M. LA ROCHE DU MAYNE
Monsieur La Roche du Mayne a esté un vieux, bon, brave et vaillant capitaine de son temps; il fut lieutenant de cent hommes d'armes de M. d'Alançon, grand marque pour lors de sa suffisance et valeur : ce qui luy vint â bien, car à la battaille de Pavye le capitaine fut fort accusé d'avoir mal faict, et le lieutenant très-bien , et vaillamment en combattant pris prisonnier : aussy après sa mort il eut la moitié de sa compaignie; quelque temps après il eut rOrdre. Les Espaignols, parmy leurs histoires, le louent fort, et le nomment Hurneno Aocha : de telle façon que l'empereur le voulut fort entretenir après le siège de Fossan , où il se trouva et fil fort bien.
M. du Bellay, dans ses Mémoires, en fait un seul conte de ses causeries qu'il fit avecques l'empereur, dont c'est dommage qu'il n'en a faict plusieurs, car il disoit et racontoit des mieux. La première fois que je le vis jamais, ce fut à Amboise, la cour y estant; il estoit fort bien habillé, moitié à la vieille françoise, moitié à la moderne; etavoit un bonnet d'escarlatte avecques des fers d'or à Tentour et une bel le enseigne, et le portoit fort penchant sur l'oreille; il pouvoit bien avoir alors soixante-dix ans ou plus; et se mit dans la basse-cour, ainsy qu'il voulut monter sur sa mulle pour aller à la ville entretenir M. de Richelieu; j'estois avecques luy, à qui il demanda qui j'estois ; il me nomma par mon nom de Bourdeille le jeune. Soudain il se tourna vers moy en disant : «Hé! mon petit cousin, mon amy, que je te «donne l'accolade. Voslre perc et moy avons «esté si bons parens et amys. Et teste Dieu
« pleine de reliques (c'estoit son serment) I que «nous en avons faict de bonnes delà les monts, «d'autresfois de nosire jeune aage!» Et m'en alla foire des contes qui levoient la paille, ef m'en entretint près d'une grosse demye heure: et puis, s'en voulant aller, il demanda sa mulle, qu'il appelloit tousjours madame sa mulle, qui avoit plus de trente ans, tant sage et si bien faicte au montoir que rien plus ; si bien , quand je le vis monter, je luy dis : «Monsieur, que « vostre mulle est sage et bien aysée an montoir ! «— Pourquoy ne le seroit-elle, teste Dieu ! mon «petit cousin ? Elle a près de quarante ans; elle «a bien appris sa leçon sous moy; elle me sert «fort bien : je monte à Tayse sur elle quand je «veux. Que pleust â Dieu j'en peusse faire de «mesmes sur toutes les dames de ceste cour, et «qui fussent aussy aysées au montoir! Vous en «seriez bien ayse, petit cousin , qui jà estes un «jeune estalon pour elles. Adieu, mon petit «cousin, mon amy (car j'estois fort jeune «alors). Si tu veux venir soupper avecques moy «nous causerons des follies de ton père, et de «moy et de tout.» Je n'yallay pour le coup, mais une autre fois où il triumpha de dire; mais quand il falloit parler de la guerre, de choses hautes et sérieuses, il le faisoit beau
j ouyr.
Aux premières guerres civilles, les huguenots
I luy prirent son chasteau de Ghinon par sur-
! prise 1, comme ils firent d'autres de la France,
I qu'on ne sedoubtoit de rien, dont il estoit capitaine , luy n'y estant point. Quand on luy en
! apporta les nouvelles :« Et teste Dieu pleine «de reliques ( dit-il )! faut-il que Père éternel
i «gaigne Pater nosterP je les en chasserai « bien. » Ce qu'il fit , et jura encor un bon coup que,s1l y eust failly et n'y fost rentré, il eust tenu Dieu pour huguenot , et ne l'eust jamais servy de bon cœur.
Les Espaignols, en leurs livres, le louent fort, parlant de ceste battaille de Pavye, par tels mots: «Le seul capitaine Alançon, pour «porter la nouvelle en France d'une si grande
«perteet route, s'enfuit sauveavccques un grand
* € Ce fut lui-même ( La Bocbe du Maine ) qui rendit ce efaâtean, et cela i la Tue d'une seule Cf»in|)agnie de gens d'armes, > dit d'Aubi^né sur l'an 1â(â. ( Voyet les Mémoires de d'Aubigné dans la collectioa du Pan^ théon.)
