M. LE COMTE DE TANDE
Monsieur le comte de Tande ftit un brave et vaillant seigneur et capitaine. Il a eu en son temps plusieurs belles charges. Il fut couronnel des Suysses au royaume de Naples , comme il fut ailleurs (comme j*en parle au chapitre des couronnels) soubsM. deLaulreq, là où il fit lousjours très-bien, et conserva tonsjours très bien ses gens à Tobeyssance et à leur debvoir envers le roy. Il a esté long-temps gouverneur de Provance avecques beaucoup de réputation , pour en estre les gens bizarres, fantastiques et mal>aysés à ferrer, mais pourtant très-braves et vaillans; et les a si bien gouvernés, que soubs luy on n*a point veu de remuemens et eslevations que Ton a veu despuis soubs les autres gouverneurs. Il est vray qu'aux premières guerres ils le soupçonnèrent un peu de la religion, à cause de sa femme la comtesse de Tande, qui en esloit. Aussy disoient-ils alors en leur langue, que trois choses gastoient la Provance, le vent, la comtesse et la Durance; car les vents , quand ils s'y mettent , sont terri- Dlement grands et font beaucoup de maux au pays , comme la rivière de Durance , quand elle est grosse et desbordée , elle se fait si furieuse et impétueuse qu'elle fait de grands maux.
Les Provençaux donc , se defians de M. le comte à cause de ceste religion, car ils sont très-bons catholiques , se desgouterent un peu dudict comte , et en son lieu s'assurèrent de M. le comte de Sommerive son flls, lequel ils prindrent en main, et Taymerent bien fort, parce qu'ils le voyoient ennemy passionné des huguenots , et qu'il leur fit fort bien la guerre
et cruelle, et en tuèrent beaucoup soubs luy. Aussy, quand le roy Charles y fot, et en toutes ses chevauchées et entrées qu'il fiiisoit aux villes, vous n'eussiez ouy autre voix du peuple, si-non: «Vive le roy, la messe et «M. le comte de Sommerive qui nous la maina tient!»
Si faut-il louer extresmement ce seigneur, qu'encor qu'il fostesté grand persécuteur des huguenots, si est-ce qu'après le massacre de la Sainct- Barthélémy, et qu'il luy fut mandé oomme aux autres de mener les mains basses envers les huguenots, et en faire de mesmes en son gouvernement coiiime à Paris, il n'eu voulut jamais rien faire, disant que l'acte en serait trop vilain, et que le roy Ta voit peu bien fiiire et s'en laver quand il luy plairoit , estant roy, mais pour luy à jamais il en sentirait son ame chargée et son honneur souillé : dont le roy luy en voulut grand mal et en fut très-mal omiteut. On dit qu'il mourut de despit de ce mescontentement conceu du roy sans raison ; d'autres, que ses jours furent advancés. Ce fut un très-grand dommage, car c'estoit un brave et vaillant seigneur, et un très-homme de bien et d'honneur. Il avoit son demy frère du second lict , qui estoit un brave et vaillant gentilhomme; il estoit huguenot , et se faisoient fort la guerre les deux frères l'un contre l'autre, mais pourtant quelquesfois courtoisies.
Il fut tué quelque temps après durant la paix, en entrant dans une ville de Provance soubs titre de paix ; et un maraut Tassassina , que j*ay veu cent fois porter tous les ans des limons à la reyne mère. J'ay oublié son nom, ensemble de la ville où cela fot.
Les huguenots de la Provance avoient grand créance en luy, et, s'il ne fost mort, il y eust fort remué , car il estoit brave et vaillant , et y estoit très-grand seiirneur.
M. LE MARQUIS DE VlLLARb
L'autre frère de M. le comte de Tande fut M. le marquis de Villars, qui a esté un bon et sage seigneur et capitaine, et qui tonsjours a bien faict où il s*est trouvé. Il fût pris dans le
chasteau de Hedin^où il s'estoit alléjetter pour son plaisir, là où il fit bien. Il fut pris aussy à la battaille de Sainct-Quentin , et blessé. Il eut le gouvernement de Guyenne, et s*en acquitta très-bien.
