n^ s'advise point qui Ton frappe, ou à tors ou ft travers, ny si c'est un roy, un prince, ou un grand ; car chascun est là pour sonescot, pour tuer, pour se deffendre et garantir de mort, et acquérir gloire. Mais aussy il ftnit pardonner à ramîtté d'un frère à Vautre, et an sang qui ne peut mentir, et y commande la vengeance en quelque façon que ce soit. Mais tels coups se doibvent hire sur la chaude colle, et non de sang froid.
Il y avoit alors à discourir beaucoup , dont n'y avoit faute de gens pour cela, et pour dire aussy que luy, ayant esté pris en guerre, debvoit
estre traicté en prisonnier de guerre, ou du tout ne le prendre jamais.
Pourtant luy et Ghastellier passèrent par ceste mesme voye , dont le baron d'Ingrande et Prune, deux très-braves et vaillans gentilshommes, s'en ressentirent à très-bon escient pour contre revanche ; car, estans pris de l'autre costé , passèrent de mesmes après avoir sceu le massacre des autres, selon le droict de la guerre, qui ne veut bailler licence à un ennemy plus qu'à l'autre , si on ne la veut prendre de bravade : mais aussy l'on s'en repent bien puis après. En quoy les gens de guerre qdelquesfbis y doibvent bien adviser,et à la conséquence qui en sourd.
Or, pour encor retourner à ce M. le grand connestable, vous avez veu la belle mort qu'il fit et les beaux mots qu'il prononça d'avoir trouvé ce qu'il avoit tant cherché. Certes il disoit vray, et l'avoit bien faict paroistre souvent ; car, outre une infinité de combats et de rencontres qu'on ne sçauroit particulariser qu'avecques un long temps et une grande peine, il s'est trouvé en sa vie en sept battailles signalées , que l'Bspaignol en propres mots appelle Jornada, o batalla campai, auxquelles il a commandé en grandes charges, et y a esté pris ou blessé, ou mort, qui fut en la dernière, et en toutes acquis un très-haut renom.
La première fut la battaille de Ravenne , oft là il ne commandoit encor, pour son jeune aage, mais il estoit pour son plaisir, suivant l'estendard gênerai, sous lequel bien souvent se trouve de la noblesse volontaire, qui fait aussy bien ou mieux que celle qui est en charge.
La seconde est la battailledeMarignan contre les Suysses, où là (il me semble l'avoir ouy dire, ou je suis bien trompé) il commandoit en qualité de lieutenant à la compaignie de cent hommes d'armes du basiard de Savoye, frère à madame la régente et oncle du roy, et despuia son beau père , qui estoit une très-digne charge pour son aage et de ce temps. Pour le moins, s'il ne commandoit alors, bien tost après il y commanda; et s'il n'y commandoit, il avoit quelque autre honnorable charge : ainsy Tay-je ouy dire , mais il ne m'en souvient pas bien.
La troisiesme battaille fut celle de la Bicoque, où il estoit couronnel des Suysses , ayant, à la teste, une picqueau poing ainty qu'il bot, ec
REPRISE DE U VIE D'ANNE DE MONTMORENCY
armé de foutes pièces ; là où il combattit si vaillammeat et si opiniastremeot qu'il y fut fort blessé et demeura parmy les morts.
A laquatriesme, qui fut la baitaille de Pnvye, il cstoit marescbal de France par la mort de M. le marescbal de Chastillon son beau frère, où le soir de la vigille estant allé à la guerre pour prendre langue, lendemain au matin, oyant la rumeur de la battaille qui s'appareiiloii , par les canonnades qui se tiraient d'un costé et d'autre, rebrousse aussy tost chemin et tourne, et fait si grande diligence, qu'il arrive à grand haste sur le poinct que le grand jeu se commençoit, et se jette dans la meslée aussy (ost si advaot , que , menant bravement les mains, il fut pris comme les autres.
A la battaille de Saincl-Quentin , qui fut la cinquiesme, il fut aussy pris, laquelle luy ftit livrée par le prince de Piedmont et le comte d'Aiguemont, après avoir faict son envitaillement à la barbe de Tennemy, et se retirant par faute d'avoir jette et abandonné quelques cinq cens barquebusiers à un passage où passa le comte d'Aiguemont. Il avoit faict un très-bel exploict d'avitaillement et très-belle retraicte; car quelquesfois les grands capitaines tiennent ceste maxime, qu'il est expédient de faire perdre une petite trouppe pour sauver toute une armée.
