QUATRIESME LIVRE
M. LE MARESGHAL DE BIRON
Parlons maintenant de M. le mareschal de Biron , lequel nous pouvons dire tous estre aujourd'huy le plus, vieux et le plus grand capitaine de la France. Nous le pouvons bien dire tel, puisque M. de La Noue l'a ainsy baptisé en son livre; car il s'entend très-bien en ceste graine , et ses efFects et prouesses et ses vertus nous le dépeignent tel.
Il fut nourry page de la grande reynede Navarre, Marguerite de Valois, et retint si bien de sa noble nourriture, qu'avecques ce qu^il estoit esveillé , d'un fort gentil et vif esprit , la nourriture le luy accreut davantage; car une belle naissance et bonne nourriture ne sçauroient estre ensemble qu'elles ne façonnent bien les jeunes gens.
Sortant hors de page, il s'en alla aux guerres de Piedmont pour lors , auxquelles il s'adonna si bravement et vaillamment, qu'il y acquit une très-belle réputation , et une grande harquebusade aussy en la jambe , dont toute sa vie il a esté estropié et boiteux, comme l'on Ta veu. M. le mareschal de Brissac luy bailla son guidon de cent hommes d'armes : et tel drappeau ne se donnoit le temps passé, et mesmes d'un si graod mareschal que celuy-là, à jeunes gens, qu'ils n'eussent faict de fort signalées monstres de leur valeur. Aussy, pour tout cela, le roy le fit gentilhomme de sa chambre; un estât beau, grand , bonnorable pour lors , qui ne se donnoit à petites gens , comme l'on l'a veu despuis le donner.
Le voyage de M. Guyse se fit en Italie, où il
* T'ai oollalionné ce lirre sur le manuscrit 8772, qui forma le 4"« des TOlumes indiqués dans le testament de Brantdme.
eut une compaignie de cent chevaux-legers; et les garda jusqu'à la paix faicte entre les deux roys, et tousjours en très-belle réputation de tousjours bien faire.
La guerre civiUe première s'esmeut : y pensant au commancement estre advancé en quelque charge et honneur, il vit au bois de Vinceunes faire six ou sept chevalliers de l'Ordre, et luy ne le fut point, croyant bien l'estre et le bien mériter aussy bien qu'aucuns, disoit-il; et mesmes y nomma le seigneur de Montpezaf , lequel pourtant lors avoit eu plus grandes charges que ledict M. de Biron , car au voyage de M. de Guyse il estoit grand maistre de Fartillerye, et puis fut lieutenant de M. de Guyse de sa compaignie de gens-d'armes, qui estoit un très-grand honneur de l'estre d'un si grand ca« pitaine, et le plus grand de la France. Voyià ce qu'on disoit pourquoy ledict M. de Biron ne debvoit estre despit et envieux de l'honneur de M. de Montpezat en cela. Et luy respondoit que, les grandes charges ne portoient pas tant de fruicts de mérites comme les faveurs. Tant y a que le voylà bien despit mutiné, et rongeant sa collera le mieux qu'il peut.
Et nottez que la principalle occasion pourquoy il n'eut point cest honneur et ne faisolt-on pas grand cas de luy, c'est qu'il estoit tenu pour fort huguenot, et mesmes qu'il avoit faict baptiser deux de ses enfans (ce disoit-on à la cour) à l'huguenotte; ce que les grands capitaines d'alors , comme le roy de Navarre, messieurs de Guyse, le connestable et mareschal de Sainct- André, abhorroient comme la peste, et les religieux et tout. Yoyià pourquoy mondict sieur de Biron estoit arregardé de fort mauvais œil; si qu'il résolut de partir de la cour et se retirer en sa maison : et pour ce, ayant pris congé du roy et des grands, il vint trouver le sieur dâ Peron , aujourd'I^uy mareschal de Raiz, qui
M. LR MARESCHAL DE BIRON
commançoit lors à entrer en grand faveur du roy et de la reyne, pour luy dire adieu; ce qu'il fit, en luy contant son mescontentement et sa resolution de vouloir se retirer chez soy. M. du Peron, songeant m soy de s'obliger cest honneste et brave gentilhomme, le pria de ne bouger encor, ainsy qu'il estoit botté et prest à partir, et d'attendre un peu qu'il eust parlé à la reyne, à laquelle il remonstra le mescontentement de ce gentilhomme, et qu'il estoit pour bien servir le roy, et qu'elle le debvoit arrester et contenter par belles parolles et promesses, lesquelles ne manquoient jamais à la rej^e (aussy M. de Ronsard luy desdia lors l'hymne de la promesse). Elle ne faillit doncques à renvoyer quérir et parler à luy et Tarrester. J'estois A la cour alors , et vis tout cela , et en sçay fort bien le mystère. Ledict sieur de Biron se mit à suivre l'armée pour quelque temps, sans charge aucune; et puis après ftit donné pour assister à MM. d'Aussun , de Losses et Ghantemesle, qui estoient lors grands mareschaux de camp, et luy estoit soubs eux pour quelque temps ; mais il en stavoit bien autant qu'eux. M. de Guyse le eommança à gouster, bien qu'il fist lousjours quelque signe et dist quelque petit mot huguenot; et ne s'en pouvoit garder, mais secreitement, et monstrant une secrette affection â ce party.
Il se rendit enfin si capable en sa charge, qu'il falloi t qu'on se servist de luy ; et pour ce, de toute eeste guerre, ne bougea jamais de Tarmée, et s'y opiniastra si bien, qu'il ne faillit en toutes ces belles factions qui s'y firent, jusqu'à ce que la paix se fit; et eut la charge de mener en Languedoc et Provance les regimens de Sarlabous le jeune et de Remolle, avecques cavallerie légère de Scipion Vymercat et de Centurion, Genevois ^ et autres, pour y establir la paix , qu'on ne vouloit bien recevoir, et principallement en Provance, qui estoit du tout mutinée et envenimée contre les huguenots. Mais M. de Biron y mit le régiment de Remolle aux garnisons qu'il y falloit, et y establit un si bon ordre, pollioe et bonne paix, que le roy et la reyne, puis amprës y arrivans, y trouvèrent le tout si tranquille et quiette , qu'ils commancerent alors à concevoir une grande opinion dudict sieur de Biron, et te louèrent fort et se contentèrent
«Génois.
extrcsmement de luy.Voylà son premier commancement de grand advancement et de charge.
Durant la paix, il se poussoit tousjours et s'entre-mesloit des affaires le plus qu'il pouvoit, et en rechercholt les occasions, et pour ce It reine s'en servoit en aucunes.
La seconde guerre civille vint après, et le siège de Paris, la battaille de Sainct-Denis et le voyage de Lorraine. M. de Biron se trouva à la cour si à propos, qu'il fut faict mareschal de camp avecques M. le viscomte d'Auchy et de M. de Montreuil , gouverneur d'Orléans. Ces deux derniers estoient grands personnages certes, et qui en a voient bienveu, et sur- tout M. le viscomte d'Auchy, qui estoit , à mon gré, un des hommes de bien du monde. M. de Biron, qui estoit prompt et soudain, vouloit estre creu le plus souvent , et luy et le viscomte estoient le feu et l'eau; et quelquesfois se trou voit- on bien des opinions de l'un, et quelquesfois bien de l'autre; mais pourtant tout alla bien pour nous en ceste seconde guerre.
1^ troisiesme arriva, et M. de Biron se trouva encor à propos â la cour pour bien servir le roy : et c'estoit ce qu'on disoit de luy pour lors: que Ion eust dict qu'il eust gagé la fortune pour l'advertir à l'heure preffisse quand il fau* droit venir à la cour, et y fèroit bon , pour bien faire ses affaires et celles de son roy ; car quand il eust demeuré deux ans à sa maison et qu'il venoit à la cour, il y arrivoit tousjours à la bonne heure pour luy.
A ceste troisiesme guerre, il y fut malheureux par deux fois, l'une au logis de Jaseneuil, et l'autre du Petit Limoges; là où il fot fort blasmé et tancé de Monsieur, nostre gênerai ; et tenions-nous en l'armée qu'il l'avoil menacé de luy donner des coups de dague. Mais ce fut à M. de Biron de dire ses excuses le plus bellement qu'il peut, car s'il eust parlé le moins du monde haut, Monsieur luy en eust donné, tant il estoit en collere contre luy, et luy reprochant qu'il estoit huguenot et en fovorisoit le party, et a voit làtct ces fautes exprès pour luy faire recevoir une honte et luy faire coupper la gorge et à toute son armée. M. de Tavannes, qui estoit haut â la main et fort impérieux, parla bien aussy ft luy, jusqu'à luy dire qu'il apprist sa leçon, et qu'il vouloit se mesler de ( tout et d'un mestier qu'il ne sçavoit pas encor«
et qu'il le luy fèroit bien apprendre , et qu'il estoit huguenot , et qu'il n'oyoit jamais la messe, et quand il y alloit c'estoît par forme d'acquit.
Tout cela luy fut reproché au conseil : et ce Fut à M. de Biron à caler et à se taire, car il Yoyoit bien les gens avecques lesquels il avoît affaire, et qu'il n'estoit aussy si grand en grade ny en science de capitaine comme il a esté despuis, et que pour estre tel il faut faire avant de grands rébus et des fautes et grands pas de clrrc; car les sciences ny les arts ne naissent pas avecques nous ; la practique et Testude nous les donnent, et avant que les avoir nous faisons bien des incongruités.
Ceux pourtant qui vouloient excuser M. de Biron, disoient qu'il n'avoit si grand faute comme ou l'en blasmoit. Il y a encor force gens qui vivent aujourd'huy, qui en sçavent prou sans que j'en parle, et aussy que les histoires en traictent.
