M. DE NEMOURS
ooaslume de se bien vanter, et qui d'euxmesmes ne se veulent jamais abaisser , et ont tousjours la vanterie et le premier honneur en la bouche.
Sur quoy je feray ce conte d'un combat qui fut faict au royaume de Naples, du règne du roy Louys Xll , contre treize nobles chevalliers François et treize espaignols aussy , duquel combat les Espaignols et Italiens s'en donnent tout Tavantage et la gloire , ainsy mesmes qu'ils Tont escrit ; mais les François ne causent pas ainsy. I
Le conte est doncques tel : qu'après le combat qu'eut faict M. de Bayard contre Allonzo de Sotio Mayor, et vaincu , dont j'en parle ailleurs, les Espaignols en cuyderent crever de despit , et cherchèrent tousjours le moyen pour s'en revancher. Par quoy, y ayant trefves fticlcs pour deux mois, les François et Espaignols s'entre-visitoient quelquesfDis en leurs garnisons ou en la campaigne , et causoient familièrement ensemble ; mais vous eussiez dict que les Espaignols cherchoient tousjours noyse et rioite.
Un jour entre autres , une bande de cavalliers espaignols, très-bien montés, s'y vindrent pourmener et esbattre vers la ville de Moner*vine , où estoit la garnison de M. de Bayard ; et par cas,ce jour aussy M. de Bayard en estoit sorty avecquesM. d'Orozze, très-gentil et brave capitaine de la maison d*Urffé ^ pour s'aller esbattre et prendre l'air tout à cheval , jusqu'à une demye lieue , où il vint rencontrer ceste noble trouppe d'Espaignols, qui les saluèrent très-courtoisement, et on leur rendit la pareille. Entr'eux , il y eut un , brave certes et courageux , qui s'appelloit Diego de Bisaigne , lequel avoit esté de la compaignie de don Allonzo , et luy souvenoit encor de la mort de son capitaine , dont il l'en faut louer , qui s'advança par sus les autres , et leur dit : « Vous «autres, messieurs les François, je ne sçay si «ceste trefve vous fasche point; mais à moy «elle m'ennuye fort, encor qu'il n'y ait que «huicl jours qu'elle soit commancée. Si, cepen- «dant qu'elle durera, il n'y avoit point de vous a autres une bande de dix contre dix , de vingt «contre vingt , ou plus ou moins , qui voulus-
« François d'Urfé,aU de Jean d'Urfô, 8ei0neur de Rochefbrt, et d'Isabelle de Langeac , dame d'Orose.
«sent combattre sur la querelle de nos mais «très, je me fairois bien fort les trouver de «mon costé: et ceux qui seront vaincus de- «meureront prisonniers des autres.» M. de Bayard luy respondit : «Nous avons, mon corn- «paignon et moy, très-bien compris vos pa- «rolles, et que desirez faire armes de nombre «contre nombre. Vous estes icy treize bons «hommes; si vous voulez , d'aujourd'huy en «huict jours, vous trouver â deux milles d'icy , «montés et armés, mon compaignon et moy «nous vous en amènerons autres treize, dont «nous en serons du nombre : et qui aura bon «cœur et bon bras le monstre.» Alors les Espaignols tous d'une voix s'écrient : Nous le voulons I et puis , s'estans tous dict adieu, se séparèrent.
MM. de Bayard et d'Orozze estans à Monervine firent entendre tout cecy à leurs compaignons, lesquels ayant tiré au sort qui seroient les treize, et les treize s'estans bien préparés pour le combat , ne faillirent de se trouver au jour assigné et au lieu arresté. Les Espaignols ne faillirent non plus, et de toutes les deux nations et Napolitains force gens estoient allés U pour en veoir le combat.
Ils avoicnt limité leur camp, soubs condition que celuy qui seroit mis pied à terre ne pourroit plus combattre , ny ayder à ses compaignons ; et au cas que jusqu'à la nuict Tune bande n'cust peu vaincre l'autre, et n'en demeurast-il qu'un à cheval , le camp seroit finy, et pourroil remmener ses compaignons francs et quittes , lesquels sortiroienl en pareil honneur que les autres hors du camp. Voylà des pasches et conditions biens inventées et bien poinclillantes ! Je ne sçay qui les trouva, mais il est à présumer que ce furent les Espaignols, qui de tout temps ont esté fort subtils, fins et sublins : nos François le temps passé ne l'esloient pas, tant, et y alloient à la franche guerre.
Ces conditions doncques accordées, les Espaignols se mirent d'un costé de camp et les François de l'autre ; et tous , la lance en Tarrest , picquerent leurs chevaux les uns contre les autres : mais les Espaignols ne donnèrent point aux hommes, mais se mirent à toer chevaux ; car ils avoient ceste maxime : Muerto el ca^^allo, perdido r/iombre darmas.