Pourtant M. le connestable, pour estre surpris en sa retraicte, ne perdit jugement, car il en avoit bien veu d'autres; mais se campe bravement et prend son champ de battaille par belle ordonnance, fait teste , combat fort bien , et , après en avoir rendu beaucoup , en fîn fut pris.
On tenoit pour lors en France qu'il se plaignoit d'aucuns qui ne l'avoient trop bien assisté : sur quoy gentiment rencontra pour lors une grand dame de la cour. «Pensez, dit-elle, tf qu'il avoit tant accoustumé , quand il se voyoit a le moins du monde pressé et importuné de «gens qui l'environnoient tousjours, de crier: a gare, gare, reculez-vous.» Gomme de vray, c'estoit sa coustume de crier ainsy, fust ou qu'il en eust subject, ou qu'il Tavoit tant accoustumé qu'il ne s'en pouvoit desaccoustumer, qu^un chascun, craignant qu'il ne leur en dist encor de raesmes, on possible qu'il ledit alors, qu'on se recula tant de luy, et l'osa-on si peu
approcher et estre près de luy, qu'il fut abandonné et pris assez seul : toutesfois l'honneur plus grand luy en resta-il , car il eust bien peu se sauver.
Il fut après, pour la sixiesme, à la battaille de Dreux, blessé et pris, comme j'ay dict. Et puis mourut, pour sa dernière main, ainsy bonnorablement à la battaille de Sainct-Denys, aussy comme j'ay dict.
Voyiâ les sept battaillesoùil s'est trouvé. En ces trois denieres il commanda en connestable et en gênerai.
La première belle preuve et espérance qu'il monstra que ce serait un jour un grand capitaine , ce fut en Lombardie , soubs M. de Lautreq, qui, ayant tenu six sepmaines Gassan assiégée, et estant adverty que de l'autre costé de la ville y venoient grands rafraischissemens de vivres , despescha M. de Montmorency et l'escuyer Bouccard, pour battre le chemin ou l'estrade, et rencontrer les fourrageurs , et rampre les moulins s'ils en avoient moyen.
Bouccard, à qui M. de Montmorency avoit donné les coureurs à mener, estant à sept à huict milles du camp de M. de Lautreq, rencontrant les ennemys , les chargea bravement, car il estoit brave et vaillant; mais ce fut à son desadvantage, car les ennemys, l'ayant rompu , le renversèrent sur les bras de M. de Montmorency : lequel , de loing les voyant venir à luy à vau-de-routte le long du (jprand chemiu de Milan , jetta sagement ses barquebusiers sur les deux aisles , ainsy que le chemin est large et spacieux , puis s'ouvrit luy et ses gens , craignant que les fuyards ne les rompissent, ce qu'infailliblement ils eussent faict sans cela ; et leur donnèrent ainsy espace et passage; puis, estant passés, se renferma aussy tost, de sorte que tes ennemys, chassans à la file , à l'ayde des barquebusiers furent deFfaicts ; et furent emmenés le lieutenant , l'enseigne et le guidon, avecques bon nombre d'hommes d'armes de don Raymond de Gardonne, demeuré à Naples visce-roy , celuy qui fut deHaict à Ravenne.
Ge fut là un beau traict pour un jeune capitaine, et qu'il commença là à monstrer qu'il serait un jour celuy grand et vieux capitaine que despuis nous avons veu ; dont ne se faut
328 HOMMES ll.LUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS
entonner si ce grand empereur Charles le tint pour tel.
J'ay ouy dire que lorsqu'il sceut la prise de Metz , Thoul et Verdun, mais principallement de Metz, ii le loua, et admira estrangement qu'une telle ville imperialie, si grande et peuplée, Fust esté prise sans coup frapper, et d'une telle ruse et astuce de guerre; laquelle est escrite sans que je la raconte.
Âussy rappelloit-on dès lors le vieil , sage et fin Nestor des François , comme l'autre dans Homère l'esloit des Grégeois ; mais il y avoit beaucoup de différence de l'un à l'autre, s'il faut croire qu'il y en ait eu un ; car celuy des Grégeois estoit un vieux penard , qui ne bougeoit de sa tente , de son pavillon ou de sa cuysine, assis comme une statue immobile, et donnoit ainsy ses advis et conseils , en la mode d'un morneux président.
