M. DE LA CHASTAIGNERAYE
main , Fust esté tué aiosy d'un sien non-pareil. Quelle bîzarreté de ce soldat , et quelle obligation mon oncle luy en debvoit avoir, et s*estans entretués, en Tautre monde ce qu'il luy en peut dire et remercier , si les âmes là haut ont quelque ressentiment et recognoissance !
S'il eust survescu , ce seigneur s'en alloit très-grand, car le roy Henry Taymoitextresmement , et desiroit fort Tadvancer; et luy avoit promis Testât de couronnel de Tinfanterie de France, comme je diray ailleurs, le cognoissant fort propre à ceste charge; car dès lors qu'il commança à porter les armes il s'y addonna fort, comme au camp d'Avignon et à la prise du Piedmont, où il fut fort blessé, et à Tassant de Goni, y allant des premiers sans aucune charge, et s'y fit fort signaller; aussy en demeura-il estroppié d'un bras, qui fut cause de sa mort, comme je diray ailleurs.
M. le Dauphin , qui commançoit fort à Taymer, Tosta et le desbaucha de ceste infenterie , et le pria de prendre son guydon au camp et avîtaillement de Landrecy. Et ce fut là où il inventa, luy premier de tous et avant, d'envelopper son guydon et drappeau à travers le corps , car luy ne vouloit autre chose que mener les mains, et n'estre point abstraint à le garder pendu au bout d'une lance , ainsy que le commun , et avoir quasy par manière de dire les mains liées sans les employer. 11 fut blessé aussy en ce voyage en une escarmouche, où Ton parla fort de Ghastaigneraye et de sa vaillance.
H fut aussy à Tenvitaillement de Therouanne blessé. La garnison de la compaignie de M. le Dauphin estoit dans Peronne establie, où Ton y attendoit un second siège; mais il y a encor force gens vieux vivans leans, qui peuvent tesraoigner les belles courses que faisoit mondict sieur de là vers Bapaume et en Flandres.
Quand j'y eslois en garnison avecques ma compaignie de gens de pied , force gens de ceste ville là encor m'en contoient de fort l)elles choses, et, m'en sçachant estre son nepveu, m'en ftisoient une très-grande chère et honneur.
11 avoit beaucoup remis et redressé ceste compaignie décent hommes d'armes de très-bons et braves hommes de son pays de Guyenne et mesmes deGasoons, laquelle auparadvant M. de Humieres, lieutenant, n'avoit composé que de
Picards, vieux censierset francimens; et trouvaon que, dès que M. de LaChastaigneraye en fot guydon, elle fut trouvée cent fois plus belle el renforcée, et qui faisoit de fort beaux exoloicts, et parloit-on fort d'elle.
Aussy M. le Dauphin , quand le roy fut mort et luy roy , voulut luy donner la moictié de sa compaignie, mais il ne vouloit estre que couronnel : et dès ce temps les couronnels n'a« voient point de gens-d*armes, comme nous avons veu despuis; et qui avoit un estât, ne (alloit qu'il en eust deux.
Si M. le Dauphin Taymoit, le roy François Taymoit bien autant; mais il ne luy estoit si privé comme M. le Dauphin, car, de jeune à jeune et de vieux à vieux, il n'y a que la main.
Le plus souvent, quand le roy vouloit faire une partye pour courir la bague, il disoit tousjours : s Nous sommes quatre gentilshommes cde la Guyenne, qui sont : Ghastaigneraye, «Sansac, d*Esse et moy (faisant cest honneur à «la Guyenne de Tappeller sa patrye, comme de «raison il estoit né à Goignac), qui courrons à tttous venans;» ce qu'ils fàisoient, et le plus souvent emportoient la bague; et mondict sieur oncle estoit des meilleurs coureurs et des plus adroicts; et quasy ordinairement en ses courses il jettoit en l'air sa lance par trois fois, et la reprenoit, et rencontroit souventesfois la bague, quelquesfois non : aussy le roy , quand il couroit avecques luy par partye faicte, il luy deffendoit de cesser ses lançades ; car cela ne le faisoit que desbaucher et empescher ses dedans.
Le roy Tappelloit la pluspart du temps ma nourriture ou son. filleul, comme il en portoit son nom et estoit son parrain , ainsy qu'en Taage de dix ans M. le seneschal de Poictou son père le donna au roy, et le roy le prit très-voulontiers pour un de ses enfans d'honneur; aussy de meilleure maison n'en pouvoit-il avoir; et c'estoit lors un très-grand honneur, et plus que pages de la chambre. Estant en si belle et honnorable nourriture, il ne chauma pas, car il employa le temps en toutes sortes d'exercices bonnorables, desquels il en sçavoit beaucoup, et principailement les armes, où il estoit fort adroict, et s'y exerçoit tousjours; car, sortant de sa nourriture , il avoit ordinairement avecques luy un bon tireur d'armes , et Tenvoyoit quérir en Italie quoy qu'il coustast : si bien qu'en sa
maison , ou à la cour, ou à Tannée , ou en aa patrie , estoit une vraye escole de toutes vertus et exercices honnestes. Aussy tout abondoit là dedans , et Teust-on pris plustost pour un prince que pour un seigneur , tant il faisoit une grande et sumptueuse dépense, bien qu*il n*en eust des biens si immenses pour y fournir , mais la for* tune bonne. Aussy estoit-il le plus libéral homme du monde, et mesmes à Fendroict des bon-* nestes gens et des bons hommes de guerre, qu'il aymoit pardessus tous; et ne leur desroboit jamais leur honneur quand il leur voyoit bien fiiire. Aussy se iaisoit>il fort aymer h tout le monde , car il estoit fort gracieui aux gracieux , mais très-glorieux aux glorieux ou qui le Touloient contrefaire; mais peu s^addressoient à luy pour jouer ce personnage. Aussy disoit-on de luy qu'il n'avoit que cela de mauvais: qu'il estoit trop haut à la main, scallabreux et querelleux.
J'ay ouy dire à madame de Dampierre sa sœur, quelle n'avoit jamais veu à la cour jeune homme qui le ressemblast mieux, ny qui en eust plus de complexions que M. de Bussy. Gela se pouvott, car il y avoit de ralliance.
Il estoit fort crainct , fust en jeu , fost en bon escient, car il avoit une très-bonne et friande espée : aussy estoit-il extresmement fort. 11 n'estoitny trophaot, ny trop petit , il estoit d'une très-belle taille, très-nerveux et peu charnu.
J'ay ouy conter I feu madame la se nescballe de Poictou sa mère, que feu son père, lorsqu'il fut trié de sa nourrice, luy MmAt mesleren tous ses mangers et boires de la poudre d'or , d'acier et de fèr , pour le bien fortifier; remède souverain qu'an grand médecin de Naples luy apprit , quand il y fot avecquesleroy Charles VIII; ce qtril luy continua si bien jusqu'en l'aage de douze ans, qu'il le rendit ainsy fort et robuste, jusqu'à prendre un taureau par les cornes, l'ar* rester en sa furie : aussy qu'il n'y avoit homme, tant fort qu'il fust, qu'il ne portast par terre , avecques l'addresse qu'il avoit trè^grande à la lutte: ce que le sîeur de Jamac s'en advisa trèa-bien, aussy Iny gesna-il bien le bras. Et pour ce, qnelquesfois fou son père, qui disoit le root, luy faisoit la guerre, disant : «Le voyez-voua là? «s'il va jamais en enfer, il fera si grand peur «aux diables qu'il les en chassera tous et s'en «rendra maîstre, tant il sera an jour fort; et
«qu'il sera plus noir en sauce de casseron qae «tous eux.» Il disoit cela en gaussant, car il n'estoit si noir comme il le disoit ; bien estoit-il brunet , mais le laint fort beau, délicat et fort aymable , et pour oe en son temps fot-îl bien voulu et aymé de deux très-grandes dames de par le monde , que je ne dis.
