M. LEON
cœur généreux qu*il n'est pas bienséant de faire desplaisir aux dames.
De mesme courtoisie usa M. de Strozze son Frère, au voyage d'Àllemaigne , à fendroict d'une honneste dame , femme du capitaine et gouverneur de Danvilliers; ce qu'il sceut trèsbien remonstrer au marquis de Marignan en la guerre de Sienne , d'autant qu'aucuns de ses chevaux-legers avoient pris prisonnière une dame siennoise, gentille femme, qui s'appelloit la seignore Lucresse; et pour ce de mesmes ses soldats avoient pris une damoiselle fleuranline, femme d'un capitaine Goroque, que soudain il avoil faict délivrer ; et pour ce , le pria de faire délivrer de mesmes ceste dame siennoise, pour le respect que Ton doit aux dames, à leur user de touttes courtoisies, sans autre forme de capitulation. M. le marquis luy envoya la seignore Lucresse, et cousent très-bien avecques M. de Strozze de ne faire point la guerre aux dames ny les rançonner aucunement; mais bien luy reprocher comment du temps du roy François, ayant son armée vers Parpignan, aucuns capitaines servans le roy, et mesmes un seignor Francisque Vimercat , prindrent plusieurs dames espaignolles prisonnières, les devalliserent et puis les rançonnèrent estrangement ; ce qui ne fut beau ny honneste. Pour lors on disoit qu'aucuns de ces capitaines estoient de la ftuilte de M. de Strozze; sur quoy il sembloit que ledict marquis l'en taxast sourdement et luy jeitast ceste pierre dans son jardin tout bellement; dont M. de Strozze, s'en doublant, ne luy fit autre response, si-non luy mander que si cela estoit advenu du temps de ce roy François, on n'en sçauroit trouver aucune de ce règne du roy Henry qui n'eust esté traiclée que très-courtoisement et nullement rançonnée; lesmoing, au voyage d^Allemat{j[ne, la damoiselle de B4)urlemont, de grand maison, qui fut prise en un chasteau et menée à la reyne pour estre l'une de ses filles et y estre nourrie en sa cour, où elle ayma mieux estre qu'en son pays ; et y a esté lousjours nourrye et bien traictée, comme honneste fille, belle et agréable qu'elle estoit, et l'ay veue telle jusqu'à ce qu*elle fut maryée en la maison de Bonneval , grande maison de Lymosin. Je croy qu'elle vit encor.
Voylà s)mment ces deux grands capitaines
STROZZE. 397
dirent gentiment leurs raisons les uns aux autres : dont je m'estonne que ce marquis s'allast souvenir de ces dames espaignolles et les alléguer, puisqu'il y avoit si long-temps de ce voyage et que cela estoit arrivé ; mais il s'en alla ce coup très-bien souvenir, pour s'en servir ainsy à poinct ; car quand on vient à ces choses, il faut songer toutes les raisons et argumens que l'on peut pour faire sa cause bonne.
J'ay faict ceste disgression sur les courtoisyes que fit aux dames de Barcclonne M. le prieur de Gapue. 11 faillit aussy une fort belle entreprise à surprendre Zara en Barbarye, distante de la mer douze milles, y estant allé avecques quatre galleres de la religion et deux des siennes , chargées d'une eslite de braves chevalliers et vaillans soldats : mais le malheur fut que, le soir mesme de la nuict qu'ils allèrent à Zara, y arriva Salarais Turon,qui avecques quelques chevaux , en chemin faisant et passant , tirant vers Alger et y estant logé, survinrent les chevalliers, qui, estans descouverts, furent avecques une grand alarme et force repoussés , et perdirent leur dessein ; si bien que sans ceste malencontre eussent pris la place et pillée.
Or j'achève la louange de ce grand capitaine de mer, m'estant efforcé de le louer par les plus briefs mots que j'ay peu , et mesmes par le tumbeau que luy fit M. du Bellay (comme à son frère j en latin ^ dont la substance est telle :
«Moy, ce grand capitaine Léon Strozze, je
«ne gis icy dans ce vase; car un si petit vase
«ne sçauroit comprendre un si grand homme :
« la terre ne me comprend non plus ; mais une
«gloire plus grande que la terre m'a enlevé au
a ciel comme un bel astre pour les nautonniers,
«affin que, comme jadis les eaux ont porté cl
«soustenu mes vaisseaux et ployé soubs moy,
' «maintenant il me plait estre dieu de la mer.