Et voyià pourquoy, au combat de M. de Nemours , que j'ay dîct cy-devant , fut très-bien inventé qui l'inventa , que qui tueroit le cheval de .son compaignon , payeroit cinq cens escus. Mais ceste peyne est trop légère ; car tel y ail qui ne se soucieroit guieres de tuer le cheval de son ennemy et le payer au double , pour puis aprèsavoir meilleur marchédeson homme: il vaui mieux imposer une peyne de victoire sur riionneur , ainsy que le temps passé mesmes s'observoit parmy les cavalliers errans , et une iionic et diffame à ceux qui s'amusoieot à tuer les chevaux , pauvres bestes qui sont innocentes ei ne se deffendent , et qui n'en peuvent mais que les hommes, qui font les fautes et noyses, combattent et baltailleut. Mesmes aux tournois de nos roys , que Ton a veu , il n'estoit nullement beau de porter et donner bas, mais faire tousjours son coup le plus haut qu'on peut; et qui le fait tel est plus digne cavallier. En matière de battailles et combats généraux, tout est de guerre, et tue ce qu'on peut, mais non aux desfis.
f .es Espaignols pourtant n'observèrent ceste belle loy; car, s'estans fort bien amusés à tuer les chevaux, ils en tuèrent jusques au nombre de unze ; et ne restèrent à cheval que MM. d'Orozze et Bayard. Et ceste tromperie ne servit de guieres aux Espaignols ; car oncques puis leurs chevaux n'en voulurent passer outre , voyant les autres chevaux morts, quelques coups d'esperons qu'on leur donnast. A quoy MM. d'Orozze et Bayard, prenans le temps, ne cessèrent de livrer de bons assauts ( que TEspaignol très -proprement dit arremetidas , que nous autres François ne sçaurions si proprement dire ny tourner en un motj, à la grosse tronppe; et, quand elle les vouloit charger, se reliroient derrière les chevaux morts de leurs compaignons , comme derrière un rempart. Et ainsy ces deux braves François amusèrent les treize Espaignols Tespace de quatre heures que dura le combat , que la nuict sépara sans avoir rien gaigné : et pour ce, chascun se retira, selon ce qu'ils avoicnt accordé.
VoyIà nostre conte achevé, que j'ay appris du vieux roman de M. de Bayard et d'aucuns vieux qui Tavoient ainsy ouy dire. Ce n'est pas doncques ce que les histoires estran gères ont dict : que les nostres furent vaincus. Il appert par là
et n'est point inconvénient que la vérité ne soit telle, et que ces deux braves, vaillans et adroicts hommes d'armes ne se soient garantis d'une si grosse trouppe, et qu'ils n'aycnt donné grosse affaire à la grosse trouppe. Ijts histoires en sont toutes plaines d'exemples.
Les histoires estrangeres disent encor plus : qu'oncques puis la perte de ce combat les François ne proffiterent plus, ny ne firent guieres bien leurs besongnes au royaume de Naples. Je ne veux pas dire que ce soit pour cela, car ils ne furent pas vaincus, comme vous voyez; mais j'ay ouy dire à de grands capitaines qu il ne fut jamais bon de faire ces desfis de seul à seul, ou de nombre contre nombre, parmy les armées, et que cela eu attire malheur ; on bien s'en ensuit une grande conséquence, car chascun par amprès en parle comme il veut et selon les passions et affections qu'il possède , et faict voler et raisonner la renommée comme il luy plaist; et chascun Balte sa nation et son party, dont la gloire en demeure aux uns et le vitupère aux autres , selon que l'on s'imprime en l'ame et en la bouche. Et notiez qu'il n'y eut jamais combat gênerai ny particulier que l'on ayt jamais veu raconter au vray; ce que j'ay observé plusieurs fois : car l'on s'y transporte comme l'opinion et la passion en prend aux uns et aux autres, tant qu'il n'en peut jamais sortir de ces desfis guieres de bonheur. J'en amplifierois bien ce discours de plusieurs raisons et exemples, si je voulois; mais il seroit trop long. Qu'on considère seulement que les Albans ne proffiterent jamais guieres plus despuis le combat des Horaces et des Guryaces, et la ville de Rome crut amprès et se fit grande par la ruyne d'Albe.
A ceste heure , pour parachever à parler de M. de Nemours, je dis : que ce fut un très-grand dommage que la santé de son corps ne peust accompaigner sa belle ame et son courage : car, outre les belles preuves qu'il a faictes, durant sa belle disposition, de ses valeurs et ver tus, il en eust bien faict paroistre encor de plus belles s'il eust vescu plus longuement ei bien sain; car il n'avoit que cinquante ans quand il mourut. En quoy j'ay notté une chose, que, despuis cent ans (je ne veux point parler du plus haut), tous ceux qui ont porté ce non et titre de duc de Nemours sont esté très