Tant y a, que M. de Biron fit très-bien touftjours en ceste expédition tant qu'elle dura, et mesmes en la battaille de Montcontour, n'osant pourtant passer plus outre des commandemens de M. de Tavannes , qui vouloit tout régenter et que tout passast par son advis et son œil , comme bien luy appartenoit : et croy que M. de Biron , ce qu'il a veu et a practique soubs luy ne luy a point nui à s'y Faire tel qu'il a esté. Geste battaille finie, il conduisit fort bravement et heureusement le siège et la prise de Sainct-Jean, après laquelle il fut employé à fairela paix. Et fut despesché avecques M. de Theligny vers messieurs les prince et admirai en Languedoc pour la traicier; et la mena si bien et beau , qu'elle se fit , pensant tout le monde qu'elle ne seroit guieres bonne, ferme ny stable, parce qu'elle estoit malassise et faiete par un boiteux ( le pasquin en fut faict ainsy ) : le boiteux estoit M. de Biron, qui avoit esté un peu auparadvant faict grand maistre de l'artillerye amprès la mort de M. de la Bourdesîere. M.deRoissy qu'on appelloit Malassise, un très-grand, subtil et habille personnage d'Estat, d'affaires, de science et de toutes gentillesses, s'en mesia aussy. Voyià le subject du pasquin.
Gomme de vray, de ceste paix en sortit deux ans après lafesie de Sainct-Barthelemy; pour laquelle festoyer fut envoyé mondict sieur le grand maistre de Biron quérir la reyne de
Navarre pour la cour, laquelle n'y voulut jamais venir que sa ville de Lectoure ne fust rendue et à elle; luy amprès l'y conduisit pour traicter le maryage de M le prince de Navarre son fils et de Madame sceur du roy ; pour lequel accomplir mondict sieur grand maislrede Biron fat envoyé de Blois et despesché pour aller quérir M. le prince (je sçay ce qu'il me dit avant que partir). Enfin il le mena bien et beau, accompaigné de toute la fleur des huguenots, qui, pensaos tout braver et gouverner tout le monde, prirent là une fin misérable.
Ceux qui en eschapperent en blasmerent mondict sieur de Biron et luy en donnèrent toute la coulpe, disans qu'il les estoit tous allé amadouer et appaster pour les mener tous au marché de la boucherie, et pour ce commancerent à desbagouler contre luy. Les uns Tappeloient tonneleur, parce que, comme fait un tonneleur avecques sa tonnelle aux perdrix, il les avoit tous tonnelés et amassés avecques sa parolie pour les faire tous mourir ; les autres Tappelloient le faux perdrieur (les austruchiers, fauconniers et chasseurs cognoissent ce mot ); les autres en parloient en plusieurs sortes, comme la passion les transportoit. Mais tant y a , c'a esté un trèsgrand, valeureux et très-habille personnage. Et si ne laissa-il pour toutes ces calomnies, soupçons et causeries , qu'il ne fust en grande peine à ceste feste. Bt bien luy prit d'estre brave, vaillant et asseuré, car il se retira aussy tost dans son arsenac, bracqua force artillerye à la porte et autres advenues, fit si belle et asseurée contenance de guerre, qu'aucunes trouppesde Parisiens, qui n'avoient eujamais affaire avecques un tel homme de guerre, s'approchans à sa porte, il parla à eux si bravement, les menassa de leur tirer force canonnades s'ils ne se retiroient; ce qu'ils firent aussy tost; et n'osèrent plus s*y approcher ny rien foire à luy de ce qu'ils vouloient et qu'il leur avoit esté commandé: car pour le seur il estoit proscrit comme les autres que je sçay, ainsy qu'il me dit luy-mesme à son retour de Brouage; car il m'estoit fort bon parent et amy, et me discourut fort ce massacre.
On disoit que M. de Tavannes, qui ne l'aymoit trop, et le comte de Raiz non plus, luy presterent ceste charité de proscription.
Après la furie totale de ce massacre passée, le roy l'envoya quérir sur sa parolie et affiatt
M. LE MARESCHAL DE BIRON
comme Ton dit, et le despescha eo XaintODge, d*oft il estoit (jouverneur, et par conséquent du pays d'Onix ' , pour faire sommer La Rochelle à vouloir reprendre sa première obeyssance au roy, et la gaîgner par toutes voyes de douceur.
Il nous vint trouver en Brouage, sur la rupture de nostre embarquement , et nous porta alors commandement du roy de luy assister si les Rocbellois ne se vouloient remettre, amprës avoir essayé et tenté toutes douces voyes, et y ayant envoyé vers eui force honnestes gens pour parlamenter, et mesmes M. le baron de Tonnay- Boutonne et M. du Vigean qui n*y gaignerent rien, si-non quelques bons coups d'espée que le sieur de Vigean eut et emporta pour sa part ; et Fut laissé pour mort dans la ruelle de son lict à I^ Jarrie, de despit qu'ils eurent contre luy de quoy luy, huguenot et de la religion, venoit parler contre elle et son party.
Ces douceurs toutes faillyes et désespérées, fallut venir à la force; et pour ce le roy luy manda de blocquer la ville, en attendant la grande armée, pour assiéger à bon escient et point à faux. De descrire tout ce siège, il me semble que je Tescrirois aussy bien qu'homme qui fiist, car dès le commancement jusqu'à la fin je n'en bougeay, moiciié heureux, moictié malheureux; mais je le remettray à la vie de nostre feu roy Henry.
Pour le coup, je diray que M. de Biron fot malheureux en ce siège; car il s'y travailla et peyna, fit tous les debvoirs d'un grand capitaine et d'un bon grand maistre d'artillerye, et, qui pis est, y receut une grande harquebusade. Toutesfois la pluspart des assiegeans a voient opinion qu'il s'entendoit avecquesceux de dedans, et que luy et les siens leur donnoient advis de tout ce qui se feisoit au dehors; ce qui est le plus grand abus du monde, car, s'il eust pris ceste ville, il en estoit gouverneur et possesseur de la plus forte et importante place de la France; et luy, qui estoit un capitaine ambitieux, je vous laisse à penser s'il eust voulu eschapper ce bon morceau, s'il l'eust peu prendre; et si on l'eust voulu croire, et M. deSlrozze, la ville f ust esté prise en la gaignant pied à pied, comme nous avions faict sur la fin ; maison y alla si fort à la haste et en précipitation des assauts et bat-
teryes, qu'on n'y faisoit jamais que la besoignt à demy : et si vous diray bien plus que, pour l'envye qu'avoit ledict M. de Biron de lavoir, il en fut en grand peyne et danger, ainsy qu'on le pourra sçavoir par ce discours.
Sur le dedjn de ce siège, les Poulonnois pressèrent si très tant leur nouveau roy esleu de s'en aller en Poulongne , et luy proposèrent tant d'affaires urgentes , qu'il n'estoit possible d'y pouvoir mettre ordre sans sa présence. Ce n'estoient pas seulement les Poulonnois, mais les François qui y avoient esté envoyés , comme M. de Valence et le jeune Lanssac. Et ne l'en sollicitoient pas seulement, mais le roy et la reyne principallement; laquelle reyne,e8perdue de joye de son fils roy, luy sembloit qu'il n'y seroit jamais; et pour ce luy manda de foire une capitulation à La Rochelle, quoy qu'il fust. Ceux de dedans ne voulurent pas faire pour eux seulement, mais pour autres villes, comme Montauban, Nismes et autres, fors le pauvre Sancerre, qu'on vouloit bien comprendre, maison trancha la broche tout à trac pour eux, car on les faisoit pris de jour à autre la corde au col; et toutes- Fois ces braves et déterminés tindrent encor plus de cinq semaines après la paix qui s'en ensuivit: laquelle faicte, le roy de Poulongne leva le siège de là avecques son honneur, ce qu'il desiroit plus que tout , et avecques une capitulation telle quelle, mais tenant plus pourtant de l'ombre honnorable qu'autrement.
Or, durant tous ces parlemens, qui durèrent plus de quinze jours, les trefves faictes. M, de Biron fit tout ce qu'il peut pour divertir le roy et la reyne à n'entendre à aucune composition , et que, sur sa vie , qu'on luy laissast faire, qu'il auroit la ville, la corde au col, dans un mois, ou pour le plus tard cinq sepmaines, sans rien perdre ny hasarder, si-non à faire de bons bloqus.
Gest advis et lettres ne portèrent nul coup pour ceste fois, d'envye que la reyne avoit de veoyr son fils et l'envoyer prendre possession de son royaume, qu'on luy faisoit si beau, si grand, si riche, si superbe, si opulent et si puissant D'en parler au roy de Poulongne il n'eust osé, car il avoit encor plus d'envye d'aller veoyr son royaume, ainsy que j'ay eu cest honneur de luy en veoyr discourir avecques un ravissement d'ayse si grand , qu'il se perdoit quand il en
parloit. Mais quand il y Fut, il changea bien d^opinion , car il n'y trouva pas la febve du gasteau qu'il pensoit; et, dans son ame, eust mieux aymé la ville de La Rochelle que le royaume de Poulongne.Yoylà comment, pensant bien rencontrer en une chose, on perd Tautre certaine.
M. de Biron , quand il voit qu'il ne peut venir au-dessus du roy, de la reyne et du roy de Poulongne, sur ce faict, s'advise de brouiller d'ailleurs et escrire à M. le cardinal de Lorraine et aucuns principaux du conseil qu^ils empeschassent ce levement de siège et ceste paix , et qu'on luy laissast faire seulement , qu'un temporisement de six sepmaines rendrait au roy sa ville de La Rochelle plus subjecte à luy qu'elle ne fiit jamais; comme certes il estoît vray.
M. le cardinal, qui estoit un beau brouillon d'affaires , se met à faire menées là-dessus, et à gaigner ceux du conseil, pour divertir le roy et la reyne de ceste capitulation et paix, qui importunèrent tant Leurs Majestés , et principallement la reyne, qu'elle ne peut trouver remède pour s'en despestrer , si-non d'escrire et mander, par Fabbé de Gadaigne, en qui elle se fioit du tout, au roy de Poulongne son bon fils, les belles menées et menigances que traictoit M. de Biron contre luy, et qu'il parlast bien h luy comme il falloit, et des grosses dents, comme on dit; et de mesmes en escrivit audict cardinal, et autres messieurs les beaux conseillers de ce faict, des lettres bien hautaines et menassantes; ce qu'il sceut très-bien faire, car de sa propre main il en fit les lettres , comme je sçay, et si braves et rigoureuses , si qu'ils furent tous eslonnés ; et demeurèrent courts et hères et bracs, si qu'ils n'osèrent plus en sonner un tout seul petit mot.
