M. LE MARESCHAL DE SAINCT-ANDRÉ
les harquebusiers du capitaine Lanoque , ce qui fut un très-grand service. Voylà comment on debvoît faire à la battaille de Sainct-Quentin, touchant ces harquebusiers, comme j'ay dict ailleurs, et comme fit aussy ce grand M. de Guyse le dernier, contre l'armée du baron de Dhona, à ce passage de ruisseau, comme j'en parle aussy ailleurs, qui les receurent et arresterent tout â coup à belles harquebusades; dont ce fut à eux à ne passer plus outre et à se retirer et les nostres de mesmes, tousjours en moult belle ordonnance de guerre. Voylà un exploict de ce mareschal, qui fut fort estimé, et des nostres et des ennemys, comme certes il estolt très-digne d'admiration; car autant se prise une belle retraicte, et telle que celle-là, comme un combat sanglant , ainsy que j'en espère en faire un discours à part^
Et si M. le mareschal acquit beaucoup de réputation , j'ay ouy dire que les grands capitaines qui estolent là de l'empereur pour commander, eurent là grand faute d'yeux , de jugement, de courage et voulonté de combattre; et mesmes, estans six mille chevaux contre deux mille , qu'ils debvoient bien estendre leurs yeux et leur jugement pour les bien recognoistre , et puis, les trouvant en si peu de nombre, les charger à toute bride, sans marchander tant par des petites escarmouches. Toutesfois , ceux qui excusent les impériaux , disent que M. le mareschal s'estoil placé si bien, en lieu .si advantageux et commode (ce qui fut un traict de grand c:ipilaine), ou que le lieu par hasard s'y adonnast , qu'il en fit perdre aux ennemys la veue , la cognoissance et le jugement.
Ce bel exploict, avecques plusieurs autres, donne bien à croyre à une infinité de personnes que, non sans cause, Il prit pour sa devise le bras et l'espée d'Alexandre le Grand couppant le nœud indissoluble en Gordye, pallais antique de Mydas; donnant à entendre certain moyen qu'il tenoit, plus que les autres, à rendre par sa vertu faciles et aysées les choses estimées de plusieurs difficilles et impossibles. Les mots de la devise esloient Nodos virtuie résolve K
Outre cesle excellmic vtTtu de [»uerre qui
* Il se U'ouvc pariin i?s discours qui suiferit Irs Vies de« Grands Hoaiiuts.
• Je délie les nœuds, c'esi-à-dire je surtnoire les difficultés, panna vertu.
estoit en luy, il se plaisoit fort aussy à employer sa faveur à l'endroict du roy pour les gens de bien et d'honneur qui en faisoient profession , et leur faisoit fiiire force bîenfRicts. Je me souviens qu'au retour du siège de Metz, il fit donner au roy, de son espargne au capitaine Bourdeille mon puis-né frère , douze cens escus, qui estoient comme aujourd'huy trois mille, pour avoir esté blessé à Metz, à une sortie un jour sur le camp du marquis Albert, de trois grandes harquebusades, deux dans le col et l'autre au mitan du bras , dont il cuyda mourir, sans maistre Doublet , chirurgien de M. de Nemours, qui de ce temps emportoit la vogue des chirurgiens de France , et fit dedans Metz d'estranges cures, et un chascun alloit à luy, bien qu'y fîist maistre AmbroiseParé, tant renommé despuis et tenu pour le premier de son temps : et toutes ses cures faisoit ledict Doublet par du simple linge blanc, et belle eau simple venant de la fontaine ou du puys; mais sur cela il s'aydoit de sortilleges et parolles charmées , comme il y a encor force gens aujourd'huy qui l'ont veu, qui l'asseurent. Du despuis , j'ay veu Sainct-Juste d'AIegre qui s'en mesloit de mesmes; et vis comme il se présenta à feu M. de Guyse lorsqu'il fut blessé à Orléans, dont il mourut, et gageoit sa vie qu'il le gueriroit. Jamais ce bon prince religieux et vertueux ne voulut qu'il y mist la main , disant qu'il aymoit mieux mourir que de s'ayder pour guerison d'un tel art diabolique, et offanser en cela Dieu.