c escadron d'hommes d'armes, leqael, pour cveoture^seroit digne d'une louange singu- «liere de prudence, si Ton eust creu et jugé «qu'il voulust plustost se délivrer, et luy et ses « gens-d'armes, de péril , sans respandre sang , «qui pour l'amour de son office et sa charge le «suivoient, que sauver une bande de vaillans «hommes pour secourir la France toute descpouillée. Toutesfbis ledict Alançon mort en «peu de jours après de la grande douleur qu'il «en receut en son esprit, La Roche du Mayne , «lieutenant de sa bande, defFendit par un hon- «norable tesmoignage la renommée de ce faict, « parce que luy, estant homme valeureux et pra- « tique es choses de la guerre , quand il vit que «la victoire estoit désespérée , en despit de son «capitaine, qui ne voulut en aucune manière «consentir en cela, il demeura Ferme; et luy < sembla plus beau qu'il se conformast , avecques «son roy et ses autres compaignons vaincus, à «la nécessité : et fut pris combattant vaillam- «meut.»
Yoylà la belle louange que luy ont donné les Espaignols , et ce que pour ce coup j'en puis dire de ce bon et grand capitaine, qui ne fit jamais que bien , ainsy qu'il fit à la battaille de Sainct-Quentin , qui, tout vieux qu'il estoit, ayant plus de soixante ans, combattit jusqu'à l'extrémité de ses forces fbibles, son fils tué près de luy, s'efForçans de tout leur courage brave se secourir l'un l'autre ; enfin le fils mort devant luy, il fut pris prisonnier; et vesquit quelque temps après , sans avoir laissé grande lignée, dont c'est un très-grand dommage, car la race en estoit très-belle et bonne.
Sur la capitainerie de ce chasteau de Ghinon, ne se faut esbahir si ces vieux et grands capitaines se sentoient bien honnorés d'avoir ces capitaineries dechasteaux des roys, et combien ces dignités le temps passé estoient honnorables et portoient grande qualité. Feu messire André de Vivonne , seneschal de Poictou , mon grand père, parmy ses nobles qualités, après ses seigneuries, places et terres qu'il a voit grandes, il se mettoit : seneschal de Poictou, gouverneur de M. le Dauphin (qui estoit M. le Dauphin François, qui mourut à Tournon), chambellan du roy, et capitaine du chasteau de Poictiers. M. le mareschal de Brissac, parmy ses beaux titres et hautes qualités, se mettoit aussy, ca-
pitaine du chasteau d'Angers et de Falaize.
J'ay veu semblable qualité de M. d'Arcbiac, ayeul de madame de Bourdeilie ma belle-sœur, qui parmy ses grandes seigneuries et places et qualités, il se mettoit, capitaine du chasteau de Ghinon, ainsy que j'en ay veu plusieurs titres en son trésor, et force lettres des roys de son temps, qui luy mettoient : A monsieur d Archiac, capitcànede mon chasteau de Chinon.
Entr'autres, j'y en ay veu deux de madame de Bourbon , sœur et régente du roy Charles Ylll, son frère, en son adolescence, qui disoit ainsy en ces propres mots que je n'ay voulu changer :
Monsieur d'Archiâc ,
Je me suis oubliée vous escrire qu'il faut quatre chambres au chasteau de Ghinon pour les capitaines, une pour M. de MoDtpeosier, une pour M. de Vandosmc. Aossy faictes habiller la galerie qui est sur ma chambre, et faictes f a re trois licts pour mes femmes auxdictes galleries : et par tout mon logis que tout soii garoy de cbasiicts. A Dieu soyez.
Escrit à Amboise, ce 27 de janvier.
Et au bas, signé seulement, tant elle estoi: glorieuse ,
Anhb db Praiice.
Une autre lettre pour ce mesme effect porte :
MonsuDR d'Archiâc
J'ay sceu par vostre homme la bonne diligence que vous .ivez faicte à la réparation du chasteau de Chinon. Je vous envoyé par mémoire les geoi qu'il faudra qui soient logés au chasteau, qui sont , une chambre , un retrâîct ' et une garderobbc pour le roy ; une chambre pour M. de Grasville*; une chambre pour M. de La Trymouille, une pour M. de L'hie, une pour M. de La Solie, une pour M. le baillif de Meaux.
Pensez qu'aucuns de ceux-là estoient de ses
mignons de couchette.
Au bas:
AniiB DB Francb.
Et au-dessus : A monsieur d'Archiâc, ca-
« Ridotto, c'c*l-à-dire réduit propre â se retirer en particulier. Rab laisaeniploré le mot retraict dans cette signification.
• Louis Manei,«cigneurdeGraTille, amiral de France août le règne de Charles VUl.