Mais nostre Nestor françois donnoit les siens de guerre , le cul sur la selle ou à pied , armé de toutes pièces, avecques l'espée au poing, menant les mains; et prevoyoit aux hasards de la guerre à l'œil , et non à l'ouyr dire.
Pour les affaires d'Estat, ne faut doubler qu'il n'y fust entendu plus qu'hommede la chrestienté ; car il les avoit traictées et practiquées soubs le roy François près de trente ans , en ayant eu la pluspari de ce temps la charge, que bien souvent les luy remeltoit : puis du règne du roy Henry , qui les luy avoit données toutes en main, encor que M. de Guyse et le cardinal son frère l'en soulageassent un petit ; mais pourtant il vouloil tout sçavoir et embrasser , et se trouvoit ordinairement président aux conseils et aux affaires du roy, s il n'estoil empesché ou de maladie ou de quelque autre plus grand affoire qui fen destourboit; car de ses plaisirs il s'en retiroit plus que son naturel ne portoit, car il aymoit fort la chasse, et notamment celle des oyseaux.
Tous les secrétaires des commandemens ne failloient à luy rendre compte tous les jours de leurs charges , dont il y en avoit alors de très-grands personnages, comme MM. l'Anbespine, de Bourdin et Du Thier, autrement Beauregard et Marchaumonl, sans compter le sien d'Ardois , basque et bien habille , et qui gouvernoit son maistre ; dont de long-temps ne s'en est veu de pareils.
Bien souvent il les faisoit escrire soubs luy ; et s'est trouvé souvent qu'il dictoit tout à un coup à trois, et si luy-mesme le bon homme escrivoit de sa main; qu'estoit un grand et heureux jugement et solide mémoire.
Il entendoit très-bien les finances, et les a bien faict gouverner de son temps; les grands frais qu'il a fallu faire au roy en toutes ses guerres et autres occasions , et le peu de charge du peuple d'alors, (qui n'estoit pour l'heure que sucre, au lieu despuis que c'a esté fiel , voire poison ) en font foy : et si luy faut donner ceste gloire, que, pour le grand gouvernement qu'il a eu et la grand authorité qu'il a tenue par dessus tous , il ne s'est pas enrichy comme on diroit bien , comme beaucoup qui sont venus après, tant on les a veos si gorgés pourtant , qu'ils ont, je croy, t'ame bien chargée pour les grands foulles qu ils ont faict patir au pauvre peuple : car, si M. le connestable mourut riche, certainement il ne faut nyer qu'il n'ait eu des roys ses maistres des dons et bienfaicis, mais aussy les a-il bien mérités et gaignés à bonne sueur de son corps, et pour les bons services qu'il leur a faicts , et rapporté beaucoup de bien à eux et à la France ; quand ce ne seroit que ceste ville de Metz, qui luy est de telle importance, que , si messieurs les princes d'Allemaigne avoîent une mine d'or du Pérou, comme un roy d'Espaigne, ils en donneroient très-bien des millions d'or à grandes quantités; et , si elle estoit à vendre, mesmes le roy d'Espaigne les y employeroit très-bien, encorqu'elle ne luy soit de si grand importance qu'aux Allemands; toutesfois elle luy accommoderoit très-bien ses affaires de par de là. Et le gaing de ceste ville il ne le faut attribuer à d'autres qu'à feu M. le connestable et à luy seul ; car, s'il ne l'eust prise par la sagesse et finesse qu'il la prit, jamais elle ne fust esté à la France, pour la moindre résistance qu'eussent faict ceux de dedans. Et voyià l'obligation qu'on luy en a, sans une infinité d'autres.
Il n'y a nul qui ne sache que, sans sa belle conduicte au camp d'Avignon, l'empereur frisoit la Provence; si nous n'eussions rendu le Piedmont pour achepter la paix, il fust esté encor à nous; et la première conqueste en estoit deue à M. le connestable et au forcement du pas de Suze, qui importa tout.
REPRISE DE LA VIE D^ANNE DE MONTMORENCY
Tant d'autres belles conquestes et biens et victoires a raict ce bon vieillard soubs ses roys et maistres, qu'elles sont assez manisfestées sans que je les die. Et qui les veut mieux sçavoir les trouvera peintes et bien représentées en une gallerie de son hostel de Montmorency à Paris.
