M. DE NEMOURS
braves, vaiilans, bardys et grands capitaines : tant (ce diroit-on) ce nom et titre est beureuseiiicnt fatal eu vaillance et prouesse à ceux qui le portent! comme les ducs deBourgongne, les uns après les autres, ont esté de mesmes dès Philippe le Hardy jusqu'à teste heure; et ninsy que ledict Philippes, le duc Jean, le bon duc Philippe, et le duc Charles, TeropercurMaiimilian,rempereurGharlescinquiesme et le roy Philippe d'aujourd'huy, tous ces sept ducs consécutivement, ont estes braves, généreux, grands, ambitieux et courageux. De ces ducs donc de Memours il y eut premièrement Ix)uys d'Armaignac, qui mourut au royaume de iNaples; Gaston de Foix, qui mourut à la bauaille de Ravenne , comme j'ay dict cydessus; le père de M. de Nemours, duquel je parle maintenant, qui fut un très-homme de bien et d'honneur et de grand valeur, et trèsbon François : aussy estoit-il très-proche parent du roy François, qui Taymoit et prisoit fort ; et aymoit mieux suivre le party du roy que celuy de Tempereur; dont mieux luy en prit qu'au duc Charles de Savoye son frère; puis M. de Nemours, duquel je viens de parler; et, pour bien finir, M. de Nemours son fils , qui est aujourd'huy, n'a rien dégénéré de SCS ayeuls, car il est très-brave, et très-vaillant , et de sage conduicte et resolution. 11 Ta monstre, si jeune qu'il estoit, n'ayant que vingt ans, en ceste dernière battaille d'Yvry, où il combattit si vaillamment et fit sa retraicte des derniers, et au siège de Paris, y commandant en chef comme de raison : car, rncor qu'il fust bien assiégé et pressé de la guerre et de la famine , voyre de la peste , dont j*cspere en parler en la vie de noslre roy d'aujourd'h-y Henry IV S jamais ce prince ne s'estonna (ce qu'eust faict un plus vieux et plus praliq capitaine que luy), mais tient bon et faict teste très-asseurement aux fléaux et de la terre et du ciel (j'en parleray aussy en la roesme vie du roy) : et pour belle recompense on le traicia bien à Lyon, luy, qui , amprès tant de bons services faicts à son party et à sa religion, fut pris et mis prisonnier dans les prisons de la ville, comme un grand malfaic- (eur ; mais, par son gentil esprit et son indus-
* On na poiot oette vie.
trie , il s'en sauva bravement , comme j'espert dire.
Il monstra fort sa vaillance en l'entreprinse qui fut faicte sur luy à Vienne par M. le connestable et le seigneur Âlfonce , Corse ; car , y estans entrés dedans desjà cinq à six cens hommes , on luy vint dire comme la ville estoit surprise et prise. Soudain , d'un courage asseuré, sort de son logis sans s'armer autrement , prend ses gardes et quelques gentilshommes qui se rallièrent à luy, et court où estoit l'ennemy, le charge et le combat, le mené battant et le faict sortir hors d'où il estoit entré. J'ay ouy faire ce conte à gens dignes de ft>y, qui estoient dehors et dedans . pour le moins la ville gaignée se perdit.
J'ay ouy conter qu'une fois en Bourgongne, on luy vint dire qu'un de ses regimens estoit engagé, voyre assiégé dans un village par son enuemy. Luy , sans temporiser uy s'armer « prend un autre régiment des siens, se met à la teste sur un petit bidet; et, faisant faction de maistre de camp, de capitaine de gens de pied et de soldat, charge les assiegeans, les faict desmordre et les eslrille bien. Tant d'autres prouesses esperé-je conter de luy en la vie du roy, que Ton s*eu esbahira. Aussy aimoit-il tant à se façonner selon M. de Guyse son frère, qu'il le Youloil imiter en tout; car à plus parfaict que celuy-là ne pouvoii-il ressembler, et ce qu'il luy voyoit faire il s'estudioit du tout à le faire , fust-il ù la cour (comme j'ay veu ), et fusi-il à la guerre. El tout jeune qu'il estoit , n'ayant encor seize ans, aux nopces de M. de Joyeuse , je me souviens l'avoir veu , comme aussy un chascun le vit ; à tous les combats qui s'y firent il s'en voulut tousjours mesler, et si donnoil et recevoit des coups que le plus robuste eust sceu faire. Mesmes M. de Guyse, qui estoit le plus rude combattant qui fîist point, ne l'espargnoit non plus que le moindre; dont un chascun s'estonnoit des forces et de l'adresse de ce jeune prince , fust à pied ou à cheval.
Au reste, il est un des beaux princes du monde, vraye semblance du père et de la merc. Il est un peu de plus haute taille que ne fut jamais le père : sa douceur et sa bonté le rendent très-aymable, sur-tout aussy sa grand libéralité, pareille à celle du père; car il n'a rien
414 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOISen lay ; ce qu'il prend d*one main il le donne
de Tautre, comme de mesmes faisoit fort M. deGuyse son frère. Il a le cœur grand et ambitieux.
Sur qooy j'ay ouy dire que nostre roy d'aujourd'huy estant venu au dessus de la conqueste de la Bourgongne, M. de Guyse le vint trouver là, qui s'esloit mis à le recognoistre ; il y eut un gentilhomme qui , pour aplaudir, dit au roy amprès que M. de Guyse luy eut faict la révérence : «Sire, voylà comme peu à a peu on vous recherche et se vient-on humilier «envers vous, comme vous voyez. M. de Guyse «est venu; M. du Mayne traicte avecques vous; cil n'y a plus qu'à tenir que tout ne soit faict; «il ne reste que M. de Nemours à en faire de « mesmes. — Ah ! dit le roy, celuy -là a le cœur «trop grand et haut; jamais il ne se sçauroit «mettre à servir. Je ne m'attends pas qu'il me «recognoisse tant qu'il pourra et que son brave «cœur l'y portera. J'ay là un très-dangereux «ennemy et qui fort tard abaissera les armes. » Ces parolles, prononcées de la bouche d'un si grand roy, favorisent à la louange de ce prince plus que de cent autres qui en eussent voulu parler.
Or, comme j'ay dict, j'en parieray ailleurs, et plus amplement et moins sobrement que je ne fais icy, ensemble de M. le marquis de Sainct-Sorlin son frère, que je n'ay jamais veu pourtant; mais j'ay ouy dire que c'est un prince très-accomply, sur-tout fort homme de bien, de bonne ame et de scrupuleuse conscience; ce qui est beaucoup à louer.
De tous deux fui leur mère ceste belle, illustre et vertueuse dame, madame de Nemours, pre miere vefve de ce grand duc de Guyse, duquel je vays parler maintenant, et qui se remaria en secondes nopces à M. de Nemours ce grand prince si parfaict que j'ay dict, pour s'entretenir tousjours en recherche de la perfection des honnestes marys , puisque telle estoit sa volonté de se remarier, ne faisant point comme plusieurs dames que j'ay veu vefves et convoilantes, qui de leurs premiers et grands mariages s'abaissoient et descendoient fort bas avecques des petits.
M. DEGUYSE LE GRAND
(F&ANÇOIS DE LOUAIIIB}.
Ce grand duc deGuyse, duquel nous voulons parler, fut grand certes ; il le faut appeler grand parmy nous autres , aussy bien que plusieurs estrangers ont appelé des leurs par ce surnom et titre, et ainsy que moy-mesme j'ay veu et ouy les Italiens et Espaignols plusieurs fois l'appeller el gran duqixe de Guy sa, et el grancapitan de Guysa. Si que je me souviens qu'à l'enlreveue de Rayonne, et grands et petits faisoient un cas inestimable de feu M. de Guyse son fils, qui estoit encor fort jeune, et ne l'appelloient autrement que el hijo delgran duque de Guysa ; et entroient aussy en grande admiration de madame de Guyse sa femme , autant pour sa beauté et belle grâce que pour porter titre de femme de M.de Guyse ; et ne l'appelloient que la muger d'aquel gran duque de Guysa; et pour ce luy portoient un grand honneur et respect, et sur- tout ce grand duc d'Aibe, qui savoil bien priser les choses et les personnes qui le valoient.
Or, tout ainsy qu'on loue et admire fort un excellent artisan et bon ouvrier qui aura feicl un beau chef-d'œuvre, mais dadvantage et plus celuy qui en aura faict plusieurs, de mesmes faut louer et estimer ce grand capitaine dont nous parlons , non pour un beau chef-d'œuvre de guerre , mais pour plusieurs qu'il a faict. Et pour les principaux faut mettre en advanl et admirer : le siège de Metz soustenu, la battaille de Ranty , le voyage d'Italie, la prise de Calais , Guynes et Hames, celle de Thionville , le camp d'Amiens ; en la guerre civille, les prises de Rourges, Rouen , la battaille de Dreux, et puis le siège d'Orléans.
De vouloir descrire et spécifier menu par menu tout cela, ce seroit une chose superflue, puisque nos historiographes en ont assez remply leurs livres : mais pourtant, qui considérera la grand force qu'y mena ce grand empereur devant Metz, dont jamais de pareille il n'en peupla et couvrit la terre , la foiblesse de la place, qui n'avoit garde d'estre la quarte partie forte comme aujourdhuy ;qui considérera aussy
M. DE GUYSE
ta grande prévoyance dont il usa pour Tamu* nilionner et y establir vivres, munitions, reglemens , pollices et autres choses nécessaires pour soustenir un long siège ^ et le peu de lemps qu'il eut à Faire tout cela avant la venue du siège ; qui mettra aussy devant les yeux le bel ordre de guerre qu'il y ordonna, la belle obeyssance sur-tout qui luy fut rendue d'une si grande principauté et noblesse , capitaines et soldats, sans la moindre mutination du monde ny le moindre despit ; puis les beaux combats et les belles sorties qui s'y sont faicies; qui considérera tout cela et d'autres choses qui seroient longues à spécifier , et puis la belle et douce clémence et bénignité qu'il usa envers ses ennemys demy morts, et morts, et mourans de faim , de maladies, de pauvretés et de misères que leur avoit engendré la terre et le ciel ; bref, qui voudra bien mettre en ligne de compte tout ce qui s'est faicl en ce siège, dira et confessera que c'a esté le plus beau siège qui fut jamais , ainsy que j'ay ouy dire à de grands capitaines qui y estoient, fors les assauts, qu'on n'en livra jamais, bien que l'empereur le voulust fort; et pour ce en fit un jour faire le bandon pour en donner un gênerai , auquel M. de Guyse se prépara si bravement et y mit un si bel ordre , avecques tous ses princes , seigneurs , gentilshommes , capitaines et soldats , et se présentèrent tous si determinement sur le rempart à recevoir l'ennemy et soustenir la bresche , que les plus vieux, braves et vaillans capitaines de l'empereur, voyans si belle et asseurée contenance des nostres, luy conseillèrent de rompre ceste entreprise d'assaut, car ce seroit la ruyne de son armée; ce qui fascha pourtant fort à l'empereur ; mais, pour l'apparence du danger eminent , il creut ce conseil.
A propos de ceste clémence, courtoisie, douceur et miséricorde usée par ce grand duc à ces pauvres gens de guerre, voyez de quelle importance elle servit quelque temps après à nos François au siège de Therouanne; à laquelle un rude assaut estant donné et nos gens par luy faucés et emportés estans prests à estre tous mis en pièces, comme l'art et la coustume de la guerre le permet, ils s'adviserent tous à cryer : «Bonne , bonne guerre, compaignons ! « souvenez-vous de la courtoisye de Metz. » Soudaia les Espaignola courtois, qui faisoient la
LR GRAND. 416
première poincte de TassauU, sauvèrent les soldats, seigneurs et gentilshommes, sans leur faire aucun mal , et receurent tous à rançon. Ce grand duc , par sa clémence , sauva ainsy la vie à plus de six mille personnes. Ce siège fut célèbre et notté par ceste courtoysie et par la naissance de la reyne Marguerite de France , reyne de Navarre, née le SO"" de juin 1653.
Or, si ceux de dedans Metz n'eurent occasion de monstrer leurs courages et valeurs à soustenir des assauts ( fort attristés de n'en recevoir pour mieux monstrer leurs valeurs}, ils en prindrent bien d'eux-mesmes à assaillir les ennemys; car à toute heure ils faisoient des plus belles sorties du monde, qui valoienl bien des soustenemens d'assauts; et donnèrent bien à songer et accroire aux ennemys que, s'ils fussent allés à eux avecques assauts, autant de perdus y en eust-il eu. Ces saillies se faisoient, et à pied, jusqu'à fausser les tranchées souvent, et à cheval, bien loing encor de la ville , et sur-tout sur le camp du marquis Albert , à qui M. de Guyse en vouloit pour avoir faussé la foy donnée au roy , et avoir desfaict M. d'Aumale son frère, et pris prisonnier. Aussy le paya-il bien , car il ne retourna pas la quarte partie de ses gens ; dont l'empereur ny les Espaignols ne s'en soucièrent guieres, pour aymer peu les traislres , aussy qu'il ne s'estoit donné à Tempereur que par contraincie. Ainsy alla ce siège, qui commança la vigile de laToussaincts ; ainsy porte la vieille chanson faicte pour lors par un advanturier de guerre françois, qui commance ainsy :
Le feodredy de la Toussai DCti K«l arrîTé la Germanie A la belle Croix de Messaia Pour faire grande boucherie.
Se caropanl au baut des viffocs , Le duc d'Albe et sa Gompalgnie , A Sainct-Arnout près nus fossés, G'estoit pour foire Tentreprise De reoognoislre nos fosaéa.
Ce fut ce jour là et à ceste belle croix où fut faicte ceste belle escarmouche qui dura quasy tout le jour, si bien soustenue des nostres et attaquée par le duc d'Albe et le marquis de Marignan , avecques une eslite de trois mille barquebusiers espaignols choisis et d'un battailloa venant après , de dix mille Allemans qui les souslenoient. Il n'y alla rien du nostre que toul bien , fors quelque petite tuerie et blessure de
DOS capitaines et soldats. H ne se pouvoît faire autrement; car en telles festes il y a tousjours des coups donnés et receus, et puis le grand nombre des autres debvoit sufFocquer les nostrès de leur seule halleine.
Ce siège dura despuis ce jour jusqu'à janvier, environ le vingiiesme ou plus. L'empereur s'en leva de là fort à regret et à grand creve-cœur ; car il avoit promis aux Allemans, pour se faire mieux aymer d'eux que par le passé, de remettre Metz , Toul et Verdun à TEmpire, et les y reunir mieux que jamais ; ce qu'ils desiroient plus que chose du monde, car elles leur estoient de bonnes clefs ; mais sa bonne destinée luy j faillit là. Et ce fut ce que dit très-bien M. de Ronsard parlant de ce siège et ville.
Où le Destin aToit son outre limité Contre le» nouTcaux murs d'une folble cité.
Or , entre autres beaux traicts que j'ay ouy raconter et remémorer qu'aye faict M. de Guyse leans (je mets les combats à part), ce fut celuy touchant la courtoysie qu'il fit à Fendroict de don Louys d'A villa, gênerai pour lors de la cavallerie légère de l'empereur , à qui un esclave more ou turc ayant desrobé un cheval d'Espaigne , se sauva avecques luy dans Metz cl s'y jetta. Don Louys, ayant sceu qu'il s'estoit allé jetter leans, envoya un trompette vers M. de Guyse le prier de luy rendre par courtoysie un esclave qui luy avoit desrobé un cheval d'Espaigue et s'estoit allé jetter et reffugier dans sa ville, pour le punir de son forfaict et larcin , ainsy qu'il le meritoit, sçachant bien qu'il ne le refuseroit, pour le tenir prince valeureux et généreux , et qui ne voudroit pour tous les biens du monde receller ny soustenir les larrons et meschans.
M. de Guyse luy manda , pour luy envoyer
l'esclave, il ne poiivoit, et en avoit les mains
• liées par le privillege de la France , de temps
i immémorial là- dessus introduict, qu'ainsy que,
> toute franche qu'elle a esté et est, elle ne veut
«recevoir nul esclave chez soy ; et tel qu'il se^
Jfroii , quand ce seroit le plus barbare et estran-
ger du monde, ayant mis seulement le pied
dans la terre de France , il est aussy tost libre
et hors de toute esclavitude et captivité , et est
franc comme en sa propre patrie ; et pour ce,
qu'il ne pouvoit aller contre la franchise de la
France : mais pour le cheval , il le luy renvoyoit de courtoysie. Beau traict certes! Et monslroit bien ce prince et grand capitaine , qu'il sçavoit encor plus que de faire la guerre, comme certes il faut qu'un grand capitaine soit universel.
Vrayement il faut louer et admirer ceste no-» ble franchise, belle etchrestienne de la France, de n'admettre point de telles servitudes et esclavitudes par trop cruelles , et qui sentent mieux son payen et turc, qu'un chrestien. Et qui aura veu les esclaves traicter comme j'ay veu , y trouvera de la pitié ; car on n'en a compassion non plus que des chiens et des bestes. Mais , dira quelqu'un , comme je vis dire une fois à un comitte de gallere espaignol à un gentilhomme qui avoit compassion d'un pauvre esclave qu'il assommoit de coups, comme un cheval et couché par terre , sans qu'il osasi bouger, et luy représentant ceste cruauté, l'autre luyrespondit seulement: «Si «vous aviez esté esclave parmy les Turcs «comme moy, vous n'en auriez pitié; car ils «nous traictent cent fois plus cruellement «que nous eux.D Gomme il est vray : et, qui pis est, quand ils nous tiennent, nous autres François, ils en font de mesmes qu'aux autres chrestiens , n'ayant nul esgard ny considération aux franchises qu'ils ^reçoivent en France, comme j'ay veu. Et mesmes dernièrement nous vismes arriver à la cour de nostre roy dernier quelque soixante Turcs et Mores, qui estoient eschappés des galleres de Gennes , et se sauvèrent en France : le roy les vit et leur fit donner de l'argent pour leur conduicte et embarquement à Marseille : eux -mesmes disoient que , sçachans bien le privilège libre de la franchise de la France, avoient faict ce qu'ils avoient peu pour y gaigner terre, où ils avoient une joye exiresmed'y estre; et nous adoroient nous autres François jusqu'à nous appeller frères. Et Dieu sçait, sils nous eussent tenus en leur pouvoir, nous eussent traictés comme les autres. J'ay faict ceste disgression puisque le subject s'y estoit adonné. Or je ne parle plus de ce siège de Metz, car il est ailleurs assez escrit.