Quant à M. de Biron , estant, sans y penser, un mâtin allé trouver le roy, et dans sa garderobbe , où le conseil se tenoit ceste fois , et estoit fbrt estroict et garny de peu de gens, le roy le vous entreprend d'une façon qu'il ne tomba pas du pied en terre, comme on dit; car d'abordade il luy donna ce mot : «Venez ça, petit «gallant, j'ay sceu de vos nouvelles. Vous vous « meslez de faire des menées contre moy, et « d'escrire à la cour ; je ne sçay qui me tient que «je ne vous donne de l'espée dans le corps et «vous estende mort par terre, ou, pour mieux
«faire, que je ne vous fasse donner des com- «missaires pour examiner et infirmer de vostre «vie et des traicts qu'avez faicts contre le roy «et son Estât, et puis vous faire trancher la «teste. Et vous appartient-il aller contre mes «volontés et desseins, vous qui je sçay bien «qui vous estes? Sans le roy et moy, que seriez- « vous ? Et vous vous oubliez ! vous voulez faire da «gallant ; vous voulez prendre La Rochelle, et , «dites- vous, dans un mois ou six sepmaines, et «voulez en avoir l'honneur et m'en priver! «Vous m'avez trop intéressé le mien, petit «gallant que vous estes; car vous sçavez que la « volonté du roy, de la reyne et la mienne, n'es- «toient de venir à la prise de ceste place, qae «m'aviez tant asseuré de la prendre en un rien^ «fust-ce par amour ou par force , si-non sur le «point de la prise, de peur d'aucun affront à «moy. Je vins à Ghastelleraud, où je fis quel- «que séjour. Vous me mandastes que j'eslois «trop loing, et que je m'advançasse à Poic- « tiers, et que tant plus près je m'approcherois, «tant plus j'intimiderois les Rochellois à se «rendre, qui desjà y bransloient. J'y fis là aussy «quelque séjour. Tout à coup, amprès vous me «mandastes en diligence que je marchasse â «Nyort, ce que je fis, et que le tout estoit en «bon estât de se rendre , et que jamais il n'y fit «meilleur. J'y vms, je m'y arresiay cncor; et n'y «voyant non plus d'apparence qu*auparadvant, «pour fin il m'y fallut venir sur vostre fay, et «que je serais maistre du tout, ce disiez- «vous; où y estant, je n'y trouvay eucor rien «prest , non plus qu'au commancement de mon «voyage; et, qui pis est, je n'y vis et n'y trou- «vay aucuns préparatifs d'aucun siège. Vous «m'avez faict demeurer cy-devant cinq mois; à «ceste heure que j'en puis sortir à mon hon- «neur, vous me le voulez traverser, et proposez «d'y demeurer et l'emporter, et triumpherde «cest honneur par-dessus moy! Je vous ap- «prendray à vouloir faire du grand capitaine à «mes despens, et ne Testes pas aux vostres.» Tant d'autres parolles fascheuses luy jetta-il, que jamais il n'osa repartir pour les parer, sinon que tout doucement faire ses excuses an mieux qu'il peut, autrement le roy de Poulongne luy eust faict un mauvais tour, tant il estoit en coilere contre luy. Et ainsy scdepartit ; et le roy monte à cheval et s'en va à Aynande.
M. LE MARESCHAL DE BIRON
Ce matin j*estois à la porte de mon logis , qui donnois à disner à MM. de Strozze et de La Noue ; je vis passer M. de Blron seul à cheval , et n'avoit que son escuyer Baptiste avecques luy. Je luy crie s'il vouloit venir disner avecques nous ; et aussy tost il vient à moy, et mit pied à terre, et nous dit qu'il ne vouloit pas disner, car il estoit tout fasché ; et nous prenant tous trois à part, il nous dit : a Je vous «veux Faire mes plainctes à tous trois, comme «à mes plus grands amys que j'aye icy. Le roy «de Poulongne se vient fascher à moy, dit-il, «et parler à moy comme au moindre de ce ocamp; dont le cœur m'en crevé. » Et puis nous conta une partye de ce qui s'estoit passé, car il ue nous rendit pas toutes les grosses parolles que le roy luy avoit dictes ; mais ce fut un trèsgrand prince, qui nous les dit le soir, à M. de Strozze et à moy, qui estoit présent, et que ce pauvre homme, usant de ces mots, luy avoit f^ict pitié.
Du despuis le roy de Poulongne luy fit tousjours fbrt Froide mine, et mesmes à son retour de Poulongne. La reyne ayant mandé à tous les princes, seigneurs et grands capitaines du royaume, de la venir trouver à Lyon , pour recevoir leur roy et luy Faire honneur à son entrée de son nouveau règne , je vis quand il luy fit la révérence; mais il ne luy fît meilleure chère qu'à aucuns de nous autres ; dont je sçay bien ce qu'il m'en dit, car il m'aymoit fort ; et bien souvent me disoit des choses qu'il n'eust pas dict à un autre.
Ce voyage seul ne luy Fut à propos ny à souhait comme les autres ; car le roy, partant de Lyon pour aller en Avignon, ne l'employa en rien ny luy commanda de le suivre. Sur quoy il prit subject de luy demander congé de s'en aller en sa maison, qu'il luy donna fort facilement et aussy tost ; et y demeura tout le long de riiyver et Testé jusqu'à la fin d'aoust, que les nouvelles vindrent que M. de Thoré avoit Fait sa levée de reistres et s'en venoit en France. La reyne l'envoya quérir, par la prière de M. de Guyse, qui ne vouloit avecques luy autres capitaines que M. de Biron et M. de Strozze, pour bien estriller M. de Tlw.vè et tous ses reistres, disoit-il, s'ils se mesloient d'entrer en France par son gouvernemeut ou par ailleurs. Je le vis arriver à la cour et faire la révérence au roy, qui luy fit assez bonne chère.
M.deGuysefaitdoncqnessonvoyageenGhampaigne, n'y emmaine que ces deux capitaines qu'il vouloit , et vous estrilla bien messieurs les reistres, comme cela s'est veu; et l'honneur seul en fut à M. de Guyse, de Biron et de Strozze, bien que le mareschal de Raiz y fust; mais il y estoit allé en homme privé, et non en mareschal, n'y ayant aucune charge, non plus que le moindre gentilhomme de l'armée; de quoy un jour je l'en repris, car sa femme estoit ma cousine germaine, et luy remonstray que cela n'estoit pas beau à luy, qui estoit mareschal de France, de se trouver en une telle affaire en homme privé, et n'exercer point sa charge; que jamais cela ne s'estoit veu. 11 me respondit: qu'il ne s'en souscioit point, mais, qu'en quelque estât qu'il fust, il peust servir son roy et luy monstrer que l'ambition ne le menolt point, maisraffeclion qu'il portoit à son service. Et nottez que le roy ne l'aymoit pas, ny luy, ny tous ceux qui l'avoient précipité à ce voyage de Poulongne, et qui avoient aydéà trouver moyens de le faire; car ce mareschal alloit tousjours trois journées avant dans l'Allemaigne, pour luy préparer les logis , les chemins et gaigner les cœurs des princes; et pour ce, ledict mareschal faisoit tout ce qu'il pouvoit pour se remettre en grâce, aux dépens de sa vie, de sa charge et son honneur. Il alla là doncques ainsy privé; sur quoy fut dict que, quand il arriva au camp ainsy privé, M. de Biron dit en quelque part assez haut : «Ah! mort Dieu ! nous ne voulons point icy de commissaires ny clercs des «vivres, nous y avons mis ordre.» Il le disoit parce que le commancement dudict mareschal , nommé le Perron , fut qu'il eut quelque charge de commissaire et clerc des vivres du règne de Henry II , et exerça cest estât quelque temps, et puis chargea l'espée et fut cornette du pelif \I. de Fayguieres , gentil capitaine de chevauxlégers dans Roye. Il y eut quelqu'un qu'oyant dire ce mot à M. de Biron, dit à un autre trts grand , que je sçais bien : «Yoylà mal rendu la a pareille au mareschal de Raiz du bon traictqu'il a luy fit au bois de Vincennes au commance- «ment de la guerre civille.» Mais, ce n'est pas tout que de faire un bon office, il ne faut puis après le desfaire ny l'ensallir par un autre mauvais, ainsy que ledict sieur de Biron croyoit que luy et M. de Tavannes l'avoient mis au papier rouge des proscrits.
Geste desFaicte de M. de Thoré ensuivie , au Gommancement que Monsieur se mutina contre le roy son frère, la reyne, qui ne desiroit rien tant que d'appaiser le lout et de rendre les deux Frères bons amys, envoya quérir M. de Bironet venir vers elle pour luy assister à ce bon office et debvoir, dont s'en ensuivit la bonne réconciliation , paix et entreveue d'eux deux , trèsagrcable à tout le royaume. Geste paix se convertit en guerre contre les huguenots, à cause des premiers estais de Blois.
M. de Biron fut envoyé vers le roy de Navarre pour le convertir, mais rien moins. La guerre se fait à Brouage par M. du Mayne, lieutenant du roy en Tarmée de Guyenne; il se prend. Cependant M. de Muntpensier et M. de Biron traictent la paix, qui fut faicte à Bergerac, après laquelle il fut faict mareschal de France, et puis peu de temps amprès lieutenant de roy en Guyenne, là où il fit la guerre au roy de Navarre au bon escient, et luy donna de la peyne , bien qu*il commançast lors d'estre grand capitaine, et avoit avecques luy M. de La Noue; et luy fit tout plain d'affrons et gallanteryes : si bien que Pentreveue de Goutras , de Monsieur , frère du roy, et roy et reyne de Navarre, pour iraicter la paix, s^ensuivit après.