C'est assez parler de luy pour le coup, car j'en parleray ailleurs , si-non qu'il laissa après Iny seulement une fille unique, qu'on a veue à la ooar, Ghastaigneraye, gaye et gentille fille, fort aymable, qui est aujourd'hui madame del'Archant; que si elle fust esté aussy bien garçon, elle eust fort ressemblé le perc , car elle en a le courage très-genereux , et avecquea cela fort vertuense et très-honneste dame. Lorsqu'elle naquit , son père fot fort marry qu'elle né fust un garçon pour le façonner à sa façon. Eneor, toute petite fille qu'elle estoit et au berceau , Il luy mettoit tousjours une espée et une dague nue entre les mains, disant que puisqu'il ne l'avolt peu faire homme, qu'il la vooloit faire amazonne ; mais il mourut trop tost pour cela, car il la laissa qu'elle n'avoit que trois ans, encor pas.
M. DETAVANNE8.
De ces trois derniers seigneurs fut contemporain et compaignonM. deTavannes; mais il estoit plus vieux , et à M. d'Orléans, et les autres à M. le Dauphin. Ses prédécesseurs furent d'Allemaigne, de très-bonne et iUastre maison, et son père vint an service du roy Ixniis XII et roy François 9 couronnel d'un régiment de lanaquenets, et servit très*bien la oouronne de France; si qu'il en eut de belles récompenses, qui fdr cause qu'il s'y habilast ^ et lea siens après, vers la Bourgoigne.
Ce M. deTavannes fut brave et vaillant en ses jeunes ans, et par-tont où il se trouva il fit fort parler de luy.La première charge qu'il eut jamais, il fot guydon de la compaignie de cent hommes d'armes de M. le grand escuyer Oalliot , l'nn des bons capitaines de France ; et luy mort, M. d'Orleans eut sa compaignie, de laquelle fÉt quelque temps lientenant ce grand M. le ixmte de San-
M. DE TAVANNES
eerre,etM.deTavanncseD£eigae; mais mondict sieur le comte ne le fut de long-temps, carie roy luy donna une compai^ie en chef, lorsqu'il sortit de Sainct-DIzier; et M. de Tavannes fut lieutenant , mais fort peu , car M. d'Orléans mourut tost après, M. de Tavannes en eut la moictié, comme de raison. Et ce fut en la guerre de Boulloigne , où il fut un peu taxé, ce disoit sa femme, d estre cause de la mort du sieur Dampierre, son compaignon et parent, pour ce qu'il ne s'estoit rendu à point au rendez- vous donné pour une entreprise et embusche qu'ils avoient dressée sur le mylord Gray, près d'Ardres, là où le seigneur de Dampierre ne faillit. Le seigneur d'Escars de mesmes en fut blasmé ; mais eux dirent que le sieur de Dampierre s estoit trop tost advanoé, et qu'il y estoit allé en jeune et peu pratiq capitaine, et eux ils esloient avant luy et plus expérimentés, disoient-ils (non pas d'Eacars qui ne valloit en rien), et qu'ils sçavoient mieux que luy ce qu'il falloit faire.
M. d'Orléans mort , M. de Tavannes y perdit beaucoup , car il estoit fort son favory et tout son cœur, et le possedoit fort. La paix sefitavecques l'empereur au camp de Jallon, et la guerre de Boulloigne ne dura guieres. M. de Tavannes fut envoyé avecqucs sa compaignieen garnison vers Bourgoigne , où M. d'Aumalle, venant à esire M. de Guyse et gouverneur de ladicte Bourgoigne par la mort de M. son père, fit là M. de Tavannes son lieutenant en son gouvernement, qu'il gouverna sagement. Plusieurs années s'escouierent, que la batlaille deRanty s'escoulaoù il se trouva bien à poinctavecques saoompaignie de gens-d'armes, qui fut trouvée très-belle, bien completle, bien armée, et les chevaux tous bardés d'acier, retenant encor de la mode anancienne qu'il avoit veu soubs M. le grand escuyer, quand il estoit en guydoD.
M. de Guyse voulut avoir ce bon capitaine près de luy à un si bon affaire, et luy fit faire la première charge sur les pistolliers de l'empereur. Et donna si à propos , les prenant par flanc (j'en parle mieux ailleurs), qu'estant secondé, et de près, de M. de Guyse, ils furent aussy lost rompus, et par ce moyen Favantgarde de l'empereur moictié desfaicte, moiclié mise en routte, dont s'en ensuivit le total gain de la battaille; après laquelle M. de Guyse , qui ne dcsroba jamais l'honneur d'un vaillant homme,
présenta M. de Tavannes au roy, luy raconta ses vaillaniiseset le service signallé qu'il luy avoii faicl, outre que le roy ï'avoit très-bien vm de ses propres yeux : par quoy en plein champ de battaille gaignée, le roy osla son Ordre du col et le luy donna, et le fit ainsy chevallier de son Ordre ; marque certes très-honnorablement acquise à luy, avecques une forme et façon peu vcue et ouye de nos pères, et bien différente de celle que j'ay veue despuîs parmy aucuns de nos chevalliers acquérir par prières, par pourchas, par importunités, par faveurs d'hommes etdedames, et amprès par si grande accoustumance, le départir aux uns et aux autres, qu'il vint par amprès si commun et trivial , que, d'autant plus que par le passé il avoit esté honnoré et révéré par toute la chrestienté, jusques aux plus grands roys, princes et souverains, quis'estimoientbonnorés et heureux de le prendre et le porter de nos roys, en signe de grand honneur, confédération, alliance et amyiié; jusques-là qu'aucuns de nos François qui ne le pouvoient avoir abandonnoient leurs femmes, comme on les nommerait bien, et d'autres dounoient leurs biens, comme fit M. de Ghasteaubriant , donnant sa terre et belle maison de Ghasteaubriant à M. le connestable pour cestefFect; despuis nous levismes donner à simples gens et des capitaines de gens de pied, après les premières guerres, comme au capitaine Pasquier et Fois8y,dontj'enay veuàla cour faire de grandes merveilles et esbahyssemcns, et en cryer de grands abus et scandales, lesquels pourtant estoient de bons capitaines , qui avoient assez bien servy le roy aux premières guerres, bien que ce Foissy avoit esté autresfois pourvoyeur de M. de Nemours , disoit-on. Je ne touche autrement à leurs qualités et noblesse : mais ce n'est rien cela encor, il estoit bien employé à ceux-là , puisque tel honneur s'acquiert par les armes; nous l'avons veu donner à des gens , et jeunes et très-vieux que je sçay, qui n'avoient jamais bougé de leurs maisons, despuis quelque petit voyage ou deux qu'ilsavoienlsorty dehors; et se contentoient de si peu dechoser qu'ils avoient , non pas prises, mats avoient veu prendre. Tels chevalliers j'ay veu que nous les appellions des avortons , comme n'estans venus à terme, ny achevés de faire.
Ce n'est pas tout, nous avons veu des conseillers sortir des cours du parlement, quitter
608 HOMiMES ILLUSTRES ET GRANDS CAlUTALMiS FRANÇOIS.
la robbe et le bonnet carré , et se mettre à traisner l'espéc, et les charfçer de ce collier aussy tost, sans aulre forme d'avoir faict guerre, comme fit le sieur de Montaigne, duquel le mestier estoit meilleur de continuer sa plume à escrire ses EsseUs, que la changer avecques une espée qui ne lui seyoit si bien. Le marquis deTran impetra du roy aysement un Ordre à un de ses voysins ; pensez qu'en se mocquant, car il estoit un trèsgrand mocqueur. Il fit aussy son maislre dliostel, dict Paumier, de mesmes chevallier; si qu'une fois estant venu à la cour pour les affoires de son maistre, on le monstroit au doigt, et se mocquoit-on fort de luy. « Voylà, disoient tous, «voylà le maistre d*hostel du marquis de Trans «avecques son Ordre :» dont le pauvre homme en avoit honte.
