‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 190 sur 267 · M. LE MARESCHAL DB BRISSAC · texte numérisé non relu

M. LE MARESCHAL DB BRISSAC

oure de passe passe, non de maîstre Gonnin , mais de Machiavel. Il fit attrapper les braves soldats que M. de Brissac envoyoit et Faisoit couler Aie à file au commancement de ceste guerre , qui alloit se jetter dans Parme et dans La Mirande, et les fit tous assassiner et jetter dans Peau ou assommer, selon qu*on les rencontroit , encor que ce fust en bonne paii ; dont il en Fut Fort blasmé. Toutesfbis, pour ses raisons il alleguoit qu*il n'est pas permis, soubs titre de bonne paix, Faire acte d'hostilité, encor qu'il soit caché et en cachette mené. II ne le garda guieres sans qu'il luy ftist bien tost rendu ; car, estant empesché devant Parme, le roy mande à mondict sieur le mareschal d'ouvrir la guerre à outrance en Piedmont, pour fiaiire desmordre Parme.

Il ne demanda pas mieux, car il luy en vouloit dès la mort de M. le Dauphin , son maistre, de laquelle il estoit Fort accusé, comme j'ai dict. Par quoy, aussy tost commandé aussy tost Faict, et luy raffle Quiers et Sainct-Damien en un rien; ce qui fit desmordre et sauver Parme; car ledict don Femand, en ayant esté adverty, et que s'il ne venoit en Piedmont, M. le mareschal le luy prendrait tout, voyre Milan, pour un besoing, comme on dit, il s'en tourna, ayant pourtant laissé devant Parme quelques gens de guerre soubs le marquis de Mus et autres capitaines, tant papistes qu'impériaux, qu'on ne craignit guieres pourtant; et Fallut quitter tout: par ainsy Psrme Fut en repos et seureté. De ce qui se fit amprès entre M. de Brissac et don Fernand , j'en remets les curieux au livre de M. de Montluc et autres.

Tant y a que l'autre n'emporta rien sur M. de Brissac, mais luy beaucoup sur l'autre, tant la fortune luy fiit heureuse de bien garder le sien et d'en prendre encor sur l'autruy, ainsi qu'il fit quand il prit quelque temps après Yvrée , passage très-oportun pour entrer au duché de Milan et Italie, et qu'il conquesta le val d'Aoste et la ville de Bielle, dont les habitans se rendirent à luy de peur et volontairement, ayant sceu la .prise d'Yvrée, en luy priant de vouloir entretenir leurs privilèges et Franchises; ce qu'il leur accorda fort liberallement; et fit bien mieux , car, au lieu que les Espaignols leur Faisoient payer tous les ans vingt mille escus de tribut , il les en deschargea de dix , e' les quitta

pour les autresdix ; ce qu'ils promirent avecques très-grand ayse, et luy jurèrent toute fldellité.

Ainsy fiaiut il traicter doucement ses subjects nouvellement conquis, comme fit le roy Louys XII à ceux de Milan, et le roy Henry I ceux de Sienne; les Siennois, dis-je, qui luy gardèrent aussy toute fidellité jusqu'à Textremité.

Geste conqueste de M. de Brissac ne fût pas petite à son maistre; non moins Fut aussy celle de Gazai et du marquisat deMontforrat, comme de Sainct-Salvator, Valence et force autres places. Et, qui plus est, venant le duc d'Albe là dessus, et menaçant et promettant de reprendre dans un rien une grand partye du Piedmont, M. de Brissac s'y opposa si bien, et y mit un si bon ordre â tout son pays et ses places, que l'autre, ayant une armée de plus de trente mille hommes, n'y peut rien gaigner, mais desmordre Sanjac qu'il tint assiégée trois sepmaines, tant ce mareschal y avoit pourveu, et de bons et vaillans hommes et de toutes autres munitions de guerre, mieux certes, et plus prudemment et sagement que quelques gouverneurs de provinces que nous avons veo , qui , par Faute d'ordre , ont perdu à leurs maistrès de très-bonnes places, comme nous en avons veu vers ces temps.