Le roy un jour devisant avecques M. de Bourdeille mon frère, à qui il faisoit cest honneur de Taymer et luy concéder toute privante de parler à luy et causer familièrement avecques luy, tonïbans sur le propos de M. de Byron,de quiledict roy estoit très-mal content et en disoit pis que pendre, mon frère se mit à en dire beaucoup de bien, a Mais, dit le roy, qu'a-il tant jamais faict «que vous le louez tant? — Ge qu'il a faict ? dit «mon frère; Sire, par Dieu! quand il n'auroit «jamais faict autre chose si-non que de faire fl conniiler un roy de Navarre, il a beaucoup faict. «Etsçavez-vous qui en est cause? cest vous- «mesmes : que si vous estiez bien uni avecques « vostre roy et frère, vous nous feriez à tous la «ioy, et nous braveriez, et nous suppediteriez «tous; aulieu que nousautrespetitscompaignons, I targués et appuyés de lauctorité de noslre roy cet des charges quil nous donne , nous vous ibravons et vous donnons la Ioy.» De faict, en eeste guerre M. le mareschal de Biron , estant lors lieutenant de roy, fit plus de mal audict roy que le roy ne luy fit, et le fit fort tenir en cer-
velle et conniiler, et faire plus du cheval-Ieger que du roy; non pourtant qu'il luy emportasc grand chose du sien, disoit-on. Que si ledict sieur mareschal y eust voulu aller à la rigueur, il luy eust faict du dommage : si luy fit-H tousjours bravement teste sans s'estonner, non pas seulement se destourner quelquesfois de ses plaisirs de la chasse, qu'il ayme extresmement ; ei y alloit le plus souvent , quand Tenvye luy en prenoit.
Sur ce, Monsieur, frère du roy, moyenna la paix à Goutras et au Fleyx, maison du marquis de Trans; mais ledict roy ne laissa de hayr à mal mortel ledict sieur mareschal ; car, de capricieux à capricieux et de brave à brave, mal-aysement la concorde y règne : si que nostre roy advisa de retirer mondict sieur mareschal de la Guyenne, par des plainctes que le roy de Navarre luy fit, et remonstrances qu'ils ne sçauroient jamais bien compastir ensemble , et n'esmeussent la guerre s'il demeuroit davantage près de luy. Et pour ce renvoya quérir pour venir à la cour, où il luy donneroit meilleure recompense. Je l'y vis arriver un peu après les nopces de M. de Joyeuse, et le roy luy fit très-bonne chère ; et y demeura quelque temps, jusqu'à ce qu'il fut envoyé en Flandres vers Monsieur, avecques les forces qu'il y mena, tant de François que de Suisses; et les conduisit bravement et heureusement ; et monstra bien au pas et passage de Gravelines, fort périlleux et scabreux , ayant en teste le capitaine La Motte , gouverneur, un très-bon et brave capitaine François, renégat qu'il estoit, sans perdre un seul homme,non-seulement là, mais après la fèste de Sainct-Anthoine à Anvers, qu'il se fallut de sengager et sortir d'un grand danger où ils estoient engagés et eschoués.
J'en parleray en la vie de Monsieur, et par conséquent dudict M. le mareschal et de l'honneur qu'il acquit en aucuns combats, qu'il rendit et [soustint bravement. On l'accusa qu'il avoit esté rautheur principal de ceste entreprise dudict Anvers, par la suscitation de la reyne mère, qui ne se contentoit de veoyr son fils à demy seigneur de ceste ville et nu!res, et n'y commander que par Torgane du prince d'Orange et autres seigneurs des estats. D'autres disoient que mondict sieur le mareschal, après qu'il la sceut estant hors la ville, et non plus tost, la reprouva et détesta fart, et en remonstra à Monsieur les incoo-
M. LE MARESCHALDE BIRON.
veniens. Tant y a, qu'il y perdit son seœnd fils, le baron de Saiact-Blanquart, dont ce fut grand dommage. Voylà comme les François se sont tousjours comportés en toutes leurs conquestes de long-temps ; car Ils y ont voulu imperier trop superbement, et avoir tout, jusquesauxfemmes, tant ils sont insatiables.
bistans nos François tous tournés en France , et Monsieur ne voulant encor quitter sa part de ses Pays-Bas, ainsy qu'il premeditoit son voyage (tant il estoit courageux et ambitieux), il vint à mourir : dommage certes incomparable arrivé à la France despuis cent ans ! car c'estoit le plus généreux prince et brave qui naquit il y a longtemps , duquel la fortune n'eust peu limiter son courage et son ambition de la moytié de l'Europe, ainsyquej'espere le faire toucher au doigt en sa vie, que je prelens faire à part, avccques autres sept que j'ay proposé, qui sont : le roy Henry 111, M. d'Alançon, M. de Guyse, Henry de lorraine, le prince de Parme , le duc de Biron, le prince Maurice et le roy de Navarre, nostre roy d'aiyourd'huy.
Monsieur mort, la ligue commance à se produire peu à peu , de laquelle Ton dit que M. le marescbal de Biron y fut convié, voire qu'il y entendit et presta Toreille, moyennant trente mille escus qu'on luy présenta. Et se trouva de vray à Bourg sur mer, chez M. de Lansac , où semblablement mesdicts sieurs le mareschal Sainct-Luc, d'Aubeterre, de Lussan et Lansac, qui mettoit la nappe et feisoit le festin. Là il se demesla et traicta-on de plusieurs affaires,'dont j'espère en parler enla viedeM. de Guyse, commej'enay sceu par la bouche d'un de ces messieurs les conviés. On dit que ce qui en fit prendre le goust audict M. de Biron, ce fut qu'on luy avoit promis lesdicts trente mille escus; et quand ce fut à les produire cl livrer, qu'on ne produisit que des bagues, joyaux et pierreries, dont il dit qu'il n en avoit affaire, et que telles pièces ne pouvoient pas donner à manger ny à vivre. D'autres, la plus saine part , disent que certainement il se trouva â ce festin, entendit leurs parolles et desseins qu'il desapprouva, et mesmes dequoy ils les foudoient sur la religion , et d'exterminer rheresie , dont il s'en mocqua.
Tant y a, que le roy après ne trouva point en ceste guerre meilleur ny plus loyal serviteur, ny nullement partial, si-non pour Sa Ma-
jesté, ainsy qu'il fit paroistre en la charge de l'armée qu'il luy donna pour venir en Guyenne , où il s'acquitta très-dignement, jusqu'à se pre cipiter aux hasards et dangers, comme quand îi estoit jeune , et se présenter de mesmes aux escarmouches, comme il fit au siège de Maran où il eut une grande harquebusade dans la main. Jamais bon cœur ne peut mentir
M. de Guyse mort, il alla trouver son roy bien à propos, et duquel il avoit grand besoing, qui le receut aussy avecques une très-grande joye, secourut son maistreen sa grande nécessité, car quasy toute la France estoit bandée contre luy, à cause de ce massacre de M. de Guyse.
Son roy mort , luy ayant pris de longue main créance parmy les gens de guerre , tant françoisqu'estrangers, que tous Taymoient et adoraient , il les asseura et gaigna si bien , que voicy(un grand coup cestuy-cy, voire le plus beau qu'il ayt faict de son temps pour matière d'Estal) , que voicy le roy de Navarre, sans aucune contradiction, de la voix et consentement de tous , mis en la place du feu roy ; quasy pareil traict que fit le premier bascha après la mort du sultan Soliman pour son successeur : si bien que le monde tient , et est aysé à présumer, que M. le mareschal le fit roy, comme il luy sceut , (à ce que j'ay ouy dire) despuis bien dire une fois et reprocher; car les catholiques le voyant huguenot l'eussent abandonné, et les huguenots n'estoient assez forts pour le mettre en ce siège; mais par l'industrie dudict sieur mareschal, ils furent reduicts et convertis d'obéir à ce nouveau roy, tout huguenot qu^H estoit , si-non par bon vouloir , au moins pour vanger la mort du pauvre trespassé, injustement massacré , qu'il donnoit ainsy à entendre.
Ce ne fut pas tout, car il le fallut maintenir, et conquérir les places, ou n'estre roy qu'à demy. A quoy ledict sieur mareschal assista si bien à son roy , qu'avant mourir il luy ayda à en recouvrer de belles et bonnes , gaigner la battaille d'Yvry, et sortir d'Arqués et de Dieppe, comme j'espère dire en la vie de nostre roy. Et puis , en recognoissant la ville d'Espernay , il vint à avoir la teste emportée d'une canonnade : mort très-heureuse certes, si l'on veut croire Caesar, que la moins opinée est la meilleure; j'y mets aussy celle qui fait moins
languir. Mais, disent aucuns chrcstiens, on n'a loisir de se recommander à Dieu ny de le prier pour son ame. Si tout cliresiien fait comme Dieu nous commande, de nous tenir à toutes lieures préparés ( car nous ne sçavons à quelle heure le larron viendra pour nous surprendre), et à tous momeus songer en Dieu et le prier, au8sy est bonne et salutaire ceste mort soudaine, comme la plus languissante ; si ay-je ouy dire à un grand personnage théologien.
En voylà les plus briefs mots ce que je peux dire de mondici .sieur le mareschal pour à ceste heure, jusqu'à d^aulres endroicts que les occasions s'en présenteront. Et puis dire avecques vérité que, lorsqu'il est mort, il est mort un trèsuniversel, fustpour la guerre, fust pour les affaires d'Estat , lesquels il a traicté autant et les a sceus aussy bien que seigneur de France: aussy la reyne mère, quand elle avoit quelque grand affaire sur les bras, l'envoyoit quérir tousjours, fust en sa maison ou ailleurs, et avoit son grand recours en luy. Luy-mesme, en goguenardant , il disoil qu'il estoit un maislre Âliboron, qu on employoit à tout faire, comme il estoit vray ; et s'entendoit avecques cela très-bien en tout , fust pour affaires de paix , fust de guerre, auxquels il estoit très-universel , et pour commander et pour exécuter.
11 avoit fort aymé la lecture, et la continuoit quand il avoit loisir; et retenoit fort bien. Dès son jeune, aage il avoit esté curieux de s'enquérir et sçavoir tout , si bien qu'ordinairement il portoit dans sa poche des tablettes ; et tout ce qu'il voyoit et oyoit de bon , aussy tost H le mettoit et escrivoit dans lesdictes tablettes; si que cela couroit en la cour en forme de proverbe, quand quelqu'un disoit quelque chose, on luy disoit : «Tu as trouvé cela ou appris dans «les tablettes de Biron.» Mesmes le greffier fol du roy Henry, il juroit quelquesfois par les divines tablettes de Biron. Tant y a , que toutes ces belles et curieuses observations , avecques son gentil esprit et braves expériences et valeurs, Font rendu un des grands capitaines de la chreslîenté , je ne dis pas seulement de la France. Et ce que j'ay veu plusieurs s'estonner de luy, que luy, qui n'avoit jamais traicté grandes affaires aux pays estrangers , ny moins esté ambassadeur , pour les mieux entendre , comme un M. de Lanssac, de Rambouillet, et
le mareschal de Raiz, et autres chevaucheursde cuyssinets, il en sçavoit plus que tous eux, et leur en eust faict leçon, tant de celles du dehors que du dedans du royaume.