Pour faire fin , ce ^rand mareschal meritoit bien la faveur qu'il avoit de son roy ; car s'il l'employoit pour soy, il ne l'espargnoit nullement pour les honnestes gens et de valeur. Aussy l'ay-je veu suivre ordinairement mieux que prince et seigneur de la cour, et des plus honnestes , comme de M. le comte de Saux , qui estoit sonlieutenant de gens-d'armes , huguenot despuis , et mort à la battaille de Sainct-Denys en très-brave seigneur, de Montsallès, de La Chastre, d'Avaret, de Lenoncourt , du jeune Pardaillan, de Boygcaumont Ruffecdict Sainct- Brisse, Des Pruneaux, de Jurignat, de Dussat, du ^egnor Camille, de Fere, du jeune Villeclair, de%ourg, du capitaine Rouveay, bref d'une infinité d'autres dont je ne me souviens pas : ;^ ( ss !»lc ;:ussy m'en souvicndrois-je si j'y vou*
lois un peu penser; mais je veui faire fin, sans passer plus outre sur le subject de ce seigneur, bien que j'aye beau m'arrester pour dire qu'après sa mort M. de Vieilieville eut sa place de mareschal de France.
Il se trouva à la cour si bien appoinct pour cela ; il y avoit long-temps qu'il n'y estoit venu, et avoit demeuré lousjours en son gouvernement de Metz; et par cas n'y avoit pas cinq sepmaines qu'il estoit arrivé, et si bien à propos, que la reyne qui Taymoit de long-temps, luy fit tomber ce gros morceau dans sa gueulle, bien que j'ouys dire despuis à M. de Guyse qu'il l'eust faict tomber à celle du bonhomme M. de La Brosse, s'il ne fost mort à la battaille de Dreux , car il Taymoit et honnoroit beancoup.
M. DE LA BROSiiË.
LB Mm n MATI TlULSâBD.
Aussy le meritoi(-il pour avoir esté un ancien chevallier d'honneur et sans reproche , et bien que mondicl sieur de Guyse Fust un très-grand capitaine, si consultoit-il tousjours ce bon et honnorable vieillard, qui estoit capitaine trèssuffisant, à mon gré et de beaucoup d'autres.
Cestoit le plus doux et gracieux homme de guerre, qu'on eust sceu veoyr, et qui commandoit aussy gracieusement, et donnoit des advis par parolles si douces et si bénignes, qu'un chascun Ten estimoit d'avantage ; bien au contraire de son compaignon M. de Sansac, qui estoit le plus bravant et rude à la guerre et à la chasse qu'on vist jamais : de plus, il avoit l'entretien si honneste et si doux, et duquel on en faisoit bien son proffit, fort humble à un chascun.
Je me souviens que le matin de la battaille de Dreux que c'estoit de fort bon matin et qu'il faisoit un froid extresme, ainsy que Ton ordonnoit des battaiiles, ce bon homme vint passer devant le sieur de Beaulieu, capitaine de galleres, et moy; nous le saluasmes et luy ostasmes le chappeau fort reverencieusement ; il nous Posta aussy, en nous disant : a Eh ! comtment, messieurs, en ce froid ostez-vous le «chappeau?» Nous luy respondismes : «A qui,
c monsieur , le sçaurions-noas ester mieux qu'à « vous , qui estes Tun des honnorables et anciens «chevalliers qui soit en ceste armée?» Il nous respondit : aHelas I messieurs, je ne suis que a des moindres.» Puis dit : « Je ne sçay ce «qu'en sera aujourd*huy de ceste battaille , mais «le cœur me dit que j'y demeureray ; aussy a est-ce trop vescu pour mon aage, là où il me tt faict beau veoyr de porter encor la lance et al'ensenglanter , où je debvrois estre retiré chez «moy à prier Dieu de mes offences et jeunesses « passées. » Et ainsy se desparti t d'avecques nous, que M. de Guyse le faisoit appeller, car il le vou* loit tousjours consulter quand ils estoient de séjour et qu'ils n'avoient rien à faire que passer un peu le temps. Vous les eussiez veus tous deux consommer une après disnée à jouer à ta Renette du Tablier, et les y faisoit très-bon veoyr, et débattre leurs petits différends, quand ils en avoient ensemble , entrenoeslans tousjours quelques bons mots et devis très- beaux et bons, dont l'assistance en faisoit bien son proffit.
Tant y a que la mort debvoit avoir esparfifoé ce&t honnorable vieillard pour un an au moins, afin qu'il fust mort en un estât qu'il meritoit très-bien, queceluyde mareschal de France, dont il en tiroit Testât et la pension dès lors qu'il fut esleu avecqaes M. de Sansac pour estre près de la personne du roy Francis II; enfin 11 mourut, avecques une très-belle réputation, eo la battaille , aagé de quatre-vingts ans ou près. Geste mort luy fut plus honnorable quecesl estât, s'il eust survescu.
J'ay ouy dire qu'il se mit fort lard au mestier de la guerre, voyre en Taage de trente ans; en quel aage il apprit si bien, qu'il fut le principal conseil de M. de Guyse. 11 fut gouverneur de M. de Longueville , sorty de madame de Liongueville, despuis reyne d'Escosse , et puis fut envoyé en Escosse, où il servit très-bien.