Il y en a d'autres que luy ainsy faicts chevalliers d'aucunes mains, qui ne valloient pas plus, que je nommerois bien; et nous les appellions des avortons et des monstres à la cour, lesquels, ma foy ! a voient honte de paroistre devant le monde, car je Tay veu.
Une autre pitié plus grande , ay-je veu n'a pas long-temps : Un conseiller du siège presidial de Perigueux, nommé Sauliere, huguenot, qui se fit obtenir l'Ordre de Sainct-Michel, dès long-temps suranné et endormy, que le roy luy accorda par le moyen d'un sien amy, qui luy fit avoir moyennant cinq cens escus , et ce pour estre exempt de taille; et si fut si insolent et impudent, quMI le portnit ordinairement pendu au col, comme nous avons veu nos grands le temps passé ne l'en desemparer jamais, sur peine imposée du chapitre de l'Ordre, ainsy que j'ay veu en faire la réprimande anciennement à aucuns, quand ils Teussent laissé seulement et desemparé une heure. Gedict conseiller chevaU lier ne porta guieres cest Ordre qu'un an, qu'il mourut au bout ; mais s'il eust survescu , je sçny deux gentilshomnes anciens et d'honneur, qui, despités d'une telle irreverance qu'on portoit à •cest Ordre, de le faire ainsy (raisner à cest homme de peu, qu'ils avoient faict partyedeluy oster du col tout à faict en bonne compaignie, s'il s'y fust comparu, et le menacer que s'il le portoit jamais qu'on luy donneroit cent coups de baston. A telles gens il leur faudrait reprocher ce qui fut reproché en un pasquin à un gentilhomme de bonne maison que je sçay, maisdetrës mauvaise
petite apparance de mine et d'effèct; ce que le pasquin fit ainsy parler :
Si luis de si petite taille.
Pour pendre au col ce beau collier, Prenez que d'un bomme de paille L'on en façonne un cberallier.
Ce pasquin luy fut donné à Fontainebleau du temps du roy Charles, et à plusieurs autres, pour cest Ordre; qui seroit trop long à les descrire.
Voylà comme ce bel Ordre, tant bien institué et porté pour les gens d'honneur, fut vilipendé, abattu et traisné vilainement.
Ah ! bon roy Louys XI, quand tu en fis l'institution tu ne songeois pas à cela; et qui le Teust dict, fust- il esté le plus grand magicien et devin du monde, bien que tu creusses fort en telles gens, tu ne l'eusses jamais creu ; et si tu en veoys l'abus, du lieu auquel que tu sois, je m'asseure que tu en crevés de despit, si les âmes généreuses , voyre aut res , ont du sentiment en l'autre monde. Tu fis ceste institution , si ayje ouy dire et leu , sur l'abus et la grande quantité que tu vis de chevalliers de l'ordre de TK»toille, qui en formilloient par toute la France, que le brave roy Jean institua en sa brave maison de Sainct-Ouan-lez-Paris, l'an 1361, qui estoient tenus d'en porter l'estoilleau chappeau, et au plus apparant lieu du manteau, en la commémoration de la belle estoille qui guyda les roys d'Orient jusqu'au lieu de la naissance de nostre Sauveur, avecques ces beaux mots : Mansiront regibus astra vicun ^ La misère et pauvreté des guerres fut après si grande despuis en France , que n'en pouvant recompenser ses bons serviteurs autrement, on les honnora de cest Ordre ; et y en eut si grande quantité, qu on ne voyoit qu'estoilles devant les yeux, aussy bien le jour que la nuict. Et pour ce ,6 bon roy, tu en abolis l'ordre, et en donnas les estoîlU^s au chevallier du Guet et ses archers; et au lieu fis ce beau de Sainct-Michel , fust ou par humeur . ou desvotion que tu portasses à ce brave sainct \ et ange, ou en commémoration du roy Char- | les vil ton père ; mais tu ne l'aymois pas tant \ vivant, qu'après sa mort tu n'en eusses grande souvenance, qui en portoit l'image en son enseigne , mesmes en son entrée à Rouen, à raison de l'apparition de M. sainct Michel, ce dit-on, sur le pont d'Orléans, deffendant la ville contre le!
* tes astres montrent la route aux rois
M. DE TAVANNES
Anglois en un grand assaut qu'ils y donnèrent.
Le collier de cest Ordre, qui ne l'a veu jamais sçaura qu'il esloit faict de coquilles entrelassées Tune à Tautre d'un double las, assises sur chaisnettes ou mailles toutes d'or, au milieu duquel, sur un roc, y avoit un image d'or de sainct Michel combattant le diable et le tenant soubs soy. La devise en signiffioit la vraye enseigne de la noblesse des chevalliers, leur vertu, leur concorde, ûdellité et amytié. Par la richesse et pureté de Tor est remarquée leur hautesse et grandeur; par les coquilles les esgualités ou c.sgalle fraternité de l'Ordre, à Fimitation des Romains de jadis, qui portoient aussy, selon que dit Marc-Aureile, des coquilles aux braves, pour deviser et enseigner par la double lassure excelles ensemble, leur iuviiicibleet indissoluble union, et par Timage de sainct Michel, vie oire du plus grand ennemy. Et ces mois portoient : Immensi trernor Occeani ^ Aucuns ont dict que ceste devise estoit de l'ordre de Bourgoigne, comme mieux appropriée, ainsy que les Argonautes firent jadis trembler la mer. Toutesfois, pour l'amour des coquilles de sainct Michel, on l'a appropriée à l'Ordre de France. Autres disent que celle depreiium non vile laborum^ estoient toutes deux pour Bourgoigne; autres pour celuy de la France. Je m'en rapporte aux bons discoureurs.
Il y avoit le grand Ordre, qui est celuy que je viens de deviser, qui ne se portoit qu'au jour de Sainct -Michel, la grande solemnîté de l'ordre, aux grandes festeset magnificences, et aux enterremens de leurs compaignons , que le roy leur donnoit. Il pouvoit valoii mille escus au commancement ; mais ils ravalèrent puis après, comme jay veu et des anciens et des modernes, qui n'esgalloient rien aux anciens en belle feçoii , ny en grandeur, ny en poix. C (^loit un sacrilège que de le vendre ou l'engager; ce que despuis je n'ay veu observer: et quand un chevallier mouroit, falloit que ses héritiers le rendissent au roy, qui le fai.soit garder pour un autre nouveau. Si un esl ranger le reudoit pour prendre un autre parly que le sien , failoit qu'il le renvoyast aussy; ainsy que de mon temps je vis faire au seigneur Paul Jourdain Ur.sin, lequel, quand il prit en maryage
< \a terreur du (^aod Océan.