Je dis donc et concluds : que si les roys luy ont faict dos dons et bienfaicts, qu'il les a trèsbien gaignés, ny plus ny moins qu'un serviteur domestique, quand il a très-bien servy son maist're , qu'il est recompensé de luy par quelque don gratuit, outre ses gages ordinaires. Et voyiâ comme il faut, et est bien raison , que tels Favoris des roys soient gratifiés et recompensés en toutes choses; car la semence est très-bien employée en la terre , lorsqu'il s'en donne bonne moisson et de bon grain, non pas ceux qui ne sçauroient se vanter d'avoir servy leurs roys d'aucuns services d'importance, non pas seulement luy avoir gaigné, ny en la France ny hors, un seul pouce de terre; et en ont emporté de si grandes substances, que de maigres qu'on les avoit vens auparavant , en sont devenus si gros, gras et replets, qu'ils ne sçavoient que faire des biens , pour n'estre capables à les despendre aux grandes cliarges desquelles ils estoient indignes , ainsy que nous en avons veu aucuns du règne des roys Charles IX et Henry 111 derniers.
M. le connestable ne fut pas aussy tant enrichy des roys ses maistres, qu'il n'eust de soy beaucoup de biens aussy par la succession de M. de Montmorency son pejre, qui de soy estoit grand et advancé du règne du roy Charles VIU et LouysXIl, et des siens, comme il paroist p:ir les belles remarquables maisons qui luy escheurent, comme Montmorency, Escouan, Chantilly, î'Isle Adam et force autres, outre qu'aucuns luy ont faict de leur plein gré des donations, et se sont donnés à luy, se despouillans de leurs biens , pour avoir des grades et honneurs, ainsy que fit M. de Chasteaubriand, qui luy donna sa belle maison de Chasteaubriand pour avoir l'Ordre, et autres. Puisque cela ne cousloil guieres aux roys , ils pouvoient bien là estendre leurs libéralités. Ainsy ce seigneur s'est agrandy peu à peu , et non aux despens du peuple, tout à coup en l'affamant fort, mais en travaillant à mériter ce qu'il a eu.
Sur quoy il me souvient luy avoir ony dire une fois que, le premier coup qu'il passa les monts pour apprendre la guerre, M. de Montmorency son père ne luy donna jamais que cinq cens francs pour ce coup, aveoques de bonnes armes et de bons chevaux, afin qu'il patist et n'eust toutes ses ayses en enfant de bonne maison que les pères et mères gastent, quand ils les envoyent en quelques voyages , qu'ils mettfht tout leur soucy à leur donner un grand équipage et toutes leurs commodités , que rien n'y manque; et ne sçavent après que c'est que du monde et comment il faut vivre; «car nul «ne le peut jamais bien sçavoir (disoit-il) qui ne «sçait patir.»
Ceste leçon de ce grand capitaine estoit bonne pour beaucoup de jeunesse que nous avons veu et voyons encor , laquelle ne voadroit pas partir de sa maison, si elle n'avoit toutes ses commodités et appareils ; de sorte qu'elle ayme mieux demeurer en sa maison i les attendre, et temporiser à les amasser, que d'en partir, et cependant perdre quelque belle occasion d'une belle faction, qui ne se peut pas recouvrer :a et vaudroit mieux, disoitM. leconanestable, aller avecques une arquebuse ou une « picque en la main, que manquer à son debvoir, «ny que d'estre ainsy consideratif et appre- «hensif de ses commodités;» comme j'ay veu plusieurs jeunes gens et de bonnes maisons , qui n'ont eu ces considérations, mais se sont faicts simples soldadins, et rendus tels pour voir leur monde.
Ce grand capitaine avoit de grandes raisons et de beaux propos, quand il vouloil s'y mettre quelquefois , comme il faisoit, et le sçavoit faire et très- bien discourir, fost à sa table ou après ; et disoit tousjours quelque bon mot joyeux , et ay moit à rire : et se plaisoit aussy bien qu'un autre aux fols qui donnoient du plaisir, jus' ques au petit fol Thony, qu'il aymoit naturel* lement , et le plus souvent le menoit disncr avecques luy, et le faisoit manger sur une chaire ou escabelle devant et près de luy, et le traictoit comme un petit roy; et si les pages et lacquais luy faisoient le moindre desplaisir du monde , il crioit plus, et bien souvent les faisoit foitter : et ce petit fol estoit bien si nattre quelquesfois , qu'il se plaignoit sans raison afin de fiiire foitter les galans , dont il en rioit son saoul , car il
m peut dire que jamais ne Fut veu un si jolly petit fol , ny si agréable et plaisant. Il avoit esté premièrement à Feu M. d*Orleans, qui le demanda à sa mère en Picardie , près de Coussy, laquelle le luy octroya malaysement, d*autant, disait-elle, qu'elle Tavoit voué à IVgUse et le vouloit faire prestre, pour prier Dieu pour iJ«ux dr ses Frères qui estoienl Fols. L'un s'appelloit Gazan , et l'autre , dont ne me souviens pas du nom , Fut à M. le cardinal de Ferrare. Et s'il vous plaist, voyez l'innocence de ceste pauvre mère, car le petit fol Tliony cstoit plus fol que les autres.
