M- D'ESSE
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propre à donner une camisade à Tennemy qu'à donner la chemise au roy; car aiusy alors ils prenoient possession de leurs estats. De mesmes on tenoit le capitaine La Lande plus adroict à porter et manier une picque que le baston de maistre^d'bostel.
Aucuns faisoient lors doute et dispute, si tous deux ensemble tenoient dans Landrecy mesme rang, et s'ils portoient titre de lieutenans de roy. Aucuns disoient que tous deux Festoient, autres disoient et asseuroient que La Lande y avoit esté envoyé le premier, et qu'à cause d'une fiebvre tierce qui luy vint, M. d'Esse y fut envoyé pour compaignon. Quoy que fust, ils s'accordèrent bien pour le service de leur maistre. La Lande esloit un vieux routier de guerre, et qui sçavoit très-bien commander à rinfanterie par longue expérience. M. d'Esse avoit commandé et commandoit encor à une compaignie de chevaux légers, et l'autre à une compaignie de gens de pied ; et Tune estoit plus honnorable que l'autre, combien que les compaignies de gens de pied Fussent lors de grand honneur, et non si (rivialles ny vulgaires comme despuis : aussy tout de mesmes estoit la compaignie des chevaux légers , qui ne se despartoit à tous esgalement comme on a Faict despuis, et y falloit bien choisir les personnes; mais tant y a que la cavallerie légère l'em ortoit sur celle de l'inFamerie. M. d'Esse estoit gentilhomme de bonne maison : et le capitaine La Lande avoit esté un advanturier, qui, de grade en grade, estoit parvenu par sa vaillance et services Faicis au roy, encop que M. d'Esse parvint tout de mesmes; mais il avoit la race plus noble que rautrc (disoit-on), qui est im grand poinct quand on a l'un et l'autre, car deux vertus ensemble sont plus Fortes qu'une seule. Aussy le roy François sccut recompenser l'un plus que l'autre dlnesgal estât : et Fut aussy Faict après lieutenant de M. de Montpensier en la compaignie de cinquante hommes d'armes; et après Fut capitaine en cheF d'une autre compaignie, estant allé en Escosse, dont M. de Bois- Seguin, un très-hounorable et vaillant homme, Fut son lieutenant, que nous avons veu despuis.
M. d'Esse Fut donné page à feu M. le seneschal de Poictou , messire André de Vivonne , mon grand père, lors qu'il alla avecques le roy
Charles VIII au royaume de Naples; et le mena avecques luy qu'il n'avoitpas douze ans, le voyant bien nay et qu'il promettoit beaucoup de luy; et ne le voulut laisser au logis tout jeune garçonnet qu'il estoit; et fit le voyage fort bien , sans aucune maladie.
Après l'avoir bien nourry quelques années, il le sortit hors de page et l'envoya aux ordonnances en fort bel équipage de guerre, plus qu'il n'avoil accoustumé de donner aux autres; car il esperoit beaucoup de luy, et aussy, qu'encor qu'il Fust fort bien gentilhomme et de bon lieu, il n'avoit de son père tous les moyens qu'il eust bien fallu , n'en ayant pas pour luy-mesme, car il avoit force autres en- Fans.
De telles obligations, tant de nourriture que de bieoFaicts, ce seigneur généreux n'en Fut jamais ingrat; car, ayant esté deux fois lieutenant de roy, et dans Landrecy et Escosse, capitaine de cinquante hommes d'armes, et chevallier de l'Ordre, venant voir madame la seneschale ma grand'mere, qui l'a voit nourry avecques son mary, luy portoit un tel respect et honneur que jamais il ne voulut laver les mains avecques elle pour se mettre à table, disant que nul grade qu'il eust acquis ne luy sçauroit Faire oublier l'honneur qu'il luy devoit pour avoir esté nourry son page et son serviteur domestique en sa maison ; mais bien se lavoit-il avecques mesdames de Bourdeille et Dampierre ses filles, qu'il avoit (disoit-il) bercées cent Fois, et avoit estudié sa leçon avecques elles. Tel scrupule avoit ce gentil et courtois chevallier; mais de l'autre costé il ne Faisoit pas scrupule ny cérémonie de pourchasser en maryage madicie dame de Dampierre, ma tante, si elle y eust voulu entendre, qui estoit jeune veFve de Feu M. de Dampierre, mon oncle, et fort riche, qui Fut tué devant Ardres lieutenant de roy en la guerre du roy d'Angleterre et roy François.
Pareil scrupulueux Fut le prince de Galles, qui ne voulut soupper avecques le roy Jehan le soir après la battaille de Poictiers , et ne faisoit pas conscience de le tenir son prisonnier. De mesmes en fit M. de Bourbon , qui servit le roy le soir de la battaille de Pavie en toute humilité, et luy donna la serviette , et le tenoit aussy son prisonnier.
