LE GRAND DUC D'ALBE
«aller, venir, et veult cnlrer partout. Aussy estcil un François bouillant et effronté; Tautre c e^t un E<(paignol froid et discret. »
Dont ne fault doubler que Le Peloui ne le fî:àl à dessein, possible par Tadvis et commandénient du maistre , parce qu'il avoit de fort bonnes parties en luy, mais principallement poar monstrer, comme bravasche et presumptueax , à son roy, toute sa cour et sa nation, que, pour les avoir quictés, pris et cboisy autre parly estranger, et autre maistre, le plus grand de la chrestienté, il ne se soucioit guieres de la France ny du roy non plus : aussy Teropereur luy Faisoit fort bonne chaire.
Bref, il paroissoit et bravoit fort; possible aussy pour cet artifice, et pour monstrer et faire venir Tenvye à d'autres gentilshommes fraoçois de le suivre, que, puisqu'il traictoitsi Dien les pauvres bannys de M. de Bourbon, il en faùroit de mesmes aux autres s'ils s'y vouloient retirer. Quelle gloire et presumption estoit-ce à ce fugitif et dénaturé François ^ de faire là telle parade de sa faveur devant son roy et ses compaignons du pays, auxquels il ne ceiloit sa fortune, qu'il leur faisoit encor plus grande qu'elle n'estoit ! Geste dame disoit que le roy en avoit quelque certain petit despit en soy ; mais il le cachoit. Je croy qu'il y a force gens, mauvais François^, qui voudraient estre bannis à ce prix.
Ledict Peloux aussy servoi t >on maistre en ses amours; car le roy, son bon frère, luy voulut faire chère entière pour luy faire servir une belle et honneste dame de la cour pour lors, et en tirer ce qu^il voulut , dont il en laissa à la France une race après luy qui ne se peut dire pour ast'beure.
J'ay veu le portraict dudict Peloux dans le cabinet de madame de Fontaines de Ghalandray (estant fille pour lors de la reyne Leonor, et ladisoit-on la belle Torcy), qu'elle me louoit fort. Aussy monstroit-il une belle représentation d'un gallant homme, mouricaut pour* unt , ressemblant un peu à son frère , que j'ay veu lieutenant du maréchal de Brissac en sa compaigoie de gens d'armes , qui cstoit certes
> Le inaDiiscrii877l dit : ■ QueUe gloire et conlenlement ouoii-ce à ce brave fugitif de faire la telle parade » etc. •
* Au lieu du mauvaU ftançois , le manuscrit 8771 dit : « Taol bon» fraiiçois fusseut-ils > ou autres. »
un brave et vaillant capitaine , et qui n'en de* voit rien à son frère.
Mais, pour retourner au duc d'Âlbe, il fauU croire que, dès lors qu'il se mit aux guerres, il ne cbauma pas d'en apprendre et en faire valoir de bonnes leçons en toutes ces belles expéditions qu'il a faictes en ses lieutenances geueralles qu'il a eu de ses maistres â part , ou soubs leurs personnes en la guerre d'AUemaigne, en Italie, en Lombardie, en Piedmont, au royaume de Naples , en Flandres, et de frais en la conqueste de Portugal.
Bref, en tant de lieux le nom du duc d'Albe s'est tant faict sonner , que rien que le duc d'Albe n'oyt-on encor que raisonner par la chrestienté; et est mort en réputation d'avoir esté un grand capitaine et avoir peu failly soubs ses charges, en despit du dieu Mars, qui est un dieu fort traistre et ambigu , qui faict souvant brancher lourdement ceux qui le suivent.
Il eut cet heur et honneur, en la battaille des proteslans , d'avoir très bien combattu et bien commandé en l'advant garde avec M. de Savoie , qui y commandoit aussy, mais il estait encor fort jeune. Aussy l'empereur le luy associa , pour estre vieux capitaine.
11 se monta ce jour sur un cheval d'Espaigne tout blanc, armé tout à blanc, et de grandes et longues plumes blanches qui luy peodoient sur sa sallade et sur les épaules bien bas.
11 monstroit bien par là qu'il vouioit se signalleret paroislre pardessus les autres, comme il fist, tant par ses belles enseignes que par sa prouesse qu'il monslra ce jour : et fut si heureux encor, que le duc de ^w fust pris si près de luy qu'il le mena et le présenta le premier à l'empereur (beau présent certes, et digne de bonne recompense) avec les autres qui y avoient ayd^.