Au commencement , il estoit un petit idiot , nyais et Fai; mais il Fut si bien appris, passé, repassé, dressé, alambiqué, raFfiné et quintessencié par les nattretés, postiqueries , champisseries \ gallanteries et friponneries de la cour, et leçons et instructions de ses gouverneurs la Farce et Guy, qu'il s'est fiictappeller le premier fol du nom ; et, n'en desplaise à Triboulet et è Sibillot , il a esté (el , que M. de Ronsard ^ par le commandement du roy, daigna bien employer sa plume pour Fiire son epitapbe , comme du plus sage personnage de France.
Après M. d'Orléans mort, ledict Tiiony vint au service du roy Henry, qui l'ayma extresmement : et M. le connestable Taymoit pour l'amour que le roy l'aymoit, et aussy qu'il donnoit tous les plaisirs du monde ; et aymoit M. le connestable, et l'appelloii son père, mais non pas tousjours ; car mondict sieur le connestable disoit que, tout Fol et Fat qu'il estott, il s'accommodoit , selon les saisons et le temps, aux corruptions de la cour, aussy bien qu'un autre plus habile; car, quand il voyoit quelqu'un en Faveur à la cour, il le rechercboit et en Faîsoit cas ; quand en defFaveur, il le quittoit aussy tost et tout h plat : et disoit M. le connestable l'avoir expérimenté en luy-mesme, lorsqu'il Fut disgracié après la mort du roy
^ NMrelés, tours de vilaio. Le Ronuin 4$ la Rose
dit:
Dieu hayt aven et Tilains natres Bt tei Ueot tooi pour tdolatrei.
Postiqueries : tours de pa^e ou de laquait. Poste et laquais sont synonymes.
ChampisseHes : tours et pratiques de fils de femme de mauvaise vie. Champi, c*eit conune qui dirait né dans les champs, I la manière d'an champienon et k l'avtnture.
Henry, et que c'estoit le plus fin fol courtisan qu'il vit jamais. Et le bon homme disoit cela en riant, et autant pour en passer son temps. BreF, ce seigneur estoit en tout universel , Fust en choses sérieuses que joyeuses.
On me pourra reprendre d'avoir faict ceste disgression de Thony, pour avoir parlé de luy. Mais quoy ! il Faut parler aussy bien des fols que des sages. Et quel mal , puisque ce grand personnage se plaisoit d'en parler, de les voir et d'en rire?
Que reste-il encor à dire de ce grand capi taineP II estoit homme de bien et de conscience ; il estoit grand justicier, et avoit cognoissance de la justice aussy bien que président de France , et en eust Faict à tous leçon , car il la sçavoit très-bien Faire Faire et diatribuer.
Il estoit fort politiq et pour la paix et pour la guerre, et hayssoit fort les voleurs et pillards, et les i%iisoit bien punir et brancher. Qu'eust-il fiaict aujourd'huy parmy nos gens de guerre ! Son prcvost de la connestablerie fost esté employé de luy tous les jours à Flaire force penderies ; et croy que bien souvent les cordes luy eussent Failly s'il se Fust voulu bien acquitter de son esiat, comme j'ay veu d'autresfois; autrement il Teust Faict punir luy-mesme, ou l'eust cassé. Aussy, il Faisoit bien payer ses gens de guerre.
Il fit de fort belles ordonnances pour la guerre , el mesmes pour la gendarmerie : nous en voyons encor aujourd'huy en lumière , et les praticquons très-bien avant les desordres de ces guerres dernières de la Ligue.