« Allez doncques , vous autres qui viendrez am-
! «près moy et qui aurez ma charge, allez har*
! a diment sur les çaux , car je vous y prépare et
I «dresse un bon chemin et très-seur.»
I Ces deux frères eurent autres deux frères,
I non tant pareils aux deux premiers, mais pour-
* La même épilaphe se trouYC en français dan» ni «<^'Qet de Joacbiin du Bellay.
tant leur approchans, qui furent le seigneur Robert Strozze et M. le cardinal , bons , honnesles et habilles seigneurs. Âussy lous quatre furent-ils fils d'uu brave père, le seigneur Philippe Strozze; lequel, encor qu'il n'ayt monstre par plusieurs preuves, comme ses deux premiers enfans , qu'il fust si grand capitaine comme eux, si a-il esté un trës-habille homme, brave et très-courageux, ainsy qu'il le monstra à sa mort : car, ayant esté pris durant les guerres et tumultes de Florance , auxquelles il s'estoil entremis , plus par la persuasion et quasy conlraincte de son fils Pierre Siro/ze (ce disent aucuns qui en ont escrit, et que je Tay ouy dire mesmes à des anciens dans Fleurance), qui estoit un homme aclif, violent, mouvant et brave, et luy cryoit à loute heure qu'il se falloit esmouvoir pour la patrie; mais estant, de malheur, pris sur ce faict et détenu prisonnier dans le chasteau de Fleurance, plustost que d'endurer des cruelles gesnes pour confesser ses secrets à la ruyne de ses amys, et encourir une mort indigne de luy et de son parenlage, autant généreusement que patiemment se mit contre la gorge (aucuns disent contre Feslomach) une espée qu'un Espaignol de sa garde avoit laissé par mesgarde; et fut trouvé mort sur le carreau, tout sanglant, ayant laissé sur sa table un petit billet escrit, qui disoit : «Puisque je n'ay sceu bien vivre, «c'est bien raison que je sçache bien mourir et «que je mette fin à ma vie et à mes misères a par un coeur généreux. » El au plus bas mit encor en escrit ( que ceux qui ont faict mention de sa mort ne le disent point pourtant ; mais M. de Strozze dernier, son petit fils, et duquel il porloit le nom de Philippe, me Ta ainsy asseuré), ce vers dcVirgille, prononcé par Didon à l'heure de son trcspas :
Exoriare aiiçuU nostrit ex ouibuê ullor.
C'est-à-dire,
■Qo'il pnlMe sortir quelque brave de me* oa et de moD «sang , qui Teagera ma mort.»
Âinsy que fit Anibal long-temps par amprès contre les Romains, descendus de leur perfide QEneas, et les mena beau jusqu'à sa destinée preffixe. Qu'il y en a eu despuis ce vers prononcé qui Font bien praticquc de pères en fils
au monde! ce qui est un des grands secrets de Dieu qui soit. De mesmes ont faict messieurs les enPans dudict seigneur Philippe sur la vengeance de sa mort, et surtout les seigneurs Pierre et Léon Strozze, qu'au lieu de quelques gouttes de sang qu'espandit le père ils en ont faict couler des ruisseaux , et de celuy des Espaignols, Florantins, et de plusieurs autres leurs adversaires.
M. de Strozze dernier, son petit fils, pour l'amour de son jeune aage, n'eut grand temps à en faire de mesmes, à cause que, quand la paix fut faicte des deux roys chrestien et catholique , il estoit fort jeune et peu praliq aux armes, encor qu'il les eust un peu portées. Toutesfois ne faut doubter que si les guerres eussent duré, ou survenu comme des guerres civillcs, qu'il ne se fust espargné nullement à nuyre à ses ennemis anciens; car il hayssoil mortellement le grand duc Gosme. Et ne luy ay veu tant désirer chose, si non deux bonnes galleres et un petit port en Provance pour luy faire du mal et à ses costes, encor que la rcyne mère Tavoit pris en bonne amitié, et telle, qu'elle luy fit faire ses obsèques à Nostre Dame de Paris, toutes telles qu'on a accoustumé faire aux eiiipereurs, aux roys et aux grands princes, comme je vis, dont M. de Strozze en deijcsperoit. Je sçay bien ce qu'il m'en dit : aussy le grand duc le craignoii autant qu^l fit jamais son père; car je le sçay. J'en parle ailleurs.
