M. LE PRINCE DE CONDÉ
il y mourut A la penultienne de Sainct-Denis , il la perdit comme les autres; mais aussy il se sauva avecques grand honneur. A la première, qui fut celle de Dreux, il fut pris prisonnier, non sans grand danger de la mort, si M. de Guyse luy eust voulu rendre ce qu'il luy avoit voulu prester à la coi^uration d'Amboyse; mais au lieu d'un tel remboursement, quand il luy fut présenté, il luy fit force honneur et bonne chère, le retira avecques luy, luy présenta la moictié de son lict, et couchèrent tous deux ensemble aussy famillierement comme si jamais n'eussent esté ennemys , mais comme bons amys et cousins germains qu'ils estoient. De tout le soir il ne fut guieres veu , et M. de Guyse le luy conseilla; et demeura en sa garderobbe, bien qu'elle fîist fort petite et chetive, car c'estoit une maison de village fort champestre. Force gens le vouloient venir , mais M. de Guyse Tavoitdeffcndu;car une personne affligée n'ayvie guieres ceste veue ni Visitation.
J'eus pourtant crédit de le veoir assez près d'un feu, faisant démonstration grande de sa douleur et d'une appréhension grande. On luy porta à soopper, et souppa ; puis, tout le monde retiré, et M. de Guyse se voulant coucher, il donna congé à un chascun , non sans avoir demeuré long-temps assez près du feu à causer de la battaille parmy nous, où chascun y estoit receu pour son esoot et son dire.
Luy et M. le prince couchèrent ensemble, et le lendemain nous allasmes à son lever. Il se mit à escrire au roy et à la reyne le plus briefvement qu'il peut , et sortit veoir le champ de battaille, non trop loing pourtant , car il disna et y alla après à bon escient.
Cependant le prince se leva, qui estoil encor au lict quand nous estions en sa chambre , les rideaux tous tirés au dedans. S'il fus( esté pressé de se lever pour aller à la garderobbe , il fust esté bien estouné , ce disoit-on.
Puis quand fallut desloger, M. de Guyse le redonna à M. d'Amville(que nous nommions alors M. l'admirai, pour avoir eu Testât de son cousin) à le tenir en bonne garde, et pour foire Teschange de luy et M. le connestable,'ainsy que le porte le droit de la guerre.
En quoy il faut notter deux belles choses, que l'on tenoit lors pour telles et se doibvent tousours tenir; l'une, faut louer la magnanimité et
générosité de ce grand prince et capitaine M. de Guyse, qu'il usa à l'endroict de son ennemy prisonnier, à le traicter de ceste foçon si honneste qu'il fit; ce qu'un autre possible n'eusi pas faict, veu les grandes raisons qu'il avoit de son costé; l'autre, du bel advisement et eonsideration qu'eust M. d'Amville de présenter à M. de Guyse son prisonnier M. le prince; car c'estoit à luy à qui le premier il avoit donné sa foy ; et le iuy présenta comme â son gênerai (c'estoit bien en cela sçavoir son debvoir de guerre), & qui Ton doibt defferer toute chose, et sur-tout les prisonniers qu'on aura pris.
Si M. d'Amville n'eust esté sage et advisé capitaine, comme certes il a esté tonsjours , et que ce fust esté un téméraire et n'eust soeu que c'estoit debvoir, il n'eust jamais faict ce traict, voyant son père pris, et qu'il y alloit de bon pour ierachapter par cest eschange : ce qu'il ne fit , et s'acquitta par absy de son debvoir, et acquit eneor d'avantage l'amytié de son gênerai , en luy manifestant par tel acte qu'il estimoit la générosité de M. de Guyse, et cognoissant en luy une telle vertu et bonté, qui'l ne foiroit jamais faux bond & M. le connestable. Voyià comme il fait bon en telles oocurrances d'opposer telles choses et ne croyre son courage bouillant.
Pour un tel traict cuyda sortir entre M. de Longuevilie et M. d'Espemon un grand esclandre durant ces dernières guerres , car M. d'Espemon venant de Bouloigne en France trouver le roy, et passant près Montreuil , et en rencontrant la garnison de cheval , conduite par M. du Mesny, gouverneur de la place, la desftt très-heureusement , et force demeurèrent prisonniers, dont ledict sieur du Mesny en estoit un; et puis vint au giste à Gourbie, où estott pour lors M. de Longuevilie, lieutenant de roy en Picardye, qui demanda les prisonniers; mais M. d'Espemon les luy reffusa : sur quoy s'esmeut question; et M. de Longuevilie jura qu'il ne sortiroit autrement de la ville; et le brava fort , jusqu'à mettre un gros corps de garde debvant son logis et former les portes de la ville. A quoy M. d^Esperaon prit pied et appréhension qu'on luy en vouloit prester une, tout de mesmes comme à Angoulesme, qu'on le foiliit à tuer un jour de Sainct^Laurens , comme il dit despuis; et pour ce, se résolut brate-
et à cheval , bien qu'il fust fort petit comme le père.