Il en fit une deux ans advant qu'il mourust , qui estoit très-belle, mais peu practiquée ; qui estoit que luy disant que la pluspart des commissaires et contrerolleurs des guerres estoient grands larrons , et qu'ils Faisoient passer les monstres ainsy qu'on vouloll pour de l'argent ; et après , le roy, ayant aFfaire de compaignics , les trouvoit si petites , malautrues et piètres , et mal composées, que le roy n'en pouvott pas tirer pour un double de service ny de combat; et pour ce, M. le connestable avoit ordonné qu'aux provinces et pays où se feroîent les monstres seroient choisis du roy, par lettres patentes, un ou deux gentilshommes, des principaux de la province ou du pays, qui eussent bien oractiqué les guerres ; et eux-mesmes as-
REPRISE DE LA VIE D'ANNE DE MONTMORENCY
ftisloient aux monstres, les fisiisoient Faire devant eux, et seryoîent de commissaires euxmesmes , et contrerolloient ce quils voyoient à redire, et puis en envoyoienl le rapport au roy et à M. le coaneslable ; si bien que , lesdictes monstres eslans ainsy réglées et point passées par compère ny commère (comme on dit), les compaignies se rendoient belles et compiccles, et dignes de ftiire service au roy. Cela se practlqua et observa une fois ou deux , puis plus. Cesle ordonnance estoit bonne si elle eust esté continuée.
Il en voulott bien Mre d'autres, et un bon règlement pour tout ; mais il mourut trop tost. Il ne se faut esbahir, veu tant de belles qualités qu'il avoit , si le roy Henry Faymoit uniquement comme il faisoit.
Aussy tost que le roy son père Fut mort , il renvoya quérir pour se servir de luy ; car auparadvant qu'il n'estoit que Dauphin, il Taymoit bien fort : aussy M. le connestable le recherchoit fort, dont le roy en eut jalousie ; et cela luy ayda bien un peu testre renvoyé de ta cour.
On dit que le roy, estant au Met de la mort , pria son fils de ne le faire point revenir et ne s'en servir : il nefautdoubter que le fils ne luy eust obey très-volontierssi ce fust esté un homme de peu , duquel il n'eust peu tirer grand service ; mais, estant un si parfaict capitaine, le roy estoit pardonnable s'il le reprit ; aussy s'en trouva-il très-bien, et a très-bien servy son maistre.
Ceux de la ville d'Arras en Artois ont esté de grands causeurs de tout temps, et les appelloit-on hauguineurs, et font des rencontres qu'on appelle des rébus d'Jrras. M. le connestable estant donc retourné â la cour, ils représentèrent un asne qui avoit un mors de bride toat à contre rebours; et Tun disoit : «Et qui a «mis mon mors ainsi?» L'autre qui venoit après, et qui touchoit Tasne , respondoit : « Hary, «Hary ^» Voyià la plus sotte et fade plaisanterie et rencontre dont on ouyt jamais parler,
' Pendant le liége de Meaui per le rot d'Angleterre Heori Vf en 1422 , les assiégés .no. m iusulié à ce prince par une plaisanterie (oute pareille , en promenant sur tfs morailles de la TÎMe un âne couronné , que ceux cpii le menoîcnt appeloienl psr dérision roi d'Angleterre. Voyez le cbap. mentionné dans cette collection.
qui cousia bon pourtant quelque temps apr^s . par les beaux feux qui se firent â Tentour.
Leroy Tappelloit tousjours son comprrr, parce qu'il avoit baptisé de son nom M. le connestable qui est aujourd^huy, que le rov d'annuict appelle ainsy. Voyiâ comme on veut imiter les grands autant en choses petites comme grandes.
Pour Faire fin , ce connestable a esté si grand, et a eu telle renommée, que non seulement l'empereur, tous les roys, princes, potentats et I republiques de la chrestienté, Tout tant estimé , que jamais ils n'ont envoyé ambassade vers le ! roy, qu'il n'eust charge de visiter M. le connestable de leur part : aussy les sça voit-il honnorablcment recueillir, et y avoit bonne grâce ; I jamais aussy n'escrivoient au roy qu'il n*y eust , des lettres pour M. le connestable. Je ne dis ' pas seulement les grands princes chrestiens , mais des infidèles, comme le grand seigneur ; sultan Solyman, la superbeté du monde; il daignoit bien le rechercher, luy escrire souvent, \ voire luy envoyer aussy souvent des presens, î comme des chevaux turcs , des chiens , et surtout des oyseaux, et principallement des Faucons tunisiens, et gerfauxet sacres; car et Tun et l'autre se delectoient fort en la vollerie, comme j'ay ouy dire â M. le baron de La Garde que le grand seigneur s'alloit tenir quelques mois de Tan à Andrinople pour ce plaisir, y estant ce lieutrès-propre.