Il y érigea, et mesmes à Bourdeaux, quelque certaine confrairie contre les huguenots, laquelle la reyne, venant en Guyenne mener sa fille au roy de Navarre, rabroua fort et la renversa du tout. J'en parle en sa vie. Mais M. le marquis de Villars estoit mort, et M. le marescbal de Biron y commandoit. Toutesfois, despuis Terection qu'en fit mondict sieur le marquis, avoit duré jusques alors. Et me souvient que la reyne dit à celuy qui luy porta la parolle de la part de la confrairie : a Non , non, «le roy et moy voulons qu'elle soit abbattue, et «qu'on n'en parle plus. Si M. le marquis de Vilalars,quien a esté le premier instituteur de «par vous autres, estoit vivant à ceste heure, a il la vous feroit tout aussy tost abbattre comme a vous l'avez dressée, tant il estoit bon servi- «leur du roy et obeyssant à ses volontés.» Ce fut alors que ces confraires, voyant la reyne en parler si bravement (comme je vis et esiois lors fort près d'elle), cessèrent et annulèrent leur belle confrairie , et luy firent rompre le col.
M. IVESSK.
Parlons d'autres capitaines. Feu M. d'Ësse l'a esté très-bon, sage, brave et vaillant. 11 fut advancé par M. le connestable, a cause de sa valeur et vertu, et les roys ses maistres le cognurent et s'en sceurent bien servir. Il fut en son temps fort bon gendarme et gentil cheval léger. Le roy François disoit souvent : «Nous sommes quatre gentilshommes de la «Guyenne qui combattrons en lice et courrons «la bague contre tous allans et venans de la «France : moy, Sansac, d'Esse et Chastaigne- « raye. » Il fut lieutenant du roy dans Landrecy avecques le capitaine La Lande, un vieux brave advanturier de guerre : tous deux souslindrent bravement le siège que l'empereur mit devant avecques de très-grandes forces, tant d'Espai-
gne, d'Italie, de Flandres, d'Allemaigne et d'Angleterre, le roy d'Angleterre et luy s'estans refiiicts amys et grands confoderés.
Ladicte ville de ce temps-iâ n'avoit garde d'estre forte comme elle a esté despuis, car on la disoit n estre feicte que de boue et de crachat : de tels mots usoit-on pour monstrer sa foiblesse. Le siège en fut long; et, nonobstant les assauts, fatigues, veilles, fistim et autres incommodités qu'ils y endurèrent, si faisoient-iis ordinairement de fort belles sorties sur rennemy, dont ils n'en rapportoient pas tousjours du pire; et encor luy enleverent-ils une pièce qu'ils firent rouler dans le fossé. Après force beaux exploicts faicts , le roy Frani^is le vint avitailler à la barbe de l'empereur; qui fut une fection très-remarquable, tant de l'enviuillement que de la retraicte : ce qui fut cause que l'empereur en leva le siège.
Ces deux capitaines, et tous deux bons cornpaignons, furent au partir delà fort estimés et renommés. Il ne fout que peu ou prou pour s'advancer en guerre, quand la fortune veut dire; car, si elle contrarie, l'on auroit beau à manger des charrettes ferrées, ou faire autant d'armes que firent jamais les anciens paladins, ou les doze pares de la fama (ainsy les appellent les Espaignols , qui est un très-beau los que de les appeller par ce seul et beau nom des douze pairs de la renommée)^ ils y perdent leur temps et leur labeur.
Voylà comment donc ces deux compaignons deffonseurs de Landrecy forent favorisés de la fortune. Tous deux furent fort estimés et fort loués des pays estrangers et de la France, tous deux bien venus à la cour, comme j'ay ouy dire à ceux qui estoient lors , et tous deux fort bien receus et embrassés de leur roy et recompensés.
M. d'Esse fut faict gentilhomme de la cham bre; qui estoit un grand et bonnorable estât pour lors, bien plus qu'aujourd'huy deux fois; et estoient gagés de douze cens francs , servans six mois seulement.
Le capitaine La Lande fut faict roaistred^hostel du roy; bel estât pour lors, el plus qu'aujourd'huy : estoient gagés de six cens francs, servans aussy six mois.
Lors qu'ils prindrent possession de leurs estats , on disoit de M. d'Esse : qu'il estoit plus