Il eut un peu de malheur en Piedmont ; car l'empereur et le roy d'Angleterre Ty ayant envoyé, voire en toute l'Italie, pour gcneraL avecques une fort grosse et belle arinée , très bien garnie de tout ce qu'il luy falloit, tant de gens de guerre que grand attirail d'artillerie, et sur tout de si graude quantité de pyonniers, pour, à la mode des Turcs , remuer de grand terre, et combler les fossés de bois et tascincs, qu'il brava et assura , non pas seulement de
VIES DES GRANDS CAPITAINES
lever le siège de Valpian, mais de reconqaerir en peu de temps tout le Piedmont , ainsy que je Tay ouy raconter à de vieux capitaines François et estrangers qui estoient de ce temps. Mais tant s*en fallut, qu'il ne peut pas prendre Santiac qu'il assiégea, où M. de Bonnivet, couronnel de Tinfanterie Françoise, s'estoit jette dedans avec Ludovic de Birague et autres bons capitaines, dont j'en parle ailleurs ; et fut si bien defFendu , qu'il en leva le siège. Dont en ce siège il n'en fut trop loué ; car la place ne venoit d'estre fortifiée que de frais et à la haste.
II eut encore ce malheur, qu'à sa barbe, ce brave entrepreneur et aussy bon exécuteur, M. de Salvoyson, luy enleva Montcalvo par escalade.
L'on le dict en ce voyage malheureux , mais non qu'il Faillist en sa charge et y perdist sa réputation, car, si petite tasche, il la rabilla fort bien vers le royaume de Naples , et vers Rome contre le pape, lorsqu'il fit bravement teste contre ce grand capitaine M. de Guyse, quand il luy rompit ses desseins et du Pape , qu'il eust bien faussé dans sa ville de Rome, voire pris, disoit - on alors , comme je l'ay ouy dire dans Rome mesmes, s'il eust voulu. Mais il eut respect au Sainct Siège pour n'estrc blasmé d'une telle entreprise et prise, comme fut le prince d'Orange pour celle du pape Clément ; dont j'ai ouy dire encor que l'empereur n'en fut pas pourtant trop content de ce respect, et qu'il devoit avoir poussé plus oultre, selon sa devise, et que la gloire fust estée à jamais immortelle pour luy que d'avoir pris deux papes.
S'il se monstra là donc trop respectueux, il se monstra bien de l'autre costé fort sage et advisé , d'avoir rompu les fœux et furies de ceste armée dudict M. de Guyse, si délibérée et fraische, qu'elle ne demandoit que combattre: mais, comme un Fabius Maximus, par sa cunctation et temporisement, fit aller nos fœux en vapeurs et fumées. Toutesfois, ne fiiult point doubter que , si le pape n'cust point feilly audict M. de Guyse et à sa promesse, les choses ne fussent pas allées ainsy : et disoit tout le monde alors qu'il fust demeuré quelque chose dudict dttc, et luy eust fallu se retirer viste dans Naples: j'en parlerai ailleurs.
Ils se cognoissoient tous deux , et à bonnes enseignes, dès le siège de Mets, où ledict duc
estoit lieutenant de Tempereur en ceste armée et en toutes les expéditions qui se firent là : et pour ce M. de Guyse ne le craignoit guieres , ny là ny ailleurs.
Quand deux grands capitaines comme ces deux là se sont tastés une fois en tels hasards, sièges , combats et rencontres, celuy qui a eu du pire, comme l'eut ceste fois l'empereur et le duc son lieutenant, volontiers ils en craignent la seconde touche.
Bref, il n'y alla rien pour ce coup , en ce voyage d'Italie , ny de l'un ny de l'autre : et comme deux braves combattans en une esto* quade , après qu'ils ont bien faict leur devoir, viennent à estre séparés par les juges et ma-reschaux de camp , se retirent avec esgal honneur, ainsy firent ces deux grands capitaines. ;
Long-temps après vint la guerre de Flandres contre les rebelles qui se faisoient appeller les Gueux , sot nom pourtant et mal heureux en tout ! Le roy son maistrc l'y envoya son lieutenant , et encor son gênerai , où il passa gentiment , non avec un grand embarras ny multitude confuse de gens de guerre, mais se chargea seulement d'une petite et gentille troupe de braves et vaillans soldats bien choisis des terzes de Lombardie , de Naples , de Siciles, de Sardaigne , et d'une partie de celuy de la Golette , montant le tout à dix mille hommes de pied, tous vieux et aguerrys soldats , tant bien en poinct d'habillement et d'armes, la pluspart dorées et l'autre gravées, qu'on les prenoit pluslost pour capitaines que soldats : et fot luy le premier qui leur donna en main les gros mousquets, et que Ton veid les premiers en guerre et parmy les compaignies ; et n'en avions point veu encor parmy leurs bandes , lors que nous allasmes pour le secours de Malte; dont despuis nous en avons pris l'usage parmy nos bandes, mais avec de grandes difficultés à y accoustumer nos soldats , comme j'en parle au livre des couronnels. Et ces mousquets estonnerent fort les Flamans, quand ils les sentirent sonner à leurs oreilles; car ils n'en avoient veu non plus que nous : et ceux qui les portoient les nommoit-on Mousquetaires ; très bien appoinctés et respectés, jusques à avoir de grands et forts gojats qui les leur portoient , et avoient quatre ducats de paye; et ne leur portoient qu'en