Pour le regard de la battaille de Ranty, c'est une chose assez certaine et publicque, que M. de Guyse en fut le principal autbeur de la
M. DE GUYSE LE GRAND
4ir
victoire, aotant pour 8a belle conduicte et sagesse, qoe pour sa vaillance. C'a esté le premier et seul des nostres qui a commancé à bieo recognoistre et estriller les reistres, et M. son fils le dernier et seul.
A cestebaltaille, le comte deVulFenfourt avoit amené à Tempereur deux mille pistolliers, qu'on appelloit reistres, parce, disoit-on lors, qu'ils esloieut noirs comme de beaui diables ^ Et s'estoit vanté ledîct comte et promis à l'empereur qu'avecques ses gens il passeroit par dessus le ventre à toute la gendarmerie et cavallerie de France, ce qui donna à l'empereur quelque fiance de gaigner; mais il arriva bien autrement, car ils furent bien battus, et fuyrent bien. Possible, si M. de Guyse fust esté hors de là , qu'ils nous eussent pu donner une pardlle estrette que d'autres reistres nous donnèrent à la battaille de Sainct-Quentin ; car ce forent eux , avecques cinq cens lances de Bourguignons, tous conduicts par le comte d'Aiguemont, qui nous desfirent.
Un peu advant , leur couronnel (je ne me souviens pas bien du nom , mais il estoit grand seigneur d'Allemaigne, et je ne sçay si c'estoit an puisné de la maison de Brunswic) s'envoya presttiter avecques sa trooppe (qui pouvoit monter à deux mille chevaux) au roy Henry, luy demandant Tappoinctement, tel qu'ont accoustomé tousjours ces gens le demander, qui certes y sont excessifs. M. le connestable le renvoya bien loing, et remonstra au roy que c'esloient marauts qui ne valoient rien , qui ftisoient des enchéris, pilloient tout un pays, et au bout du fiiict, ils ne combattoient point, et ne venoient jamais aux mains, et s'enfiiyoient comme poltrons, ainsy qu'ils firent à la battaille de Ranty, que trois à quatre cens chevaux de nos gens-d'armes mirent en routte et en fuyte, et firent pis, mirent en desordre et rompirent tout un gros battaillon de l'empereur mesme et de leurs Allemans.
Il y avoit de quoy au roy et à M. le connestable à considérer. Mais ceux-cy firent mieux que les autres à ceste battaille de Sainct-Quentin, où possible, comme l'on disoit alors, s'ils eussent eu afEaire et à parler à M. de Guyse , ils eussent estes de roesmes escot qu'à Ranty, encor qu il y eust là de très-bons , braves et
* Relier, en allenuuid , lignifie cavalier.
BBANTOm. I.
vaillans capitaines; si bien qu'il y eut là du malheurpour eux et de l'heur pour M. de Guyse, que force gens alors souhaittoient qu'il ftist esté là ; car certes , quand l'on a apris et acooustumé à battre quelques gens une fois, deux fois , l'on y est heureux une autre fois, ainsy que mondict sieur de Guyse le fit aussyde mesmes à la battaille de Dreux. Si que M. son fils, et son vray héritier en tout, hérita de luy de ce bonheur de battre ces gen^là, tant mauvais et tant redoutables, plus par renommée que par effects, ainsy qu'il fit à la battaille qu'il donna à M. de Thoré en Champaigne, qui en avoit mené deux mille. Il les contraignit jusque-là qu'en belle plaine ils luy demandèrent bonne guerre et la vie, et leur retour sain et sauve en leur pays, qu'il leur accorda de grâce, et eux s'en allèrent ; et si peu de nos pauvres François qui restèrent du combat et meurtre, fallut qu'ils se sauvassent avecques M. de Thoré leur gênerai, comme ils peurent; et s'allèrent joindre à Monsieur, frère du roy, qui lors estoit en armes.
Ce M. de Guyse mesme estrilla bien aussy le baron Done ^ et ses reistres auprès de Montargis, et puis les acheva de peindre et de renverser à Auneau , ainsy que j'espère le descrire en sa vie.
A propos du baron Done, si faut-il que je face ce petit incidant. Nostre grand et brave roy d'aujourd'huy, durant ces belles guerres et cooquestes de son royaume sur les ligues , estant devant Dreux, il désira fort veoir madame de Guyse , sa bonne cousine; et pour ce l'envoya prier qu'elle en prist la peyne qu'ils se vissent, car elle estoit à Paris; ce qu'elle désira fort aussy, car c'est une des honnestes et bonnes princesses qui soit point ; et pour ce , le roy luy envoya un passeport. Laquelle sçachant venir, alla au-devant d'elle bien accompaigné d'une fort belle noblesse qu'il avoit: lequel, après avoir recueilly ceste honneste princesse en tout respect et gracieuseté, la conduisit en son logis et en sa chambre; et, venant sur le discours, le roy luy dit : «Ma cousine, vous «voyez comme je vous ayme, car je me suis « paré pour l'auMiur de vous. — Sire , ou mon- « sieur, luy respondit-elle en riant, je ne vous «en remercye point , car je ne voys point que
•Dboiia.
«vous ayez si grand parure Mir vous que tous «en debviez vanter si paré comme diles.— Si «ay, dit le roy, mais vous ne vous en advisez «pas. Voyià une enseigne (qu'il monstra en son «cbappeau) que j'ay gaignée à la batlaille de «Goutras pour ma part du butin et victoire; « ceste qui y est attachée Je la gaignay à la bat- « taille d'Yvry. Voulez-vous doncques , ma couasine , veoir sur moy deux plus belles marques «et parures pour me roonslrer bien paré?» Madame de Guyse le luy advoua en luy replicqnant : «Vous ne sçauriez , sire , pourtant m'en «monstrer une seule de M. mon mary. — Non , «dit*il, d'autant que nous ne noua sommes c jamais rencontrés ny attaqués; mais, si nous « en fussions par cas venus là , je ne sçay ce que «c'en ftist esté. » A quoy replicqua madame de Guyse: «Sire, s'il ne vous a point attaqué, «Dieu vous en a gardé ; mais il s'est bien alla- •qué k vos lîeutenans , et lésa Fort bien frottés, «tesmmng le baron Done, duquel il en a ra- « porté de bonnes enseignes et belles marques , «sans s'en estre paré que d'un beau cbappeau «de triumphe, qni luy durera pour jamais.» Madamoiselle de Guyae, toute gentille certes , et trè»-beUe et digne d'un tel père qu'elle avoit, esunt près madame sa miret impassiente d'en dire aussy son mot, s'advança là-dessus, et luy dit : «Sire, vous n'» avec aucune parure non «plus de M. nu» frèce. — Non, dit le roy ; « mais ii est assez jeime pour m'ea donner s'il « ne se recognoisU v Ea telles belles et gentilles parollea, quasy en fbrme de dialogue, se passèrent les devi» de ce grand roy et de ces belles princesses.
Or, ce brave prince M. de Guyse ne se contenta de ce qui resta et qui se sauvoit par la capitulation que le roy fit avecques eux, qui ne les vouloit du tout perdre, pour la hayne sourde qu'il pcMtoit à mondict sieur de Guyse. Ces messieurs les reistres forent si bien poursuivis par luy en despit du roy, el toiichéa devant luy et eoignés, quede dnqwmte mille borna» que ledict baron Done avoit cnnenés , j*ay ooy dire à bomme de foy et de relifl^oo, que, quand ils arrivèrent à Genève (obestoit leur rtffuge) très à propos , ils n*esteient pas cinq censcbevaux, tels quels. De plus, rongeant encor son fratn de despit, il donna encor dans TAllemaîgne et le comté de Montbelliard, oâ il fit
un très-grand ravage et carnage , et de trèsbeaux feux , et tout cela avecques fort petite trouppe. Si que, s'il eust eu seullement dix mille bommes frais portés là, il luy bastoit de se pourmener si advant en Âllemaigne , qu'il eust fait belle peur en plusieurs endroicls. Et ne le faut point doobter ; et ainsy que ce prince le dit , il l'eust faict , car son grand courage l'y eust porté fort facillement, et sa grande renommée , qui desjà avoit voilé par-tout là , et qui en avoit porté avecques elle de la terreur.
Ha! brave prince ! tu ne debvois jamais mourir, au moins que tu ne te fusses un peu pourmené par ceste Allemaigne , et monstre encor à quelque trouppedes reistres, que s'ils ont faict peur à aucuns, que tu leur eusses foiot à eux toute entière , mesmes qu'ils se sont rendus d'autresfois à telle gloire, qu'ils se vantoieot de donner par-toul peur et mort.
J'ay ouy dire : qu'un peu advant que mondict sieur de Guyse aliast desfaire ce baron Doue, il en manda son dessein au prince de Parme, et luy pria de luy prester son espée pour estriller un peu ces mauvais. Le prince luy manda qu'il n'en avoit besoin de meîUeore que la sienne; de laquelle, amprès qu'il aurait fûct avecques ses gens, il le prioit de kiy prester plustost la sienne, qu'il tenoit la meilleure de la cbrestienté. Voylà comme de grand à grand la flatterie est commune comme parwy les petits, encor que ces propos tinss^it plustost du vray que du flattement, à cause de leurs rares valeurs ; aussy que M* de Guyse le diauit, d'autant que quelques années advant M. le prince de Parme avoit mis à tel poînct le prince de Casimir avecques neuf ou dix mille reistres qu'il avmt menés anx Estats , qu'il fallut qu^ils pliassent bagage; et s'en allèrent viste , sans avoir que fort pen faiel fumer leurs pistolles, autant par contraincte et nécessité que par espouvante d'une lettre que leur escrivit le prince de Parme, aussy bravasctae que jamais lettre fut escrite.
J'eatois lors à la cour quand elle y fat apportée, et le roy la vit, qui la trouva trèsbelle, et M. de Guyse me la DMinslfa et me dit quec'estoit de la feçou qo*tl hlloit traictcr et chasser ces gens là, non aveeqoes de l'argent , ny avecques peur; lesquels n'estans paa si tost et seulement entrés en France, il ne
M. DE GUYSE LE GRAND
ftilloit que songer aussy tost d'amasser de fargent pour les reistres, et les renvoyer avecqnes cela : que si Ton eust voulu employer seulement la moictié de celuy qu'on leur donnoit à dresser une bonne grosse armée, on les eust si bien battus et eslrillés , qu'ils eussent perdu Tappetit pour jamais des bons vivres et des beaux escus de la France ; et sur-tout, me disoit M. de Guyse, pour les desfaire il fàlloit avoir une bonne irouppe de bons mousquetaires et harquebusiers , ainsy que j'en parle ailleurs, et que c'esloit la sauce qu'il leur falloit donner pour les desgoutter, ainsy qu'il desfit ceux de M. de Thoré , là où si peu d'harquebnsiers qu'il avoit firent très-bien; et surtout les mousquetaires, qu'ils n'avoient guieres veu ny ouys , les estonnerent fort.
Certainement, qui eust voulu user bravement à l'endroict de ces gens du fer comme de l'or ou argent , on en eust eu la raison ; mais aussy eust-il fallu avoir pour chef un de ces deux de Guyses , ou le père ou le fils , encor qu'à la battaille de Montcontour nostre roy Henry estrilla bien ceux du duc des Deux Ponts, qui estoient venus aux huguenots : mais aussy M. de Guyse , ce brave fils , y estoit , et à bon escient, car il y fut fort blessé d'une grande pistoiletade au bas de la jambe, et en grand danger de la mort. De cela j'en parleray â la vie dudict roy et de M. de Guyse *. Pour parler on peu de ceste lettre bravasche du prince de Parme , de laquelle la sustance estoit telle :
«Vous, messieurs les reistres , qui faites estf tat de troubler les princes chrestiens , et qui «vous enrichissez de la despouille misérable «de tant de pauvres créatures qui ne vous «firent jamais mal ny desplaisir, puisque vous «méritez justement le mauvais parly auquel « vous estes reduicts à présent , asseurez-vous «que vous avez affaire à des personnes qui le « sçauront poursuivre jusquesau vif et sentiment, « assistées de Dieu, qui ayde tousjours aux armes «justes, telles que vous avez desjà cognu et «senty ; et si les François sont plus courtois « que nous à traicter leurs ennemys, vous n'estes «point en France , ny encor moins avons-nous «voulonté de faire si mal les affaires du roy « nostre maistre. Vous demandez que nous vous «payons pour vuider le pays; et nous deman-
< On B'a polat ces viei.
«dons mesme payement pour vous laisser en «aller vos vies sauves. Apprestez vous seule- «ment de veoir le sort des armes le plustost « que vous pourrez , car nostre courrier n'attend «seulement que le nombre de morts pour en « porter les nouvelles en Espaigne au roy nostre «maistre.»
Voyià des mots bien braves et menaçans, qui portèrent tel coup qu'ils s'en allèrent grand erre, sans emporter un seul sol du roy d'Espaigne, comme ils avoient foict de nos roys : et le meilleur du pot fut que, n'ayans rien faict qui vaille , furent si insolens qu'ils envoyèrent demander leur paye à la reyne d'Angleterre, qui les y avoit faict venir et promis argent ; mais elle, qui est l'une des habilles dames qui oncques porta sceptre et couronne , leur fit une brave response, et digne d'elle et de sa générosité; et addressant sa lettre pour tous au prince Casimir , leur gênerai , elle parla ainsy en brefves parolles :
«Jevoy bien que vos hommes ne veulent «point de mon argent, quoique vous dites, «comme ayant suprimé nostre contract, par «lequel vous estes tenu de mener des gens de «guerre, laissant mesmes à vostre jugement «combien seront mensongers tous ceux qui «baptiseront d'un nom vos trouppes. Je suis «marrie de vostre defortune, pour à laquelle «subvenir je vous puis asseurer que vousob- « tiendrez de moy tout ce que sçaurez rai- «sonnablement souhaitter, et non point da- «vantage.»
Ce ne fut pas tout , car ce prince Casimir , pensant mieux faire ses affaires et de ses gens en personne que par lettre, alla luy-mesmc trouver la reyne, là où sa présence n'y servit non plus; et elle , qui est une très-habille princesse, et qui sçait parler et tenir majesté , et rabrouer quand il faut, parla bien à luy.
Ce mesme temps que ledict prince estoit là, Monsieur, frère du roy, avoit envoyé le gentil chevallier Breton vers ladicte reyne , sur leurs pourparlers de maryage ; mais ledict chevallier m'a conté qu'il a veu qu'elle ne faisoit guieres grand cas dudict prince; et plusieurs fois luy a faict tenir la mulle. Cela s'entend qu'il entrait ordinairement dans la chambre de . la reyne , et ledict prince demcuroit en l'antichambre, et non sans estre brocardé d'elle,
comme elle sçait bien faire, et en rioit avecques ledict chevallier. Voylà comment Dieu en cest endroict luy rabaissoit son orgueil et sa témérité passée.
Un autre grand capitaine aussy qui a eu bien la raison de ces messieurs les reistres, c'a esté ce grand duc d'AIbe , par deux fois ; Tune contre le prince d'Orange, et l'autre contre Ludovic son frère. Gomment il les vous mena et renvoya ! J'ay ouy conter à feu M. de Ferrare que ces reistres ne craignent gens tant qu'ils font les Turcs , si bien que dix mille chevaux turcs ne feront jamais difficulté de frotter dix mille chevaux reistres : ce que je trouve fort estrange , luy dis-je , veu que les reistres estoient armés jusqu'aux dents, et si bien en pistolets pour l'offensive et deffensive, et les Turcs tous nuds , n'ayant pour armes que la lance, la targue et le cimeterre, a C'est tout « un , disoit-il , et rien moins pour cela. » Et di&oit l'avoir veu par expérience lorsqu'il fut à l'armée de l'empereur Maximilien son beaufrere. Et sur le propos qu'on luy demanda pourquoy Tempereur n'hasarda la battaille ce coup là contre sultan Soliman , puisqu'il avoit plus de trente-cinq mille chevaux, dont il y avoit trente mille reistres qui dévoient eux seuls mettre en pièces et en fuitte tous ses Turcs ainsy desarmés , bien qu'ils fussent cent mille chevaux , il dit : que ces reystres les craignoient tant , qu'ils ne vouloient nullement aller aux mains avecques eux; et disoient encor une raison : que ces Turcs estoient si couverts , et eux et leurs chevaux, de si grand quantité de plumes et panaches, et allans à la charge faisoient de si grands cris et hurlemens, qu'avecqucs tout cela les reistres et leurs chevaux en prenoient si grand frayeur , qu'ils ne pouvoient chevir de leurs chevaux , et tournoient teste en arrière.
Dieu vueille que cela n'arrive à ceste heure , que nous sommes sur la veille de veoir de grands maux de ces Turcs sur les pauvres chrestiens de là bas , tant Hongres , Poulacs , Allemans , qu'autres, et qu'il donne la grâce à ces reistres allemans faire mieux encontre eux qu'ils n'ont faict; car si Dieu n*a pitié de nous, et qu'il laisse prendre Vienne en Austrie, la vrayeclef de l'Allemaigne , elle a beaucoup à partir, tout ainsy qu'elle a faict pastir à plusieurs
chrestiens , et mesmes à nous autres François , que vous eussiez dict qu'ils avoient pris à prix faict la ruyne de la France, tant ils se sont plu à y faire des voyages et des retours, et à nous piller et tuer, ainsy qu'ils nous firent à la battaille de Dreux. Mais nous les estrillasmes bien aussy , comme nous fismes aussy à Montconluur, que nousgaignasmes la battaille sur eux : aussy avions-nous des reistres de nostre costé, qui firent bien , avecques leur vaillant courronnel, le marquis de Bade, qui fut tué.
