M. LE M A RESGHAL DE COSSÉ
En la beauté et bonne grâce dodict sieur mareschal ne le ressemble pas le mareschal de Cossé, troisiesme Frère, car il estoit fort petit comme son père, qu'on apppelloit aussy te petit Gossé. Voyez nos histoires et celles de
M. LE MARESCHAL DE COSSÉ
Naples, d'un Go66é favory fort du roy René y dont sont sortis ceux-cy, dit-on; aussy du temps du roy François on Tappelloit le petit Gossé.
Il ne laissa , pour sa petitesse , à estre un bon , sage et advisé capitaine , comme il Ta Faict paroistre en plusieurs bons lieux. Il eut deux gouvernemens de places Tun après Vautre, fort escabreux , et sur lesquels l'empereur jetta Fœil incessamment , qn'estoit Metz et Mariambourg; dont bien luy servit d'estre ce qu'il estoit,et mesmes à Mariambourg ; car il estoit là bien à Tescart , et donnoit bien de la peyne à le secourir et d'hommes et de vivres. Il avoit la teste et la cervelle aussy bonnes que le bras , encor qu'aucuns luy donnèrent le nom de mareschvl des mouteilles, parce qu'il aymoit quelquesfois à faire bonne chère et rire et gaudir avecques les compaignons ; mais pour cela sa cervelle demeuroit tousjoors fort bonne et saine; et le roy cl la reyne se trouvoient bien de ses advis, ce disoient-ils. Aussy Tadvancerent-ils , car ils le firent surintendant des finances , où il ne fit pas mal ses affaires, et mieux que les miennes, ce disoit-on. Aussy sa femme, qui estoit de la maison de Puy*Greffier en Poictou ^ , mal habille pourtant et n'estant jamais veneue à la cour, si-non lorsqu*il eut ceste charge des finances, lorsqu'elle fit la révérence à la reyue, elle remercia d'abord Sa Majesté de rinteodauce des finances qu'elle avoit donné à son mary : «Car , ma foy, nous estions ruynés sans cela, c madame; car nous debvions cent mille escus. «Dieu mercy , despuis un an , nous en sommes tf acquittés, et si avons gaigné de plus cent a mille escus pour achepter quelque belle terre. » Qui rit là dessus , ce fut la reyne et tous ceux qui estoient en sa chambre, sans son mary, qui bien fasché dit assez bas qu'on l'ouyl : c Ah! par Dieu, madame la sotte , vous vuidef rez d'ici , vous n'y viendrez jamais ; qu'au diacble soit elle! me voylà bien aocoustré U La reyne Tonyt, car il disoit fort bien le mot, qui en ritenoor bien davantage. Dès le lende* ■lain il luy fit plier son pacquet et vuider.
Du despuis il espousa une seconde femme
S lus habille; la seneschalle d'Âgenès, et fit-on e luy un vers, fiiisant allusion sur son nom
* Françoise fiouchet, dame de Puy-Greffier, femme d'Anus de Cossé , maréchal de France. Le conte qui suit •M de l'année 1587.
de Gounort ; car on i appelloit ainsy devant qu'il fust mareschal. Le vers est tel :
Nom née habet famulum, régnât cum eanUne turpi,
Cest-à-dire :
Camanllet mpie ayecquet Gonnort.