Il estoit très- vaillant, comme on l'a veu en bons endroicts périlleux en faire preuves manifestes. Je luy vis faire un traict à La Rochelle très-digne de sa vaillance. Le jour que nous commançasmes le fort de Goureille, le soir venant , et qu'on vouloit commancer à se retirer , voicy que nous vismes sortir sur nous de la porte de Sainct-Nicolas cinq à six cens barquebusiers , conduictset soutenus de quelque viogt chevaux seulement , d'entre lesquels s'en débandèrent deux à part sur le haut des vignes, convians à tirer un coup de pistollet; et c'estoit Gampet , qui despuis on appella M. deSaugeon, un très-brave et vaillant gentilhomme, comme il l'a bien monstre despuis, et déterminé aYe^ ques cela.
M. de Biron dit aussy tost à M. de Strozze de faire marcher quelque trois cens harquebusiers, que M. du Guast , trouvant très-à-propos, menoit de son régiment bravement; etftit attaquer l'escarmouche, qui ne dura guieres, pour l'amour de la nuict qui survint. Cependant M. de Biron ayant faict advancer à soy la compai[[Die de M. de Savoye, que certes il faisoit très-beau veoyr , et commandé de faire alte , il s'en ?a luy seul avecques son escuyer Baptiste attaquer SaugeoQ et son compaignon. Tirèrent chascun leur pistollet à propos , qui portèrent si bien l'un et l'autre, que le cheval de Saugeon, qui estoit un très-beau cheval d'Espaigne , qull avoit eu de feu Flangeat , un gentil soldat mort un peu avant, eut un coup dans le corps, dont il tomba soudain; et , le maistre engagé, M. de Biron courut aussy tost à luy Tespée au poing, luy cryant : «Rends-toy.» L'autre fe recognui aussy tost :<iÂh ! monsieur, sauvez-moi la vie.» M. de Biron luy dit : «Me oognoissez- vous? Qui «suis-je ? — Ah ! monsieur , vous estes M. de «Biron, et moy je suis Gampet.» Aussy-tost il fut sauvé, et M. de Biron nous emmena gentiment son prisonnier , à nous autres qui estions à rinfanteric : qui fut un grand honneur à ce gênerai , d'avoir pris le principal et le plus mauvais et vaillant homme de la trouppe. Et luy dis le premier ; a Par Dieu! monsieur, vous avez a faict unie chose aussy remarquable et IQ^
M. LE MARESCHAL DE BIRON
«morable, et d'aussy heureuse et vaillante «rencontre quMl arriva il y a long-temps à ge- «neral d'armée; il faut qu'il en soit parlé à «jamais, d
Il (raictafort humainement son prisonnier, car il n'estoit point massacreur de sang froid, comme tout gentil cavalier ne doibt eslre. Mais Monsieur, nostre gênerai amprès, sçachant la prise dudict Saugeon, manda qu'on Fenvoyast au chasteau de Nyort pour prison. Dont bien luy servit de se sauver et d'en sortir par son bon esprit , car on Teust faict mourir , d'aulant qu'on le tenoit pour un fort résolu et déterminé soldat pour faire un coup, et qu*il s'estoit vanté qu*il ne mourroit jamais qu'il n'eust eu sa part de la vengeance du massacre de Paris.
Tels coups de vaillance comme celuy-là de M. de Biron , portent sur soy quelque exlraordinairebeau signal qu'une infinité d'autres qui se font en foule. Avecques ceste vaillance, qui cstoit née et acquise en luy, il avoil beaucoup de belles vertus : il esloii très-magnifique, splanâide, libéral et grand despensier, fust en paix , fust en guerre ; si qu'un jour un sien maistre d'bpstel luy monstra le grand desbordement de despense qui sefaisoit en sa maison, et la grand superfluité de serviteurs et vallcts , bouches inutiles qu'il y avoit , dont il s'en passeroit bien, et pour ce y falloit faire un règlement et casserie. M. de Biron luy dit :aSçachez adoncques premièrement d'eux s'ils se peuvent «passer de moy; car sMIs le peuvent ou le veu- « lent, je le veux bien, monsieur le maistre: «mais je m'asseure qu'après que vous aurez 4 parlé à eux il faudra qu'ils demeurent.» Voyià tout le règlement qu'il y fit. C esloit le meilleur compaignon du monde et avecques qui il faisoit le meilleur , et faisoit d'aussy bons contes quand il estoit en ses bonnes.
11 nous donna un jour, à M. du Gua, qui aymoit bien les bons mots et qui en disoit daussy bons , et à moy, à disner ; il nous en fit qui levoient la paille, entr'autres un du curé de Sainct-Eustache, qui en son sermon, blasmant un jour les jeusneurs et jeusneresses de la cour et de Paris, il dit : «leurs collations, si super- «flues en friandises, potages, fruits de fbur, I confitures et autres mets délicats et mangers f somptueux Jusqu'à crever; et, qui pis est, se
«lavent les mains, et disent grâces et benedi- «cité.» Voylà de terribles conséquences! Inférant par là , que c'estoit totalement des souppers et non des collations, comme si on ne doibt pas prier et rendre grâces à Dieu aussy bien à là collation comme au soupper. Ce mot , qiU pis est, est fort à noter et est ridicule.
Un autre curé , détestant les sorciers qui se donnoient au diable pour avoir des poisons et morceaux venefiques, pour faire mourir les personnes, il dit que , sans se donner aux diables, il ne falloit qu'aller chez les appoticqualres , et en achepter de bonnes poisons , qu'il uommoit par nom , et puis en donner à boire et manger; en un rien on faisoit mourir qui on vouloit , sans se donner au diable. 11 luy sembloit par là que ce n'cstoit point se perdre ny se donner au diable , si-non par parolle passée entr'eux deux.
Le pape Jules dernier, qui estoit bon compaignon, fit une fois venir à soy la bande de gU matti e passarelli * qui sont à Rome, car il .y en a aussy bien qu'en France, à Sainct- Malhurii) et autres lieux, et en voulut aucuns veoir de leur urine, et sçavoir spécialement ceux qui luy sembloient de plus gaye et mathurincs(jue humeur, et de quel bois ils se chauft'oient. Et faisant interroger un particulièrement devant luy d'où il estoit et qu'il estoit, il luy respondit : qu'il esloit ce mesme ange Gabriel qui fit lannonciation à la Vierge. L'au tre sien compaignon qui esloit là aupi^s s>scria soudainement et dit : «Il en a ménly , faites le «fouetler; car alors j'estois Dieu le père, et «j'en donnay la commission à un autre.»
Tant d'autres contes ramenterois-je que je tiens de mondict sieur le mareschal , qui sont encor plus sublins , car il n'en esloit jamais desgarny, et nullement communs, que vous n'eussiez dict là où il les peschoit, et desquels il n'en esloit point chiche quand il estoit en ses gayes humeurs et en compaiguie des personnes qui les escouloient , et quand il esloit hors de ses colleres, auxquelles il estoit fort subject, et à offenser quelquesfois , mais plus de parolles que d'effect , s'il n'en eust eu un grand subject.
Lorsque Sainct-Jean fut pris par honneste
^Fousetinientét.
composition, ainsy que M. de Pilles et ses gens se reliroient, M. de Biron estoit à la teste qui les conduîsoit : on luy vint dire qu'aucuns de nos gens en desvalîsoient quelques-uns sur la queue. Il tourna la teste aussy tost^ et mit Tespée au poing; et cuyda tout tuer des trouppes qui estoient en haye deçà , delà , pour faire passer les autres, et en estropia une infinité. «Hà ! coquins ! leur disoit-il , il n'y a pas deux a jours que vous ne les osiez pas arregarder au «visage ny les attaquer; à ceste heure qu'ils se «sont rendus, et sans force et résistance , vous a leur voulez courir sus ! Je vous tueray tous , et «apprendray à faire deshonneur à vostre roy, «que Ton dit qu'il a rompu sa foy. d
Je le vis une fois en la plus plaisante collere du monde. Un jour, venant au logis de Monsieur, nostre gênerai, ainsy qu'il s'approchoit, et qu^il y avoil force chevaux des seigneurs et gentilshommes aitendans leurs maistres qui estoient dans le logis du gênerai , comme cela se fait aux cours et aux armées , il y eut un ibrt beau courtaut d'un gentilhomme, qui valloit bien deux cens escus , qu'ainsy qu'il s^approchoit fit semblant de luy ruer. Il mit aussy tost la main à Tespée et couppa tout à trac d'un revers le nazeau au cheval, qu'il n'y paroissoit que les dents; dont il se monstra si laid , qu'il en fit rire tout le monde. Le gentilhomme s'en vint soudain à luy se plaindre amprès que sa collere fut passée , cognoissant son humeur, car autrement il eust bien trouvé à qui parler, et que son cheval estoit gasté et perdu pour jamais, et qu'il en avoit refusé deux cens escus. o Quand vous en «eussiez reffusé mille, luy dit-il, je luy en eusse afaict de mesmes, car je n'ay qu'une bonne «jambe, je ne la veux pas perdre : mais venez «vous-en en mon escurye, je vous en donneray «un qui le vaudra.» Âinsy disposoit-on de ce brave seigneur quand sa collere estoit passée; et certes on pouvoit endurer de luy, puisqu'il estoit si accomply seigneur et capitaine.
Entre toutes ses belles perfections de guerre, c'estoit rhomme du monde qui recognoissoit mieux une assiette et logement de camp et place de battaille. Il s'entendoit très-bien à cartiger, et en faire luy-mesme des caries, et les deviser à d'autres. Je l'ay veu cognoistre mieux des pays et contrées que plusieurs autres gen-
tilshommes mesmes de la contrée, jusqu'à nonmerdes petits ruisseaux qu'ils ne sçavoiento; ne cognoissoient pas.