' ftécuinp€ii»e honorable des tra?aux.
la fille du duc de Florence , fallut par conséquent qu'il quitiast l'alliance du roy. 11 voulut rendre à l'ambassadeur du roy, pour lors à Rome, son Ordre que le roy Henry luy avoit donné; il le refusa très-bien et beau, disant que cen*estoit point sa charge, et qu'il ne luy avoit pas donné. Puis il l'envoya à M. deDax, ambassadeur à Venise, où il trouva enoor moins son homme et son sot ; car il estoit un des habiles ambassadeurs qu'on ait veu. Il le refusa encor mieux, le payant de grosses raisons , et parlant bien à luy. Enfin ledict Paul fut contrainct l'envoyer au roy par un gentilhomme très-solemnellement, qui l'accepta très-bien, non luy proprement, mais le fit accepter par le chancellier de l'Ordre, en luy faisant dire que c'estoit le moindre de ses soucys qu'il le quiilast, et son amytié et tout; qu'il luy avoit departy de très-bon cœur, et qu'il s'en passeroit désormais très-bien. En quoy ledict seigneur Paul eut tort, car il pouvoit espouser sa dame, et pourtant ne renoncera Taroytié du roy, comme fit le duc de Ferrare, qui, espousant par amprès sa fille, ne le quitta comme je le vis , si ce n'est qu'on tenoit le duc de Fleurenoe ne luyvouioir donner autrement sa dame. Qui veut veoyr toutes les loix , cérémonies et ordonnances de cest Ordre, qu'il en lise le livre feict , qui est très-beau.
Le petit Ordre se portoit tousjours, comme j'ay dict , et n'y avoit que Timage de sainct Michel tout en or pur ou esmailie , pendu aveoques un ruban noir ; et le failoit porter ordinairement, comme j'ay dict , et ne le desemparer jamais , fust-ce parmy les plus grands combats, batlailles et dangers , fust-ce pour en sauver mieux sa vie , sa rançon , ou autrement point : dont j'ay ouy dire du roy François, qu'il fit une grande réprimande et lancement une fois à un chevallier de son jeune temps, qui, ayant esté pris en un combat , avoit osté et arraché son Ordre tout bellement , et jetlé et caché , afin que, le recognoissant pour teU il ne fust mis à plus grand rançon; disant le roy que, pour tous les biens du monde , il ne failoit cacher une telle marque d'honneur, mais la faire paroistre par-tout. J'en ay ouy parler d'un qui en fit de mesmes à la battaille de Goutras, et le cacha dans un arbre. G'estoit un petit gentilhomme de Xaintonge , nommé M. des Bivons, {\\\v M. Ir mar.]i!is de Vilars avoit faict et créé td.
610 HOMMES nXUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.
Geste marque estoît telle, si précieuse et chère , que Ton a veu plusieurs seigneurs et geptilshommes estre plustost pourveus d^une conqMigoie de geos-d^armes que du ooHler de l'Ordre, voyre l'attendre ud très-long temps ^rès; car ce n'estoit pas tout de combattre et faire quelques petites prouesses , il en fiilloit Faire à quantité pour te bien mériter, ou bien en faire une très-signallée , comme celle de M. de Tavannes , que viens de dire; de M. de Bajrard , quand il sortit de Mezieres tant bien deffendn de luy ; de ce brave M. du Lude, poitr la deffence de Pontarabîe , comme j'ay dict ; et du bonhomme M. de Sanssac, quand il sortit de La Mirande ; M. de Montluc, quand il sortit de Sienne, et le duc de Castre, quand il sortit de Parme; bref force d'autres sans les speciffier, sur-tout ceux qui avoient soustenu bravement et vaillamment des sièges, à mode des anciens Romains , qui recompensoient et ornoient leurs capitaines qui s'en estoient trèsdignement et vaillamment acquittés, d'une couronne obsidionalle, qu'on appelloit graminée , parce qnegramen en latin est pris en cest endroict generallement pour toutes herbes qui se trouvoient à Pinstant , et au sortir, et lesquelles ils ponvoient arracher sur le lieu incontinent au lever du siège; et nonobstant ce, dit Pline, estoit la plus honnorable (comme je croy et est à présumer) que toutes ; et la civique, feicte de feuilles et rameaux de chaisne , pour avoir sam'é un citoyen romain ; et murale, qui estoit faicte d'or en forme de crenaux de ville, donnée à celuy qui le premier àvoit gaigné la muraille d'une ville; et cas- Irense , ou vallaire , faicte aussy d'or en manière de paux et pallis, estoit donnée au premier qui entrait dans le camp des ennemys. Celle de laurier estoit réservée et donnée au grand capitaine, chef, ou empereur, qui retoumoit victorieux d'un grand exploict de guerre, d'une grande conqueste ou d'une grande battaille, de laquelle falloit faire paroistre de compte faict le meurtre de cinq mille hommes pour le moins , morts et estendus sur le champ : et alors, quand il triumpheroit , on luy donnerait la couronne de laurier simple , bien accommo-^ dée. Mais , venant à décliner l'empire , et les bombances et sumptuosités en vogue, elle commença à se mesler et varier de belles perles
et riches pierreries, et puis entièrement changée de laurier naturel en laurier buriné et enlevé en cercle d'or.
Nostre Ordre de Sainct-Michel alla au contraire en diminuant et amoindrissant et déclinant. Le ray Louys, quand il Tinstitua , il n'en avoit ordonné que trente-six pour nombre accompty, et sur l'heure n'en fit que quinze. Mais il s'en est foict tant et tant despuis nos rays derniers, qu'un ehascun se commança à le desdaigner, tant jadis estimé et honnoré ! si qu'on n'en vouloit plus, fors un grand prince qui vit eucor aujourd'huy, qui le voulut prendre sur le plus grand dedin. Ainsy qu'un jour M. de Strozze et moy luy en faisions la guerre, il nous dit : ail me (àschoit de veoyr mes armoi- «ries sur ma vaisselle d'argent, et les couvertes «de mes mullets toutes plaines et sans estre ff entournées, qui n'avoient nulle grâce; au lieu «qu'à ceste heure il les fera plus beau veoyr «avecques ce bel ordre et sa bordure. »
Nostre ray Henry III s'en fascha , et de veoyr force petits gallans ses compaignons et confireres. Il institua doncques celuy du Sainct- Esprit, quasy en mesme forme pour les cérémonies que celuy de Sainct-Michel. Ce fot une croix d'or faicte comme celle des chevalliers de Malthe, avecques un Sainct-Esprit en forme de collombe dessus, portée avecques un ruban bleu, et sur le manteau et cappe une croix de forme pareille, en broderie cousue et attachée.
Force gens trouvèrent au commancement cest ordre beau ; mais après aucuns le descrierent, quand ils virent le grand Ordre enrichi de chiÂVes seullement d'aucuns gentilshommes ses favorys et dames , que ne diray point; et sur-tout s'escandaliserent queledict ordre, ayant esté faict en l'honneur du Sainct-Esprit , et se debvoit solemniser et célébrer le premier jour de Tan et le jour de la Pantecoste, que ce jour pourtant ne fut Jamais solemnîsé, accompaigné de choses prophanes et pen décentes , disoit-on; ce qui donna pourtant à parler à aucuns, et dire qu'il ne se debvoit introduire pour abolir l'autre beau et sainct de Sainct-Michd.
Aucuns disoient qu'il l'avoit exprès introduict pour cognoistre l'extraction et la noblesse de plusieurs qu'il faisoit chevalliers, que pour autre raison ; dont un que je sçay s'en doubta, qui estoit grand et bon compaignon , qui ne se
M. DE TAVANNES
wntolt pa8 tant eitraict de U coste de sainet Louys, ni du sang d'Acre, qu'on diroit Nan. « Ah 1 mort Dieu , dii-il , voua diriez que le roy va inatitué ceat ordre eiprèa pour l'amour de « moy, car il doubte un peu de ma noblefiie ; amaia, par Dieu ! je le (romperay bien. Ja luy «[■eray tant de titreafaux, et les luy auppose- 4ray, et lea feray escrire ai bien et si dextre- «ment par de bons eacrivains antiques, et en «parctaemina ai vieux , effacés , et lettres aussy a si menues et mal lisibles, qu'on les prendra «plustost pour des pieda de mpucbe que pour «escriture, que luy et ses inquisiteurs y peradront leur latin, leur science et leur lecture.» Ce qu'il fit; et y fit coucher et escrire dedans une si haute eitraclion, qu'ils ne sceurant dire autre chose, ni le roy et tout, si«non qu'il estoit digne d'estre chevallier, s'il ne tenoit qu'à la noblesse , et qu'il fust passé.