Pour parler encor de ce grand Philippe, ainsy que j'ay veu son pourtraict en plusieurs lieux , il avoit bien la vraye mine de faire ce coup de sa mort , et aussy qu'il avoit la créance légère (ce disoit-on) et approchante d aucuns anciens Romains, de ces braves qui, pour immortaliser leur nom, ne craignoient de se des faire eux-mesmes. Aussy a-on dict de luy et escrit : qu'il sentoit un peu mal du paradis et de l'enfer, et se mocquoit tout ouvertement des préceptes de la foy chrestienne , et que de là on croyoit qu'il s'addonnast sans scrupulle fort à faire l'amour aux nonnains , ne faisant nulle difficulté de les desbaucher. Du reste, il estoir libéral, magniffique, fort aymé de ses concitoyens, et fort sçavanl; et voylà pourquoy ce grand sçavoir luy nuisit à sa créance, estant un instrument fort dangereux pour la mettre à
M. LE BARON DE LA GARDE
mal si Ton ne le gouverne bien , tout ainsy qu*â un pelit enfant une espée en sa main.
On dit que feu M. de Slrozze son fils luy rcssembloit un peu en cesle foy; je n'en sçay rien ; mais il estoit homme de bien et d'honneur. Bien est vray que la rcyne qui Taymoit , et son ame et tout, après Tavoir souvent pressé et importuné de lire dans la Bible, et qu'il y trouveroit chose leans qui fedifieroit de beaucoup , et en auroit fort grand contentement, après plusieurs refus, le tenant un jour eu sa chambre, luy monstra ladicte Bible pour y lire au moins un chapitre qu'elle luy monstra, pour Tamour d'elle; ce qu'il fit et le lit : et y ayant trouvé un passage qui ne luy pleut, il ferma aussy tost le livre, et dit à la reyne que ce passage luy faisoit perdre le goust de lire les autres. Je ne nommeray point ledict passage , de peur de scandalle. Je l'ay ouy conter ainsy à personne de Iby.
Sur ce je finis le parler de ces messieurs de Strozze ; aussy que j'en parle ailleurs.
M. LE BARON DE LA GARDE
Or, d'autant qu'en parlant de M. le prieur de Capue, grand homme de mer, il m'est entré en pensée d'en parler d'autres bons que nosroysont eu à leur service: j'en veux doncques parler de deux qui ont estes généraux des galleres de France, qui sont estes M. le baron de La Garde el M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine , frère à feu M. de Guyse.
D'autant que le baron de La Garde a esté le premier, j'en parleray doncques de luy le premier ; el diray comme à son commancement on l'appelloit le capitaine Poulin , el ce nom luy a duré long-temps. Feu M. de Langeay , estant lieutenant du roy en Piedmont, l'esleva et l'advança, pour lecognoisire homme d'esprit, de façon et de belle valeur et apparence; car il estoii beau et de belle taille, et pour le cognoistre de bon service.
Il le fil coguoistre au roy François, après les morts de Rincon et Fregouze , par plusieurs voyages qu'il luy fit faire vers Sa Majesté; si
que, le semant digne de le bien servir, il renvoya en ambassade vers le grand seigneur, sultan Soliman, pour négocier avecques luy h prester quelque grosse armée de mer à faire la guerre aux mers et aux costes de l'empereur. Il eut en ceste négociation de grandes peines , où il luy fallut bien desployer ses esprits et se monstrer quel il estoit; car il luy fallut combattre contre les secrettes menées de l'empereur qu'il faisoit à Gonstantinobie, contre les fermes résolutions des Vénitiens, conlre les mauvaises volontés des bahas, et, qui pluse.si,ccontre farrogance et inconstance de Soliman, qui maintenant luy promeitoit, maintenant se desdisoil ; mais il alla, il vira, il trotta, il traicta, il monopola, el fil si bien, et gaigna si bien le rapiiaine des janissaires de la Porte du grand seigneur, qu'il parla au grand seigneur cunmie il voulut, Tent retint souvent ; el se rendit à luy si agréable, qu'il eut de luy enfin ce qu'il voulut; el emmena Barberousse avecques ceste belle armée que plusieurs encor qui vivent ont veue en Provance et à Nice.