Or de tous ces braves frères j'espère en parler aux vies de nostre feu roy Henry troisiesme et le nostre de présent quatriesme. Je les remets doncques là , pour dire que, quand mondict sieur le prince le premier fut mort en ceste battaille, la pluspart des catholiques, et mesmes de ceux nostre armée, entrèrent en ceste sotte créance , que c'estoit fiiict des huguenots; que puisqu'ils avoient perdu leur grand et principal chef et capitaine , qui certes Testoit, grand et suffisant, et qu'on tenoit avoir si bien appris de M. Tadmiral qu'il s'en alloit esgal à luy, voyre aucuns tenoient qu'il le surpassoit, ce qui estoit faux, et croyoient que les huguenots n'auroient point la créance, ny porteroient respect, crainte et honneur à M. l'admirai comme à un prince qui estoit un grand prince du sang, de grade et d'auctorité, qu*ils avoient si bien honnoré et tenu pour lear grand defFènseur et protecteur, qu'aucuns furent si impudens de l'appeller leur roy.
Mais il en arriva bien autrement; car, de tant qu'il y en a eu , il n^y eut aucuns qui branlassent, fors un ou deux de ses plus privés, et tous se rangèrent soubs la tuition, auctorité et obeyssance, qui, se targuant et couvrant de l'umbre de messieurs les princes de Navarre et de Gondé , tous deux fort jeunes , conduisit si bien leur barque, qu'ils ne trouvèrent nullement à dire leur grand piilotte mort ; qui fut un grand heur et honneur à l'admirai ; et demeurèrent tous fermes et affectés à leur party.
Aussy, il n'y a ligue ni association si ferme ni si obstinée que celle qui se fait pour la religion, et mesmes pour une nouvelle et contraincte, comme je tiens d'un grand personnage. Et ce qui affermit et appuya encor mieux ceste colonne, qu'on croyoit à demy penchée et tombante, ce furent leurs braves et vaillans capitaines qui restèrent encor sur pied, comme : M. d'Andelot, l'un des vaillans et renommés de la France ; mais il mourut tost après ; puis M. de La Rochefoucaud, très-grand seigneur en Guyenne, et qui avoit beaucoup de créance parmy ceux de la religion du pays, et principallement parmy la noblesse, de laquelle il estoit fort révéré. Il estoit aussy fort vieux capitaine, bien qu'il fut jeune, pour les guerres estrangeres qu'il
ment se deffendre ^ et mourir les armes en la main. Mais sur ces entrefaicles il se moyenna quelque espèce d'accord; si bien que, par la menée et dextérité de quelques honnestes gens, M. d'Espemon sortit hors de la ville et enunena ses gens.
L'accord ne s'ensuivit pourtant tel qu'ils départirent amys; car si M. d'Espemon l'eust trouvé après, il Feust querellé à bon escient, comme je sçay fort bien. En quoy plusieurs dirent que M. de Longueville en debvoit iaire plus ou moins ; et les autres qui moyennerent la sortye de M. d'Espemon, les debvoient aussy accorder du tout absolument , et les faire bons amys, et embrasser ces deux grands, qui estoient assez bastans, par le moyen de leurs amys , serviteurs et crédits, esmouvoir toute la France.
Plusieurs dirent que M. d'Espemon avoit tort, et que, du premier abord, il debvoit présenter ses prisonniers au lieutenant gênerai du lieu où ils avoient esté pris , et recognoistre le lieutenant gênerai et gouverneur de là , bien qu'il fust grand et eust charges et grands grades ; mais la représentation d'un roy en sa lieutenance c'est une grande chose.
Je laisse cela aux meilleurs discoureurs, pour tourner encor au prince de Gondé , lequel laissa après soy une très- belle et bonne lignée, MM. le prince de Gondé, son héritier principal , le prince de Gonty et le cardinal de Bourbon ; et, du second maryage, M. le comte de Soissons, gentil prmee certes, et tout plein d'honneur et de vertu.
Si M. le prince de Gondé dernier ne fust esté mort pur poison (comme ou dit), il fust esté aussy grand capitaine comme M. son père; car il avoit un très-bon et beau commancement; et lorsqu'il mourut il estoit fort jeune. 11 sçavoit aussy bien attirer les hommes à soy comme M. son père, car il estoit très-liberal , doux, gracieux et très-eloquent , choses fort attrayantes. J*ay ouy dire à feu M. de Montpensier, et le debaltoit contre moy, qu'il estoit beaucoup plus éloquent que M. son père. Tant y a que, s'il estoit si bien disant, il avoit le deffaut de Toreille , car il n'oyoit pas bien. Il estoit brave, vaillant, généreux et fort adroict aux armes
* Le maiiutcrit ajoute : • Gomme certes il eitt tout vaUlant. > Cc« moii, raturée d'une mauière illifttble, sont fourni» par le manuscrit 120.