Mais surtout il faut louer les reistres huguenots de la dernière charge qu'ils nous firent à Dreux, et comme ils se rallièrent bien avecques leurs François, qu'il les ramenèrent bien au combat ; et y allèrent aussy bien comme ils firent au commancemeut , conduicts par le brave M. de Mouy ; comme ils firent bien aussy à la battaille de Montcontour, conduicts par le brave comte Ludovic. Mais sur-tout il faut louer la belle retraicte qu'ils y firent le soir, lesquels se retirèrent résolument serrés, si bien qu'il les faisoit beau* veoir.
J'ay faict ceste disgression des reistres, parce qu'elle m'est venue à propos, encor qu ailleurs j'en parleray , aux vies de nos roys Henry III et IV; desquels je ne veux tant dire mal,. que je n'estime bien autant leurs armes et leur façon de guerre que leur vie, qui est par trop desbauchée et insolente. Et j'ay veu un grand capitaine s'estonner avecques moy de quoy le roy d'Espaigne ne s'en sert point eu ses guerres contre nostre roy d'aujourd'huy , Henry IV, et qu'il n'employé un million d'or, luy qui en a tant de millions, pour en avoir quinze mille tout d*un coup; et n'hasarde une battaille contre nous autres; et face jouer le jeu à eux , conduicts par quelques lances bourguignonnes des vieilles ordonnances napolitaines et autres. Je m'asseure que cela fairoit un grand echet sur nous; car veoir quinze mille reistres en deux gros osts, cela monte à beaucoup et effraye; et s'y soustient un grand choc si l'on va à eux , où Ton y perd plus qu'on n'y gaigne; si qu'hasardant ces quinze mille reistres, avecques autres milles chevaux , et les faisant perdre et enfoncer sur nous , il n'y a nul double que nous serions bien malades, comme nousfusroes à Sainct-Quentin; et, cela faict, les renvoyer aussy tost en leur pays, car ils consommeroienC
M. DE GUYSE
un gouffre d*argeDL Et la batlaille gaignée par TEspaignol, asseurez-vous que la France serait condeflinée et fort malade. Et s'estonne-on comme le roy d'Espaigne n'a hasardé ainsy une battaille : et cela serait sans mettre en hasard ses braves soldats espaignols ny les faire combattre, mais seulement faire bonne mine, sinon quand ils verraient leur meilleur. S'il eust faict ainsy de Thasardeux et point tant du retenu, il s'en fust mieux trauvé que par tant de temporisement. Et m'esbahis que pour cela il n'a pris son exemple sur quatre battailles que son père et luy nous ont données , celle de La Bicoque, de Pavie, Sainct-Quentin et Gravelines , qui ont esté leur seul gaing de cause de leur grandeur à Tadvancement de leurs estais; car, en quatre jours que ces battailles furent données et gaignées, ils ont plus gaigné, et nous plus perdu, qu'en cinquante ans que nous nous sommes entre-faicts la guerre; car en matière de guerre il n'y a que d'hasarder des battailles, comme je tiens de grands capitaines, mais aussy il les faut bien débattre, et estre du tout ou vaincu ou vainqueur.
Yoyià pourquoy jadis les Romains s'aggrandirent si bien, et donnèrent les battailles, et les bien débattant, sans tant temporiser. Et ne faut doubter, si Gassar eust temporisé et retenu la bride à ne venir aux champs des battailles , jamais il n'eust conquis les Gaules , jamais il D'eust mis fin aux guerres civilles, et jamais ne fust esté empereur du grand empire romain : aussy ne demandoit-il jamais que venir aux mains, et mesmesàla battaille de Farsalle, ainsy que très-bien le représente ce grand poète Lucain, par son harangue qu'il fit avant que d'aller au combat, que j'ay traduicte et mise ailleurs.
Ne faut doncques point doubter que, sur tels exemples, le roy Philippe devoit ainsy hasarder une battaille par ces guerriers mercenaires et estrangers; car c'est leur vraye curée, puisqu'ils se sont rois à ce mestier mercenaire : et voyià pourquoy il les faut les premiers hasarder et les premiers perdre , et leur faire essuyer oien le baslon, et, comme j'ay dict, reserver et bien garder ses vieux soldats espaignols, braves, bons et fidèles, comme bons médecins pour porter ayde au corps, si de malheur il venoit estre foict malade et blessé.
Aussy, pour dire vray, et comme j'ay coy discourir un jour au grand M. de Guyse avecques ce bon et honnorable vieillard de chevallier, le bon homme M. de La Brosse, ce ne sont pas les gens de pied qui, encor que bien en soient une cause, ne gaignent pas les battailles absolument; il faut que ce soient les gens de cheval qui en facent la victoire entière et la poursuivent jusques au bout , si ce n'est que la battaille se donnast en lieu si advantageux pour l'infanterie , que la cavallerie n'y peust aysement advenir, ou qu'elle fust fort à la discrétion de l'infanterie, ainsy qu'à la battaille de Poictiers du ray Jehan, les gens de pied et archers anglois estrillerent bien nostre gendarmerie françoise dans ces vignes et eschallats qui l'embarrassoient du tout. Au Gariilan de mesmes , parroy ces marets et palus , nos chevaux furent desfaicts, comme qui a veu le lieu comme moy le peut facilement juger trèspropre pour l'infanterie espaignolle ; et de frais, et ny plus ny moins, en un cheiif petit combat qui fut faict en ces guerres de la ligue, près Sainct-Yviers en Limousin , où fut tué le comte de La Rochefoucauld, brave et vaillant seigneur certes , avecques près de quatre-vingts à cent gentilshommes, tous vaillans et braves; lesquels, voulans lever le siège de ladicte place, soustenus par le seigneur de Ghambret, très brave et vaillant gentilhomme, contre M. de Pompadour, seigneur tout plain de valeur aussy, et chef de ceux de la ligue, furent desfaicts par rinfanterie et harquebuserie, pour s'estre perdus et engagés sans y penser dans certains petits marets et tarires bourbonnoises, là où on les tirait comme à canards : rencontre certes fort malheureuse, car il y mourut une fort belle et grande noblesse.
Tant d'autres combats alleguerais-je pareils, sans emprunter ceux des Romains, desquels les gens de pied légionnaires ont gaigné leurs principalles battailles et les ont faict grands; et à eux estoit tout leur principal recours plusiost qu'à leurs gens de cheval , ainsy que parmy les Espaignols leurs gens de pied sont beaucoup plus estimés que leurs gens de cheval.
Finissons ceste dîsgression, et retournons encor à ce grand M. de Guyse, François de Lx)rraine, lequel aucuns ont blasmé d'avoir rompu la trefve si advantageusc pour la France
422 HOiMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.
Mais qui la rompit , si-non le pape Paul IV, et le roy Henry pour le secourir? On tenoît pour lors que le pape, de theatin qu'il avoit esté auparadvant et grandement austère et reformé, devint si ambitieux quMl se proposa d'avoir les biens des principaux seigneurs de Rome, comme des Colonnes et Ursins. Et de faict en fît emprisonner aucuns et se saisit de leurs biens, dont il en sortit une si grande rumeur, qu'eux , ayans recours à l'empereur , mirent le pape en tel destroit qu'il fut assiégé une fois dans le castel Sainct-Ange , qu'il fallut qu'il le gaignast et à poinct , estant poussé de son ambition par quelque droict prétendu par les papes sur le royaume de Naples, et le ravoir, et aussy que de tout temps les GarafFes, dont le pape estoit, ne sont trop amys des Espaignols.
Toutes ces choses accumulées ensemble animèrent le pape d'envoyer au secours à noslre roy ; et luy envoya son nepveu le cardinal GarafFet(qui avoit esté auparadvant capitaine servant bien le roy en Toscane) légat; et luy porta une espée et un chappeau : dons que les papes envoyent aux roys pour les graliffier en demandant quelque chose de meilleur; dons, dis-jCi qu'on a observé plusieurs fois estre fataux et funestes, ainsy qu'on le disoit alors , et qu'ils le seroient à nostre roy, lequel, tout plein de bonne volonté, et poussé de ceste grande ambition du passé de ses prédécesseurs, qui avoient délivrés aucuns papes de leurs oppressions, garanty de la tyrannie d'aucuns et remis en leurs sièges, mit une grosse armée sus pied et en fit M. de Guyse son lieutenant gênerai pour uji secours si sainct; encor tenoit-on que nostre roy en avoit adverty l'empereur de se désister à ne donner telle oppression au pape.
Que pouvoit doncques faire M. de Guyse, que d'obeyr à son roy et prendre une telle diarge si saincte, luy en estant très-digne, et de plus grande que celle-là? Ce ne fut pas doncques luy qui rompit la trefve. Encor lors debattoit-on que feu M. l'admirai, gouverneur de Picardie, fut le premier qui la rompit, pour l'entreprise qu'il fit sur la ville de Douay, qu'il faillit à prendre et y entrer de nuict une vigille des Roys, qu'on cryoit le roy bqyt, sans une vieille qui donna l'alarme et esveilla la garde et le guet à force de crier. Ayant failly celle-là, il retourna à Lcnz en Artois, qu'il ne faillit
pas; et y entra dedans, où furent commises ces pilleries et paillardises , que les ennemys sceurent bien reprocher, et sur ce prendre subjcct d'en avoir leur revanche et à faire la guerre à leur tour.
Tant d'autres propos s'alleguoient là-dessus, pour disputer de ceste rouplure de trefve et de qui elle venoit, ou de nous, ou de nos ennemys , que je m'en remets aux plus clairvoyans et bien sçachans. M. de Guyse conduict doncques ce sainct secours bravement et sagement au pape, et si à propos, qu'il contrainct le duc d'Albe à luy donner la paix (le pape pourtant plante là et nostre roy et M. de Guyse), laquelle aussy vint fort à propos ; car, la battaille de Sainct-Quentin perdue, M. de Guyse fut envoyé quérir pour restaurer la France.
Par quoy, après avoir long-temps séjourné son armée saine et entière par de là en Italie, et luy avoir faict perdre ce coup là fort bien le nom, que de long-temps s'estoit attribué, du cimetière des François , la rompt et la partage en trois : l'une, il la mené avecques luy, et la mieux choisie pour les gens de pied , dans les galleres de France qui le vindrent quérir; la seconde, la donne à M. d'Aumalle, son frère, pour la retourner avecques toute la cavallerie, qu'il conduisit certes très-bien ^ très-sagement et très-heureusement par les pays des Grisons, où il acquist très-grand honneur; la troisiesme demeura avecques M. le duc de Ferrare, dont j'en parle ailleurs.
Ce n'est pas tout que de conduire et avoir des armées , mais il les faut conserver ; et qui les peut rendre et retourner aux logis saines et entières, le capitaine en est digne d'une trèsgrande louange; ainsy que fit ce coup là M. de Guyse, qui, estant aussy tost arrivé en France si bien à poinct et non en secours de Pise (comme l'on disoit), une joye s'esmeut par tout de luy, et de luy partout une voix s'espandit telle , qu'on disoit , et Ta ainsy escrit aussy ce grand M. le chancellier l'Hospital, dans un de ses poèmes latins sur ce subject , et de la prise de Calais :
« Or c'est à ce coup que cest homme nous rc- « mettra et restituera la chose toute revirée et «contournée à rebours d'un gond à l'autre, ou odu tout cela s'en est faict, et jamais de nul «temps ne verra-on la fortune de France rde-
M. DR 6DYSE
c vée, et deoMaren mespiûëe et poor jamais «couchée en terre. ■ Gela se disoit et escri?oit alors, comme j'ajr rtn.
Geste gloire, pais apr(s ainsy pro|Aetisée de tant de bouches, en demeura à M. de Guyse par la prise de Calais , qui fut du tout inopinée à tout le monde, i'vf ouy dire que Feu M. l'admirai ftit le premier hiveuteor de ceste entreprise , et que , durant la trefve, il ayoit envoyé recognoistne ceste Tille par M. de Briquemaut, qui fut desfhict à la Sainct-Barthelemy, mort certes par trop indigne de luy et des bons services qu'il avoit foicts d'autres fois à la couronne de France , et que c^estoit un vieux chevallier d'honneur et homme de bien. H est vray qu'il esloit fort zellé à sa religion , mais pour cela il ne debvoit mourir, ains estre pardonné pour ses grands services.
Luy doncques, ayant trts-bien recc^u la place (desgoisé ce disoient aucuns), en fit le rapport à M. Tadmiral ; et la rendit si facille à prendre que M. l'admirai en fit là dessus des mémoires très-beaux , et en projetta le dessein et en tira le plan; et de tout en discourut au roy, qui y prend goust et en reserve l'exécution à la première bonne occasion; si bien que, M. de Guyse venu, il s'en ressouvint; et despesche vers madame l'admiralle (car M. l'admirai estoit prisonnier de Sainct-Quentin < ) le petit Fequieres, nourry de feu M. d'Orléans, très-habille, brave et vaillant gentilhomme et ingénieux, pour luy faire veoirdans les coffres et papiers de M. l'admirai, s'il n'y trouveroit point tous ces mémoires ; ce qu'il fit : et les ayant rapportés au roy, il les confia à M. de Guyse. A quoy M. de Guyse y rapporta une très-grande difficulté , voire du tout une impossibilité et nulle apparence de raison , aller assiéger une telle place imprenable, amprès une si grande perte de baltaille advenue, et mesmes en plein corps d'hiver et en telle assiette : ce que M. l'admirai vouloit en ses mémoires, d'autant qu'en hyver l'Anglois se fiant en la mer et aux eaux qui regorgent et s'enflent plus lors qu'en esté, ils n'y jettoient grand nombre de gens , et la garnison estoit fort petite au prix de la grosse qu'ils y jettoient Testé, la voyant foible à cause des eaux basses.
« G'etl-à-dire dès la bataUle de Soint^eotm.
Aucuns disoient qne M. de Guyse le disoit i fort bon escient , et par raison , et â la vérité; autres, pour rendre la chose ainsy difficille, afin que par amprès la prise il en acquist plus de .gloire et en triumphast mieux.
On dit aussy qne M. de Senerpont , soubs lieutenant de roy en Pycardîc, un très-bon et sage capitaine, faisoit la chose fort i%icille, pour ravoir bien fait recognoîstre. Tant y a que le roy voulut que M. de Guyse tentast ceste fortune, et luy commanda résolument d'y aller avecques l'armée qu'il luy donna; ce qu'il fit.
De dire maintenant la foçon , ce seroit chose superflue, puisque nos histoires en disent assez. Mais faut notter et admirer, quVn moins de huict jours il força les deux forts du pont de Nieullay, et du Risban , et emporta la ville que nous avions tenue paradvant si forte et imprenable, que, despois deux cent dix ans que les anciens François la perdirent, jamais les autres qui vindrent après nos roys n'osèrent pas songer seulement de l'attaquer, non pas de la venir. Aussy les Anglois furent si glorieux (car ils le sont assez de leur naturel) de mettre sur les portes de la ville que : lors que les François assiégeront Calais , l'on verra le plomb et le for nager sur l'eau comme le liège.
Leur quolibet manqua là , encor qu'on dist que leur grand prophette et devin Merlin predist : qu'il se prendroit lorsqu'il viendroit un estranger régner en Angleterre, et qu'une reyne de leur pays se-marieroit avecques un estranger, et que ce seroit soubs le règne et la force d*un grand roy issu de la race des Valois, qui vengeroit le sang espandu et la desfaicte misérable des François à la batlaille de Crecy, soubs Philippe de Vallois, qui la perdit, bien que ce grand chevallier sans reproche et vaillant, messire Jean de Vienne, la deffenditsi bien, un an durant assiégé, que luy et les siens furent reduicts à manger les rats , les chats et les cuyrs de bœufs , encor qu'elle ne fust forte lors de la centiesme part comme elle est aujourd'huy.
Ce fut un roy Philippe qui la perdit soubs la reyne sa femme, un roy Henry la prit. Du despuis nostre roy Henry d'aujourd'huy l'a perdue, et le roy Philippe, ce mesme, après l'avoir perdue Fa regaignée. Et puis après eo un rien , nostre grand roy Henry la rescbeut,
et en un traict de plume, par le traicté de paix qu'il fil avecques TEspaignol. Il iàut bien dire qu'il y ait là (comme en d'autres choses) quelques secrets divins ou Fatallités que nous n'entendons pas.
M. de Guyse demanda au roy ce gouvernement pour le capitaine Gourdan , et le fit là gouverneur : ce que plusieurs trouvèrent estrange , qu'il y Fust préféré à plusieurs vieux capitaines, grands seigneurs et chevalliers de rOrdre, et mesmes M. de Senerpont, autheur à demy de l'entreprise , qui s'en fassent tenus fort honnorés et bien contentés; ce qui en fit murmurer aucuns, 'qu'un simple capitaine de gens de pied fust en cela préféré à eux. Mais M. de Guyse procéda en cela en grand et charitable capitaine; car M. de Gourdan y perdit une jambe d'un coup de canon : et estoit bien raison qu'il fust recompensé ainsy, car puisqu'il n'avoit plus les deux jambes saines et entières pour aller ailleurs chercher fortune, il estoit bien raison qu'il s'arrestast et demeurast là où il y en avoit perdu une. Aussy, pour dire vray, c'estoit un très-bon capitaine, vaillant et très-sage et très-fidel, homme de bien, ainsy que tant qu'il a vescu il Ta bien monstre en la garde qu'il a si bien continuée jusqu'à sa mort, que jamais on n'y a rien sceu entreprendre ny mordre, encor que la reyne d'Angleterre eust une très- grande envye de le corrompre et de la ravoir, jusqu'à luy en avoir présenté ( durant ces pins grands troubles qu'un chascun faisoit ses affaires , estans maistres comme rats en paille) cent mille angellots; mais il luy manda qu'il aymoit mieux son honneur que tous ses thresors, et qu'elle les gardast pour d'autres qui les vouloient etaymoient plus que la bonne réputation.