Barberousse, roy d'Alger, le recherchoît fort aussy, jusques au Dragut et autres corsaires, qui le craignoient ; et luy envoyoient de Barbarie tousjours quelques petites gentillesses, et surtout de ces oyseaux , comme j'ay veu souvent en arriver; car ils le craignoient pour estre un grand capitaine , et dangereux quand on failloit et quand on s'extravaguott, et qu'on ne charioit droict , et mesmes s'ils se fussent osés escumer les costes de la France.
Il s'en vouloit bien servir, et les vouloit aymer pour le service de son roy, mais non pas pour piller les rivages de la mer; car de son naturel il ne les aymoit pas pour estre si inhumains aux chrestiens, car il estoit vray chrestien , et aymoit son frère chrestien.
La reyne mère le regretta fort, et le pleura f6rt,etraymoit.
Jamais il ne souppoit les vendredis, et jeua-
noit toas les soirs; et quand il estoit à la cour, il ne fiailloit tous les soirs de venir voir soupper la reyne, laquelle aussy tost luy faisoit donner une chaire ; et la reyne, faisant trefve de parler à d'autres, Tentretenoit, soit haut ou bas; et les faisoit tous deux beau voir s'eniretenir et ouyr parler; et bien souvent disoient le mot pour rire, comme ils le savoient dire tous deux bien à propos, et rioient, et toute la compaigniequi estoit présente. Or il faut faire une fin.
Ce seigneur eut une très-belle lignée, de madame la connestable sa femme, qui estoit de son temps Tune des sages et vertueuses dames qu'on eust sceu voir jamais. Quelque temps qu'il a couru, ny nouvelles façons de s'habiller à la cour, elle n'a changé la sieone de la vieille françoise, qui estoit avecques sa robe à longues manches, qui monstroit sa grâce fort magistrale. Et paroissoit qu'elle estoit fille de bonne maison, et ûlle de messireRené, bastard de Savoye, grand maistre de France, frère à madame la régente et oncle à nostre roy : par conséquent il fut un chevallier d'honneur et de valeur, et qui fut fort bon serviteur de la couronne de France.
Ce fut ung grand heur et honneur à M. le connestable d'espouser ceste dame, si proche parente de madame la régente et du roy. Aussy ay-je trouvé une lettre dans nostre trésor, de M. de Montmorency le père , qui escrivoit à M. le seneschal de Poictou, messire André de Vivonne, mon grand père, qui estoit lors à Bloys près de Messieurs , desquels il estoit l'un des gouverneurs; et luy mande ainsy :
Monsieur mon compagnon,
Je vous ay bien voulu advertir comment hier furent falotes en ceste ville de Paris les nopcrs de mon 61$ deMooimorency avecques la fille de M. le grand maistre, comme vou s sçavi'z qu'elles a voient esté accordées : le tout s'est passé avecques force magnificeoces, et principallement avecques ung grand honneur et contentement pour moy et mon fils. Le roy m*a dict par deux fois qu'il se repentoit de ne vous avoir faict envoyer quérir pour vous trouver aux nopces , afin de nous y faire danser, vous et moy, avecques nos blanches barbes, et ayder à mener le bal. Je croy que vous serez biea ayse de la bonne fortune de mon fils, comme je la desirerois pareille à vos en fans.
Et puis conclttd sa lettre à la coustume, par recommandation, et signée,
Vostre meilleur et plus fidèle compaîgnon, à vous servir,
MONTHORBNCY.
De cest heureux maryage sont sortis MM. de Montmorency, d'Anville, de Meru, de Montberon et de Thoré, et' cinq filles, dont quatre furent maryées à quatre gentilshommes et seigneurs des plus grandset riches de la Guyenne, au moins qui avoient la plus grand part de leurs biens, comme ceux de La Trimouille, de Turaine, de Vantadouret de Caudale; et la cinquième maryée en plus grande maison que toutes celles là, qu'esloit celle de Dieu, qui fut madame de Montmorency, religieuse à Sainct-Pierre de Reins, et despuis abbesse, et la plus belle de toutes à mon gré, sans que je veuille faire tort aux autres.