Un autre chevallier esleu, point FrapçQis, mais estranger, fort innoble , que je nommeroia pour un double, car il ne me sçauix)it battre, fit bien pis pour prouver sa noblease. U envoya quérir en sa ville de Fleurance et sou pays, plus de six cliarges de mullets de titres et pancartes, qu'il emprunta des principaux et nobles de sadicte ville et pays, et les fit venir, et les présenta à messieurs les inquisiteurs de noblesse à ce destinés; et quand il fut devant eux , il leur dit et remonstra que , mais qu'ils eussent bien veu et revisité tout cela, qu'ils ne açauroient nyer, ni que dire, si-non qu'il ne fust très-noble. Messieurs les inquisiteurs furent si confondus d'une si grande milliasse de parchemins, qu'ils ne sceurent jamais par quel bout s'y prendre ; et furent contraincts de dire et représenter au roy que, pour tout l'or du monde , ils n'y sçauroient vaquer, et qu'ils s'y romproient la teste et leur entendement , et qu'il y en aurait assez pour six ans pour messieurs de la chambre de ses comptes à y adviser et feuilleter; par quoy, qu'il valloit mieux qu'on le passast comme ont faict les maistres es-arta en la rue au Ferre , un qui ne sçait guieres, et que les docteurs passent aysement pour un friant disner et bon vin doctoral : «Parquoy, dirent-ils, de ce bon chevallier que a l'on crye fort par trois fois vii^at et bibat. »
M. le mareschal de Biron , le bonhomme , fit bien mieux, car il n'apporta que cinq ou six
titres fort antîqu^a, et lea présentant au roy et à measieurs laa commissaires et inquisiteura : a Sire, voyià ma noblesse icy comprise;» et puis, mettant la main sur son espée il dit : cMais , sire, la voyci encor mieux. 9
Un autre gentilhomme, que je s^ay, ne fut en grand peine de prouver tant sa noblesse, bien certes qu'il fust noble, le doubte ne s'en peut faire. Il avoit demeuré douze ans sans venir h la cour, bien qu*il ne fust loing de Paris que sept ou biiict lieues. Il y arriva au bout de ces années, sur le poinct que le roy projettoit son Ordre et qu'il s'esloit mis en verve d'aymer de beaux peiits chiens de lyons et turquets et autres. L'on dit au roy et lui en fit-on grand cas, que ce gentilhomme avoit deux lurquels, les plus beaux qu'on scauroit veoyr au monde. Le roy les voulut veoyr, et les trouva encor plus beaux qu'on ne les luy avoit faicts, et pour ce les luy demanda, qui en récompense le fit chevallier de ce bel Ordre. VoyIà un ordre bien donné et posé, pour deux petits chiens ! Tant d'autres pareils fais conles apporterois-je, pour monstrer les abus de ces chevalliers en leurs eslections, que je n'aurois jamais faict.
Or le roy, comme le roy Louys XI, avoit résolu et arresté de n'en faire que quelque certain petit nombre, comme de vray pour le cummancement je croy qu'il n'en fit que vingt ou vingt-deux. Je les nommerais bien si je voulois, encor que je n'y fusse pas^car j'estois avecques la reyne en Gascoigne; et dirois voulontiers ce qu'elle men dit à moy indigne, et comme reprouvant ceste nouvellelté, pour avoir quitté l'ancienneté qu'il ne falloit perdre pour estre si noble. Ledict roy ne tint pas son arrest et resolution, car assez peu de temps après il rompit le pas et passa plus outre; si qu'ayant appelle à cesl Ordre son premier maisire d'bostel et son premier cscuyer, U s'en fit un pasquin à la cour, qui dit : que cest Ordre ne valloit plus rien, puisqu'il estoit sauté et venu jusqu'à l'estrUie et l'escurie, et à la broche de la cuisine; entendant Liancourt, son premier escuyer, et Gombaut, son premier maistre d'ho&tel. Tant d'autres en a-on veu chargés de ceste craix , que plusieurs que nous estions à la cour des plus fols, qui nous en mocquions à plaine gorge, nous leur en foisions la guerre, et leur disions: aux uns qu^ils avoient esté en très-mauvais estât
quand ils receurent oest ordre ; et à d'autres on leur dîsoit: aQuand vous Tavez pris, n'avez- «vous pas prolTeré en vostre ame mesmes pa- «rolles comme quand vous recevez à Pasques « voslre Créateur, Domine, non $um dignus ? » Aux autres on disoit : «Ne sentez-vous pas vos- «tre conscience chargée de prendre et avoir ce «qui ne vous appartient pas?» Aux autres encor pis: «Et si vous ne Tavezgaignée à ceste «heure vous le gaignerez quelque jour; cepen- « dant il se Faut accommoder au collier comme «un cheval à la charrette, devant que le met- «tre à tirer.» Aux autres on disoit : «Vous por- « tez vostre croix selon vos mal faicts. » Aux autres : « Vous la portez avant le temps. » Aux autres : «Vous n'estes pas assez fort pour porter «ce collier; baillez-le à un autre qui le portera « mieux que vous , ou bien à moy. » Aux autres : «Ne sentez-vous point qu'il vous poise trop, «comme à un asne son bas?» Aux autres: «Quelle sotte humeur a pris au roy de le vous «donner?» Aux autres : «Le Sainct-Esprit des- «cend sur ceux qui luyplaist, aussy bien sur les « bons que sur les mauvais, aussy bien sur les pol- « trons que sur les vaillans, aussy bien sur les as- « nés que sur les chevaux, aussy bien sur les pau « vres que sur les riches, et aussy bien sur les sols «que sur les habilles; il y paroist en vous. » Aux autres on disoit : «Vous ne pouviez voiler au- «paradvant, il faut bien à ceste heure que ce «Sainct-Esprit vous porte par-tout et que nous « monstrez le chemin à la guerre ; mais ceste co- «lombe que vous portez est poltronne de sa na- « ture, elle ne vous y portera jamais ^ » Aux autres : «il est croisé comme un oyson de Mars, « aussy est-il vray oyson. »Tant d'autres brocarts et sobriquets pareils à ceux-cy disoit-on , et encor meilleurs, si j'y voulois songer, que je n'aurois jamais faict, lesquels n'osoient rien dire ny quereller, estans leurs querelles ii^ustes.
Voyiâ doncques l'abus de tel Ordre en ce grand nombre de chevalliers, tant de ceux qui Tavoient mérité, que d'autres point. Aujourd'huy nostre roy s'est mis à faire et suivre le cours de nostre feu, dont aucuns sont esleus selon sa volonté; autres par prières, faveurs et importunités; autres par services, faicts et
> Le manuscrit ajoute : « A aueuns on diitoit : « Qui eutt «jamais pensé que cesie croix eust passé si Facilement par « le cul pour yen'u* se pendre au col ?• Celui-là est salle. •
mérites; autres délaissés, desquels rbooneor est aussy grand, ou plus : si que l'on peut dire d'eux comme l'on dit de Scipion : «Pourquoy «n'a-on érigé des statues à Scipion comme à «beaucoup d'autres?» Il vaut mieux, dirent aucuns, que l'on demande cela, que si on denoandoit : «Pourquoy luy a-on érigé?» Ainsy peuton dire aujourd'huy de plusieurs :«Pmirquoy «n'a un tel cest Ordre, qui l'a mieux mérité que «tels et tels? » La gloire leur est plus grande par telle demande.