M. d'Espemon en eut aussy grand envye du temps du torrant de sa fortune et que rien ne luy escbappoit de ses mains , mais tout y tomboit. Le roy luy manda plusieurs fois pour ce traicté, et le manda le venir trouver, comme je vis à Paris: il y vint, mais il n'y voulut jamais entendre; et dit que , puisque le roy son 4>ere luy avoit donné ce gouvernement, et i'avoit preforé à plusieurs grands plus que luy, qu'il le supplioit bien fort qu'il y mourust , puisque si peu il avoit à vivre. Le roy ne l'en pressa pas plus, et est mort ainsy qu'il avoit
dit , l'ayant laissé à son nepven avecques plus de trente mille livres de rente qu'il avoit là à l'entour acquis et en ceste comté d'Oye, et deux cens mille escns en bourse, que tout à coup il a perdu et ville et vie, non pas l'honneur, car il le porta sur le rempart, et y demeura pour jamais haut eslevé en gloire immortelle, et la vie s'en alla en combattant très-vaillamment; ce qui fot le plus grand honneur qui luy eust sceu arriver, pour beaucoup de raisons qui se peuvent là dessus songer; autrement, s'il eust snrveacu il n'estoit pas bien.
Voyià comme la fortune verse ses tours , à ceste heure pour les uns, à ceste heure pour les autres; à ceste heure Calais perdu pour nous, à ceste heure gaigné par le roy d'Espaigne. Que s'il eust esté à vendre, il en eust donné de bon et grand argent : si eust bien fait la reyne d'Angleterre, comme j'ay dict. Et pourtant ledict roy, en la prenant de la façon qu'il a faict, il en a eu meilleur marché qu'il n'eust eu de, beaucoup : et si eust consommé plus de temps à en faire le marché qu'à la prendre, car en autant de temps l'a-il prise comme fit M. de Guyse. J'espère en parler en la vie de nostre grand roy Henry IV d'aujourd'huy.
M. de Guyse ayant pris Calais, et voyant que ce n'estoit pas tout, et qu'il falloit bien achever la partye de la victoire , il prit par force Guynés , très-forte place, oit il y avoit dedans un très-bon et vaillant capitaine le millort Gray ; et Hames; et conquesta toute la comté d'Oye. Bref, il acheva de chasser les Anglois hors de la France , de long-temps si empietfés, qu'oa ne les avoit peu chasser ny desplacer aucunement , bien qu'on les eust fort battus souvent et chassés d'ailleurs; si bien que c'estoit un vieux proverbe parmy nous , quand nous voulions mes-estimer un capitaine et homme de guerre, on disoit : // ne chassera jamais l^s Àngfois Iiors de France,
Quelle gloire doncques doit avoir M. de Guyse de les avoir chassés! Quelque temps après , il alla assiéger et prendre Theonville , ville certes du tout imprenable , autant pour l'artiffice et fortifications qui y estoient que pour le naturel , pour estre entournée des palus et marets de la proffonde Moselle, et pour quinze cens hommes de guerre qu'il y avoit
M. DE GUYSE LE GRAND
dedans. Qui en voadra veoir la Façon comme elle fut assiégée et prise ^ et en combien peu de temps , lise les Mémoires de M, de Moniluc, Tellement que j'ay ouy dire, quand les nouvelles en vindrent au roy, il en demeura tout csbahy, ne le pouvant aysement croire, comme de vray, qui a veu la place comme moy s'en estonnera grandement. Aucuns Tappelloient FUla Theon, Ville de Dieu, pour Tallusiondu nom, moictié grec, moiclié latin; et pour tel nom les Bourguignons la tenoient plus forte*
La seconde secousse de la France , après celle de Sainct-Quentin , vint la routte de Gravelines, qui fut grande et telle , que le roy et ses subjecu jetterent aussy tost Tœil sur M. de Guyse, comme qui demandent estre relevés par luy d'une telle cheute, qui fit teste si asseurée, que Tennemy s'arreste court. Vint le voyage et camp d'Amiens, qu'on appelloit ainsy pour lors, d'autant que le roy s'y campa à Fentour avecques une fort belle et grosse armée près de trois mois; et le roy Philippe près de là avecques la sienne très-belle et forte aussy, et la retrancha fortement; et songeant s'il livreroit encor baltailie, et si le sort luy en serait encor aussy heureux qu'aux deux autres, mais il s'arresta court , diverty par aucuns de ses vieux et sages capitaines, ^ue le temporisement en seroit plus expédient que l'hasard, puisque M. de Guyse estoit là , et si coustumier à estre victorieux en tous ses esploicts, que possible il y pourroit estre là de mesmes. Je Tay ouy ainsy dire à aucuns Espaignols, et que mesmes aussy ils furent très-joyeux ; et pensoient desjà estre
au dessus de nous, quand ils eurent nouvelle en leur camp qu'il avoit esté tué , ou pour le moins fort blessé du baron de Luxembourg: qui fut un bruit faux; mais pourtant la joye en fut démenée et solemnisée en leur camp.
Ce baron de Luxembourg estoit un des reistres maistres du duc de Saxe, venu au service du roy avecques de grandes forces et un des principaux , qui estoit brave, et vaillant, et haut à la main, qu'un jour que M. de Guyse faisoit la visite du camp, fut si outre-cuydé, ou, pour mieux dire , tenté de vin , ainsy qu'il le confessa, de luy tenir quelque parole fascheuse, votre de tirer son pistollet; mais M. de Guyse
prompt mit la main à l'espée aussy tost, et luy en fit tomber son pistollet , et la luy porte à la gorge. Qui fot estonné? ce fut ce baron. M. de Montpezat, qui suivoit lors M. de Guyse et estoit près de luy, faisant l'officieux, mit aussytost la main à l'espée pour le tuer. M. de Guyse s'escrya aussy tost : «Tout beau, Montpezat, vous «nesçavezpas mieux tuer un homme que moy; a ne le luerois-je pas sans vous? Allez, dit-il «au baron, je vous pardonne l'offance particu- « liere que vous m'avez feicte, car je t'ay tenu en «ma mercy : mais pour cela que tu as faict au «roy, au gênerai et au rang que je tiens icy «comme lieutenant de roy, c'est au roy à y « veoir et en faire la justice. » Et soudain commanda qu'on le menast prisonnier : ce qui fut faict; et M. de Guyse prend, sans autrement s'esmottvoir, cent bons chevaux et se pourmene par le camp et le quartier des reistres , et advertit sous main les capitaines de cheval et de pied d'estreen cervelle s'il en bougeoit aucuns; mais au diable lereistre qui bougea. Mesmes le duc de Saxe, accompaigné de ses reistres maistres, le vint trouver pour savoir de luy en toute douceur que c'estoit, qui en trouva le traict trop insolent et point digne d'un homme de guerre, attribuant pourtant le tout au vin qu'il avoit trop beu , que ledit baron luy-mesme confessa : dont, sur ce, fut pardonné, et sortit hors de prison quelques jours après et renvoyé du camp, qui pourtant retourné en son pays faisoit quelques menaces ; mais il avoit affaire à un vaillant homme qui ne s'en soucioit guieres.
Après toutes ces expéditions et voyages faits, la paix générale se fit entre les deux roys ; et , pour recompense des grands services faictsà la France par ce grand capitaine, le roy, poussé par M. le connestable et d'autres qui n'aymoient trop alors la maison de Guyse, avoit résolu de les chasser tous de sa cour et renvoyer en leurs maisons. S'il ne fost mort, cela estoit arresté, car je le tiens et sçay de fort bon lieu. Grand exemple certes pour ceux qui se fient en la faveur des roys et aux grands services qu'ils leur ont faicts, qui, pensans, pour l'amour d'eux, estre bien advant en leurs grâces et s'en tenir bien asseurés, pour un rien en sont privés et esloignés du tout, et, qui pis est, coureni la fortune de leur vie, comme fou M. de
Guyse dernier, ainsy que j'espère escrire en sa vie.
Le roy Henry mort , et le roy François II succédé à luy, M. de Guyse, comme onde de la reyoe, fut mieux que jamais en sa grandeur; car luy et M. le cardinal son Frère eurent toute la charge et gouvernement du royaume, comme très-bien leur appartenoit pour en estre trèsdignes et très-capables Ge ne fut pourtant sans de grandes envies et calnmnies; car le roy de Navarre Anihoine, comme premier prince du sang , vouloit avoir ceste aucthorité. Gela fust esté bon si le roy fàst esté pupile et mineur; mais il estoit adulte et majeur, et pour ce le roy estoit libre de choisir et tenir près de soy ceux qui bon luy sembloit , et mesmes de si proches , et ses oncles du costé de sa femme.
Quant â M. le connestable, luy qui le vouloit faire aux autres, à luy ftit faict; et pour ce renvoyé en sa maison , ou plustost que de luymesme il s'en alla , sans se le ftire dire, ainsy qu'il estoit très-sage et qu*il sçavoit bien cognoisire le temps et s'y accommoder.
Une chose fut trouvée très-mauvaise au commancement de ce règne et gouvernement de ces messieurs de Guyse : c'est qu'il fut cryé par deux fois à la cour, à son de trompe, que tous capitaines , soldats et gens de guerre , et autres qui fstoient la venus pour demander recompense et argent , qu'ils eussent à vuider sur la vie. Ce bandon fascha fort et mescontenta plusieurs hoonestes gens et autres , dont M. de Guyse et son frère le cardinal en furent fort blasroés et accusés; lesquels pourtant n'avoient si grand blasme comme l'on diroit bien, car le roy trouva son royaume si pauvre et si endebté qu'il ne sçavoit que faire. IiCS Vénitiens luy demaudoient une grande somme et si excessive, qu'il n'y avoit nul ordre de la payer; et croy qu'encor aujourd'huy que je parle on leur en doibt la moictié, possible tout. LesSuyssesde mesmes demandoient leur paye , auxquels encor on en doibt. Force banquiers aussy demandoient. Je laisse ft part les grandes despeuces et cousts qu'il fallut faire, et a voit-on fait, pour les nopces de la reyne d'Espaigne et sa conduicte et convoy en Espaigne, pour celles de madame de Savoye, et de mesmes les dons et presens grands qu'on donna aux estrangers qui y vindrent. Bref, le royaume se trouva lors si
pauvre et diminué de finances et moyens, que de long-temps n'avoit-on ven les finances en eaux si basses.
Que pouvoit donc foire le roy et ses financiers, si-non que de renvoyer tels demandeurs jusqu'à une autre fois, lesquels on n'eust sceu rassasier pour dix revenus de la FranceP car les gens de guerre de tout temps ont eu cela , et mesmes de ce temps là , que , pour une petite harquebttsade qu'ils avoient receue, ou pour on petit service foict , il leur sembloit que le roy leur devoit donner l'or à pallées ; ainsy que j'en ay veu force foire de ces traicts, se mescontenter, aHeguer leurs vaillances, en jurant et reniant et alléguant leurs services; bref, d'une mouche en foire un éléphant. Yoylà comme l'importunité de telles gens foscha fort au roy, à ses financiers, v<Mre à toute la cour.
Je ne dis pas que M. le cardinal de Lorraine, qui s'estoit réservé la surintendance des finances, n'en fost un peu cause de tout, mais non M. de Guyse, qui n'y jettoit que fort peu l'œil dessus , si-non pour les gens de guerre qui estoient entretenus, et pour leurs payes, desquels ils avoient pris la charge et de tous les affaires de la guerre, qu'il enlendoit mieux qu'homme de France, luy et M. le connestable. Mais de dire autrement que M. de Guyse eust foict faire le bandon un peu trop criminel contre les gens de guerre , il ne le fout croire , comme je Tay veu ; car il les aymoit trop et les cognoissoit très-bien ; et quand ils venoient à la cour, il leur faisoit très-bonne chère, jusques aux plus petits, comme j'ay veu. Et des lors il me souvient l'avoir veu que, plusieurs y vaians qui ne sçavoient rien du knindon, ou bien qu'ils le scenssent, il leur disoit privement: «Retirez- vous chez vous, mes amys, c pour quelque temps; ne sçavez-vous pas ce cqui a esté cryé? Allez-vous-en : le roy est fort c pauvre à ceste heure; mais asseurez-vous, t quand l'occasion se présentera et qu'il y fora «bon. Je ne vous oublieray point et voua cmanderay;» comme il fit à plusieurs que j'ay veu.
On dit que oeste belle publication et mescontentement, avecques le prétexte de la religion, ayda fort à fobriquer la coi^uration d'Amboise, de la quelle La Renaudie foi le
M. DE GUYSE LE GRAND
principal âotbeur et r^mueur. Belle recompense certes, qu'il rendit à M. de Guyse pour luy avoir aydé à se sauver des prisons de Dijon, où il esloll en danger de la vie pour avoir faicl une certaine Faucelé (disoit-il) contre le greffier du Tillet, pour la cure de Ghamguiers ^ en Ângoulmois, qui vaut six mille livres de rente, qui est un très-grand revenu pour un simple curé. Et d'autant que ledict greffier avoit grand foveur à Paris, ledict I^a Renaudie eut son evoquation à Dijon, où il fut très-bien et beau convaincu de faucelé et prest à avoir sa sentence de la mort; et le vint-on dire à M. de Guyse, qui estoit lors avecques son père; et d'autant que ledict La Renaudie estoit brave et vaillant, comme il le monstra à sa mort, M. de Guyse, qui estoit jeune, brave et vaillant, et qui aymoit ses pareils, avoit veu cesluy cy à la cour et à Paris, comme jeunes gens se ibnt cognoistre aux princes. M. de Guyse , voyant que ce pauvre homme s'en alloit perdu, il advisa et tanta si bien tous les moyens, qu'il le sauva des prisons si habillement, qu'en plain jour , et jour de processsion de la Feste- Dieu , il passa par la ville (aussy ay-je ouy dire qu'il s'ayda de sortilège), et en sortit et se sauva en Suysse et â Berne, où il demeura long-temps; et puis vint faire ce beau coup à sa perte , et non des autres qu'il avoit conjuré, comme il pensoit. Voylà une très-belle recognoissance decourtoisie et sauveté de vie! J'ouys un soir conter h M. de Guyse, mesmes à table à soupper, alors de ceste conjuration à Amboise , qui fut desmellée par la valeur et sagesse de sage prince.
Le roy François vint à mourir â Orléans, là où il monstra qu'il n'estoit possédé de si grande ambition pour s'impatroniser du royaume de France et s'en faire à demy roy, comme Ton crioyt tant de luy par quelques meschantee langues, ou du tout se faire visce-roy, et gouverner le roy et son royaume, et en faire ft son bon plaisir; mais il les fit tous mentir. S'il eust voulu cela , il luy estoit plus que très-facille; car il eust peu se saisir du roy de Navarre (le prince de Condé estoit desjà en prison), de M. le connestable et de tous ceux qui estoient là accourus aux Estats à luy suspects,
1 CbaoQpguîère. Election et cbAlellenie d'Angouléme.
et comme il luy eust pieu, car il avoit toute la cour à sa dévotion , comme je le sçay et l'ay veu , que , sept ou huict jours après la mort du roy, il alla au pellerinage à Glery et à pied , il emmena quasy toute la cour avecques luy et la noblesse, et demeura le roy si seul et sa cour si seule, que l'on en murmura et entra en jalousie; je le sçay.
De plus, il y avoit quinze à vingt compalgnies de gens de pied , tous bons , asseurés et esprouvés soldats, tournés du siège du Petit Lict ', tous à sa dévotion, qu'il avoit mis dans Orléans, et entroient en garde tous les soirs , qui eussent Faict trembler, non pas la cour seulement, mais toute la France. Qui i'eust donc empesché que , par la fumée des harquebusades de ces braves soldats, il n'eust disposé du roy à son bon plaisir, et des autres comme il eust voulu? Par le dehors d'Orléans il avoit mis tout à l'entour et aux environs quasy toutes les compaignies d'ordonnances et des gensd'armes; desquelles il eust disposé aussy comme il eust voulu, fors de quelques-unes , comme celles de M. le connestable, de messieurs ses enfans , M. l'admirai , du roy et prince de Navarre et quelques autres; mais la majeure part qu'il avoit les eust emportés à l'ayse ; aussy qu'il avoit logés en tels lieux que, si elles eussent branlé et bougé le moins du monde, elles estoient troussées. Toutesfois il n'y eust eu grand peyne , car la plus grand part des membres des gens-d'armes estoient fort à sa dévotion , à cause de la religion catholique, qu'ils commançoient à venir venir en branle pour la nouvelle qui s'eslevoit; et aymoient fort M. de Guyse, parce qu'on le cognoissoit fort bon et zellé catholique jusqu'à la mort, et qu'ils voyoient bien que si le roy de Navarre se rendoit régent, qu'on tenoit desjà suspect de la catholique religion, qu'il en arriveroit de grands troubles en France, comme l'on vit après : car il ne faut poinct doubter que, si dès lors on eust joué des mains basses en ce lieu d'Orléans, comme il estoit aysé,nous n'eussions veu les troubles et guerres civiles qui se sont veues.
Ces deux moyens donc , Tun du prétexte et deffence de la religion catholique , et l'autre
« Uith.
428 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPlfAIiNES FRANÇOIS.
des forces que M. de Guyse avoit à sa disposisition , estoient très-grands pour se faire trèsgrand et pour attirer toute la France à son party ; et par ainsy se fust saisy de la personne du roy ; et eussions veu possible la France plus heureuse qu'elle n'a esté et qu'elle n'est, ainsy que j'en ay veu plusieurs discourir alors, et despuis force grands seigneurs , grands capitaines et personnes degrandesqualités; mesmes M. le cardinal son trere l'y poussoit fort : mais il n'y voulut jamais entendre, disant qu'il n'estoit de Dieu et de raison d'usurper le droict et aucihorité d'autruy. Mais pourtant pour chose de telle importance cela se pouvoit Faire justement. Ainsy estoit trop conscientieux ce coup là ce bon et brave prince.