Mais à quel honneur, s'il vous plaist, ledict capitaine Poulin mena-il ceste armée, luy qui ne s'cstoit veu,n'avoit pas long-temps, que simple soldat et capitaine Poulin? ce fut que le grand seigneur , au départir , commanda à Barberousse d'obeyr du tout en tout au capitaine Poulin et se gouverner par son conseil à faire la guerre aux ennemys du roy , selon son vouloir ; en quoy il s'en sceut très-bien faire accroyre, car Barberousse n'osa jamais attaquer ny faire mal à aucuns chrestiens, bien que ce fust sa vraye proye, par où il passa , et mesmes à toutes les terres du pape , comme au port d'Hostie et autres, qui trembloienl de peur, et Rome et tout, et tous les cardinaux encor qui y estoient;car le pape ny estoit pas, estant lors à Boulongne; mais le capitaine Poulin leur manda qu'ils n'eusent point de peur , et qu'on ne leur (^roil aucun mal , ny à pas un chreslien qui fust amy et confédéré du roy.
J'ay veu plusieurs vieux capitaines qui ont veu tout le mystère de ce voyage de Provance et du siège de Nice : mais c'estoit chose estrange à veoir comme ce capitaine Poulin se faisoit obeyr et respecter parmy ces gens, plus certes que ne faisoient de plus grands que luy qui Côtoient là. Je luy ay veu discourir une
it)is de ce voyage et négociation ; mais il faisoit beau l'en ouyr parler, et la peyne qu'il y eut; dont, entre autres particularités, il dit qu'il estoit venu en vingt un jours de Gonstantinople à Fontainebleau , où estoit le roy, qui estoit une eitresme diligence.
Je luy ay ouy dire aussy qu'il avoit veu au grand seigneur un panache de plumes de phénix , et qu'il luy avoit faict monstrer par grand speciauté : et quand moy et d'autres luy remonstrasmes qu'il n'y avoit qu'un seul phénix au monde, et que luy-mesme se brusie quand vient sa fin, si bien qu'il esloit mal aysé de recouvrer son pennache,il respondit qu'il n'estoit pas inconvénient qu'il n'en eust trouvé des plumes , par une grande curiosité qu'on y pouvoit rapporter pour en chercher et trouver aux pays et aux lieux où il habile embranche, et mesmes lorsqu'il mue en sa saison , comme font des autres oyseaux qui en font fort ainsy tumber de leur corps. Il y peut avoir là de l'apparence, et aussy qu'à la curiosité d'un si puissant et grand seigneur rien ne pouvoit estre impossible ; car d'un seul clin d'œil il estoit obey fort exactement.
J'ay ouy dire à M. de Lansac le jeune : qu'à ce grand et superbe édifice TEscurial, le roy d'Espaigne, pour y mettre et appendre ses armoryes en éternelle mémoire, il y fit engraver ses armoryes dans une pierre de foudre si grande; qu'à plain et à ouvert elles y sont gravées, et luy cousia deux cens mille escus, ayant esté curieux de l'envoyer rechercher jusques en Arabie, etl'achepter. Le grand Turc en pouvoit faire le mesme de son panache.
Or, par ses services, ce capitaine Poulin fit si bien, que son roy le fit gênerai de ses gaileres. Mais , s'estant un peu trop emporté rigoureusement en Provance contre les hérétiques de Merindol et Gabrieres (car il hayssoit mortellement ces gens là), il encourut la malle grâce de son roy, dont il en garda la prison long-temps l'espace de trois ans. Aussy en partant de là il disoit : qu'il pensoit passer maistre es arts, y ayant faict son cours l'espace de trois ans. Et sans ses bons services il fust esté en plus grand peyne ; mais amprës le roy, le sentant très-capable pour le servir en ses mers, le remit encor gênerai des galleres.