Amprès que le duc d'Albe desassiegea Sanjac, M. le mareschal ne fut pas plus heureux au siège de Gooi ; si bien que , si les François leur reprochoient Sanjac, ils nous reprochoient Goni : à beau jeu beau retour ; et ainsy ils se rendoient la jument. Mais on disoit alors que Goni estoit une place Fatale contre les François, qui du temps du roy François avoit esté assiégée fort et Ferme , et Faillie ; et si n'y avoit que gens de la ville et des environs , car ils s'estoient Faicts neutres; et de mesmes du roy Henry.

Par ainsy ce que les astres ont prédestiné, les humains , avecques leur grand efFort , n'y peuvent rien. Il y a aussy des places qui sont aussy, parle ciel ou le destin, Falalles contre les puissances humaines, comme Furent jadis les murailles de Troyes, qui tindrent dix ans contre toute la Grèce bandée à rencontre d'elle.

D'autres places et villes y a-il qui d'ellesmesmes sont si mal basties de la fortune, et fi malheureuses, qu'ordinairement elles sontsubjectes à prises et reprises, sacs et raynes.

Qui sera curieux contemple et considère un peu combien de fois, aux guerres de Lombardye, Pavye a esté batlue, rebattue, prise, reprise, saccagée et ruynée; en nos Frontières de Picardye la ville et chasteau de Hesdin; tant d*aQtres, qu'il me seroit aysé spécifier sli n'estoit que j'en veux donner le plaisir aux curieux de les rechercher eux-mesmes, qui possible mieux que moy les pourront esplucher et cribler.

Or, M. le mareschal , ayant pris Valence, la fit desmanteller ; mais TEspaignol, pour Timportance de la vicinance qu'elle avoit près de Milan , la reprit et fortifia si bien par amprès, que M. de Guyse, tirant vers Tltalie avecques son armée et celle de M. de Brissac qui y estoit aussy en personne, eut quelque peine de la reprendre; dans laquelle M. de Brissac mit Francisque Bernardin, gentil capitaine, avecques une bonne garnison qui fatiguoit fort Alexandrie qui en estoit près, et Milan non guieres loing. Et ainsy que M. le mareschal estoit sur le poinct d'exécuter de belles entreprises sur les places de Testât de Milan, voyre sur Milan mesme, voicy le desastre venu de la battaille de Sainct-Quentin ; alors fallut à M. le mareschal envoyer au roy la moictié de ses meilleures forces , tant françoises que suisses et allemandes, pour secourir le plus pressé et le plus important.

Voyià comment l'occasion belle se perdit de tumber sur Milan ; la paix s'ensuivit. Après , tous beaux desseins de guerre prindrent congé de ce grand capitaine , qui , au heu de conquérir des places, en fallut rendre aucunes qui nous avoient tant cousté; et au lieu d'en fortiffier, en follut demollir et abattre aucunes, qui furent de grandes pitiés et commisérations à luy.

Je passay lors en Piedmont qu'il Faisoit demanteller Villianne, et luy allay faire la révérence, le trouvant sur le grand chemin ; et, me monstrant ceste démolition, il me ditquasy la larme à l'œil : « VoyIà les beaux cheiï- «d'œuvres où nous nous amusons maintenant, «après tant de peynes, de travaux, de des- 0 panses, de morts et de blessures, despuis «trente ans.» Je tiens de feu M. le comte de Brissac, son fils, qu'amprès la mort du roy Henry, si ce fost esté en considération d'autre que de madame de Savoye, il n eust jamais faict

ceste restitution; mais il l'aymoît et bonnoroit si très-tant ( pour beaucoup de raisons que je dirois bien), qu'il banda les yeux à son ambition et au bien public. De là en hors il s'en vint en France, où il fut honnorablement recaeiily du roy François 11, qui estoit lors à Rambouillet, où je le vis arriver, et fut recompensé du gouvernement de Picardie et puis de l'isle de France et Paris, où il mourut ^ non tant chargé d'années , car il n'avoit pas que cinquante-sept ans, comme cassé de maladies, et surtout de gouttes qui le tourmentèrent plusieurs années avant que mourir. Enoor le vis-je devant Orléans après la mort de M. de Guyse, que le roy et la reyne avoient envoyé quérir pour commander à l'armée qui estoit là, avecques tous ses maux tenir ceste mesme grâce et feçon de grand capitaine qu'il s'estoit si bien acquise i et le iaisoit encor très-beau veoyr à commander ; mais le temps ne luy en dura guieres, car aussy tost la paix se fit.