Le roy Henry, venant à la couronne, comme protecteur des personnes affligées , envoya M« d'Esse en Escosse son lieutenant gênerai , pour secourir les deux reynes d'Escosse roere et fille; ce qui luy fut un (rès-grand honneur, car il y commanda à des seigaeursplus grands et plus riches et de plus haute maison que luy, comme à MM. Strozzi et le prieur de Gappoue, frères , cousins de la reyue, à M. d'Andelot, à MM. de La Rocbefoucaud, d'tistanges, Baudine, Pienne, Bourdeille, Monlpezat,Negrepellice, le comte de Reingrave, et force autres. Et mesmes leur disoit bien souvent : «Messieurs, je sçay bien qu'il n'y a nul guieres a de vous autres qui ne soit plus grand que «moy, et que, quand je seray hors d'icy, soit a à la cour, soit en France, soit au pays, qui « ne soit plus que moy et qui ne se veuille dire a plus que mon compaiguon; mais puisqu'il a «pieu au roy m'honoorer de ceste charge, il « faut que je m'en acquitte et que je commande aaussy bien au grand comme au petit, et que «Tun et Tautre m'obeyssent : et au partir d'icy «m'estant despouilié de ceste grandeur, nous «serons tous pairs et compaignons.»
Voylà comment je Tay ouy conter à mon frère M. de Bourdeille, qui y estoit aussy, disant qu'il avoit si bonne grâce à commander, qu'un chascun luy obeyssoil de si bon cœur et Thonnoroit si fort, qu'il n'eut jamais occasion de se fascher à eux; car, en commandant, il familiarisoit fort. 11 n'avoit autre serment sinon , Jifo/is ouy, qui ne se peut dire proprement serment, mais une assidue forme de parler qu'il avoit convertie en forme de serment. Quand il alloit à la guerre, et qu'aucuns des courreurs luy venoient dire : «Monsieur, voicy «les ennemys qui viennent à vous;» luy, sans s'eslonner, ne faisoit que respondre : «Et nous càeux.»
11 fit de beaux combats et beaux exploicts de guerre en ceste Escosse, et, en les faisant, il disoit souvent : «Ahl messieurs, ce n'est rien «ce que nous faisons icy, si le roy ne nous voit «ainsy bien faire; car mieux vaut rompre bien «à propros une lance contre son ennemy de- « vaut son roy et à sa veue, que de gaigner une «battaille ou prendre une ville hors de sa veue «et en son absence, et mesmes à cinq cens «lieues de là : car la renommée ny la recon-
«noissance n'en sont si grandes.» Si est-ce qu'au partir de là le roy Thonnora fort et loy donna l'ordre, pour signe qu'il avoit si bien faict, et le recompensa bien condignement , non selon les recompenses excessives qui oui esté despuis soubs les autres roys, comme elles se iaisoient dès ces temps-là un peu plus modérées. Aussy falloit-il qu'un chascun s'en rcssentist, ou peu , ou prou , selon les mérites et services, pour avoir enduré beaucoup de mal, de travail , et sur-tout de grands froids, non seulement luy, mais force honnestes gens de son armée, jusqu'à en perdre les ongles des pied$.
H y gaigna une grande et trësHoauvaise jaunisse, et telle que j'ay ouy dire qu'il en taîgnoit de jaune sa chemise comme de saffran lorsqu'il suoit; ce qui fut cause qu'il demanda congé au roy d'aller jusques en sa maison d'Espanvilliers changer d'air et voir sa femme qu'il n'avoit veue de trois ans , qui estoit une trèsbelle et hounestedame de la maison des Adrets en Anjou , et qui avoit esté nourrie fille de madame de Vendosme, très-honneste princesse, et qui avoit grand honneur en ses nourritures.
Estant donc en sa maison , au lieu de s'amander de sa maladie, il sembla qu'elle s'empirast, et le tourmenta pis que devant; si bien qu'il en pensoit à toute heure mourir : et traisnant ainsy sa vie en langueur, j'ay ouy dire qu'il la maudissoit cent fois le jour, qu'il ne l'avoit perdue eu tant de combats et guerres où il s'estoit trouvé, et qu'il fust reduict à mourir en un lict comme un caignardier le plus pauvre qui fut jamais. Et ainsy que bien souvent de tels propos entretenoit ses amys avecques larmes et soupirs, arriva uu courrier du roy à luy, qui luy porta mandement de l'aller trouver aussy tost pour s'aller jetter dans Therouanne, que l'empereur menassoit d'assiéger, et là y commander en lieutenant de roy. Soudain, après en avoir sceu la nouvelle et leu la lettre de son roy, il dit à ses amys qui estoient là avecques luy (car ordinairement il estoit fort visité, tant il estoit aymé) : «Mes amys, voylà «le comble de mes souhaits arrivés, car je ne «souhaitois rien tant que d'aller mourir en un «honnorable lieu, et ne craignois rien tant «que de mourir en ma maison et mon lict. Or, «je m'en voys; et vous jure bien que madame