Ce conte icy, et plus. J'ay ouy dire que dernièrement à Rouen, que le roy y estoit, un jour estant à la chasse, vint passer un dievallier du Sainct-Esprit parmy les pages qui sont au relais, lesquels de tout temps ont possession de faire la guerre aux passans parmy eux , mais non si cruelle ny si scandaleuse comme ils firent à ce pauvre hère de chevallier spirituel ; car ils le dépouillèrent et fouettèrent à belles verges, qui ne s'en osa après vanter ny plaindre. On le dit au roy qui en fut fort fasché et colleré; mais pourtant il en fut rydeveojT ainsy cest ordre mal mené. Pour fin, si Ton continue à multiplier tant cest Ordre, je croy qu'on sera contrainct d'en faire banqueroutte comme des autres, et en invanter un nouveau.
Ce grand roy d'Espaigne ne fait lictiere ainsy du sien de la Toison , car il le despart par compas à ses grands capitaines qui l'ont bien servy. Ainsy le mot de la devise porte : Pretiiun non vile laborum ^ Aussy ceux à qui il le despart le portent la teste haute eslevée, et le monstrent à plain, pour l'avoir très-bien mérité : et le nombre n'en fourmille point tant par tous ses pays comme il fait au moindre coing de la France. «Mais, ce dira quelqu'un , «aussy n'a-il point tant de bons capitaine.*» « comme en France , et que ses guerres de Flan- « dres et d'ailleurs en ont purgé ses pays, comme « l'hy ver purge l'air des mouches d'esté. »Gerie> il en a perdu et en perd tous les jours, et de très-bons ; mais aussy on en trouve en France force, dit-on, mais, comme dit TEspaignol; superiores ennumbre y inferiores en iy:lor 2. Je m'en rapporte à ce qui en est.
Cest Ordre de la Toison fiit institué par It bon duc Philippe de Bourgoigne, qui est certes
I Récompense honorable des travaux
* Supérieurs eu nombre » inais inférieurs en valeur.
M. DE TAVANNES
très-beaa; et le fiiict moult beau veoyr, tant le f^rand que le petit. 1^ grand collier fut composé de sa devise du fusil, avecques la toison d'or revenant sur le devant, en imitation de celle que Jason avecques ses vaillans Argonautes en Golchos alla conquester, représentant la vertu tant aymée de ce prince, qui en emporta le nom de bonté; et aussy le fit-il pour Thonneur de FEglise, faisant ses chevalliers des plus braves et vaillans , et sans reproche des siens , pour la maintenir; et pour un grand cas , il donna cest ordre à son fils, comte de Gharolois, dans le oerceau , qui le fit bien valoir despuis, à mon advis. Ainsy Tescriteau de son tombeau en est :
Pour maiotenir TEglùe , ataot de Dira maiioo , J'ay mis sus le DOble Ordre que Ton dit la Toison.
La devise du fusil est très-belle, et qui porte CCS mots de grande valeur et vertu , qui sont : Jnteferitquàmflamma micet ' : mots trèsbeaux et de bon enseignement à nos braves princes, seigneurs, gentilshommes et autres , qui bravent, menassent, se vantent, et rien puis après. 11 vaut mieux frapper avant et monstrer sa valeur par Teffect que par les parelies , ainsy que fait le fusil , qui frappe avant que faire flambe.
Or, tout ainsy que ceste Toison fut inventée pour un beau et sainct œuvre vertueux, vous diriez que puis après elle fut fort malheureuse et fatalle à ceste maison de Bourgoigne pour quant à l'endroict de ce brave Charles , duc de Bourgoigne , son fils , pour avoir mal espousé la querelle du comte Romont contre les Suisses , auxquels appartenoient certaines charrettées de toisons et peaux de moutons desquelles il s'estoit saisy ; dont s'en ensuivit sa totale infortune à Morat et Granson, et puis devant Nancy. Ainsy d'un costé la Toison ennoblit et illustra grandement ceste maison , et de Tautre la toison et peau de mouton la ruyna ; non pas du tout ny pour un long temps , car Maximiiian, empereur, ayant espousé Theritiere, la remit; et puis après ses vaillans successeurs ont eu beaucoup de peyne à maintenir leurs successions, possessions et terres contre nous; mais aussy ils nous en ont bien autant donné , voyre plus : et nos roys, par amprès la mort du duc
* Il frappe avant que la flamme brille.
Charles, voulurent aussy, comme les terres et souverainetés , débattre l'Ordre de la Toison , et leur en oster le droicl -et la puissance d'en conférer l'Ordre, puisque le tout avoit failly en la fille Marie de Bourgoigne, et qu'ils estoient les chefs de tout ; mais amprès ils adviserent qu'il n'esloit pas bien séant de se rendre chefis de rOrdre du vassal , ny le maintenir ny conférer; parquoy ils laissèrent là le tout, comme chose non jamais advenue , contendue ny songée seulement, et gardèrent le leur de Sainct-Mîchel , et s'y arres^erent comme en une très-belle institution, que possible nos roys, tant qu'ils viendront par amprès, n'en excogiteront ny invanteront de plus beau, soit par constitutions, formes, règles et cérémonies, que pour Tordre et habits, si superbes, que j'ay ouy dire à plusieurs anciens, et principallement à fou M. de Lansac, qui estoit un vieil registre des antiquités de la cour et de la France, que celuy du Sainct-Ësprit , tant en l'Ordre qu'au manteau, n'estoit que quincaillerie et bifferie au prix de celuy de Sainct-Michel. Pour une très-belle preuve et marque de la grande noblesse , vertu et valeur de l'ordre de Sainct-Michel , faut considérer seulement combien de braves empereurs, roys, grands princes, seigneurs et vaillans capitaines en sont estes décorés, et se sont estimés très-honnorés de le porter, despuis la première institution du roy Louys XI, jusqu'au nouvel ordre du Saincl-Esprit, et comment ils l'ont porté en très-grand honneur et révérence, au lieu que celuy du Saincl-Esprit n'a esté traisné et charié que par personnes la plus grande part plus basses que hautes; si que , sans m'amuser à raconter les plus grands personnages et les especiffier, qui ont prisé tant celuy de Sainct- Michel , vous avez eu : Maximiiian empereur, ce grand Charles Ferdinand son frère, et Maximiiian son nepveu , et puis le grand Philippe, roy des Espaignes; qui valloit bien un empereur; les roys d'Angleterre Henry, Edouard ; la reyne Elisabeth ; le roy d'Escosse Jacques , et quelques autres ; de plus aussy tant de grands princes et seigneurs de Savoye, de Ferrare, de Mantoue, d'Italie et d'Allemaigne; bref, un nombre de tels et si remarquables chevalliers , et tant aussy de vaillans et braves grands capi-. taines, que si je les voulois nombrer les uns après les autres, comme je pourrois bien fiaiire*
le papier me faudroit plus que leurs illustres noms, autant de ceux de nostre nation que des estrangers, au rang desquels on ne m en sçaurolt tant mettre de ceux du Saincl-Esprit et leur cordon bleu, qui paroissent peu ou rien au prix des autres. Non que je yeuille dire ni affirmer que de braves et grands seigneurs et vailians capitaines ne Tout porté et s'en sont chargés, mais ils ne sont estes que de nostre seule nation, et non les estrangers, comme de crainte qu'ils n'en eussent iaict de cas , pour ne le trouver beau ny bien convenant , et qu'ils en avoiem descouvert l'institution peu honnorable au prix des autres anciens : encor plusieurs braves et grands de nostre nation Tout quitté et mesprisé , comme messieurs de Guyse, mais , je croy , plus pour la hayne qu'ils ont porté à Fin* stituteur, que pour autre subject. 11 louoit fort amprës celuy de la Toison, et puis celuy de la Jarretière , comme certes ils sont très-beaux et riches; et en fait bon veoyr les chevalliers vestus et en leur haut appareil , comme je les ay veus tous en ma vie ; et en y songeant encor j'en entretiens ma pensée et mou contentement. Celuy de TAunonciade de Savoye est fort beau aussy ; et va après tous, encor qu'il soit le plus ancien de tous, car il fut institué par le comte Amé cinquiesme du nom. La devise duquel ordre est d'un collier d'or à quatre lettres entrelassées de lacs d'amours , avecques l'image de la salutation à la Vierge Marie. Lesdictes quatre lettres sont F. E, R. T. , qui valent autant à dire : Fortitudo ^u$ R/iodum ienuii K L'occasion en fut : que ledict Amé, estant devant la ville d'Acre , il y conserva si bien une fois en un combat les chevalliers de Rhodes, y faisant comme l'office de grand maistre, que despuis fut par le grand maistre octroyé et prié de ^ porter les armoyries de la religion, qui est la croix , comme de faict la maison de Savoye les porte encor, car avant elle portoit celles de Saxe, dont elle est issue. Autres disent que ce fut devant Rhodes mesme; qui est le plus vraisemblable, puisque la devise le porte, là où il combattit si vaillamment contre les infidelles , que sans luy ils prenoient la ville et mettoient les chevalliers à néant ; dont le grand maistre le recompensa par ce don et octroy d'armoyries ,
^ Sa valeur a maintenu Rhodes.