C'est grand dommage quand ces grands capitaines s'envieillissent et meurent. Et tels je les compare aux beaux espics de bleds, lesquels, quand au beau mois de may ils sont verds et vigoureux en leur aocroissance, vont orgueilleusement haut, eslevant leur chef et sommet ; mais quand ils viennent à meurir et jaunir, le vont penchant et bessant, comme n'attendant que la faucille qui leur oste la vie. Ainsy sont ces grands et braves capitaines, qui , en la fleur et verdeur de leurs ans, haussent la teste, bravent, triùrophent, rien ne leur est impossible ; mais venant sur Taage , tourmentés de maux et de maladies, déclinent et tumbent peu à peu dans leurs fosses, ne leur restant rien, si- non leurs beaux noms et renoms qu'ils se sont acquis. Encor, si, à mode du bled , ils pouvoient renaistre et se renouveller en ce monde, ce seroit une très-belle et très^ douce attente pour eux. Il est vray que la résurrection heureuse que Dieu nous a promis a satisfaict à tout.

J'ay veu discourir à plusieurs honnestes gens qui disoient , que si M. le mareschal a faict de si belles choses en Piedmont, et que s'il y a acquis le nom et titre de grand capitaine, qu'il

* Le dernierde décembre 1503. laPopeliniérejUMiteU f. 376. a.

M. LE MARESCHAL DE BRiSSAC.

iaut bien quHl en remercie aussy Fassistance des bons et grands capitaines qu'il avoit avecques luy, comme sa valeur et prudence : ny plus ny moins qa'un banquier ou marchant signallé , il a beau d'estre habille , prompt d'esprit, entreprcnani, remuant et remply d'intelligences et invantions, sMl n'a des facteurs habilles et sublins pour faire valoir, qui deçà , qui delà, le talent de leurs bancques et de leurs boutiques, il ne peut rien faire, car un seul ne peut fournir à tout. Il est vray ; mais un chef brave, vaillant et prudent, peut beaucoup aux Factions de guerre, comme cela s'est veu en plusieurs histoires, et comme la fable nous monstre d'une bande de cerfs conduicls par un brave lyon et courageux , leur chef desfit une trouppe de lyons conduicts par un cerf. Mais que debvoit faire M. le mareschal ? luy chef et lyon , commandoit à une armée de lyons qu'il a eu tousjours avecques luy , et à eux commandé, comme à MM. de Vassé, de Ghavigny, de Terride, d'Aussun, de la Mothe Gondrin, de Gourdon, de Montluc, de Francisque Bernardin, de Salvoyson, de Gordes, de Bellegarde père et fils, deRenouard, le comte deGesne, de Briquemaut, deTande, Bedene albanois, MM. de Saulal les deux frères, et l'evesque et tout > , qui avecques sa crosse et mytre lenoit rang de bon capits^ine , de Maugiron, deGordes, d'Annebaut , de M. d'Amville, couronnel de la cavallerie légère; de Clermont, de Biron, de Vantadour , de MM. de Bonnivet et vidasme de Chartres, couronnels de l'infanterie françoise; de Furly, de celle des Suysses; de Caillât, maistre de rartillerie; des Biragues le seigneur, qui cstoit fort creu en conseil , Ludovic-Charles, et M le président, despuis chancellier et cardinal , qui de ce temps valloit bien un homme d'espée ; le capitaine Moret, Callabrois , Jehan dcThurin , San-Petro, Corse, couronnels ; bref, une infinité d'autres si très-bons et braves capitaines, qui tous seroient aujourd'huy dignes d'estre généraux d'armées, non pour garder ou conquérir un Piedmont, mais tout un grand royaume : si je les voulois nombrer, je n^au- *ois jamais hict, sans compter force autres capitaines particulliers, tant de chevaux légers que gens de pied, comme les capitaines

*SoleiUas ( Oraisoii ), d'abord évéque de Riez, puis iikeftU-e-de-Gatup d'un réGiinent dUafauterie.