M. le cardinal son frère, tout ecclésiastique qu'il estoit, n'avoit pas l'ame si pure, mais fbrt barbouillée. Que s'il fust esté aussy plain de valeur comme M. son frère , et qu'il en avoit la volonté, il en eust levé la baniere et s'en fust falct chef de party; mais de nature il estoit fort timide et poltron, mesmes il le disoit, et rien ne le fit partir ce coup là de la cour que la poltronnerie, ayant eu pourtant un grand crcve-cœur et dcspit quand, sorUnt de la ville, il oyt crier parmy les rues , les boutiques et les fenestres : « Adieu , M. le cardinal , la messe est fessée. » Je luy ay ouy dire souvent que s'il eust eu la vaillance et le courage de M. son frère, qu'il fust aussy tost tourné en son logis, et eust faict en cela parler de luy.
Voyià donc comme M. de Guyse fit mentir tous ceux et celles qui le disoient brusler d'ambilion, et prétendre à estre roy ou y approcher.
On en disoit bien de mesmes quand il alla en son voyage d'Italie, que, quand il auroit conquis , aux despens du roy et de ses forces, le royaume de Naples, qu'il s'en fairoit couronner et intituler roy, et en fairoit la part au roy son maistre.
Telles personnes discouroient , la pluspart par passion que par raison; car, outre la crainte et deffense de Dieu , sa grandeur despendoit totallement de celle de son roy, et jamais de soy-mesme n'eust sceu se maintenir en litre de roy sans son roy souverain, bien qu'il eust prétention sur le royaume. D'en demeurer visce-roy dans le royaume et d'en jouyr de quelques terres » il eust bien voulu, et son
roy ne luy eust jamais refusé ; mais de vouloir estre roy, ce sont abus.
L'exemple de Charles Martel et du marquis de Pescayre, par le dire de sa femme, dont j ay parlé ailleurs , doibvent foire sages ceux qui veulent estre roy s, et se faire par dessus leurs vrays et naturels roys. Ils se doibvent contenter d'estre grands soubs leurs ombres, comme bien souvent, durant les grandes chaleurs, on recherche les ombres des grands arbres.
On murmura aussy, quand il vint dltalie , qu'il souffrit d'estre appelle visce-roy, nom inusité en France. Jamais il ne pourchassa ce titre; ce fut le roy qui luy donna de son propre mouvement et le voulut ainsy; mais il ne le garda guieres , et se pleut davantage d'estre appelle lieutenant du roy par toute la France , que d'autre nom.
Voylà l'ambition donc de ce prince , qu'on a tant crié après luy d*en avoir de grandes dans son ame. Il l'avoit comme un courageux prince qu'il estoit , mais non pas qu'il la voulust advancer sur son roy ny sur son auctborilé jamais ; mais sur d'autres roys et princes il n'en faut doubter : et croy que s'il eust vescu il eust faict belle peur à l'Angleterre, car il luy en vouloit et y avoit de beaux desseins ; car je le sçay pour luy en avoir ouy parler sourdement quand il estoit en ses devis plus privés ; non pas qu'il s'en vantast trop, car il estoit très-sobre en vanteries et avoit tousjours plus d'effects que de vants: mais on cognoissoit bien , à ses mots prononcés à demy et à ses gestes, et mesmes quand il dounoit de ses doigts sur la main , qu il avoit quelque chose de bon à couver et esclorre.
Là dessus, pour une autre preuve du peu d'ambition qu'eut M. de Guyse sur le royaume de France, et du peu de voulonté qu'il eust jamais de le remuer et brouiller, je foray ce conte , qu'après le sacre du roy Charles iX il prit congé de luy et de la reyne , qui le pria bien fort de demeurer, et s'en alla à Guyse pour y faire quelque séjour et passer son temps avecques ses amys ( j'estois lors avecques luy ), résolu de n'en partir de long-temps. Il n'y eut pas demeuré quinze jours, que le roy et la reyne luy mandèrent et prièrent fort de tourner, et qu'il estoit là fort nécessaire. Il s'excusa
M. DE GUYSE
Fort sur les affaires de sa maison et sa resolution de ne vouloir plus tant faire estât de la cour comme il avoit faict ; bien seroit-il lousjoui*s prest d'exposer sa vie pour son service , et la luy porter quand il en auroit affaire.
Sur ce, la Feste Dieu s'approche, dont le bruict cour, et en donne-on l'alarme au roy et à la reyne , que les huguenots vouloient ce jour là troubler la feste et procession , et y faire des desordres et insollances grandes ; et, pour ce, liCurs Majestés s'en vont à Paris , et logent en l'abbaye de Sainct-Germain , parce que le roy n'y avoit pasencor faict son entrée comme les roys le temps passé observoient ceste coustume et scrupulle. Soudain Leurs Majestés en advertirent M. de Guyse, et leprientd'y venir en haste, car ellesavoientbesoing de sa présence plus que de pas un de la France. Je vis pour un jour arriver trois courriers coup sur coup,run après l'autre ; car j'avois lors cest honneur d'estre à la suilte de ce grand prince, qui me faisoit cest honneur (bien que je fusse fort jeune) de m*aymer, pour l'amour de feu mon oncle de La Chastaigneraye. Sur ce, je luy vis dire ce mot:<fSi c'estoit pour autre subject, je ne «partirois; mais , puisqu'il va de l'honneur de « Dieu , je m'y en vays : et qui voudra y entre- € prendre, j'y mourray, ne pouvant mieux «mourir.»
Enfin il partit en si grand haste , qu'en deux jours sur ses chevaux , et nous sur les nostres, il arriva précisément sur la vigillc de ladicte feste , si tard qu'il n'alla point ce soir trouver le roy, et demeura à coucher à l'hostel de Guyse. M. d'Antragues, gentil cavallier certes, et qui vit encor,qui lors suivoit mondict seigneur, s'en peut bien souvenir , car il y estoit, et nioy aussy. Que plust à Dieu Fusse-je aussy sain et gaillnrd qu'alors !
Lendemain au matin, le bruit espars par toute la ville de la venue de M. de Guyse, le peuple, qui estoit estonné, ne faut point demander s*il s'en esjouit et s'il reprit cœur. La pluspart de la noblesse de la cour , fors que quelque petit nombre de celle du roy de Navarre, et la grande des huguenots et du prince de Condé , vint à son lever, et à grande quantité , qu'il faisoit beau vcoir , et monstroit bien qu'il estoit encor beaucoup aymé et honnoré en la France. Après l'avoir toute saluée et re
merciée très-courtoisement (car il estoit trèscourtois et très-propre pour gaigner le cœur de tout le monde, outre ses valeurs et vertus), il monta à cheval pour aller au lever du roy , là où je luy vis avoir une fort belle et asseurée façon, et toute autre que tout autre prince qui fust lors en France. Il estoit monté sur son genêt noir, qu'on appelloit le Moret, cheval fort propre pour cela , car il estoit fort superbe et mesmes sur un pavé, avec une grande housse de velours noir en broderie d'argent; luy, vestu d'un pourpoinct et chausses de satin cramoisy (car de tout temps il aymoit le rouge et l'hicarnat, mesmes advant qu'il fust maryé, je dirois bien la dame qui luy donna ceste couleur ) un saye de velours noir bien bandé de mesmes , comme on portoit de ce temps là , et sa cappe de velours de mesmes et bandée de mesmes , son bonnet de velours noir avecques une plume rouge fort bien mise ( car il aymoit les plumes), et sur-tout une fort belle et bonne espée au costé, avec sa dague : car ce matin il s'en fit porter de son cabinet trois , et de trois en choisit la meilleure ; car je le vis , et luy ouys dire que, pour Thonneur et le service de Dieu , il se battroit ce jour là fort bien. Bref, il estoit fort bien en poinct, et faisoit très-beau veoir ce grand homme et prince paroistre parmy trois ou quatre cens gentilshommes, ny plus ny moins qu'on void un grand et espoix chaisne paroistre comme l'honneur du bocage parmy les autres arbres.
Passant par la ville, le peuple s'y affouloit avecques une si grande presse , que demeura près d'une grand heure advant qu'arriver au logis du roy, tant la presse empeschoit le chemin; et la clameur et la voix du peuple applaudissoit sa venue par line joye extresme, qui demonstroit la fiance et Tassurance qu'on avoit de luy. Ainsy accompaigné entra ce prince au logis du roy. Et ce qu'on nota là singulièrement , ce fut que l'on disoic lors: a Le roy de Navarre, roy et père des «Gascons,» à cause qu'il estoit maryé au paysw Mais M. de Guyse l'emporta ce coup là , car it en avoit à sa suitte deux fois plus, unt geatilshommes voulontaires que capitaines de gens de cheval que de pied , entretenus et cassés, qui le recognoissoient encor tous à la cour, comme aux guerres passées pour leur geaerak
Pour venir au poinct , les processions de la cour , que de la ville de Paris , se firent et se parachevèrent fort devotieusenient et quiettement , sans desordre et tumulte ny insolance aucune, à Taccoutumée : et tous disoient d'une voix que, sans la présence de M. de Guyse, il y eust eu des insolances et debordemens, auxquels dès le soir et du matin il avoit très-bien pourvu , et parla à messieurs de la ville les principaux, que, si Ton eust branlé le moins du monde, il y eust eu de la follie, et eust on très-bien joué des mains, et les huquenols s'en fussent trouvés très-mauvais marchans.
Le colloque de Poissy s'en ensuivit quelques six mois après, où ce grand , bon et religieux prince, voyant des nouvelletés estranges pour ia religion arriver et s'introduire , s'en alla de despit en ses maisons de Cbampaigne et Lorraine, d'où il ne bougea que la guerre civille s'accommança à esmouvoir, et ce six ou sept mois après. Il fut envoyé quérir par le roy et la reyneaussy tost; et, passant par Yassy, arriva Tesmeute et le desordre que les huguenots, despuis et alors, ont tant appelle , crié et renommé le massacre de Vassy ; ce qui ne fut que peu de chose : je n'y eslois pas ; mais j'arrivay un mois après à Paris, où j'en vis parler ainsy à M. de Guyse et à d'autres de sa suite. Ce fut ainsy qu'il voulut ouyr la messe, et que son prestre la commançoit; les huguenots, qui estoient là auprès assemblés, vindrent précisément, et quasy à poste, commancer à chanter leurs psaumes. M. de Guyse , qui n'avoit jamais ouy telle note, les envoya prier d'attendre un peu qu'il eust ouy sa messe, et remettre leur chant. Ils n'en firent rien , mais chantèrent plus haut , et s'y bravèrent. Sur quoy il y eut aucuns de ses officiers, pages et lacquais , qui s'en commancerent à despiter et mutiner : et les premiers qui commancerent le jeu fut Cheleque et Klinquebert, deux grands pages allemands , que despuis nous avons veus en nos guerres capitaines de cornettes de reistres, braves et vaillans , et fort honnestes gentilshommes et accomplis, mais sur-tout Cheleque, et bien aymé de nos roys.
Ces deux pages portoient, l'un l'harquebuse dechasse,et l'autre les pistollets de M. de Guyse, qui commancerent à tirer, et les autres après. |i«deGuyse|Oyant la rumeur, quitte sa messe et
sort l'espée au poing , appaise le tumulte , et ne saigna jamais personne; et sans luyil y eust eu autre rumeur. Mais cela ne fut rien , et ne valoit pas qu'on le criast tant comme l'on a faict, ny qu'on l'appellast le boucher de rassjr. Il ne le fût point là ny ailleurs, car je l'ay veu cent fois plus miséricordieux envers les huguenots que le roy de Navarre et M. leconnestable, qui ne demandoient que pendre; et luy ne vouloit que leur conversion , ainsy que j'ay veu à l'endroict de plusieurs.
A sa mort il se confessa de ce massacre, priant Dieu n'avoir remission de son ame s'il y avoit pensé , ny s'il en fut jamais auiheur, faisant la chose fort petite et légère ; mais pourtant, parce qu'il y avoit eu du sang de répandu, il s'en confessoit à Dieu et luy en demandoit pardon; car je l'ouys de mes propres oreilles, et plusieurs qui estoient avecques moy. Et si ceux (dont fut M. l'evesquc d'Eriez ^ ) qui ont escrit son harangue qu'il fit à l'heure de sa mort, ont taise ce Iraict, ils ont eu tord , pour monstrer là son innocence d'une chose que l'on crioit tant après luy.
L'armée du roy se dressa contre les huguenots , là où ne faut point douter qu'il ne s'y espargna non plus qu'aux autres précédentes estrangeres ; car c'esioit son gibier, c'estoit sa vraye manne qu'il aymoit le plus, et le plaisir où il se delaictoit autant qu'à la guerre. Quand Bloys, Bourges et Rouan furent pris, les deux de force et l'autre par composition, qui fut Bourges, et la composition très-bien gardée, et les capitaines et soldats qui voulurent servir le roy très-bien receus et traictés , comme j'ay veu. Pour quant à Rouan , il fut pris d'assaut, là où il y alla luy-mesme : aussy a-il esté le premier gênerai de nos temps d'armées qui a fait la faction de couronnel, de maistre d'artillerie, de maistre de camp, de capitaine et soldat. Et pour recognoistre les places il ne disoit jamais : «Capitaine, sergent ou soldat , allez là, recog- « noissez-moy cela. » Ou bien , s'il les y envoyoii, luy-mesme y alloit après s'ils ne l'avoient pas bien contenté; mais la plus grand part du temps il y alloit, et luy-mesme menoit les capitaines ou soldats loger ou placer, ou dans les tranchées, les fossés, ou dans les tours, ou sur
* Laocelot de Carie , évoque de Eki»
M. DE GUYSB
(e haut des bresches , ou en d'autres lieux. Je le vis en ce siège de Rouan un jour commander à M. de Bellegarde, despuis mareschal'de France, i parce qu'il le tenoit pour huguenot, et qu'on Tavoit assuré qu'en Piedmoul il avoit esté un bravache et mangeur de ravelins; et, pour Tesprouver en ces deux poincts, il luy commanda d'aller recognoistre un coin d'une tour, pour recognoistre s'il n'y avoit point un faux flanc caché ; et le voyant en qucste de casque et de rondelle , il luy presta le sien et la sienne. Certes , M. de Bellegarde y alla bien, et y fut en danger, car en tournant il eut deux harquebusades dans sa rondelle , qu'il avoit jettée derrière soy, et vint faire son rapport à M. de Guyse; lequel , voyant qu'il ne le satisfaisoit et ne luy faisoit si fidelle rapport et de paroi le si asseurée comme il vouloil, guignant et tournant la teste, il dit : aDounez-moy ma rondelle, il « faut que j'y aille; je ne suis pas bien content a de ce que m'avez dict.» Et pour ce, armé de ses armes, il s'y en va si asseurement , bien que les harquebusades donnassent fort , qu'on ne cognut jamais en luy nul brin d'apprehensionny d'estonnement ; advise et rècognoist tout fort bien et à son ayse, sans faire sa besoigne courte, comme aucuns qui ne la demandent qu'à demy faîcte en ces hasards, ou du tout imparfaite : puis il s'en tourna son petit pas de mesmes dans la trenchée , où nous pouvions estre plus de mille personnes qui vismes tout cela; et puis, s'estant desarmé, il dit qu'il estoit plus content qu'il n'avoit esté, et recognut une chose dont il estoit en double.
Ce conte est très-veriiable , et ay veu ledict sieur de Bellegarde sur ses derniers jours ne le iiyer point, mais que M. de Guyse avoit faict ce traict pour luy faire un affront; car mondict sieur de Guyse ne l'ayma jamais guieres comme il aymoit une infinité de braves gentilshommes et capitaines gascons de sa mesme patrie , qui ladoroient aussy et l'honnoroient beaucoup.
L'assaut amprès se donna à ceste ville de Rouan, lequel amprès qu'il eut ordonné comme il falloit , luy^mesme en personne Taccompaigoe, l'opiniastre et le combat; si bien que les capitaines, soldats, gentilshommes, comme M. d'Andoin, brave seigneur, père de madame ia comtesse de Guyche, et le brave Gastelpers, jeune seigneur, qui furent tués près de luy, et
force autres , voyant si bien faire leur gênerai , et les animer de braves et courageuses paroUes , font à l'envy et emportent la place bravement ainsy d'assaut, et poursuivent la victoire furieusement, leur gênerai tousjours à la teste, ayant, après avoir faussé la bresche, et estant sur le rempart, recommandé trois choses : l'honneur des femmes , la vie des bons catholiques qui leans estoient détenus par force et nécessité, et nulle mercy des Ânglois, anciens ennemis de la France.
Voylà comme ce vaillant gênerai monstra chemin et exemple à ses gens de bien combattre et de se précipiter aux hasards , et n'espargner leur peau non plus que luy. Aussy despuis a-on dict que c'a esté le premier gênerai de nos temps qui a monstre le chemin à aucuns qui sont venus puis après luy d'en faire de mesmes et se perdre en pareils périls, comme nous avons vu Monsieur, despuis nostre roy Henry III , aux sièges de Sainct-Jean et de La Rochelle, M. son frère et M. de Guyse son fils , aux sièges d'Issoire et La Charité, et autres places, comme je diray en leurs vies ^ M. du Mayne et nostre roy d'aujourd'huy en tout plain d'endroicts ; où , s*ils ont acquis de la gloire et honneur. Ils en doibvent ceste obligation à ce grand capitaine M. de Guyse, bien plus haut à louer et estimer cent fois que M. de Lautreq, à qui l'on donna le nom de second Demetrius et grand expugnateur de villes : car, ainsy que j'ay ouy dire à plusieurs grands vieux capitaines , gentilshommes et adventuriers de guerre de ce temps, jamais il ne fit ces factions advantureuses et périlleuses que je viens de dire de M. de Guyse; mais ordonnoit des assauts, des prises de villes , ou dans sa tente ou sur le haut d'un terrier, d'où on voyoit les passe-temps; et puis , la ville prise, il y faisoit son entrée comme il luy plaisoit; mesmes que bien souvent il faisoit recognoistre les places à d'autres , ou , s'il les recognoissoit luy-rocsme, c'estoit de si lomg, que bien souvent l'œil le trompoit , et peu souvent alloit aux trenchées ; mais , selon les rapports, aucuns bons et aucuns mauvais , ordonnoit de son faict , et luy eust semblé (par manière de dire) qu'il se fust fait grand tort et desrogé à sa charge, s'il eust fait telles fac-
' Ces vies ne le iratipoint trouvées
(ions très-honnorables et très-glorieuses; et pourtant il eut cet heur d'avoir esté bablisé du nom de Demetrius. J'appelle cela heur, puisqu'il ne metloit point la main par trop avant à l'œuvre, encor qu'il fust irès-brave et très-vailiaiit , comme j'ay dict eu son discours.