L'allusion fait sur Garnavallet en disant, nam nec habet fcunulum , et de Gonnort, par cardine turpi. C'est une allusion bien sentant son rébus de Picardie l
Amprès ceste intendance des finances, il fut faict mareschal de France. Pour sa première curée il fut donné par la reyne pour conseil principal à Monsieur, frère du roy, son lieutenant gênerai, au voyage de Lorraine, où ledict mareschal fut fort blasmé de quoy on ne donna labattailleaux huguenots à Nostre-Dame de TEspine en Ghampaigne , car on en eust eu très-bon marché, comme gens qui se reiiroient en grands desordres et longues traictes ; mais là, les ayant attaints, on leur donna temps et loysir de s'esloigner et tirer de longue, pa. un séjour de deux jours que Ton fit mal à propos sur la maladie dudict mareschal, qu'aucuns disoient apostée, autres à bon escient. Tant y a que l'occasion s'eschappa belle sur ces bandes huguenottes, tant pour leurs retraictes que parce qu'elles estoient foybles , et celles du roy belles et fortes, et augmentées des forces de Guyenne de beaucoup , que M. de Terride avoit menées , montans à douze cens chevaux , tant gens -d'armes que chevaux-legers , et huict mille hommes de pied que nous estions arrivés tous frais , victorieux des trouppes de Poocenat, qui avoit cinq cens chevaux et plus de cinq mille hommes de pied . que nous desfismes en Auvergne soubs la conduicte de ce brave et vaillant M. de Montsallez, le jeune Tilladet* maistre de camp des légionnaires de Gascongne , fort brave et vaillant capitaine , qui nous menoit , et n'estions pour lors que trois ceo., chevaux et autant d'harquebusiers à cheval, à cause de trois grandes journées qu'il nous fallut faire pour aller à eux eu ces aspres mon-
« Brantôme a bien rainon : car, pour trouver quelque ombre de aen» à ce cardine turpi , il faut le traduire par gond ord, mauvais rapport à Gonnort* Quant à nam nec habet fanuilum, rendu par car n'a valet j autre mauvais rapport à Carnavalet.
taigoes d' Auvergne, et laissasmes le gros derrière : où je ne sçay à quoy tint que nous ne donuasmes ceste battaille à Nostre-Dame de r&pioe; mais j'en vis, ce jour que Ton faillit ce coup, M. de Nemours bien en coUere, car il menoit en ce voyage Tadvant garde avecques M. de Montpencter , et le comte de Brissac avecques son infanterie , à qui ne tint que son oncle ne combattist , car il avoit desjà commancé à deffaire quelques gens dans un village.
Pour excuse dudict M. le marcschal , Ton disoit qu'il avoit commandement de la reyne de n'hasarder point la battaille ; sur-tout craignant qu'il n'en mesadvinst à Monsieur , son mieux aymé fils , qui , jeune et tendrelet , ne faisoic que venir à une si grande et grosse charge , dangereuse trop pour luy eu un grand choc de battaille.
Voyià comment en fut Texcuse dudict mareschal, lequel, cinq mois après, ne se voulant ayder d'aucunes excuses, fut commandé d'aller en Picardye lieutenant de roy, et desfaire le sieur de Goqueville, qui avoit assemblé près de douze cens harquebusiers françois congédiés à cause de la paix de Chartres, qui estoient des bons, et quelques chevaux. Nous desfismes tout cela en un rien, et forcasmes Sainct- Valéry, où lis s'estoient retirés, avecques peu de perte des nostres ; car nous n'y perdismes que le capitaine Gouas, le second des trois frères; qui fut dommage, car il estoit un très-brave et vaillant gentilhomme : il a son fils, aussy brave et vaillant, qui est aujourd'huy en Provence, gouverneur d'Amibes soubs M. d'Espernon.
Ces trouppes desfaictes , qui vouloient aller en Flandres contre le duc d'Albe,ou, pour mieux dire, pour remuer encor en France avecques le prince d'Orange, qui venoitd'Allemaigne avecques une grosse armée, le capitaine Coqueville fut pris et mené à Paris , où il eut la teste tranchée , ayant parlé plus qu'on n'eust voulu du costé des principaux chefs des huguenots.