Sainct- André , les deux Molle frères, les deux Richelieu frères, les deux Isles fireres, les deux Villemaignes et Taix cousins, de Gourdan, de Montinas, les capitaines Bourdeillei Hautefort, Roquefeuil, Aunous, les deux Rivières, Puitallier, Muns, Bruno, Estanges, Bacillion , Cobios, La Chasse, Montluc le jeune, M. le baron d'Espic, maistre de camp; bref, une milliasse d'autres que je n'aurois jamais achevé à compter, lesquels capitaines estoient suivis et accompaignés de si bons soldats , si braves et vaillans, qu'on n'eust sceu lesquels trier les uns parmy les autres, tant la fleur du grain y estoit belle et nette. Je mets à part les princes et grands seigneurs, comme MM. d'Anguien , de Condé frères , de Nemours, d'Elbœuf , de Montmorency, d'Aumalle et autres grands, qui accouroient en poste aussy tost en ce Piedmont, quand ils sçavoient que ce mareschal debvoit faire quel(|ue journée, comme dit TEspaignol : lesquels tous, comme j'ay veu, tant grands que petits, rendoient si grand honneur, obeyssance et respect à ce ge> neral comme si ce fust esté un prince du sang ou autre. Aussy luy s'en faisoit bien acroire , et s'en prevalloit un peu par trop sur eux ; car il tenoit si grand rang et auctorité , que j'ay veu plusieurs s'en mescontenter, et dire que le roy ne la tenoit si grandeet leur estoit plusfamillier, et que, pour un simple gentilhomme, c'estoit trop. Aucuns disoient qu'il falloit qu'il fist ainsy, estant en pays estrange, et que parmy les estrangers il falloit ainsy faire valoir et aucthoriser son roy, afin qu'ils y prissent exemple à le mieux respecter, et aussy qu'il en voyoit faire de mesmes aux lieutenans de l'empereur ses voisins, et qu'il n'estimoit pas moins son roy qu'eux leur empereur.

Si avoit -il si belle façon à tenir ainsy sa réputation et sa prosopopée, comme Tondit, que plusieurs ne s'en mesconientoient point; car il estoit très-beau seigneur, de fort bonne grâce en tout ce qu'il dîsoit, commandoit et faisoit; parloit bien, mais peu , ce qui desplaisoit fort à aucuns.

J'ay ouy dire à ceux qui l'ont veu que bien souvent on les a vu jouer aux eschecs, M. de Bonnivet et luy, despuis le disner jusqu'au soupper, sans profferer une vingtaine de parolles. Yoylà une grande taciturnité!

Toat cela lay changea quand il fut en France et à la cour; car il se rendit plus accostable, plus famillier et aFFable. Âussy j'ay ouy dire à fèu M. de Lansac, qui estoit un vieux registre de la cour, que le Feu roy François I disoit que tels grands de son royaume , quand ils arrivoient à la cour, ils y estoient venus et receus comnoe petits roys, c'est-à-dire qu'il n'y avoit 4ue pour eui du premier jour à estre reverenciés, honnorés, carressés, recherchés, tant des grands que d*un chascun de la cour; le second jour, qui estoit le lendemain, comme princes estoient venus, commançans un peu à décliner en leurs recueils, honneurs, respects et caresses; le troisiesme jour ils n'estoient plus que gentilshommes, qui deschéoient du tout de leur grand bien-veniat et de leurs honnorables entrées, et estoient reduicts et réglés au petit pied , comme le comnHin des gentilshommes. J'ay veu souvent telles expériences, et s'en voit tous les jours; les courtisans, qui Tout practiqué et veu practiquer, m'en sçauroient bien que dire.

Je vis arriver mondict sieur le mareschal à la cour, qui estoit lors à Rambouillet, comme j'ay dict cy-dessus , qui Fut fort bien receu du roy François II, et bien embrassé et carressé et respecté de M. deGuyse, qui lors gouvernoit tout , et de tout le reste de la cour, tant de seigneurs que dames , Fort honnoré et admiré ; et luy, sans s'estonner, Faisoit Fort bonne mine et monstroit grand grâce , comme il avoit certes; mais pourtant, au bout de quelques jours, il esprouva le proverbe du roy François que je viens de dire : car la cour a cela , que de ne Faire cas que des grands Favoris; et les autres ont beau estre accomplis de toutes les valeurs, vertus et honneurs du monde, niente. Si bien que ce grand mareschal , qui estoit le premier en Piedmont. Fallut qu'il endurast en France et ft la cour beaucoup de compaignons près de soy, encor bien ayse.