Mais il y en a qui sont braves et vaillans à clieval , et les autres à pied et non à cheval , les uns bons pour les badailles et rencontres , autres bons pour les assauts et les bresches. Je laisse à discourir lequel est le plus honnorable.
M. de Guyse estoil et pour fun et pour Tautre ; il n'a doncques faute d'une très-grande gloire et réputation. J'ayouy raconter à ces vieux advanturiers que je viens de dire, que, lorsque ce M. de Lautrec, en allant à Naples, prit Alexandrie, Pavie et le Bosquo par force , il ne bougea jamais de sa tente, tendue sur un terrier et fort ouverte par le devant, à veoir faire les batteries, donner des assauts et les forcer. Il me semble que cela tenoit trop d'un grand sattrape,d'un roy, sophy, d'un Soudan ou grand sultan devant Rhodes , lesquels s'estudient trop à tenir leurs gravités et réputations , et à faire des Raminagrobis de guerre, que non pas d'un grand capitaine , qui ne la doit jamais tenir en guerre , si-non à estre compaignon à tous ses gens, et tout en tout et par-tout, et ne prendre point à poinct d'honneur de s'abaisser parmy eux; car c'est la plus grand gloire qu'ils se peuvent donner ; comme fit ce grand marquis de Pescayre parmy les siens, lequel souloit dire qu'un grand capitaine debvoit estre en son armée sans charge , c'est-à-dire qu'il ne fust point obligé et abstraint si fort à une charge, qu'il n'en deust jamais bouger et n'en faire autre que celle-là : mas que el solo dévia governar toda cosa con gran trabcyo de animo y cuerpo, estando présente agora a la infanteria, agora a la génie d'armas^ agora a los combales de pie, agora a l'arlilleria, iras ta a las vitrallas; in fin, mirar de continuar todas cosas. De manera que un grand y perfecto capitan valerosoy asùJlo nuncà dévia usar de ojos agenos, sino je los suyos propios, y que muclias vezes saliendo los capitanes, vencedores de las ^atallas, combales y asaltos que desconfiando se de los suyos mercias de tocar con
la mono quelquiera cosa, aunque pareciese pequeFla y depoca importancia.n^m que aluy seul debvoit gouverner tout avecques ud «grand travail de corps et d'esprit, estant pressent, ores à l'infanterie, ores à la gendarcmerie, ores aux trenchées et assauts, ores à <K l'artillerie, jusques aux vivres, enfin d'avoir «l'œil à tout : de manière qu'un grand et sage «capitaine ne debvoit jamais user des yeux «d'autruy ny s'en ayder, si-non des siens pro- «pres, et que souvent les grands capitaines «sortoient vainqueurs des battailles, combats «et assauts, lesquels, sedeffians de leurs pro- «pres, ne refusoient pas de toucher avecques «la main toute chose, quelque petite qui parust, «et le peu d'importance.»
Ainsy doibvent estre tous grands capitaines, comme, avant ce grand Pescayre, nous en avons eu deux de nos temps, et des nostres, qui en ont faict de mesmes, comme nous lisons, dans le roman de M. de Bayard , de ce vaillant Gaston de Foix, lequel, à la reprise de Bresse, alla bravement à l'assaut du grand retranchement qu'avoieot faict les Vénitiens au dedans de la ville , où , n'y voulant demeurer des derniers , et d'autant qu'il avoit pleuviné et que la terre estoit fort glissante, luy-mesme, pour marcher de pied plus ferme , se fit oster les soulliers et se mit en eschappins deschaussés (le livre dit ainsy, je n'entends point bien ce mot), et tous Jes autres en firent de mesmes, donnèrent l'assaut ; et luy fut tiré une canonnade qui tomba auprès de luy et des siens sans aucun mal : pourtant messieurs de Mollard < et Bayard faisant la teste , qui fut fort blessé d'un coup de picque , forcèrent et prindrent la ville. Et nostre vaillant M. de Bourbon , quoy.^ à la prise*de Rome, ne fut-il pas le premier à l'eschellePAussy tous sur son exemple eu firent de mesmes , dont ils la gaignerent. Et pour les grands capitaines estrangcrs , ce susdit grand marquis de Pescayre, à la prise de Gennes , el en une infinité de places forcées par luy, et autres grandes factions siennes, ores il a esté à pied , et ores à cheval , quand besoin le requeroit ; bref, portant son corps et son esprit partout, comme fit aussy ce brave et vaillant
* 8oufFrey, Allemand, seigneur d'Uriage et de Molart, lieutenant général pour le roi Louis Xli en DaupbiBé, tué d*un coup de canon à la journée de Ravenne.
M. DE GUYSE LE GRAND
prince d'Oran(|;e dans le siège deNaples, et au siège de Florance , et es forts d'alentour.
Nous avons eu aussy don Joan d'Austrie, le duc de Parme à ceste heure de nostre temps, et ce grand et brave duc de Biron, quoyPHa! qu*il a bien rempli le rang de ces braves et vaillans preux, comme j'espère de dire en sa vie. Ce grand M. Tadmiral en faisoit de mesmes, aussy M. de Montluc , tesmoin son nez de Rabastain, et force autres, tant des nostres que des estrangers de mesmes.
Mais, pour quant à moy, il me semble n'en avoir veu de tous un pareil que nostre M. de Guyse; car il estoit très-universel en tout. Les huguenots vindrent se planter devant Paris, je ne diray point pour l'assiéger, car, hormis la campaigne qu'ils avoient libre d'un costé et nous aussy de l'autre, ils estoient aussy à Testroict et en siège pour la guerre que nous. Toutesfois , je croy bien que sans la présence de M. de Guyse, comme on le disoit, ils eussent faict quelque grand effort. Et mesmes le jour qu'ils vindrent recognoistre nos Fauxbourg de fort bonne façon (j'en parle ailleurs), ce prince y servit bien lors. Après avoir faict devant quelque séjour, sans grand effort de guerre , car le temps n'y fut tant occupé comme en trefves et parlemens, ils partent par un grand matin et prennent le chemin de Normandie , tant pour joindre quelques Anglois que pour toucher de leur reyne quelque pièce d'argent pour payer leurs reislres venus nouvellement. Nostre armée les suit deux jours après, conduicte par M. de Guyse, bien que M. le connestable y fust et en eust la principalle charge, comme à luy deue ; mais le bonhomme estoit tousjours mallade, comme j'ay dict parlant de luy. Les huguenots ne veulent que faire leur chemin, sans s'amuser ny entendre à battaille ny combat ; toutesfois M. de Guyse les poursuit et les presse tellement, qu'il les y contraint d'y venir; en quoy il fut fort estimé : car, comme lors Fouys dire, c'est un traict d'un très-grand capitaine, quant il contraint et mené son ennemy là de le faire combattre en despit de luy. Aussy, comme j'ay sceu despuis de M. de La Noue, M. l'admirai le sceut très-bien dire et en louer ce grand capitaine; car, bien qu'il n'eust d'autre envye que de gaigncr le lieu de sa retraicte, il considéra qu'en
ERANTOIII. I.
la faisant il ne seroit possible que ce grand capitaine le suivant, le pressant, l'importunant et donnant sur sa queue , que par quelque surprise en desbande des siens, il n'en arrivast de la confusion et desordre, comme il arrive souvent en telles relraictes qui se font si loing comme celle-là se debvoit feire. Par quoy il trouva le meilleur et le plus expédient de s'arrester, tourner teste et tenter l'hasard de la battaille, laquelle fut au commanccment heureuse pour les huguenots, car ils forcèrent la battaille , prindrent le chef, M. le connestable, mirent à mal M. d'AumalIe qui le secondoit , estant porté par terre et une espaule rompue, menèrent le reste au desordre, au meurtre et à la fuitte« J'en descrirois bien l'exploict , mais il est assez amplement escrit par nos historiographes, et sur-tout par M. de La Noue, qui estoit un des plus advant enfoncés, selon sa coustumiere valeur, qui en dit force gentilles particularités. Tant y a que, ceste battaille perdue , M. de Guyse , qui faisoit tousjours aile et tenoit ferme, en attendant son bien à poinct, gaigna tout ce qui estoit perdu et le restaura et remit en une belle victoire très-signallée.
Il y en eut plusieurs qui s'esbahirent, voire en murmurèrent fort, que, lorsque ce grand capitaine vit M. le connestable et sa battaille perdue, qu'il ne l'allast secourir présentement; ce qu'il ne fit , car il n'estoit pas temps; mais bien l'espiant, et l'occasion, il chargea si à propos sur le reste des forces huguenottes fraisches qui n'avoient encor rien faict, et mesmes leur infanterie, qu'il fit ressusciter tout à un coup ce que nous tenions dcsjà pour tout mort et en terre : car il me souvient , comme y estant, qu'après qu'il eut veu jouer tout le jeu de perdition de la battaille et le desordre et fuitte des nostres, et la poursuiite confuse et vauderoutte qu'en faisoient les huguenots, luy, qui estoit à la teste, tournant les yeux qui de cà, qui là, il commanda à ses gens de s'entre-ouvrir pour passer un peu aysement; et , traversant quelques rangs, il se mit à ad viser à son ayse, voire se haussant sur ses estrieux, bien qu'il fust grand, de haute et belle taille et monté à l'advantage pour mieux mirer : et cela faict et cognu que son temps s'approchoit, il retourne, il regarde encor un peu, mais en moins de rien; et puis tout à coup il
s^escria : a Allons, con)pai(;nons, tout est à «nous; la battaille nous est ^aignce. » £t puis, donnant fort basardeusement, s'en ensuivit le gain de la victoire. Ce que sceut irès-bien dire M. Tadmiral ( à la mode d'Annibal ) après qu'il fut maistre de M. le connestable et de sa battaille gaignée, et qu'on s'en applaudissoit: aHà, «dit-il, je voy là une nuée qui bienlost tombera «sur nous à nostre très •• grand dommage.» Aussy lorsque M. de Mouy, très-brave et vaillant capitaine, commauça la première charge, il eut commandement de M. Fadmiral de ne donner point à Tadvant-garde , qu'il sçavoit conduicte par M. de Guyse, mais de l'essuyer et passer devant, et fondre comme un foudre à la battaille; ce qu'il sceut très-bien faire, car lorsqu'on le vit venir, chascun de l'advaiit-garde se doubla aussy tost que le jeu y estoit préparé ; et M. de Guyse luy-mesme le tint pour certain, et s'y mit près, pour recevoir le choc et donner aussy à eux, et dit : a Les voicy à a nous. 1» Mais tout à coup nous les vismes fourvoyer de leur chemin que prétendions , et descendre et couler en bas, là où ils firent la rafflade qui y fut , et que voyons à nostre ayse de Tadvant-garde, qu'aucuns disoient qu'il debvoit secourir son compaignon en son adversité; mais despuis l'on cognut à plein que tout estoit perdu s'il eust party et bransié ; ce que despuis on cognut par l'effect, et que M. l'admirai mesmes et autres grands capitaines le sceurent très-bien dire.
Mais, pour ne luy vouloir céder tant de gloire comme ils ne vouloient , ils disoient que c'estoit un traict plus d'un fin et rusé capitaine que non pas d'un zellé et curieux de la salvation de son compaignon M. ie connestable : à quoy à tout cela sceut très-bien respondre et dire mondict sieur de Guyse, en une harangue qu'il fit à la reyne mère, un mois après ladicie battaille, à Blois qu'elle y mena le roy Charles; et ce fut le jour après de leur arrivée que mondict seigneur de Guyse, ainsy que la reyne, ▼ouloit disner, et que ce sage et vertueux prince luy eut donné la serviette, il luy demanda si après son disner il luy plairoit de luy donner audience. La reyne, esionnée de ce mot : a Jésus! mon cousin, luy dit-elle, que «me di(cs-vous?— Je le dis, madame, dit < M. de Guyse , |)arce que je voudrois bien vous
«représenter devant tout le monde tout ce que «j'ay faict despuis mon département de Paris, «avecques vostre armée, que me donnastes en «charge avecques M. le connestable, et vous «présenter aussy tous les bous capiiaines et a serviteurs du roy et de vous, qui vous ont fi- «dellement servy, tant vos subjects qu'estran- «gers, et des gens de cheval et de pied.» Et en (elle compaignie 11 arrive devant la reyne, qui a voit achevé de disner. Après luy avoir faict une grande reverance, comme il sçavoit très-bien son debvoir, il luy alla discourir tout le succès de son voyage despuis son partement de Paris; et , venant sur la battaille de Dreux, il la discourut et la représenta si bien et si au vif, que vous eussiez dicl que l'on y estoit encor (à quoy la reyne y prit un très-grand plaisir); se mit fort sur les louanges de M. le connestable, de M. d'Aumalle, de M. le mareschal de Sainct-André et du bon homme M. de La Brosse, et puis sur tous les autres, tant morts que vivans; loua les François, loua les Espaignols, encor qu ils n'eussent si grand cas qu'on eust bien dict; mais aussy ne fut leur faute, et n'eurent subject de grand combat; mais leur bonne mine et asseurée qu'ils firent, tousjours très-bien serrés et rangés en leur ordre et discipline vieille militaire, servit beaucoup. Sur tous, il loua fort les Suisses, pour leur grand combat rendu, soutenu et opiniastré, et pour s'estrc ralliés pour assez de fois après leur desfaicte et grand perte de leurs compaignons , et retournés aux mains : le tout si bien représentant , que ceux qui n'y avoient esté maudissoient de n y avoir esté , et ceux qui y avoient esïé s'eslimoicni très-heureux d'y avoir esté et estre loués si bien de leur gênerai.
Une chose fit-il, que l'on trouva très-estrange, qu'il loua force capitaines et grands que l'on sçavoit très-bien qu'ils avoient gentiment fuy ; dont la reyne et aucuns de ses plus privés luy en demandèrent après la cause et la raison. Il dit que c'estoit une fortune de guerre, laquelle possible ne leur estoit jamais advenue ny advieudroit; aussy que, pour une autre fois, ils se corrigeassent et eussent courage de faire mieux : mais pourtant il passoit assez légèrement sur leurs louanges, autant comme il pesoit bien celles-là de ceux qui avoient très-bien (aict; si bien qu'il estoit trîs-aysé
M. DE GUYSE LE GRAND
à juger là où il flattoit et où il disoit le vray.
Son harangue dura assez long-temps, qu'un chascun oyoilFort attentivement sans le moindre bruict du monde, et aussy qu'il disoit si bien, qu'il n'y eut nul qui n'en fust ravy, car c'esloit le prince qui disoit des mieux, et estoit aussy éloquent, non point d'une éloquence contraincte ny Fardée, mais naîfve et militaire^ avecques sa grâce de mesmes ; si bien que la reyne mère dit après, qu^elle ne luy avoit jamais veu une Façon si bonne. Gela Faict, il présenta tous les capitaines à la reyne, qui luy vindrent tous les uns après les autres faire la rcverance. Et elle, qui pour lors es(oit en ses beaux ans, en ses beaux esprits et belles grâces, les receut Fort gracieusement, et fit à M. de Guyse sa response , que , bien qu'elle eust sceu parad* vant , par ses lettres et autres qu'il luy avoit envoyé, toutes choses, si est-ce qu'elle avoit encor receu un extresme plaisir par le rapport de sa propre bouche , et qu'à jamais le roy et elle luy debvoient ceste grande obligation de battaîlle gaignée, et à tous ses bons capitaines, qu'elle remercia tous d'une fort bonne grâce, comme elle sçavoit très-bien dire ; et les asseura d'une très-grande recognoissance là où l'occasion se presenleroit , voyre la rechercheroitelle plustost advant. Si bien que chascun se retira très-content de ceste princesse et de leur gênerai. Quant à moy, je ne vis jamais mieux dire que dit lors ce prince; et en eust Faict honte à M. le cardinal, son éloquent frère, s'il y Fust esté.
Deux jours après, il partit et s'en alla devant Orléans , là où Fut sa rencontre malheureuse , pour y estre mort pour l'honneur de Dieu , le soustien de sa Foy, de sa loy, et le service de son roy : et ne Faut point doubter que , s'il n'y Fust esté tué , qu'il n'eust pris la ville, contre l'espérance du roy, de la reyne et de tout son conseil^ qui le voulurent divertir, pour veoir ceste place du tout imprenable, tant pour sa Forteresse que pour les bons hommes qui estoient dedans. Mais ils changèrent 'l'opinion quand ils eurent, en moins d'un rien les deux Fauxbourgs Forcés et pris, le portereau enlevé, les tourelles gaignées, et nos gens advancés sur la moictié du pont , et les deux isies prestes à estre perdues , et nous y loger à leur dommaire et occasion de perte de
la ville. Si bien que j'ouys dire un jour à mondict seigneur : «Laissez Faire, advant qu'il soit « un mois nous serons plus près d'eux qu'ils ne «pensent. j> Et ne le disoit point pour vanterie, car il n'estoit nullement bavard, ny vanteur. Hélas! sur ce beau dessein, et s en retournant le soir à son logis, il Fut blessé par ce maraut dePoltrot, qui l'altendoit à un carreFour, et luy donne à l'espaulle, par le derrière, de son pistollet chargé de trois balles.