Ce n'est pas tout, cela, «car il a faict et façonné M. le mareschal de Biron son fils, de telle sorte qu'il n'en doibt rien au père; et ta pluspart du temps fait ses logemens sans veoyr les pays et contrées, ny sans les recognoistre, ains à veue de pays; si bien qu'on peut dire aojourd'huy que c'est le plus digne mareschal de camp qui soit en l'Europe. Ce n'est pas touteocor, car amprès nostre roy c'est le plus grand capitaine de toute la chrestienté, le plus brave, le plus vaillant et plus hasardeux que l'on voye. Tant de combats où il s'est trouvé despuis ces guerres en font foy, et en la pluspart desquels il a esté tousjours blessé, moictié peu, moiciié beaucoup. Il est tel, qu'on le peut dire fite,et que toutes les guerres, combats, qu'autresfois les paliadins de France et chevalliers erransooi faict, n'approchent rien de ses vaillances. Je r^ mets à les raconter par aucunes particulières dans sa vie que j'ay faicte, et celle de nosut roy d'aujourd'huy ; lesquels tous deux joints ensemble , et qu'ils eussent les moyens et les gens qu'ils diroient bien, ils pourroient (cecroy-je) conquérir toute l'Europe. Ce soDt esté eux qui ont esté les vrais fléaux de ceux de la ligue, et commancent à Testre des Espaignols. Aussy. quand le roy et tous parlent dudict mareschal à la cour et à l'armée, des mareschaux de France, ils ne donnent point de queue à cestuy-cy, sinon que M. le mareschal simplement, et les autres, bien qu'ils soient plus vieux que luy, la traisnent longue après eux comme une pertuisane.
Ce n'est pas sa vieillesse qui Ta rendu aia^y si grand capitaine, car il ne sçauroit avoir q»e trente-deux ans; mais ce sont ses assiduelb praticques de guerre et combats qui Toot m là. Encor avons-nous ceste grande obligation) ce brave père de nous avoir laissé ce brave fib, lequel il dressa en ses premiers rudimens,etiajf donna de si bonnes leçons, qu'après sa mort il a pris sa place, son nom et renom du plus grand capitaine de nostre France ; qu'il aymeel chérit si très-tant, qu il luy faut donner cesie gloire de ne luy avoir point faict de faux bon, comme quelques-uns , mais lavoir tousjoQff bien deffendue par sa brave espée, et luy avoir
M. LE MARËSCHAL DE MATIGNON
esté très-loyal, si-non sur la fin de ses jours, dont il en pastit, ainsy que j'en parle en sa vie : grand perte et grand dommage pour toute la France, voire pour toute la chrestientél car il Teust bien servie, qui toute d'une mesme voix Ta plainct , et dit qu'il ne debvoit point ainsy mourir par le feux rapport qa'on fît de luy, disoit-on. Sa mort est assez descrite ailleurs ; si en parleray-je encor assez en sa vie à part. Ce seigneur, M. le duc de Biron , n'avoit garde d'estre autre que très-brave et vaillant, estant d*un père tel et d'une meretrès-genereuse, de laquelle la pluspart de ses exercices et plaisirs sont plus à la chasse et à tirer de Tharquebuse, qu'à autres exercices de femmes, et avecques cela une très-sage , vertueuse et chaste dame , comme sa patronne Diane chasseresse. L'exercice principal de mondict feu sieur mareschal estoit la guerre, et n'aymoit rien tant que cela. Le fils en estoit de mesmes , et y estoit du toutadonné. J'ay ouy feire un conte , que , quand le prince de Parme estoit à Gaudebec,M. le mareschal d'anuict < dit et représenta au roy devant son père que, s'il luy vouloit donner quatre mille barquebusiers bons et choisis, et deux mille chevaux, qu'il luy empescheroit le passage. M. le mareschal le père rabroua sur cela fort son fils devant le roy, et luy dit que c^estoit un babille homme pour le faire ; et s'y nionstra si difficultueux qu'il en rompit le coup. Le soir amprès, il le prit à part, luy dit et luy remonstra qu'il sçavoit bien qu'il eust faict ce coup, ou il fust mort, mais qu'il ne falloit jamais tout à coup veoyr la ruine d'un tel ennemy des François, car si tels sont une fois du tout vaincus et ruinés, les roys ne font jamais plus cas de leurs capitaines et gens de guerre , et ne s'en soucient plus quand ils en ont fait, et qu'il faut tousjours labourer et cultiver la guerre comme Ton fait un beau champ de terre ; autrement, ceux qui l'ont labourée et puis la laissent en friche ,- ils meurent de faim. Voylà que c'est que d'un cœur généreux qui a une fois succé du lait de la dame Bellonne ; jamais il ne s'en saoulle. Or, d'autant que j'espère encor bien au long parler de ces braves mareschaux, père et fils , dans les vies de nos deux roys Henrys derniers, et du fils à part, j'en fais la fin pour à ceste heure 1 D'à prêtent.
M. LE MARESCHAL DE MATIGNON
Après que mondict sieur mareschal de Birou fut party de Guyenne, fut en sa place subrogé le mareschal de Matignon , un très-fin et trinquât normand S et qui battoit froid, d'autant que l'autre batloit chaud; et c'est ce qu'on disoit â la cour : que le roy et la reyne disoient qu'il falloit un tel homme au roy de Navarre et au pays de Guyenne, car cervelles chaudes les unes avec les autres ne font jamais bonne souppe.
Je me souviens , lorsqu'il prit congé du roy à Saioct-Mor pour y aller, nous nous pourmenasmes après midy soubs les noyers plus d'une grande heure, qu'il faisoit chaud comme un beau diable ; et me demanda , comme bons cousins que nous estions du costé de madame la mareschalle sa femme, â cause du Lude, plusieurs advis des mœurs, complexions et bizarreries de ce pays. Je sçay bien ce que je luy en dis, et sur-tout qu'il ne falloit là se rendre tant eschauffé. Il a voit meilleur conseil de sa teste et d'autres que de moy ; mais tant y a qu'il s'y comporta à son commancement et au mitan et sur la fin, et tousjours de mieux en mieux, avecques sa lentitude et son mot usité jacorde, et son serment, Coi Dieu; si bien que, quand il est mort, il a esté fort regretté; et l'a-on trouvé tellement à dire, qu'on a dit , et dit-on encor , qu'il n'en viendra jamais un en Guyenne plus propre , bien que M. le mareschal d'Ornano, vaillant et très-sage capitaine, s'y gouverne aujourd'huy tout de mesmes, duquel je parleray au long dans la vie de nos deux roys, et qu'on tient plus vaillant que son prédécesseur.
* On irët-fio Normand, rompu X toutes sortes de ruses. L*auteur parle ailleurs dans le même sens, et du roi Louis XI , et de Rabelais, qu'il traite de bons rompus, ou, comme parle le même Rabelais, de fin frétés renards. Trincat, de Titalten /rinco/o ^ qui signifie /Zn ^ rusé, et vient du latin truncare, d'où ceux du Languedoc ont fait trinca, qui chez eux signifie tantôt trancher, tantôt rompre par lopins, comme les treaichées appelées de la sorte , parce que ce sont des fossés tranchés en ligzag. Du reste, ccmime trincat vient de truncare, flrete,&àM la même signification, vient de fracture , fait de frangere. fit de là vient que tout le poisson sec s'appelle fretin, parce qu'on lui ôCe la tète, qui se corrompant d*abord oorromproit bientôt le reste (LeDucbat)
Quand la guerre s'esleva contre les huguenots, ce mareschal de Matignon la fit selon les occurrences qu'il voyoit et les commandemens de sonroy, ny trop douce ny trop rigoureuse. Luy et M. duMayne quelquesfois s'entendoient bieQ| quelquesfois mal. Lorsque la battaille de Goutraa se donna, si M. de Joyeuse Teust attendu, qui venoit avecques de bonnes trouppes , possible seroit-il en vie et la battaille point perdue , uy la réputation ny la vie de plusieurs braves gentilshommes François qui y estoient. Mais un seul voulut triumpher pour tous, tant estoit grande Tambition de ce jeune seigneur; duquel fut très-grand dommage, car il estoit un très^brave et vaillant seigneur : sa mort le couronna tel.
Après la mort de M. de Guyse, que la ligue t'accommança le plus à s'eschauffer, et que Aoute la France se bandoit, comme à Tenvy et de garde faicte, contre son roy, aucuns de Bourdeaux en voulurent faire demesmesque les autres, et accommancerent quelques barricadeSi Bien servit audict mareschal de Matignon d'estre brave et asseuré, ce qu'aucuns ne l'eussent jamais creu; car Bourdeaux estoit perdu; mais il y alla avecques ses gardes tout en pourpoint et Tespée au poing et la teste baissée, et si résolument, qu'il les fit abandonner, et envoUer tout ce beau et nouveau dessein en fumée; et ainsy préserva la ville au roy, qui pourtant panchoit un petit , et ne vouloit encor recevoir les commandemens du nouveau roy, ny exercer en son nom la justice , ny recevoir ses seaux; mais enfin temporisa tant et les sceut si bien amadouer et attirer, sans y apporter aucune violence ny force, qu'ils vindrenl à la recognoissance du roy. G'estoit le capitaine le mieux né et acquis à la patience que j'aye jamais veu , et très-habille.
Enfin il attrappa finement le baron de Vaillac , au comroancement de la guerre de la ligue, eo laquelle il estoit fort embrenné , disoit-on ; et sans quelque hute que diray ailleurs, la ville estoit prise par le chasteau lYompette dont il estoit capitaine ; mais un jour il Tenvoya quérir pour venir au conseil, auquel il dit dlnlrade, et proféra à bon escient ces mots : que si soudain il ne mandoit à sa femme de luy ouvrir et rendre le chasteau, qu'il le feroit pendre haut et court à la veue du chasteau mesme ; ce que le-
dict baron appréhenda aussy tost , et manda à sa femme d'avoir pityé de sa vie; et, plaine de compassion, fit ouvrir la porte à M. le mareschal, lequel entré en chassa toute la vieille garnison, et y en mit une nouvelle à sa poste ; et luy donna congé de s'aller loger ailleurs , voire luy donna cinq cens escus, à ce qu'il m'a dict, pour aller trouver le roy et se purger à luy. Il entreprit le voyage ; mais il ne le fit qu'à demy, et s'en retourna, sentant qu'il n'yfaisoit pas bon pour luy; ainsy que fit le renard , qui ne voulut aller veoyr le lyon qui contrefaisoit du malade. Si ce mareschal n'eust attrapé lors ceste place et par finesse et addresse , Bourdeaux eust eu de l'affaire.