Il arriva Fort bien accompaigné de Force gen* tilshommes, capitaines du Piedmont, bien Faschés d'avoir quitté où ils se trouvoient le mieux. II les Faisoit tous bon veoir, et estoient fort braves et bien en poinct, mais non si proprement que les courtisans , qui d'eux-mesmes sont inventeurs de belles Façons de s'habiller, ou bien merveilleux imitateurs de celles qu'on

leur porte (je parle autant pour les gentilshommes que pour les dames). Voyià pourquoy nous trouvions un peu grossièrement habillés ces courtisans piedmontois, et sur-tout trouvions fort à redire sur les hautes et grandes plumes en leurs bonnets.

Ils voulurent Faire au commancement la mine d'estre rogues et bravasches et hauts à la main; mais bientost cela leur passa. Dont il me souvient que, trois mois après leur arrivée, un jour à Orléans, où les estais se preparoient, estans dans un jeu de paume deux gentilshommes de M. de Randau, dont il en avoit nourry un page qui s^appelloit Pussét de la Beauce, et n'y avoit que six mois qu'il Tavoit jette hors de page, arrivèrent deux capitaines de Piedmont estans là avecques M. de Brissac, qui, estans entrés là dedans , dirent par une arrogance piedmontoise aux autres que c'estoit assez joué , et qu'ils vouloient jouer. Les autres firent response qu'ils vouloient achever leurs parties, qu'ils ne quitteroient point le jeu. Sur quoy le jeune La Rivière Puitailler, qui estoit l'un des deux, voulut mettre Tespée au poing; les autres deux, Pusset et son compaignon, coururent à leurs espées qui estoient soubs la corde : ce Pusset entreprit La Rivière, et le mena et pourmena si bien et si beau, qu*il le laissa sur la place, blessé de trois ou quatre coups d'espée sans en recevoir aucun , dont il en avoit deux sur la teste, qui luy parurent toute sa vie : l'autre chasse l'autre hors du jeu de paume, qui estoit couru au logis de M. de Brissac pour avoir secours de quelques uns qui menaçoient de tuer tout; mais ils ne trouvèrent personne, si-non La Rivière blessé; dont ses compaignons Furent bien marris et se mirent après à la chasse des autres. M. de Randan, en ayant eu le vent , alla à eux très-bien accompaigné quasy de la pluspart des gallans de la cour (car il gouvernoit paisiblement MM. de Guyse), arriva à eux , qui les fit retirer plus viste que le pas en leur logis; dont n'en fut autre chose.

Nous allasmes le soir, quatre ou cinq que nous estions, voir soupper M. de Guyse, où il y avoit M. de Nemours, M. de La RocheFoucaud, M. de Randan son frère, MM. de Givry, Genlis, et force autres gallans de la cour, et qui disoient des mieux le mot. M. de Randan

M. LE MARESCHAL DE BRISSAC

en fit le conte en plaine table , et luy, qui estoit des mieux disans et de la meilleure grâce, ne sceut point enrichir le conle de malheur.

Je vous jure que je n'ay jamais veu homme Fouetté, comme ce La Rivière et les capitaines bravaches du Piedraont le Furent ce coup là de parolle, et comment de jeunes pages les avoient estrillés, et que les autres avoient là oublié leur pallestrine piedmontoise. De rire, on ne vit jamais tant rire, ny de dire mieux le mot, à Tenvy Tunde Tau tre; madame de Guyse et autres dames aveoques elle en ryoient bien aussy.

M. de Guyse, qui estoit sage et modéré, ryoit bien aussy un petit soubs son bonnet , et blasmoit fore les deux capitaines du Piedmont de leur témérité d'avoir voulu chasser deux gentilshommes de leur jeu ; ce qu*un prince n*eust pas voulu Faire, ny luy-mesme. Par ainsy se passa la souppée aux despens des capitaines de Piedmont.

Ce capitaine La Rivière despuis se rendit un très-bon capitaine, et tel qu'aux troisiesmes troubles , estant capitaine , des gardes de monsieur et capitaine de chevaux légers, fit Fort la guerre en Xainctonge aux huguenots de là, et eut belle réputation et Fortune. Mais, après leur avoir Faict beaucoup de maux , ils rattrapèrent près de Xaintcs, dans les taillis du Douet , en une ambuscade qu'ils luy avoient dressée, et Fut tué d'une grande harquebusade.