Aussy servit-il bien aux guerres de Toscane
et de Corse, là où un jour il fit un brave com bat, très-hasardeux et heureux; car, tournant de Civîta-Vechia avecques deux galleres (aucuns disent six), s'estant cslevé un orage et une tourmente si terrible, fut contrainct de se jetter sur la plage de Sainct-Florant en Corsegue, attendant que la furye de la mer s'appaisast. Durant laquelle vindrent passer à sa veue unze grandes naves bien armées en guerre et chargées de six mille Espaignols qui s'en alloient en Italie et descendre à Gennes. Mais M. le baron de La Garde les alla attaquer aussy tost avecques ses galleres en ceste mer haute, qui estoit en fort peu d'avantage pour luy, et grand pour les vaisseaux ronds, et les combattit. M. le marquis de Spinola, s'il eust tenté tel hasard devant Ostande, il en fust esté encor plus estimé. Si bien qu'ayant entrepris le plus grand et le plus brave, le cannona et le mit à fonds, etamprès en fit autant à un autre; si bien que les autres, voyans le misérable estât de leurs campaignons, se mirent à la fuitte, combien que les galleres les suivissent; mais la mer estoit si grande et sidesadvantageuse pour les galleres, qu'elles ne les peurent atteindre, ayans gaigné la haute mer, et se perdirent aussy tost de veue. En ces deux perdeues il y avoit quinze cens Espaignols , dont la plus part furent tous noyés, et si peu de ceux qui en eschapperent furent mis aux fers. Ceux qui sçavent que c'est des combats de mer ballanceront bien à dire si celuy-là fut plus heureux que valeureux, ou plus valeureux et hasardeux que heureux. Quant à moy, je dis et l'un et l'autre; car ce M. le baron de La Garde estoit très-brave et vaillant de sa personne, comme il a monstre tousjours.
Je le vis une fois à la cour, estant à Paris, au commancement du règne du petit roy Charles IX, faire appeller le jeune La Molle à se battre contre luy; mais il avoit grand envie de se battre, et mal aysement se peut- il accorder ; et pour venir là il avoit quitté l'Ordre et ne vouloit point qu'il luy servist de rien là , comme de ce temps les moins vaillans s'aydoient de ce privilège; dont il fut fort estimé de plusieurs; car je le vis : il n'estoit point pour lors gênerai, car M. le grand prieur l'cstoit.
M. LE BARON DE LA GARDE
Il a esté très-malheureux en ccste charge , car plusieurs fois il y a esté en dedans et dehors; dont aucuns, après la mort de M. le grand prieur, et que M. le marquis d'ElbœuF eut succédé en cesle charge , dirent à la cour : qu'on avoit fàict grand lort à cest honnorable vieillard et capitaine , qui avoit tant bien servy la France, et mesmespour si peu de jours qu'il avoit à vivre, et que M. d*Elbœuf s'en fust bien passé , car il estoit assez riche , grand et chargé d'autres charges d'ailleurs, sans prendre celle-là , à laquelle il estoit novice , pour n'avoir veu ny pralicqué de mer.
Enfin amprës la mort dudict M. le marquis, ainsy qu'il est raison que toutes choses retournent en leur premier estre,M. de La Garde rentre en sa première charge, laquelle il a gardée sans aucun reproche jusqu'à sa mort : et la vieillesse ne luy en a faict aucun qu'il n'ay t tousjours bien faict, mcsmes sur ses plus vieux jours au siège de La Rochelle , là où il garda et empescha bien l'entrée du port , et aussy quand le secours de M. de Montgommery y vint , qui ne peut entrer, et fut contrainct de se mettre au largue; qui fut cause que le lendemain il alla avecques ses galleres Tappeller au combat avecques coups de canon; mais il n'y voulut point venir. G'estoit un homme qui entendoit bien son mestier de marine.
Ce fut luy qui fit faire ceste belle gallere qu'on appelloit La Reaile, et qui l'arma à galoche et à cinq par banc, dont paradvant on n'en avoit veu en France. Despuis ceste mode a continué, qui est bien meilleure que l'autre vieille, qu'on a laissé il y a long-temps par tout le Levant. Celle que André Doria avoit faict pour l'entreprise de Tunes à y recevoir l'empereur, n'estoit que de quatre, et fut trouvée de ce temps très-belle et superbe. Ceste gallere realle de jadis fut si bien faicte et commandée par le brave gênerai , qu'elle a duré et servy d'ordinaire plus de trente ans, encor qu'elle eust eu un tour de reings soubs fèu M. le grand prieur ; et pour ce , sur ce patron , feu M. le marquis d'Elbœuf en fit faiire une très -belle et toute pareille, qu'on appelloit La Marquise, de son nom. Le comte de Rais l'achepta despuis, et dure encor, mais meilleure voylliere. Elle servit de generalle luy vivant; et rendit à M. de La Garde sa realle, qui luy
mARTOlIB. I.
servit encor assez de temps de generalle; mais, ne s'en pouvant plus servir, non plus que d'un vieil cheval qui n'en peut plus , il en fit faire une encor plus belle et meilleure que ny La Reaiie ny que La Marquise; tant cest homme s'entendoit bien en son estât ; et l'aymoit. Outre ceste suffisance, il estoit trèshonnorable, magnifique, splandide , grand despensier en sa charge, très-liberal ; et trop , car il est mort pauvre, encor qu'il eust faict de beaux butins en son temps ; mais il despensoit tout, tant il estoit magnifique.