Ce maraut estoit de la terre d'Aubelerre, nourry et eslevé par le viscomte d'Aubelcrrc lorsqu'il estoit FugitiF à Genesve, Faiseur de boutons de son mestier , comme estoit la loy là introduicle, qu'un chascun d'eux eust mestier et en vesquit, tel gentilhomme et seigneur qu'il Fusl ; et ledict Aubelerre, bien qu'il Fust de maison, estoit de celuy de Faiseur de boulons. Moy, en passant une Fois à Genesve, je l'y vis Fort pauvre et misérable. Despuis, il Fut pris à la sédition d'Amboise, et condamné comme les autres; mais M. de Guyse, par la prière de M. le mareschai de Sainct-André, luy fit pardonner et sauver la vie : ce qu'il sceut très-bien recognoistre après , car il suscita , prescha et anima ce Poltrot de le tuer, et le présenta à M. de Soubise son beau-Frere , qui estoit gouverneur de Lyon pour les huguenots. Tous deux , Tayant encor à part conFessé et presché, le despecherent vers M. l'admirai : en quoy aussy M. de Soubise Fut accusé ingrat de Force gens; car, ayant esté defFeré par les Siennois de plusieurs choses qu'il avoit Faict en Toscane, y ayant charge du règne du roy Henry, et prest à estre en grande peyne, M. de Guyse intercéda pour luy.
Ce Poltrot, venu à Orléans après la batlaill^ de Dreux , et s'estant présenté à M. l'admirai avecques des lettres de M. de Soubise, Fut bien receu de luy et depesché. Sur quoy mondict sieur l'admirai Fut fort accusé de l'avoir envoyé Faire ce coup.
M. l'admirai s'en excusa Fort, et pour ce en fit une Apologie respondante à toutes les depositions dudict Poltrot , que j'ay veue impri-* mée en petite lettre commune, et point comme l'imprimerie commune , là où plusieurs trouvoient de grandes apparences en ses excuses, qui disoient estre bonnes, d'autres les trouvoient Fort palliées; et pour la meilleure et
priDcipalle, fut veriffîé que ledict M. Tadmiral avoit mandé et adverty mondict seigneur de Guyse, quelques jours advant , qu'il se donnast garde , car il y avoit homme attitré pour le tuer. Il s'excusa fort aussy quand il envoya prier la reyne de ne faire mourir ce malheureux qu'il ne fust premièrement acaré * à luy et affronté, pour le faire dédire des menteries qu'il disoit de luy.
Pour fin, jamais ne se pcul-il tant purger qu'il n'en fust fort accusé et soupçonné; ce qui luy cousta la vie par amprès, comme j'espère dire. Aussy que M. de Guyse en sa mort , en son harangue qu'il fit, sans le nommer, il l'en taxa par ces mots : «Et vous qui en estes «Taulheur, je le vous pardonne. » Voulant bien entendre M. l'admirai, disoient aucuns. Un mot aussy luy nuisit fort, quand il disoit souvent :c(Je n'en suis l'autheur nullement, «et ne Tay point faict faire, et pour beaucoup «ne le voudrois avoir faict faire; mais je suis «pourtant fort ayse de sa mort, car nous y «avons perdu un très-dangereux ennemy de «nostre religion.» Plusieurs s'eslonnerent comment luy, qui estoit ibrt froid et modeste en paroUes, il alla proférer celles-là, qui ne ser> voient de rien et dont il s'en fust bien passé.
D'autres disoient que M. l'admirai avoit sceu par un gentilhomme que M. de Soubise luy avoit envoyé devant pour luy en faire l'ouverture : on disoit que c'estoit Chastellier, grand confident de M. de Soubise, et habil homme, que j'ay cognu privement (je parle de luy ailleurs), qu'on n'cust jamais pris par le bec; à quoy ne faut point doubter n'y prist goust^ et qu'il embouchast ledict Chastellier de dire à M. de Soubise que cela se tinst fort secret, et qu'il luy envoyast le gallant, mais non pas qu'il luy dist de sa part qu'il le venoit trouver pour faire le coup , mais seulement pour luy porter ce mot de créance, qu'il avoit désir de bien servir la religion, à quoy il n'avoit autre zclle; ainsy que le sceut très-bien représenter mondict sieur l'admirai audict Poltrot : car, amprès qu'il luy eut représenté ses lettres, et que mondict sieur l'admirai les eust leues devant luy, il luy dit : «Gest M. de Soubise «qui m'escrit, et me mande comme vous avez X grand cnvye de bien servir la religion. Vous
* Mis face à face avec lui , confrouié.
«soyez bien venu. Servez la doncques bien.a M. l'admirai n'avoit garde (disoit-on) de se confier en ce maraut, mallotru et trahislre^ car il sçavoit bien que mal luy eu prendrait s'il estoit pris et descouvert, et que tels marauts et trahistres en leur déposition gastent tout et se desbagouUent, et disent plus qu'il n'y eo a quand il sont pris.
Voylà pourquoy M. l'admirai fut fin et astuce d'user de très-sobres parolles à l'endroict de ce maraut; mais, usant de ceste-là, il faisoil comme le pasteur, auquel les veneurs ayans demandé s'il avoit veu le cerf qu'ils chassoient, luy, qui l'a voit garanty dans sa grange soubs bonne foy, il leur dit et cria tout haut, afin que le cerf qui estoit caché l'entendist , qu'il ne l'avoit point veu, en le jurant et l'affirmant; mais il leur monstroit avecques le doibt, et par autres signes, là où il estoit caché, et par ainsy il fut pris.
Or ce Poltrot partit d'Orléans, vint trouver M. de Guyse, qui, par un beau semblant (ou pour mieux dire vilain et faux), luy dit que, cognoissant les abus de la religion prétendue, il l'avoit quittée tout à plat, et pour ce l'estoit venu trouver pour la changer et vivre en la bonne, et servir Dieu et son roy. M. de Guyse, qui estoit tout bon, magnanime et généreux , le receut fort bien et amiablement, ainsy qu'estoit sa cousiume, et dit qu'il estoit bien venu , et luy fit donner un logis, le commandant aux fourriers , et mangeoit souvent à sa table; si que je le vis une fois venir au roydisner, que M. de Guyse luy demanda s'il avoit disné; il luy dit que non; et commanda luy faire place ; ce qui fut faict.
Toutes ces courtoisies jamais ne luy amolirent le cœur, qu'il n'acheptast un cheval d*Espaigne de M. de La Mauvaishiere , qui lors suivoit le camp, gentilhomme de bonne part, et fort renommé despuis pour la pierre philosophalle, avecques M. de Savoye, qu'il trompa de plus décent mille escus; il fut vendu six vingts escus, que M. de Soubise luy avoit donnés : on disoit que ç'avoit esté M. l'admirai ; mais il estoit trop habille pour faire le coup : aussy ledict Poltrot ne l'advoua pas. 11 accompaigna souvent M. de Guyse avecques tous nous autres de son logis jusqu'au PortereaUf où tous les jours mondict seigneur
M. DE GUYSE LE GRAND
y alloit; cl pour ce cherchoit tousjours l'occasion opportune, jusqu'à celle qu'il trouva , où il fit le coup; car elle estoit fort aysée, d'autant que le soir que mondict seigneur lournoit, il s'en venoit seul avecqiies son escuyer ou un autre; et cesle fois avoit avecques luy M. de Rostain, et venoit passer Teau du pont de Sainct^Mesmin dans un petit bateau qui l'attcndoit tous les soirs; et ainsy passoit avecqups deux chevaux , et s'en alloit à cheval à son logis , qui estoit assez loing. Estant sur un carrefour qui est assez cognu, et trop pour la perte d'un si grand homme , l'autre, qui l'attcndoit de guet à peut, luy donna le coup, et puis se mit à courir et crier : a Prenez-le ! prenez-le !» M. de Guyse , se sentant fort blessé et atteint, pancha un peu, et dit seulement : «L'on me debvoit celle là; mais «je croy que ce ne sera rien. » Et avecques un grand cœur se retira en son logis , où aussy tost fut pansé et secouru de chirurgiens des meilleurs qui fussent en France ; mais il mourut au bout de huict jours.
Si faut -il que je die ce mot, que M. de Sainct-Just d'Allègre estant fort expert en telles cures de p1ayes,par des linges et des eaux et des parollcs prononcées et méditées, fut présenté à ce brave seigneur pour le panser et guérir; car il en avoit faict l'experiance grande à d'autres : mais jamais il ne le voulut recevoir et admettre, d'autant , dit-il , que c'estoient tous enchantemens deffendus de Dieu , et qu'il ne vouloit autre cure ny remède , sinon celuy qui provenoit de sa divine bonté et de ceux des chirurgiens et médecins esleus et ordonnés d'elle, et que c'en seroit ce qu'à elle luy plairoit,aymant mieux mourir que de s'adonner à tels enchantemens prohibés de Dieu. Voylà la religion saincte et le sainct scrupule qu'avoit ce bon prince à ne vouloir oft^ncer Dieu, aymant mieux mourir que de l'offencer en cela. Je vis tout cela, et me dit M. de Sainct-Just , qui estoit mon grand amy, qu'il l'eust guery.
Ce qui est fort à noter, ce bon et brave prince, pour espargner douze cens francs à sou roy, cela fut cause de sa mort; car il me | souvient que le bon homme M. de Serre ^
' Jean de Serre, commissaire général des vivres et avitiillcinenU, et secrétaire du roi jusqu'au 2 mai 1567, c|u il rêsirjna en faveur de Vincent Gelée
qui lors estoit financier en cesle armée et grand commissaire des vivres, secrétaire du roy et surintendant des forliffications et magasins de France, un très -habille homme de son mestier, et qui avoit veu toutes les guerres de son temps, de France, Piedmont et Toscane , et que M. de Guyse aymoit fort, et en qui il avoit beaucoup de soulagement, ce bon homme doncques, M. de Serre, luy remonslra qu'il debvoit faire rabiller le pont deSainct-Mesmin, qui seroit un grand soulagement pour luy en allant et venant du Portereau à son logis, et pour toute sa noblesse qui l'y accompaignoit , au lieu de la grand peyne, fattigue et grand tour que nous faisons d'aller passer au pont d'Ollivet, et que ce ne seroit qu'à l'appétit de quatre à cinq cens escus. M. de Guyse luy dit : «Espargnons l'argent de nostre roy, «il en a assez affaire ailleurs ; tout luy est bien «de besoing , car un cbascun le mange et le «pille de tous costés : nous nous passerons «bien de ce pont ; et moy, mais que j'aye mon «petit bateau, c'est assez : ces cinq cens escus « feront bien besoing ailleurs pour un autre ser- « vice du roy qui importera plus que celuy-là.» De sorte que , si ce pont fust este faict à Tappetit de peu, nous eussions tousjours accompaigné nostre gênerai par le pont jusqu'à son logis , et ne fussions allés faire le tour et passer à la desbandade à Ollivet; et par ainsy, luy très bien accompaigné, ce maraut n'eust jamais faict le coup; lequel sceut très-bien dire qu'autrement il ne l'eust osé attaquer que par ceste occasion, qui certes estoit fort aysée.
Pour fin , il fut pris , ou par la volonté de Dieu , ou qu'il n'eust le cœur et Tadvis de se sauver, car il courut toute la nuict; et , pensant estre loing du camp pour le moins dix lieues, il s'en trouva près de deux. 11 confessa tout; et moy mesmeje parlay à luy. Il advoua tousjours MM. de Soubise et Aubelerre l'avoir suscité et presché. Pour quant à M. l'admirai il varioit et tergiversoit fort . tant en ses interrogations qu'en ses dires de la gesne et de sa mort. Il fut tiré à quatre chevaux.
Si faut-il que sur ce je race ce petit conte de moy , qu'un de ces ans. moy ayant quelque différend et querelle avecques le sieur d'Aubeterre, encor qu'il eust espousé ma niepce, M. du Mayne le sousiint encor contre moy sur un
subject qui seroit long à dire , et que cela ne vaut pas le parler. J'en fis le conte à M. de Guyse, et luy dis que je n'eusse jamais pensé que son frère M. du Mayne eust soustenu Aubelerre (duquel le père avoit faict tuer son père ) contre moy , qui n'avois esté que son serviteur et de sa maison; et que, lorsqull Fut tué , je portois les armes pour luy , et pleuray et regrettay fort sa mort. M. de Guyse trouva ce traict fort estrange et guieres beau , et me dit que ce nom d'Aubeterre debvoit eslre pour jamais très-odyeux à la maison de Guyse. Encor despuis, M. du Mayne Tassocia avecquesluy en la ligue ; mais Tautre la luy donna bonne , car dans six mois il le quitta à plat, et se mocqua de luy , et bien employé.
Voyià la vie et la mort de ce grand prince descrite le plus sommairement que j*ay peu ; et si sa vie a esté trfeS'admirabIe,sa mort a esté autant regrettable par toute la chrestienté; car, des plus grands jusqu'aux plus petits, elle Fut pleurée, regrettée et célébrée de toutes sortes d'honneurs que Ton doit â un tel et si grand prince chrestien.
J'en descrirois les superbes obsèques qui en Furent Faictes en France, que j'ay veu , et autres pays estrangers que j'ay ouy dire , mais cela ne serviroit de rien. En quoy Faut notler que, si sa mort Fut fort regrettée ce coup , elle Fut amprès bien vangée à la Saincl-Barthelemy, et bien autrement que celle de M. son fils dernier, dont on ne sçauroit dire une vangeance pour un seul double , ny sur les autheurs, conseillers et executteurs , qui se pourmenent par tout la teste levée, dont Ton s'en estonne Fort, encor plus qu'il n'y en a aucune apparescence de vangeance, si ce n'est qu'on se veuille ayder de la devise de leur grand bisayeul , le bon et brave roy René de Sicille , qui avoit pour devise pris deux bœuft labourans la terre , avec ces mots : passo à passa, comme voulant dire et inFerer que pas â pas, et à pas mornes et lents, on parvenoit enfin à son œuvre et besoigne ; ainsy que fit ce coup M. de Guyse , ce brave fils, qui, six ans après ou plus , se vangea comme il Falloit de tout à la Sainct-Barthelemy.
Aucuns huguenots , les plus passionnés , ne regrettèrent point ce bon prince que je dis , et d'autant plus grande estoit sa gloire envers
Dieu et les hommes catholiques. Si en eut-ii aucuns huguenots d'honneur, et mesmes plusieurs gens de guerre et de braves soldats , qui le regrettèrent Fort et en dirent grands biens, comme j'ay veu.
Plusieurs composèrent plusieurs beaux tombeaux à son honneur. Et le premier qui en fit Fut ce grand M. le chancellier deTHospital, aussy grand poète que sénateur. Je le vis aussy tost qu'il Fut Faict. Il estoit doncques tel , en mots fort brieFs, mais pourtant de Fort grande substance estoient-ils pleins.
Quem non beUorum rahiess non hoiticut ensU Abstulit in mediis versant em scppe periclis. Hune infirma manus scelerato perdicfit astu , ^iernitjusto redimitum Marie coronis.
Il Fut amprès ainsy traduict :
Celuy que U fureur des guerres plus cruelles , Ny !e glaire ennemy aux dangers n*a osté, Par la débile main d'un traistre est emporM, CooroDoé Justement de gloires immortelles.
Le latin emporte le François.
Il y eut aussy M. Dorât, grand poète latin et grec, qui en fit un ; mais pour sa prolixité je ne le mettray icy tout au long , si-non les quatre premiers vers et derniers, qui sont :
Fortia si f'as est sua fortibus acta referre , Inque suas laudes testibus esse sibi ,
fat mifii Guisardœ, qui beUa iot inelita gessij ^eiv guœ feci fortiterore loqui.
C'est-à-dire :
■S'il est permis aux vaillans raconter aux Taillans ses Tail- «laoccs, et en ses propres iouaDges estre tesmoing de soyf mesme, il m'est permis à moy , le seigneur de Guyse, qui «ay faict tant de guerres et de vaillances en mon temps, les •proférer do ma boucbe très- véritable. >
Et puis il va raconter tout le beau Faict en sa vie, et, venant sur sa mort, il dit :
«Et lorsque j*avois faict perdre à Orléans sa rivière et soo pont , malheureusement j'y fus perdu, non par aucune vertu, oar de eelle-là je n'en œde à aucun mais par derrière, ds trois balles Von me donne la mort.
Et puis il conclud :
Fraude périt virtus, quia non nisi fmude perire Ferapotest virtus, si tamen ilta périt;
Sed non ilta périt ^ eujui tous usque supersteg Fraudé vel invita vel manet invidiâ.
c Voylà comment la vertu se périt par la fraude, car aulrr cment ne peut-elle périr, si toutesfois elle périt ; mais die ne «peut Jamais périr celle-là de celuy duquel la gloire demeure «à jamais immortelle, en despit de la fraud<: et de rcnvye.»
U y eut la reyne mère qui commanda au
M. DE GUYSE LE GRAND
seigneur de Fortran , d'Angoumois , son maistre des requestes , fort sçavant homme, et d'esprit fort aigu et subtil , d'en faire un en prase à l'antique , qu'il fit tel :
Ne sacrum hoc et inviolabile, Prstercunto monumentam superstiies.
Hic enim situs est diuus ille Franciscus LotaringiuSj Guisœ dux, GcUUœ pro-rex ,magnus tacrœ ac regiœ donuis magister, pater patriœ antiquat et catholicœ religionis piopugnator i/wiciisiimus. Qui cwn nec Atexandro nuigno nec Cœsare Julio consitnili morte functis inferior^post innumerabiies dcvictis toties hottihui triumphos , postquam cœsos fugatos in druidum agixfperduetles saero inbello, subpiis Caroli noni tYgis adolescentis autpiciis , castris Aureliœ pontis gallico presset exercilui, nuUi quem antea casibus beili en'pi poluisset dota , tandem perditissimi unius sicarii à guibusdam principibtis factionumprœmiis excitatit in incidiis delitescentis ob urbis obsessœ exploratione redeundo dextrd in scapuld tripUci globo uno ictu advenum,pubticoin Hinere trajectus incredibid enim orbis cliristiani gémit um mœrore , consternatis animisj interne.