Pusset,qui l'avoit si bien estrillé. Fut amprès aux premiers troubles l'un des enseignes couronnelles de M. de Randan , où il se fit beaucoup signaller; et quelque temps après se battit en estoquade à Joinville (qui est à M. de Guyse) contre le seigneur de Guermand, breton, qu'il blessa Fort heureusement d un grand coup sur la teste , et luy point. Ce seigneur de Guermand estoit un jeune gentilhomme brave , vaillant et des riches gentilshommes de Bretaigne, lequel se noya dans la Seyne près Paris , en se baignant avecques M. de Guyse , qui se pensa noyer luy-mesme le pensant sauver, eslans tous deux Fort jeunes.

Pour retourner encor à M. (U^ Brîssac, il Faut noter de luy une chose digne à poiser , qu'en Piedmont , parmy sa grand grandeur et ses g;rands respects , jamais par-tout il ne se fit

appeller Monsieur, sans queue, comme nous avons veu plusieurs en France, qui, abusans un peu de leurs grandeurs, permettoient Fort bien, voire le commandoient , qu'ils ne Fussent appelles que Monsieur, simplement, en leurs gouvernemens et lieux où ils avoient authorité. Par tout le Piedmont on ne disoit ordinairement que monsieur le maresclial; bien est-il vray qu'en sa maison aucuns y estao8 disoient bien monsieur seulement, comme en demandant : Que Fait monsieur? ou bien : Où est monsieur? et autres interrogations qui se Font ; mais hors de son logis toujours ce mot se proFeroit, monsieur le mareschal. Aussy Faut-il ainsy parler ; car à nul appartient d estre appelle en France simplement Monsieur, que le premier prince du sang amprès le roy.

MM. de Guyse et connestable de Montmorency l'ancien ont Faict tout de mesmes; car il se disoit tousjours , M. de Guyse, M. le connestable; et à leurs imitations force autres princes et seigneurs en Faisoient de mesmes. Mous avons veu de tout cela les expériences.

Pour fin, mondict sieur le mareschal acheva en France et à la cour ses jours caducs et maladiFs , tousjours en grandeur , comme il se l'estoit acquise; car il entrait tousjours aux aF- Faires et conseil, et Faisoit-on grand cas de ses opinions. J'ay veu la rejme mère , de son temps encor vigoureuse, qu'elle avoit ses bonnes jambes et qu'elle aymoit ces longs pourmenoirs , elle tousjours aller à pied et Faire aller mondict sieur le mareschal tousjours à cheval, sur un petit cheval Fauve le plus doux et posé et beau que je vis jamais , et plus propre pour cela , et luy estant tousjours près d'elle et à ses costés , elle parlant à luy et luy demandant ses advis. De mesmes en FaLsoit-elle à M. le connestable : qui estoit un grand honneur à eux, et une grande bonté à elle; car les gouttes de l'un et de l'autre ne pouvoient accompaigner la belle disposition de la reyne ; lesquelles gouttes à la fin emportèrent ce grand mareschal au irespas, comme j'ay dict.

Il eut une belle et honneste Femme, qui estoit madame la marescballe, héritière de la maison d'Rstellan , grande, bonne et riche maison de Normandie, laquelle il ayma et

traicta fort bien ^ Et quand elle venoit en Piedmont luy rendoit tout traictement; et puis, quaud elle estoit grosse, il estoit fort ayse qu'elle s'en retournast soudain en France faire ses couches ; car il y avoit Faict plusieurs belles amyes, comme en Piedmont la beauté n'y manque, entre autres la segnora Movidale, Tune des belles dames , à mon gré , qui fost de par de là, et de la meilleure apparence et grâce; et d'autant qu'elle se voyoît amye du gênerai et lieutenant de roy, d'autant se Faisoit-elle valoir et monstrer quelque majesté plus que les autres : aussy pour telle , et pour quasy princesse, M. le mareschal la Faisoit paroistre, tant en respects , honneurs , qu'en pompes d'habits et autres sumptuosités, jusqu'aux dances et musiques : si bien qu'il avoit sa bande de violons, la meilleure qui Fust en toute l'Italie , où il estoit curieux de l'envoyer rechercher et la très-bien appoincter; desquels en ayant esté faict grand cas au fou roy Henry et à la reyne, les envoyèrent demander à M. le mareschal pour apprendre les leurs qui ne valoient rien et ne sentoient que petits rebecs d'Escosse au prix d'eux ; à quoy il ne faillit de les leur envoyer : dont Jacques Maryo et Baltazarin estoient les chefs de la bande ; et Baltazarin despuis Fut vallet de chambre de la reyne, et