Pour fin, c'estoit un rusé et habille Normand ; mais pourtant-, durant sa charge de Normandie, il ne l'estoit pas comme il le fut despuis; aussy avoit-il affaire avecques un autre Normand aussy fin que luy et plus vaillant , disoit-on. A la prise des armes du mardy gras , il luy prit les villes deSainct-Lo, Garentan et Domfront , et luy oommançoit fort à le fatiguer, sans que le roy, n'ayant pour lors grand affaire contre les huguenots , qui estoient très-foibles en France despuis la Siainct-Barthelemy, luy ayda de trèsboimes et belles forces, tant de cheval que de pied. Entre autres maistres de camp luy donna ces braves Bussy, Lusse et Lavardin , dont en un rien les places occupées furent reprises bravement , le comte de Montgomery pris et desfaict ; de sorte que la renommée courut grande de sa suffisance en guerre et de son heur; si bien qu'un jour la reyne en son disner, amprès ceste glorieuse victoire, jeluy ouys fort louer Matignon et sa bonne fortune, et qu'il le falloit envoyer en Guyenne , pour avoir raison des huguenots de là comme de ceux de Normandye. Je ne me pus garder de luy dire : «Madame il trouvera «d'autres gens à qui parler là bas ; et faut qu'il «ne s'y frotte sans mitaines, bien qu un Nor- « mand, qui fut le comte de Montgommery, y a «bien régenté autresfois, quand il desfit M. de «Terride, et estrilla les Gascons; mais aussy il «avoit avecques luy des Gascons et Normands a tout ensemble. » La reyne respondit : « Matignon «en fera tout demesmes. Si un Normand a eu «cest heur, l'autre Normand Matignon l'aura de «mcsmes.» Pour ce coup il n'y fut envoyé, M. de Montpensier eut ceste charge. La reyne
M. LE MARÈSCHAL DE MATIGNON
cstoîl rtRCiite, dte km prit en grande opinion et amytié Icdict Matignon, qu'aucuns appel* loiaiit la Roche-Mat^rnon, et le tint en grand estime, et te gratiffla en plusieurs btenfàicls; qui fut cauae que M. de Carooges , un fort brave et bonneste seigneur, se plaignant un jour à la rejrne de quelque chose qui luy avoit esté refusée, et qnll meritoit bien y estre autant gratififié que la Roche-Matignon , elle luy respondit que Matignon avoit ibrt bien servy le roy en ceaie guerre et desfiacte de Montgommery. M. de Garrougea luy répliqua : «Madame, j4 « pense que M. de la Maileraye et moy Favond « mieux servy; car nous hiy avons très-bien con-* 0 serve ses places, que nul n'y a osé attenter ny « prendre ; et Matignon a laissé perdre et prendrez a vilainement lea siennes ; et |Niia, pour lea re^ « prendre, il a ruyné tout le pays, et Faict des- « pendre au roy pour son armée je ne sçay «combien de cent mille escus, qui luy Feroient « bien besoing ailleurs et à ceste heure. Pensez « doncques, madame, à qui le roy a plusd'oMiga- « tiotty on à luy ou à nous. » La reyne luy respliqua eDoor: a Aussy le roy voua en sçsyt un trèsrbon € gré, et vous en est fort obligé, et moy et tout, € et vous tenons toua trois au mesme râtelier. » Car tous trois esloient gouverneurs de la Normandye en trois parts; et le disoit en riant , car elle disoit Uen le mot. « Ouy , madame, respondit «Garrougea, mais à Tun vous luy donnez du c bon foin et bonne avoyne, et aux autrea deux 4 vous ne leur donnez que de la paille, et les atraictez à coups de Fourche. Mais, madame, je aveux croire et prendre le cas que, tout aînsy a que nous autres acheplons un cheval au marché «aux chevaux, qui est maigre et harassé, pour a le Faire remettre et engraisser, et noua en servir «après, aussy vous, madame, vous voulez Faire 4 de mesmes de la Roche-Matignon, et le mettre «au monde, car il a bien besoing de vostre sop- « port contre le baron de Flays. qui luy fait ga^ «gner les quatre coings de son gouvernement, «tant il le craint.»
Ce baron de Flays estoit un fort brave et déterminé, vaillant et honneste gentilhoBune , comme je Tay cognu tel, nepveu de M. le card^ nal de Peslevé, qui avoit querelle contre luy, et Fa tellement bravé, et luy a présenté si souvent la raison, que, nonobstant sa charge et auctorité, il ne luy a jamais rien peu Faire, mais bien aou-
vent luy l'a bravé. J'estols fors à la cour quaod toutes ces parolles de M. de Garrouges se dirent, qui m'en fit le conte; car nous estions parens . et bons amys. L'on trouva qu'il avoit bien parlé ce coup là. Aussy disoi(-il des mieux et estoit un fort honneste seigneur, créé du grand feu M. de Gojrse.
Pour retourner â M. de Matignon, ta reyne le prit si bien en grâce et amylié, que bien souvent il luy servoit de chevallier d'honneur en l'absence de M. de Lanssac: ce que plusieurs tronvoient eisfrange ; car son haleine puoit plus qu'un anneau deretraict, disoit madame de Dampierre sa parente, et le publloit ainsy; qui hiy voohrit mal mortel, et a demeuré deux ans en haine et contestation telle avecques luy, que là où il sçavoit qu'elle estoit il s'en ostoit et foyoit de lotng, comme un diable Fuyt Teau bénite. Aussy elle le menoit beau, comme eRe sçavoit très-bien bire quand elle vouloit ma( à quelqu'un, et mieux que femme qui Fut jamais, et ne Tappelloit jamais que Goy on, parce que c'estoK son surnom, et que jamais Goyon, Fust ou poisson ou homme, ne valut rien. Outre plus, disoft que son père, qui avoit esté premier vallet de chambre de M. de Bourbon, son plus fiivory, et sçavoit tousses secrets, Tavoit traby et tout révélé au roy, ce qui estoit bien Faict, autrement il esioit attaf nt de leze-majesté, et pour ee, n'y aHoît rien de son honneur; et pour dire qu'il estoit vallet de chambre, non hnportoit et ne tonchoit rien k son honneur; car, de ces temps, les roys et les grands princes du sang se servoient de gentilshommes pour vallets de la chambre, et que je Tay ouy dire à force anciens. Enfin, la reyne les mit d'accord, car eHe l'aymoit fort.
Lorsque Monsieur, Frère du roy, prit les armes, elle le donna à M. de Nevers pour mareschal de camp, qui le trouva peu capable pourtant ; et je sçays bien que j>n vis dire à M. de Nevers; aussy n'y demeura-il pas que douze jours, et puis se retira en son gouvernement , craignaût que Monsieor prist ceste routte. Aniprès, il fot faict mareschal de France, dont, ponr son premier coup d'essay, il alla assiéger La Fere, où, s'aooommodant à salentitude ao* oonsinmée, il y employa plus de temps qu'il ny Falloit; et disotton qu'il luy feudroît beau* coup de siècles ponr foire la conqueste d'un seul
fà2 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.
petit pays à son roy, au prix de ceste petite pièce conquise; et disoient plus tous, que si M. de Guyse n'y fust survenu , que de deux mois ne fiist esté pris , qui trouvant les approches et les balteryes très-loing , les fist aussy tosl approcher de la contrescarpe; ce qui fut cause de la capitulation et reddition de la place. Tout Thonneur, parmy les gallans et gentilshommes et capitaines, en demeura à M. de Guyse qui fut tué à Blois, lequel ne porta jamais ballance pour ses actions avecques personne de son temps. La reyne, pourtant , soustenoit tousjours ledict marescbal comme sa créature; car, sans elle, il ne fust esté ce qu'il a esté; et sans elle. Monsieur, frère du roy, luy eust faict un mauvais party à Mante (je Tay dict ailleurs, si me semble), et n'estoit pas aymé ny se faisoit aymer.
J'ay ouy conter que, lorsque M. d'Espernon alla enGascoigne, tenant lors un rang comme si ce fust esté Monsieur, qui ne venoit que de mourir, arrivant à Bourdeaux, M. le marescbal y alla au-devant à la Bastide , et le trouva jouant aux dés : il le salua simplement, comme un simple gentilhomme , et ne laissa le jeu pour luy, et le planta là; ce que l'autre beutdoux comme laict ; car, comme j'ay dict, il estoit fort propre pour la patience, ainsy qu'il y a des gens; mais qu'ils enayent, ils souffrent tout. Que c'est que la fortune changeante ! 11 n'y avoit pas deux ans qu'il luy avoit commandé devant La Fere, ayant son régiment, où fut son commancement de très-bien faire , aussy estoit-il fort jeune. Du despuis, il luy prit Bourg sur mer, et ne luy voulut jamais rendre jusques au bout de cinq ans, que le roy luy commanda à Rouen et les mit d'accord.
Ce Bourg avoit esté surpris par les menées de M. de Lanssac, bien qu'il fust lors en Espaigne, et mena si acoortement ceste entreprise, laquelle s'exécuta fort heureusement, s'aydant d'un gentil soldat nommé Lantifaux, fors qu'une petite tour qui tint bon par un capitaine Jawyssaire, gentil et déterminé soldat. Cependant M. d'Espernon estant à Xaiutes , sur le poinct de partir vers la France, s'y achemma avecques telle diligence, que les entrepreneurs, s'estans plus amusés à pilier qu'à parachever la victoire, prindrent l'espouvante dudict M. d'Espernon , et se sauvèrent par la mer, avecques si peu de butin qu'ils peurent emporter. M. de Lanssac m'a dict, despuis que
s'ils eussent tenu seulement quatre jours, qa'il venoit au secours, menant une fort belle armée espaignolle de mer, avecques laquelle il eust bien faict du mal à Bourdeaux et au pays.