Or, pour reprendre ces mots de M. Dorât parlant des vaillances de ce grand prince, il ne faut dire autrement, qu'il n en ail esté remply autant que prince du monde , ainsy qu'il les a Faictes paroistre en tous les combats où il a jamais esté, s'y hasardant tousjours plus que le moindre gendarme et soldat du monde : car naturellement ri estoit fort ambitieux, tout jeune qu'il fusi; et là où rambiiion entre dans l'ame d'un jeune homme, il faut qu*il s'hasarde par-tout pour la faire valoir : ainsy qu'il fit au voyage et à la conquosle de Luxembourg par M. d'Orléans, là où il fut blessé d'une grande hjrquebusade par trop se hasarder; puis h Tassaut de Linars en eut aussy une; à la guerre de Bouloigne il s'advança et s'enfonça si advaut dans la mesléc du combat , qu'il eut un grand coup de lance entre l'œil et le nez; et entra si advant qu'elle s'y rompit ; et en rapporta un gros tronçon, qui estoit si bien joinct et attaché à la teste , que j'ay ouy dire au bon homme niaistre Nicole Lavernan , très-expert chirurgien, qui fayda à le panser, qu'il luy fallut mettre le pied contre la teste pour en tirer de grande force le tronçon, dont il en endura beaucoup de douleur et en cuyda mourir, comme de faict on le tint mort long-temps; mais avecques son bon courage il en eschappa, car il laissoit faire aux chirurgiens tout ce qu'ils vouloient : aussy le panserent-ils si bien qu'il eut la vie et la vue sauve ; qui fut un grand cas qu'il ne la perdist , et l'œil et tout; mais il
Tavoit aussy beau et bon qu'auparadvant, et jamais ne parut, ny en rien a esté jamais difforme, comme certes c'estoit un beau prince , de belle façon et apparence, et qui sentoit bien son grand et vaillant homme de guerre , et qui eust tousjours faict peur à son homme qui l'eust voulu attaquer.
Sur quoy il me souvient qu'à la conjuration d'Amboise il estoit escheu, par sort ou autrement , que le capitaine Mazieres tueroit M. de Guyse. Ce capitaine là avoit esté aulresfois en Piedmont fort renommé et déterminé soldat, et si bizarre pourtant, qu'on le tenoit pour avoir de l'humeur. Il avoit fort veu et avoit esté avecques M. d'Aramont en Levant, et outre il parloit fort bon espaignol ; aussy en estoit il de la frontière et si en avoit la façon. Sur ceste malle détermination il fut pris comme les autres et saisi d'une fort longue espée. Il confessa tout; et comme M. de Guyse luy eut dict quil s'estonnoit fort de luy qui avoit veu son; monde, sceu elpractiqué comme il falloit tuer un homme, de quoy il s'estoit ainsy accommodé d'une si longue espée , qui en telles factions et presses n'est si propre qu'une courte, qu'on tire et demene plus aysement sans point d'embarras comme d'une grande, avecques laquelle on ne peut se tourner et virer comme l'on veut, et que l'on saisit plustost qu'une courte , le capitaine Mazieres luy respondit : «Monsieur, je «sçavois fort bien ce que vous m'en dites, et a Tavois fort en moy considéré plus de quatre «fois; mais pour en parler au vray, quand je aconsiderois vostre valleur et vostre brave vaille lance et furieuse présence, je perdois aussy atost le courage de vous attaquer de près; et « pour ce je me résolus d'avoir affaire avecques avons de loing. Que si au lieu de ceste espée a j'eusse peu apporter une picque , je l'eusse «faict, tant fîmage de vostre personne se mona stroit à moy terrible et formidable et me faisoit « de peur. » Ce capitaine avoit quelque raison en son dire , ainsy que l'on peut bien discourir là dessus.
En ceste mesme conjuration fut pris le seigneur de Casteinau de Bigorre, duquel j'ay parlé cy devant : il fut exécuté comme les autres. Quelque trois ans après vint à la cour, à la suitte de M. le prince , un sien nepvcu qu'on nommoit le capitaine Bonne-Garde, que j'ay
cogou , gentil soldat et brave. Il se vantoît en quelques endroicts qu^il vangeroit la mort de son oncle Castelnau, et qu'il tueroit M. de Guyse. Il le sceut, et, sans autrement s'en effrayer, il se le fit monstrer pour le cognoistre; et rayant bien veuet contemplé, il ne dit autre chose si-non : « Il ne me tuera jamais. » Au bout de quelques jours il luy fait faire le guet quand il s'en iroit au parc de Sainct-Germain luy seul avecques un autre se pourmener. Son espion luy vint dire un jour comme il estoit luy seul entré dans le parc avecques un autre capitaine avecques luy. Soudain M. de Guyse va après et prend avecques luy le jeune La Brosse , trèsbrave et vaillant gentilhomme, fils du bon homme M. de La Brosse, vray chevallier d'honneur et sans reproche. Tous deux ainsy s'en vont sans autre compaignie , non pas d'un seul page ny lacquais , après leurs hommes ; ils les trouvèrent qu'ils avoient faict leur tour d'allée, qui s'en tournoient. M. de Guyse ne fit que direicVoicy nos gens, ne bougez que je ne «bouge. » Et va droict à eux d'un visage asseuré et qui monstroit qu'il vouloit tuer. Ce fut Bonne Garde et son compaignon qui firent place et donnèrent passage à M. de Guyse; et se mirent à costé en ostant leurs bonnets , le saluant fort reverencieusememt. M. de Guyse, après avoir un peu arresté , passe outre , et puis tourne son petit pas après les autres , sans autrement s'esmouvoir ny dire autre chose que : «Nous en a avons prou faict, La Brosse , mon homme ne a me tuera pas; il est plus respectueux , bon et «courtois qu'on ne m'avoit rapporté : mais je «vous jure, s*il ne m'eust salué , je l'eusse tué «tout roide cependant qu'eussiez tué le vostre. «Pour ce coup il faut estreun peu sage; ils «n'emportent rien du nostre, et ne nous tue- «ront jamais.» M. le prince sceut ce traict, qu'il trouva très-beau, en fit toutes les excuses du monde à M. de Guyse, et que c'estoient de Faux rapports qu'on luy avoit faicts. M. de Guyse ne luy fit autre response, si-non luy dire : «Quand «ce mauvais voudra , il me trouvera tousjours. » Aucuns s'estonnerent que M. de Guyse ne le tuast : mais il respondit qu'il estoit plus vangé par si humble satisfaction que s'il l'eust tué; par laquelle l'autre monstroit , ou qu'il n'eust tenu tels propos, ou bien qu'il 8*en repentoit, 9u bien n'osoit faire ce qu'il 6'eitoit vanté;
aussy qu'il valoit mieux songer et adviser à fuer un homme qu'une beste. Force autres raisons peut-il là des^sus alléguer, car c'estoit le capitaine du monde qui eniendoit mieux les querelles et leurs poinctilles, et qui sçavoit les mieux vuider et desmelcr, ainsy qu'il sceut très-bien desmeler entre luy et le prince de Gondé ; dont le conte est tel :
Après la mort du petit roy François II , M* le prince , sorty de prison , voulut quereller ce grand M. de Guyse , et de Faict luy en faisoit la mine, pour le soupçonner d'avoir esté cause de son emprisonnement. Ce bruict en couroit fort à la cour; mais je ne vis jamais M. de Guyse estonné pour cela, faisant tousjours bonne mine, marchant la teste haut eslevée, résolu de se bien battre si on Tattaquoit. La reyne mère, très-sage et très-universelle en tout, avecques le conseil , ad visant que le tout se pourroit tourner en une grande conséquence et dangereux accident, pourchassa un accord entre ces deux vaillans princes, par telles conditions et satisfactions : que celle de M. le prince Fut , qu'il dit et proposa que celuy qui avoit esté cause et motiF de sa prison estoit meschant; M. de Guyse fit responce qu'il le croyoit, mais que ceste paroi le ne luy concernoit ny touchoit en rien. Et par ainsy ces deux seigneurs s'embrassèrent comme reconciliés, M. le prince comme estant satisfaict, et M. de Guyse comme ne s'estant prejudicié. Sur ce, les uns à la cour (comme je vis) en parloient diversement , selon leurs passions et affections, et disoient que M. de Guyse luy avoit Faict quelque forme de réparation , parce qu'il le prenoit avoir esté cause de sa prison; mais les plus clairvoyans et les plus subtils et poinctilleux esprits en matières chevalleresques disoient, que M. de Guyse avoit très sagement et subtillement respi)ndu, en mode d'un seigneur très bien entendu en telles affaires , ainsy qu'il Testoit, comme celuy qui vouloit dire qu'il n> avoit nul autre qui eust esté cause ny motiF de cest emprisonnement que luy-mesme, que Ion disoit avoir commis le péché et Faict la Faute , pour avoir esté mis en prison : et par ainsy il y eut bien là du bigu , ainsy que l'on en disoit à la cour, et qu'il y alloit de Tun plus que de l'autre : or devinez-le.
J'ay veu ce seigneur discourir quclquesfois
M. DE GUTbE LE GRAND.
des querelles et dessatisFactions mieux que j'ay jamais veu faire à seigneur ny à capitaine; si bien que ses leçons eussent servy aux plus grands capitaines. Il ne se plaisoit nullement d^ofFencer personne; ou si. sans penser, il Toffençoit, il le contentoit , car il en sçavoit trèsbien la manière. A la battaille de Ranty, il avoit pour son enseigne M. de Sainct-Fal, lequel, pour s'estre advancéet party plustost et plus qu'il ne falloit , M. de Guyse alla à luy de collere et luy donna un grand coup d'espée sur sa sallade pour le Faire arrester. Gela luy Fascha Fort et luy dit .'«Gomment, monsieur, «vous me Frappez! vous me Faites tort.» M. de Guyse ne s'y amusa pas autrement, mais alla au plus pressé. Et comme après la battaille on luy eust dict que Sainct-Fal se sentoit oFFencé de ce coup et le vouloit quitter, M. de Guyse dit : «Laissez Faire, je le contenteray. » Et le trouvant en la tente du roy, il luy dit devant tout le monde : «M. de Sainct-Fal , vous vous « tenez ofFencé du coup d'espée que je vous « donnay hier parce que vous vous advanciez a trop : il vaut bien mieux que je le vous aye « donné pour vous Faire arrester en un combat «où vous alliez trop basardeusement, que si je «le vous eusse donné pour vous y Faire aller et «advancer, en le reFusant poltronnement. Si «bien que ce coup, à le bien prendre, vous «porte plus d'honneur que d'ofFance; et voicy «tous ces messieurs ces capitaines qui m'en « peuvent estre tesmoins» (qui admirèrent tous ces beaux mots et ceste belle satisfaction); « par «quoy, dit-il, vivons comme devant.» Ge qui Fut Faict. M. de Guyse le dernier me fit ce conte à la cour. Lorsque Bussy et Sainct-Fal eurent querelle, son bon homme de père Sainct-Fal y vint pour assister son fils.
Maintenant il est temps de Faire une fin à ce discours de ce grand duc de Guyse , qui a vescu et est mort (comme j'ay dict) chargé plus de dettes et de gloire, qu'il laissa à madame sa Femme et à messieurs ses enFans , que de finances; car il debvoit plus de deux cens mille escus quand il est mort, et le retranchement de la despence que madame de Guyse fit â ses enfans, principallement aux deux plus jeunes, M. du Maync et M. le cardinal de Guyse despuis, qu'il Fallut qu'elle les mist au collège de Navarre , où ils demeurèrent quelques années pour
estudier. M. de Guyse encor jeune pour suivre son roy et sa cour, il Fallut qu'il tinst train et maison , mais non si grande comme il a Faict despuis, encor qu'il ne se Fust acquitté de ses debtes; car, cinq ans avant qu'il mourust, il me dit qu'il debvoit plus de deux cens cinquante mille escus, bien qu'il eust espousé madame sa Femme, de la maison de Nevers, fort riche et belle héritière, et eust recueilly la succession de M. le cardinal de Lorraine son oncle, qu'un chascun pensoit très-belle et bonne ; mais mondict seigneur de Guyse me dit après sa mort, que je luy disois et Faisois la guerre qu'il seroit à ceste heure fort riche et qu'il payeroit ses debtes aux despens de sa succession nouvelle, il me jura qu'il luy avoit laissé autant de debtes que M. son père, et pour ce, qu'il vouloit vendre du bien pour s'en oster, car elles l'importunoient par trop. Voylà pourquoy il vendit la comté de Nanteuil (l'une de ses bonnes pièces) à M. de Ghomberg.
A ce conte ne Faut pas croyre que M. de Guyse et M. le cardinal de Lorraine son Frère ayent desrobé les finances des roys Henry II , François II et Gharles IX , et sur-tout M. de Guyse , comme l'on a tant cryé en France. Ne Faut aussy adjouster Foy à ce proverbe , qu on est allé je ne sçay quellement trouver, que ce roy François < disoit : que ceux de Guyse mettroient les roys de France et leurs euFans en chemise. Je ne sçay si le roy l'a jamais dict; mais j'ay ouy dire à madame de Dampierre, ma tante, dame d'honneur de la reyne Louyse , qui estoit une vraye pancarte des choses mémorables de la cour, avoir ouy dire souvent audict Feu roy François ce mot : «Voulez-vous que je «vous die, Foy de gentilhomme P je ne Fais «point tant de bien à ces princes lorrains que «je debvrois; car, quand je pense que le roy* «liOuys XI les a expoliés des duchés d'Anjou et «comtés de Provance, et autres leurs vrays « herii âges , et qu'on leur retient , j'en ay charge « de conscience. » Gela est bien vray . Voylà doncqucs pourquoy il Faut croire que ce sont esté les roys qui les ont mis plustost en chemise. Il y en a aussy plusieurs qui disent,comme jeleur ay veu dire, et veu imprimé^ quand ces princes lor« rains vîndrent servir nos roys, qu'ils estoient fort pauvres, et aussy tost ils s'accreurent de
* Le roi François 1.
grands biens. Si ne firent -ifs pas tant d'acquests ny si eicessifs comme l'on diroit bien, et comme nous en avons veu de petits compaignons despuis en Faire cent fois plus grands qu'eux. De plus, n*eurenl-ils pas de beaui et bons partages de leur maison, que nous leur voyons encor, et qui est encor le principal bien qu'ayent leurs petits enfans? et leurs acquests sont petits, si-non la comté de Nanleuil et de Chevreuse.
Au reste, quels services ont-ils faict â nos roys! desquelles terres et places les a-on recompensés pour Metz conservé, Calais conquis (si on ne Ta bien gardé qu'en peut-on mais?), Guynes, la comté d'Oye cl Theonville, et tant de si signalés services, que les grands services que les grands pères et pères ont faicts, comme j'ay dict, et les enfans, comme j'espère dire en leur vie, où je traicteray amplement de ce subjeci? Voylà doncques comme ces messieurs de Guyse sont esté les grands sang-sues des monnoyes de la France! D'avantage, quel tort tient-on à madame de Nemours, fille de madame de Ferrare, en partie héritière de la duché de Bretaîgne! Vrayement , elle en a une belle part! pour tout pottage, elle est madame de Montargis; c'est bien loin d'avoir la moiclié de Bretaigne, qui vaut quinze cens mille escus et plus de revenu. Et comment conlenta-on ceste madicte dame Renée de France, pour eslre fille d'un grand roy, que de quelque légère somme d'argent pour son maryage, qu'on a veu les dames despuis en France en avoir eu bien deux fois davantage? Et si ces messieurs ont un peu agrandy leurs héritages , n ont-ils pas eu de bonsgros maryages des dames princesses qui sont entrées en leur maison, comme madame Antoinette de Bourbon, madame Anne d'Est et madame Catherine de Cleves? S'ils ont mis l'argent de leurs maryages à proffict, n'ontils pas bien faict? n'ont-ils pas eu leurs estata et pensions, qu'ils avoient très-bien mérités pour bien servir leurs roys? Les cardinaux aussy ont eu des biens d'églises beaucoup ; et s'ils en ont aydé à leurs proches, quel mal? Bref, que les mal passionnés contre ceste maison poisent toutes choses, et, comme il y a de la raison et de Tapparenee, ils jugeront mon dire très-vray; car je ne le dis pas de ma bouche seulement, mais de celles de plus grands
personnages que moy. Et M. de Guyse le dernier est mort aussy endebté, tellement que la ville de Paris , après sa mort , ayant esgard à ses grands services et mérites, a promis de payer partie de ses debtes.
Je ne sçay ce qu'en sera. IVfais on dira que ces debtes se sont faictes pour le bastiment de la ligue; c'est à sçavoir, car il y en avoit bien assez avant qu'on en eust seulement faict le Project et le plan. Et s'il en a faict pour la ligue, et pourquoy la ligue fut faicte; c'est une autre paire de manches que je coudray en la vie de ce grand duc de Guyse dernier, fils de ce grand duc de Guyse dont je parle, et avecques luy MM. du Mayne et cardinal de Guyse, et deux autres qui moururent jeunes, et mesmes un que la ville de Paris baptisa, et l'enfant fut appelle Paris, aux premiers troubles, de la grande amitié qu'ils portoient au perc; et disoit-on alors de son baptesme (car j'y eslois) que s'il eust vescu, ladicte ville luy eust eslargydc grandes libéralités et entretiens, comme à son bon filleul ; voire le vouloit-elle tenir pour fils. M. de Guyse, qui vit aujourd'huy, et messieurs ses frères, promettent tant d'eux , que vous diriez que ceste noble race est fatallement destinée à toute valeur, toute vertu et toute générosité, desquels derniers j'espère en parler en la vie de M. leur père. Or je fais fin.
Mondîct sieur de Guyse eut cinq frères, qui furent six en tout; et furent si bien départis, qu'il y eut trois du monde et trois de l'église : les trois du monde furent MM. de Guyse, d'Aumalle et d'Elbœuf; les trois d'église MM. les cardinaux de Lorraine, de Guyse et grand -prieur du bon et sainct ordre de Hierusalem; tous six fort dignes et excellens en leurs professions.