Ce prince d'Orange donques, venant en Flandres avecques une grosse armée, ce grand duc d'Albe alla au devant de luy, et la rendit par sa sagesse si inutile à celuy qui l'a voit menée à rencontre, qu'elle ne luy servit de rien ; et elle voulantventr tumber sur nos bras , le mareschal de Cossé, encor en Picardye, y pourvcut si bien (lu'clle ne nous peut nuyre; fallut qu'elle s'en
retpumast encor en AllenwigQe, comme elle estoit veneue, sans aucuns effects, ayant accueilly les seigneurs de Mouy, deGentts^ d'Antricourt , et autres gentilshommes françois de la religion , montant à cinq ou six cena chevaux, et quelque douze cens harquebusiers des bons , tous de la religion , qui n'avoient peu se joindre avecques messieurs les princes et admirai lorsqu'ils vindrent en Guyenne, et demeurèrent tous jours en Allemaigoe, vivans de gré à gré» qui est à noter, à ce que me dirent aucuns d'eux despuis, jusqu'à ce que le duc des Deux Ponts emmena son armée en Guyenne , où estoit aussy le prince d'Orange, non en grand chef de charge, mais en privé, luy et le comte Ludovic. Le mareschal de Cossé eut grand honneur, pour ce coup , d'avoir ainsy destourné cest orage de l'armée de ce prince d'Orange , voulant tumber en Picardie, et aussy qu'il osta (j'y estois) le sieur de Bouchavanes , de Dourlans , lieutenant de M. le prince, dont il estoit gouverneur, et brave gentilhomme; il n'y avoit en Picardye autre espine que celle là qui peust picquer pour les huguenots contre les catholiques. ,
Tous ces exploicts fit ce mareschal fort beu« i reusement et avecr;ues peu de trouppes , qui ea* toient lescom|:.;gnies des garnisons de là,quil fit sortir; dont la mienne, qui estoit dans Pe« j ronne, en estoit une ; et parce qu'elle estoit assez > bonne et belle, il la prit pour sa garde.
Les battailles par amprès de Jamac, Mont^ contour et d'Arné le Duc s'ensuivirent, où ledict mareschal acquit beaucoup de reputa* tion , tant pour sa Ygleur que pour sa oonduicle et conseil ; mais M. de Tavannes fiysoit le des • sus au siège de La Rochelle. Lorsque M. le comte de Montgoumery y noena le secours d'Angleterre, mondict sieur mareschal luy seul fut la principalle cause de quoy il n'y entra; car ce fut luy qui conaeilla et ordonna de mener les pièces de camm sur le bord de la mer, dont il y en eut une qui domia si à propos un coup dans l'admirai , où estoit ledict sieur comte , qu'il le perça tellement qu'il hilM s'enfoncer, sans que quasy tous ceux du navire y accoururent et s'y amusèrent; tellement que, sur ceste allarme et empescbement, la marée vint à faillir, et furent contraincts de tourner à main droicte et aller mouiller fancre à nue demye lieue de là , et faire bonne mine tout le^
M. LE MARESCHAL DE COSSE
reste de ce jour et tout le lendemain , mais non sans estre sallués de nos galleres, qui les allèrent cscarmoucher et appeler au combat; mais n*en voulans taster, levèrent Tancre le lendemain et reprindrent leur mesme route d'où ils estoient venus. Ceux qui estoient dedans du despuis dirent que sans ce coup, pour le seur, Tadmiral et tous les autres vaisseaux enlroieni dedans , ainsy qu'à veoir leur brave contenance et Furie altiere à leur venir le pouvoit-on bien conjecturer. Que s'ils y fussent entrés , c'estoit une grande honte pour nous ; car il nous eust Fallu, ou lever le siège, comme desjà aucuns en murmuroient, ou, nous y opiniastrans , nous y eussions perdu deux fois plus d'hommes que nous n'y perdismes, encor que de bon compte Faict nous y perdismes vingt deux mille âmes , dont il y avoit deux cens soixante six capitaines, iieutenans, enseignes et maistres de camp.
J'ay veu que j'en a vois le roolle , qu'un soldat d'esprit par nos bandes fut curieux de le Faire , et bien au vray, ainsy que M. de Strozze, le couronncl, en le lisant le sceul bien confirmer, et j'y estois présent.
Voyià le bon service que fit lors mondict sieiir mareschal à son roy, qui despuis, huict mois amprès,le fit prendre prisonnier avecques M. de Montmorency au bois de Vinceunes , et puis espouser la Bastille pour seize ou dix sept mois, jusqu'à ce que Monsieur les en fit sortir. De cela j'en ay parlé ailleurs.