^ Ls manuscrit i$772 ajoute : « Mais non de telle façon que j'ay veu plusieurs dames tenir cesie maxime ; n*estre bien traictées de leurs marys quand ils vont au change, et leurostent le tribut qu'ils leur doibvent pour le donner aux autres. Si bien que j'ay veu souvent faire plusieurs ei folles interrogations entre elles :« Son mary la traicta il bien ?• ou bien dire : « Son mary la traicte tant mal ! t Ceux qui oyent ces paroUes et interrogations, qui n'entendent point leur jargon , disent et respondent : « Jésus! ouy, il la traicte tant bien. U Tayme fort, et jamais ne la fl*appe ny ne bat. >Ge n'est pas cela, de par le diable! qu'on veut dire ny qu'on entend ; c'est à sçavoir s'U luy faict ^ien la betongne de la nuict, et s'il couche souvent a?ecques eUe et ne va point coucher aveoques d'autres. Ainsy ay-je yen jargonner plusieurs de nos dames sur ce point ; de sorte qu'il faut tenir ceste maxime entre dames , que quiconque le mary soit , qui passe et repasse souvent sa femme par le mitan , sans aller au pourcfaas ailleurs , il est trèa-bon mary , encor qu'il la traicte trèsmal d'ailleurs de quelques autres façons; carie manger et l'honneur qu'on leur faict , n'est unt leur vie comme le repassement des fesses, ny plus ny moins qu'aux chevaux le bien estrier vaut plus que le foing et avoine. Voylàpourquoy M. le mareschal de cette façon ne U*aictoit pas bien sa femme. Mais pour tout en tout autre traictement d'honneur , de respect et bonne chère» il ny ttanquoit point. »

rappelloit-on M. de Beaujoyeux , comme j'ea parle ailleurs.

Pour en parler vray, ce mareschal se monstra grand et sumptueux en tout ensongouver nement; car enfin un lieutenant gênerai du roy, il Faut qu'il soit universel et gênerai eu tout. Il eut de ceste belle Movidale une fille très-belle comme la mère, laquelle fille fîit vouée à Dieu et voillée d'un voile à cacher sa grand beauté pour n^en Faire envie au monde ; mais jamais ne s'est-elle peu cacher si bien qu'on ne la voye et recognoisse pour très-belle, et que ses yeux clairs et luisans ne transpercent tout, ne plus ny moins qu'on voit le soleil percer de ses rayons et entrer dans une chambre quoyqu'elle en ait les Fenestres bien closes et serrées de vitrages, jusqu'aux antres, grottes et cavernes des profonds obscurs rochers , tant est grande la transparence du soleil ; tout de mesmes est celle de la grande beauté d'une très-belle dame.

Mondict sieur le mareschal eut aussy une autre fille naturelle, je ne sçay de qui , laquelle nous avons veue à la cour , qu'on nommoit Beaulieu , belle et honneste damoiselle. Il eut aussy un fils bastard devant qu'aller en Piedmont, lorsqu'il estoit à la cour: on m'en a bien nommé la mère, que je ne nommeray point , car elle est de trop grand estoFFe. Il le fit evesque de Goutances, et estoit un très-bonneste et agréable prélat, et d'esprit et de sçavoir. 11 succéda à ceste evesché à son oncle , Frère dudict M. le mareschal , et mourut ainsy qu'il s'en alloit estre cardinal. 11 estoit aussy un très-sage et honneste prélat, et de Fort bcll(^ apparence et bonne grâce , comme son fr<'re aisné , et de ceste mesme beauté et taille. Je parle ailleurs de ces deux messieurs ses fils et mesdames ses deux filles , et de leurs vertus.

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