M. d'Espernon s'accommoda dudict Bourg fort bien, et le mit en sa main, y establit boiiDe et forte garnison soubs Campagnol, qui le garda très-bien jusqu'à la restitution commandée par le roy entre les mains de M. de Roquelaure, qui y mit le seigneur de Tilladet. M. le marescbal demanda sa place, qui estoit de son gouveroement, à M. d'Espernon, lequel, autant ambitieux que courageux, ne la voulut point rendre, disant : qu'il Tavoit secourue , gaignée et conquise à la sueur de son corps, et que de droict elle estoit sienne. M. le marescbal respondoit : qu'il n'avoit eu affaire de son assistance, ny qu'il la fust venu secourir; car il estoit assez bien porté sur le lieu pour la reprendre, fost tost ou tard, quand et qu'il luy eust pieu , et qu'il n*avoit rien à regarder sur son gouvernement, ny qu'il s'en mcslast.
Sur ce , j^en vis faire une disputte à aucuns, et mal à propos pourtant , à sçavoir si un gouverneur secourt et reprend une place d'un autre gouverneur surprise et perdue, s'il s'en doibt impatroniser, emparer, et la rendre sienue. Selon les antiques loix et coustumes de nos grands roys passés, cela ne se doibt mettre ea disputte ; il faut la rendre à son vray et propre gouverneur, en espérance qu'il luy en reodroit possible la pareille, quand il aura affaire de luy en pareil endroict; mais aujourd^huy, temps tout autre , tout est de chasse. Mais bien plus estoit : qu'un gouverneur ne debvoit, ny eust osé anciennement partir de son gouvernement pour aller secourir un autre gouvernement et gouverneur, sans Texprès commandement do roy, ainsy que madame la régente en cuida mettre en peyne feu M. de Guyse^ Claude de Lorraine, lorsqu'il alla en la plaine de Saveroe desfaire les paysans révoltés d'Allenoaigne , comme j'ay dict ailleurs. Aucuns tiennent qu'en ces nostres guerres les gouverneurs, mesmes les plus voisins, se sont dispensés, et sontesié tenus de se secourir les uns les autres , sans autre forme de commandement de roy, mesmes quand il y va d'une affaire pressée et de conséquence.
Tant y a, sans autre fSorme et dedsioo
M. LE MARESCHAL DE MATIGNON
M. d'Espernon ne rendit point sa place conquise, sur quoy il alleguoit ses raisons comme il pouvoit; mais la meilleure estoit sa bienséance; et, qui est un g^and cas, jamais le mareschal ne s'efForça le moins du monde de la reprendre ; et disoit tousjours que le roy luy en feroit la raison, à qui cela touchoit plus qu'à luy; ce que le roy luy sceut bien objecter et rétorquer; car, lorsque M. d'Espemon vouloil aller en Provance, M. le mareschal manda au roy, pour un grand conseil et fort authenticque , qu'il rompist ce coup et empeschast ce voyage, et luy fist commandement exprès de ne bouger de ses gouvernemens de Xaintonge et Angoumois , là où il le liendroit mieux en bride et subjection qu'en Provance , s'il y estoit une fois, où ilauroit de toutes parts des portes de derrière, par le moyen desquelles il luy pourroit beaucoup nuyre. Le roy luy manda qn*il le remercioit de ce beau conseil , et qu'il ne luy disoit rien qu'il ne sceust et preveust aussy bien que luy: mais que, pour le bien exerciler et tenir M. d'Espernon en tel destroict qu'il disoit en Angoumois et Xaintonge, il luy faudroit un autre homme que luy, qui n'avoit pas eu le courage , ny la hardiesse , ny l'esprit de luy oster Bourg tant seulement, et qu'à grand peine doncques pourroitil le ranger à telle subjection qu'il disoit. La response du roy fut belle, et fondée sur une bonne raison.
Aucuns pourtant ont tenu ledict mareschal plus vaillant qu'il ne faisoit monstre , et le plus asseuré aux harqucbusades qu'on eust sceu veoyr, ce qu'en sa jeunesse on n'avoit pas creu ny veu, ny moins encor aucuns croyent à ceste heure que cela vint de son courage naturel , mais d'un esprit famillier, que j'ay veu aucuns tenir et affermer qu'il en avoit un , et se fondoit sur son gouvernement qu'il a heureusement conservé et regy , plus par engins, industries et subtilités, que par fèrce et braveté, et pour les bons succès aussy de ses affaires propres et domestiques, ainsy que j'en ay ouy parler de plusieurs autres; car de dix mille livres de rente qu'il avoit quand il alla en Guyenne, il est mort en ayant acquis cent mille en douze ans qu'il en a esté gouverneur. C'est gratter cela; aussy on a dict de luy après sa mort : «Bienheureux est le fils de qui l'ame
«du père est damnée, » qui est une vieille maxime que Ton ne se peut jamais tant tout à coup enrichir, que Ton ne se donne au diable ; autres disent qu'ayant manié les deniers du roy, il les a mesnagés si bien et (aicts passer si bien par inm/6///o/i, avecques la laveur de son petit esprit Farfadet ou Âstarot,quetrès-subtillement, en disant farouzat, carouzat, comme dit maistre Gonnin en son passe passe, il les a f aicts sauter dans ses coffres, au lieu que dans ceux du roy.
Soit que ce soit , il est mort le plus riche gentilhomme de France. Dont il me souvient que, lorsqu'il fut nostre mareschal de camp en cest petite armée de M. de Nevers contre Monsieur, il n'avoit que dix chevaux de son train. Il avoit un courtaut bay pour le meilleur des siens , sur lequel il alloit ordinairement; et par Dieu! moy qui n'eslois qu'un petit compaignon, j'en avois bien autant.
J'ay ouy dire que lorsqu'il mourut , ainsy qu'on portoil sa viande pour soupper, il y avoit force poullets, gelinottes, pigeons, perdreaux et autres mets, il dit : «Ça, ça, souppons. Nous «parlerons bien à eux, mais d'autres aussy « parleront bien à nous tantost. «Noltez ce mot; par quoy s'estant assis et mangeant d'une gelinotte , il se renversa tout à coup sur sa chaise tout roide mort sans rien remuer. Aucuns prindrent subject sur ce mot : «d'autres « parleront bien à nous , » d'inférer qu'il prevoyoit les diables en chemin qui le venoient quérir ; mais, par la plus saine voix , il mourut d'une letargie à laquelle il estoit subject , et de laquelle se doubtant de mourir il portoit ordinairement, par l'advisde son médecin, dans sa gibessiere une petite burette d'eau de vie, afin, quand ce mal le saisissoit, qu'il eust aussy tost recours à en boire; mais il en fust si soudain surpris, qu'il n'eut le loisir de mettre la main à l'escarcelle : que c'est que de la morti L^on a beau estre subtil et agille de la main , comme un bastelleur ou un mattois à couppei une bourse, quand elle nous vient saisir, nid remède ne s'y peut apporter, quelque prévoyance ou diligence que l'on y fasse.
Voylà doncques la mort de ce mareschal , qu'aucuns ont opiné estre ainsy advenue par punition et vengeance de l'injure qu'il fit à ceste bonne et vertueuse princesse, nostre reyn»
Margueritte, qu'il eolreprii etdiassa si ignoininieasemeat de sa ville d'Agen , laquelle il pouvoil bien espargner pour Tamour de la reyne sa mère, quand il n'en eust eu autre subjcct , bien que d'ailleurs en eust à foison , de laquelle il avoit reeeu tant de bien et d'honneur, encor que le roy luy eust commandé; mais ce fut luy-mesme qui en rechercha les oocasioBS, et en advertit le roy, qui en fut »i en ayse, ny de la perdre non plus ; et debvoit onger avant que faire un tel coup, et faire aocroirt au roy un qui pro que d'appoticquaire ; car ce n'est pas peu de chose, ny petit crime , que d'ofPenser une telle reyne , de laquelle et autres ses semblables Dieu en prend la protection. On disoît que oe mareschal s'estait si fort heurté aux eommandemens du roy, qu il n'avait rien tant en affection que de les exécuter en quelque façon que ce fost. Si ayje ouy dire â de grands personnages plus suffisans que moy, qu'il n*est pas bon de complaire tousjours aux roys , car ils sont hommes comme nous, et peuvent faillir à dire et commander queiquesfois plus par passion que par raison ; et pour ee , le plus souvent fout balancer leurs dires et leurs délibérations ; J'en ay parlé ail* leurs. Ceste bonne reyne ne meritoit pas eeste venue. Aussy Dieu, qui est miséricordieux pour les uns et justicier pour les autres , a donné possible ceste sentence à ce mareschal sur ce subject, de mourir ainsy soudainement , qui est une grande punition de Dieu, puisque tous les jours nous te prions qu'U nous préserve et garde de mort subite.
Ce n'est pus tout que de ceste mort ; car quelque temps auparadvant il perdit son fils aisné, dict le comte de Thorigny, qui mourut de sa mort naturelle, qu'il regretta si fort qu'il en euyda mourir de regret ; et fort mal-aysement s'en peut-il remettre , jusques-IA qu'il en garda la chambre huict jours sans vouloir aucune lumière veoyr, disant que celuy qui le rendoit du tout digne de veoyr la clarté du soleil luy estoit mort. Ces parolles forent fort estranges à beaucoup de gens ; car c'estoit luy qui avoit donné au fils la lumière, quand il le mit au monde , et non le fils à luy ; et bien que le fils s'estoit faict assez honneste homme , fort habille et plus fin normand que luy, jusqu'à lever la paille, et estoit bien par-
venu, ce ne sont pas parolles de père qu'il debvoit dire ; c'est tout oe que pouvoit dire le père du roy sainct Louys, s'il l'eust survescu ou veu en son grand lustre , puisqu'après sa mort le plus beau titre qu'il porta au cerceuil, fut qu'il estoit le père du roy sainct Looys.
On a bien veu force pères regretter de mesmes leurs enfiins, et qui valoient bien autant ou plus que celuy4i, et dire : cj'ay perdu «toute ma joye, maoonsolation, mon bien, <t mon plaisir et mon baston de vieillesse. » Mais aller dire qu'il avoit perdu celuy qui le hmi reluire au inonde, H se foisoit tort I loy et à m réputation , et donnoît une mauvaise opinion de luy, que l'on a tenu pour un bon et sage capitaine, et qui avoit une très-bonne cervelle et de sages advis ; mais il estoit par trop lent et muzard, autant en ses délibérations qu'en les effocts. Aussy luy firent-ils foire rien qui valust au siège de Blaye, qu'un autre moindre eapitaîne eust emportée.