que luy et sa maison porteroient à perpétuité ; ce que despuis ils ont faict , comme de vray le subject en est très-beau et très-remarquable. Et tournant de là, il institua cest Ordre dont il en fut le chef; et fit quatorze chevalliers trèsnobles, etluyfaisoit le quinziesme; auxquels il donna à chascun son collier de telle devise, lequel est très-beau, comme je l'ay veu porter à M. de Savoye et à M. de Nemours le dernier.
Le bon et brave roy René de Sicille institua aussy en son temps 1 Ordre des chevalliers du Croissant, auquel estoient escrits ces mots : Los en croissant; inférant par là quenon-seuleraent en vaillance et braveté, mais en toutes vertus et renommée, il falloit tousjours aller en croissant ^ Les noms des premiers institués, ce sont ceux du temps de nos pères , avecques leurs armoyries en l'église de Sainct-Maurice d'Angers, en une chappelle qu'on appelle la chappelle des chevalliers. J*ay ouy fort estimer à aucuns vieux cest Ordre et la devise.
Il faut finir ce discours, que je n'ay faict si long comme je l'eusse voulu; mais possible l'allongeray-jc en la vie du roy Henry, grand instituteur et fondateur de celuy du Sainct- Esprit: cependant il m'est aysé à pardonner si j'en ay faict ceste disgression, qui m'est venue en fantaisie, pour monstrer en passant l'abus de nos ordres d'aujourd'huy et sa grande gloire et vertu du temps passé, à propos de M. de Ta vannes, lequel je reprens encor pour dire qne:
Quand il eut Tordre de la façon comme j'ay dict, la renommée en fut grande par la France, et luy en futtrès-honnoré, et continua tousjours à très-bien .faire et à gouverner très-lnen et très sagement son gouvernement de Bourgoigne soubs M. de Guyse , durant les guerres estrangeres et civilles. Et les secondes venues, il fut depesché avecques M. d'Aumalle et M. de Guyse, qui estoit lors fort jouvenet, pour empescher M. le prince de joindre ses reistres à Mouzon, et de rebrousser amprès vers la France ; mais ils ne peurent. Et pour ce retournèrent trouver Monsieur à Troyes en Champaigne , comme je les vis estonnés. Peu d'exploicts se firent beaux, si-noo le
^ [.c marKiscril ajoute: «Et son hermite s^appelloil
Croisai!! L*
M. DE TA VANNES
siège de Chartres, où la paix se fil, qui ne dura guieres , comme j'ay dict , sur laquelle on voulut prendre subject de prendre M. le prince en sa maison des Noyers : et disoit-on lors que c'esloit M. de Tavanncs qui en avoit esté Tinventeur; mais pourtant, pour un habille capitaine, il ne fut là secret , car lettres furent interceptées, qu'il escrivoit et mandoit : a Je tiens a la beste dans les toilles, hastez-vous et en- «voyez des gens ,» qui y ont esté arrestés , qui estoient le régiment de Gk>uast et autres : 'ce qui fut cause que messieurs le prince et admirai deslogerent sans trompette et vindrent en Guyenne; là où Monsieur fut depesché, et ledict sieur de Tavannes donné à iuy par la reyne mère pour le chef de son conseil , laquelle Taymoit et le tenoit pour le plus grand capitaine de France, et fort ennemy du prince; lequel, après sa partance de Noyers , M. de Tavannes y vint, prit la maison et de très-beaux et riches meubles de leans,tant de Iuy que de la princesse sa femme, enir'autres de très-belles et riches robbes, dont entre icelles en furent deux cognucs aux nopces du roy Charles sur une dame que je ne nommeray point : c'esloit sa femme , pour dire vray; qu'on trouva chose peu belle et de guieres bonne grâce de se charger ainsy de telle despouiile en telle assemblée, et s'en mocqua-on fort.
M. de Tavannes doncques , comme chef du conseil, gouvernoit toute rarmée;et rien ne se faisoit sans son advis et qu'on ne Iuy en conférant tousjours , fust-cede la moindre chose qui fust,bien qu'il fust fort sourd; mais certainement il avoit une très-bonne cervelle. Le feu comte deBrissac,qui estoit bizarre , et haut à la main, et opiniastre en ses conceptions et opinions, ne s'accordoit jamais guieres bien avecques Iuy, ny Iuy non plus avecques ledict comte , auquel il repugnoit du tout en tout : si bien qu'un jour j'ouys ledict comte dire à quelques-uns de ses amys que nous Iuy estions , et profferer en desdain, ainsy que de nature il estoit fort desdaigneux quand il vouloit, ces parolles : a Hé ! ventre Dieu ! faut-il que cest lioma me , pour n'avoir jamais demeuré que la plusaï part du temps en son gouvernement despuîs «qu'il Teut, que pour une seule petite légère «charge qu'il fit à Ranty, et y avoir receu «l'Ordre, il soit pour cela estimé si grand ca[)i-
ataine, qu'il faille qu'il soit cr?u icy tout seul «en un conseil par-dessus tant qu'ile sont et qui a ont tant de fois combattu les ennemys plus «que Iuy?» Et si le comte tenoit ces propos, ne faut doubter que M. de Tavannes n'en dist autant de Iuy, et^ne dist à Monsieur qu'il ne le falloit croire du tout ce qu'il disoit et opinoit , car c'estoit un petit presumptueuxqui pensoit estrc plus grand capitaine que feu son père; que c'estoit un petit mutin, un petit bizarre, un petit ambitieux ; que s'il pou voit renverser la France, le roy, et Iuy et tout, pour s'agrandir, il le fairoit. Bref, ils s'en disoient prou l'un de l'autre; mais pourtant on ne sçauroit nyer que M. de Tavannes ne conduisist très-bien les actions de Monsieur, son disciple, en tout son voyage, et ne Iuy fist gaigner ces deux battailles de Jarnac et Montcontour, sans force autres exploicts, et qu'il ne Iuy fist là acquérir grand gloire et honneur, que par toute la chrestienté, voyre ailleurs, on n'oyoit parler que de Iuy; et qu'il n'ait esté craint, honnoré, aymé, respecté, recherché et bien fort admiré. Ceux qui ont veu toutes ces guerres le sçavent dire aussybien comme moy, et de mesmes louer fort M. de Tavannes. Et si lors, comme je sçay, de bon lieu, qu*après la baltaille de Montcontour, bien qu'elle fust fort sanglante du costé des huguenots , il vit et recognut , par leur beau combat et leur belle retraicte. qu'il estoit très -mal aysé de les desfaire par les armes, et qu'il y falloit venir parla voye de renard; et pour ce conseilla aussy tost à Monsieur de faire la paix , en manda de mesmes au roy et à la reyne; au demeurant , que Monsieur nvoit acquis si grande gloire jusqu'alors, qu'il r.e falloit plus tenter la fortune douteuse de la i;'ierre,et qu'il ne falloit qu'une heure mallieureuse qu'elle ne tournast sa robbe et ne Iuy fist un mauvais tour, ainsy qu'il en avoit veu de belles expériences advenues à de grands capitaines; et par ce , qu'il se contentast d'une si belle réputation , et qu'il ne l'hasardast plus, et qu^l donnast un peu de relascheà la fortune, et loisir de se remettre et de reprendre halayne, estant de naturel variable, qu'elle ne peut avoir ny tenir si grand halayne en un mesme estre.