Amprès que Monsieur (despuis nostre roy Henry III) eut combattu les huguenots en ces deux battailles rangées de Jarnac, Montcontour et autres lieux et sièges, sa renommée voila par-tout de luy et de ses prouesses , si qu'il se fit un pour-parler de roaryage d'entre luy et la reyne d'Angleterre; je diray en sa vie à quoy il tint qu'il ne se conclud : mais les parolles et les choses en allèrent si advant, que nous demeurasmes quelque temps tousjours en suspens à dire, de mois en mois : a Nous «partons pour aller en Angleterre et à Lonadres. ji Et debvoit Monsieur y estre porté par les galleres de France^ qui estoient encor en ceste mer Oceane. Mais M. de La Garde en fit un si superbe appareil de ses galleres et apresls d'ornement, qu'on dit qu'il luy cousta plus de vingt mille escus : entre autres, le plus beau fut que tous les forçats de sa realle eurent chascun un habillement de velours cramoisy, à la matelotte (M. le grand prieur de Lorraine, duquel je parleray, avoit eu ainsy les siens habillés long- temps); la pouppe et la chambre de pouppe toute tapissée et parée de mesme velours , avecques une broderie d'or et d'argent large d'un grand pied, avecques pour devise une palme en broderie d'or et d'argent, soufflée et agitée de tous vents, avecques des mots grecs qui disoient : «Bien que je sois et «aye esté agité bien fort, jamais je n'ay tombé «ny changé.» Comme de vray il n'a jamais faict, et a tousjours esté bon et loyal. Les licts, couverts, orillers, bancs de chambre et de pouppe de mesmes; les estandards flambans, banderoUes moictié de mesmes et moictié de damas, tous frangés d'or et d'argent. Bref, c'estoit un chose très-magnifique à veoir. Et en tel superbe appareil debvoit entrer avecques
les autres galleres, qui pouvoient monter jusqu'à dix , dans la rivière de la Tamise à Londres. Je vous laisse à penser la superbeté d'entrée que ce fust esté , sans tant d'autres magnificences et grandes compaignies de braves gentilshommes. Et tout cela ne servit de rien à ce pauvre seigneur du baron de La Garde, si-non despensc pour luy; et quelquesfois il en faisoit parer sa chambre de pouppe, quej'ay veu ainsy; et moy indigne me suis couché et dormy en ces beaux licts, où il faisoit très-bon.
Enfin il est mort ayant laissé plus d'honneur à ses héritiers que de biens , et en Taage de plus de quatre-vingts ans; et si ne se monstroit trop vieux, retenant encor quelque belle et bonne grâce et apparence du passé, qui le Faisoit très-admirer à tout le monde, avecques ses beaux contes du temps passé, de ses voyages, de ses combats, qui ont esté si frequens et assidus, que les mers de France et d'Espaigne, dltalye, de Barbarie, de Gonstanlinople et de Levant, en ont longuement raisonné : encor croy-je que les flots en bruyenl le nom.
Quant à moy, encor qu'il me fist perdre une fois un butin de douze mille escus qu^un navire que j'avois en mer m'avoit faict, et ne le trouvant de bonne guerre ny de prise, me le fit rendre, dont il m'en fit force excuses, j'en diray à jamais ses vertus. Si diray-je encor ce mot de luy, comme je luy ay ouy dire, et d'autres avecques moy (car il ne s'en faignoit point, et en faisoit gloire) : qu'estant extraict de bas lieu , les guerres de Milan en Piedmont esmeues , il y eut un caporal d'une compaignie passant par le bourg dudict Poulin, et s'appelloit La Garde; du despuis il en voulut porter le nom; le voyant jeune enfant, gentil et tout esveilié d'esprit avecques bonne façon , le demanda à son père pour le mener avecques luy : le père le luy reffusa ; mais il se desroba du père, et s'en va avecques le caporal , et le servit de goujat environ deux ans; et puis, le voyant de bonne voulonté, luy donna l'harquebuse, le fit si bon soldat qu'il parut tousjours pour tel ; puis Fut enseigne, et lieutenant, et puis capitaine. Ah ! qu'il s'est veu sortir de très-bons soldats de ces goujats !