Du despuis mondict sieur mareschal s'affectionna au service de Monsieur pour ceste obligation, plus qu'en celuy du roy ; mais pourtant. Monsieur le voulant mener en Flandres à ravitaillement de Gambray, le roy, voyant que cela ne raisonneroit pas bien , qu'un mareschal de France seroit en la compaignie de Monsieur pour Faire ceste guerre, cl que le roy d'Espaigne le prendroit à mal , luy fit commandement de n'y aller point et le venir trouver, à quoy il obeyt : ce qui tourna despuis à grande gloire à Monsieur; car ce voyage luy Fut Fort heureux, tant à lever le siège de Gambray et à s'en rendre paisible, qu'à prendre autres places. Et disoit un chascuu, voyre Monsieur le premier, que si le mareschal de Gossé Fustesté avecques luy, tout le monde eust dict que c'estoit le mareschal de Gossé qui avoit tout Faict , à cause
de sa grande experiaoce , conduicte et sagesse de guerre, et luy eust-on donné tout le los et la gloire, et peu à Monsieur, au lieu que Monsieur la partidpoit en tout. Je vis la reyne mère un jour à Saint-Mor en dire de mesmes, et qu'à Monsieur, son fils, et à luy seul , estoit deu le triumphe de cela.
Pour Faire fin de mondict sieur le mareschal, il mourut , comme M. le mareschal de Brissac son Frère, dans son lict, du tourment des gouttes , desquelles je l'ay veu quelquesFois désespéré; dont il me souvient qu'une Fois, aux premiers estais à Blois, M. deStrozze et moy Tallasmes un jour veoir qu'il estoit malade ; ainsy que M. de Strozze luy demanda : «Et a bien, monsieur, que Faites- vous? — Ce que «je Fais, monsieur, mon grand amy, par Dieu ! «je me recommande à trente mille paires de «diables, qu'ils me viennent quérir et guérir, «puisque Dieu ne le veut pas. » Et puis , amprès s'estre un peu allégé et revenu à sa gaye humeur, nous dit :aMort Dieul vous autres qui «estes mes bons amys, ne me voulez-vous pas «ayderà avoir raison de ces bourreaux mede- «cins, qui ne me veulent pas laisser boire du «bouru P Et par Dieu! j'en boiray tout à ceste « heure avecques vous, en despict d'eux. Qu^on en «aille quérir; vous estes de mes meilleurs amys ; «s'ils viennent, vous les chasserez. » Et puis, le bouru venu, nous en beusmes chascun un bon coup, et vous asseure que ce ne fut pas sans bien rire ;. mais le malheur Fut que , deux jours après que nous tournasmes le revoir, il nous fit ses plainctes du mal que le bouru luy avoit Faict sentir du despuis , à ce que luy Faisoient croire ses marauis médecins, mais qu'ils meitoient là dessus leurs excuses et asneries qui ne le sçavoient guérir; et puis nous dit: «Or bien, il «Faut prendre patience.»
Un jour, devisant avecques Monsieur Famillicrement, et luy disant quelques-unes de ses petites vérités, il luy dit : «Mort Dieu! vous autres roys « et grands princes , vous ne valez rien très-tous. «Si Dieu vous Faisoit raison , vous merittenez «d'estre tous peudus. — Gomment pendus!
«dit Monsieur, c'est à Faire à des marauis, uvillains et bellistres. — Ah! par Dieu, res- « pondit le mareschal, il y en a eu de meilleure «maison cent Fois que vous qui l'ont bien esté «—De meilleure maisoo que moy? repiicqua
«MoDsiear, il n'y en eut jamais.— Et si y a , par «Dieu! respondit le roareschal; Jésus Christ cnVil pas esté pendu, et qui estoit de meilleure «maison que vous?» Ce fut à Monsieur à rire et à s'appaiser, estant irrité de quoy l'autre luy avoit dict qu'il y en avoit de meilleure maison que luy au monde , comme celle de France par dessus toutes remporte.
J'ay parlé cy devant de plusieurs bons et grands capitaines qui ont assisté M. le mareschal de Brissac en Piedmont, en ses belles guerres qu'il a faictes ; si je me voulois amuser ts gestes de tous, et à descrire leurs valeurs oomme j'ay faict d'aucuns, Je n'aurois jamais faict, et entreprendrois une œuvre par trop grande et impossible à moy : voylà pourquoy ils m'excuseront si je ne les repasse particullierement les uns après les autres sur leurs louanges, encor qu'ainsy qu'il viendra à poinct, je ne les veux oublier tousjours par quelques traicts de plume. Voylà pourquoy pour à ceste heure je les laisse pour prendre en main M. de Vassé.