Voyià pourquoy la paix se fit, et au bout de quelque temps la feste de Sainct-Bartbelemy
it'înventa , de laquelle M. de Tavannes, avecques le comte de Raiz , fut le principal autheur.
J*ayouy dire que, pour le bien faire chau* mer, la fallut communicquer avecques le prevost des marchans et principaux de Paris, qu'il fallut envoyer quérir le soir avant , lesquels firent de grandes difficultés et y apportèrent de la conscience; mais M. de Tavannes, devant le roy , les rabroua si fort, les injuria, et menaça que s*ils ne s^ cmployoient le roy les fairoit tous pandre, et le dit au roy de les en menasser. Les pauvres diables ne pouvant foire autre chose respondirent alors : a Hé I le prenez-vous lia, sire, et vous, monsieur; nous vous jurons c que vous en oyrez nouvelles , car nous y menétrous si bien les mains à tort et à travers, qu'il «en sera mémoire à jamais de la feste de la « Sainct-Bartbelemy très-bien chaumée. » A quoy ils ne faillirent, je vous asseure; mais ils ne vouloient du commancement. Voylà comment une resolution prise par force a plus de viollance qu'une autre, et comme il ne fiiit pas bon d*acharner un peuple, car il y est aspre après plus qu'on ne veut.
M. de Tavannes, comme on dit, ce jour il se ■lonstra fort cruel; et se promenant tout le jour par la ville, et voyant tant de sang rcspandu , il disoit et s'escryoit au peuple : «Saignez, sai- «gnez; les médecins disent que la saignée est «aussy bonne en tout ce mois d'aoust comme «en may.9 Et de tous ces pauvres gens n'en sauva jamais un . que le seigneur de La Neufville, honneste et vaillant gentilhomme, que j'avois veu d'antres fois suivre M. d'Andelot, du despuis au service de Monsieur, qui le servoit bien et de la plume et de Tespée, car il avoit le tout bon. Ce gentilhomme doncques estant entre les mains de ce peuple enragé, ayant receu cinq ou six coups d'espée dans le corps et dans ta tesie, ainsy qu*on le vouloit achever, vint à passer M. de Tavannes, auquel il accourut auss^ tost , et se prit à ses jambes , disant : «Ah I monsieur, ayez pitié de moy! et comme «grand capitaine que vous estes en tout, soyezcmoy aussy miséricordieux.» M. de Tavannes, fust ou qu'il eust compassion, ou que ce ne fust esté son honneur de luy tuer ainsy ce pauvre gentilhomme entre ses jambes , le sauva et le fit panser.
Amprès cestc feste passée, qui dura plus ciue
de Toctave, le roy estant un jour à table, M. de Tavannes l'y vint trouver ; et lui dit : «Monsieur «le mareschal, nous ne sommes pas enoor au «bout de tous les huguenots, bien que nous en «ayons fort esclarcy la race; il fout aller à 1^ «Rochelle et en Guyenne. — Sire , dit- il, ne «vous en mettez point en peine, je les vous «acheveraybientost avecques Tarméeque vous «avez proposé de me donner; j'en ct)gnois il y «a long-temps la gent et le pays, pour l'avoir «rodé l'espace de six ans, quand j'estois en «garnison parmy toutes ces villes, guydon de «M. le grand escuyerGalliot, outre que de frais «je Tay encor recognu en tous ces voyages que «Monsieur , vostre frère, y a foits. Pour quant «à La Rochelle , il y a long-temps que je ne l'ay cveue; mais je l'ay prise, selon que )*en puis «comprendre, en un mois. De là , en passant le «pays, je le nettoyerai de tant de huguenots que «j'y trouveray, jusqu'à Monlauban, qu'on m'a «dict qu'il est bon et fort, lequel n'estoit pas tel «de mon temps : toutesfois j'en oognois l'as- «siette et pense l'emporter comme La Rochelle. «El de là je tireray vers Nismes,où jen fèray «autant, et à Sommieres, et leur foray à tous «songer à leurs consciences, et de s y rendre «par bonne guerre et mercy, ou de mourir «tous. Pour fin , laissez-moi foire, je vous res- « ponds de toutes ces places.»
Il y eut quelqu'un là présent qui Ten ouyt parler ainsy, et dit à un autre : «Voylà le dis- « cours du roy Picrocole, de Rabellais , ou de la «femme du pot au lait, qui le portoit vendre «au marché et en faisoit de beaux petits songes « et projecls ; mais sur ce il se cassa. » Ainsy qu'il luy arriva ; car, estant party d'avecques le roy, et marchant en bonne resolution et affoction de le bien servir avecques son armée, il n'alla guieres avant , car il tumba malade à Chastres soubs Mont-l'Hery , et là il mourut.
Il y a un tris-grand prince de par le monde aujourd'huy , qui me dit au siège de La Rochelle, et le tenir du feu roy Henry 111, qu'il mourut comme enragé et désespéré; ce que je ne croy, car ce prince estoit de la religion, et ne vouloit trop grand bien à M. de Tavannes. Il peut eslre aussy que ouy, car Dieu envoyé telles afflictions aux sanguinaires. Tant y a que lorsqu'il mourut, il mourut un très-grand capitaine; et s'il eust faîct le siège de La Rochelle
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possible seroit-elle en la disposition du roy , et très-bien prise : possible que non ; mais Ton s y fust comporté d'autre façon qu on ne fît , parce qu'il s'entendoit bien en cela et commandoit fort impérieusement.
M. Tadmiral et luy avoient esté contemporains et un peu compaignons de cour; mais M. de Tavannes estoit plus vieux que luy, et avoient esté fort fols enjoués de leur temps à la cour, et rudes; mais M. de Tavannes le surpassoit, jusqu'à monter sur les maisons et à
sauter d^une rue en l'autre fur 1rs (uilles. On disoit sur leur fin que c'estoient deux grands capitaines de ce temps, qui portoient le nom de Gaspard chascun , sçavoir Tun Gaspard de Golligny, qui estoit M. Fadmiral, et Pautre Gaspard de Saux , qui estoit M. de Tavannes : mais M. Fadmiral le surpassoit fort, comme il a paru par les grandes et grosses pierres qu'il a remuées en son temps, ce que n'eust sceu Faire si aysement l'autre* Voyiâ ce qu'on en disoil lors.
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