M. LE MARESCHAL DE BELLEGARDE
proteste que je me souciois autant de cest estât 4ue de tridet , car j'ay tousjours aymé ma liberté. Au bout de huicl jours, voicy venir une résignation que mon frère avoît faicte au sieur d'Aubeterre, parce qu'il le pria de la luy faire, et qu'il la prendroit pour lamoictié du maryage qu'il luy avoit promis de sa seconde fille qu'il luy avott donnée. Le mareschal de Raiz et madame de Dampierre ma tante ( fort desnaturée à ce coup à moy) prièrent le roy d'admettre ladicte résignation; ce qu'il fit, et l'accorda. Je le sceus aussy tost , et un de mes amys, des privés du roy, m'en advertit.
Ce fut doncques pour un matin, second jour du premier de Tan, qu'ainsy qu'il venoit de sa cérémonie du Sainct-Esprit , et qu'il disnoit , je lui en fis ma plaincèe, plustost en collere qu'en pitié, ainsy qu'il le cognut. 11 m'en fit des excuses , bien qu'il fust mon roy. Entre autres ses raisons, me dit que bonnement il ne pouvoit reffuserune résignation qu'on luy presentoit; autrement qu'il seroit injuste. Je ne luy respondis autre chose, si-non : a Et bien , sire , vous ne «[ m'avez donné ce coup grand subject de vous « faire jamais service comme j'ay faict. » Je partis, et m'en vais fort despit. J'en rencontray aucuns de mes compaignons auxquels je conte tout ; et dis et jure, renie et proteste que, quand j'aurois eu mille vies, je n'en employerois jamais une pour rois de France, et que jamais, au grand jamais, je ne leur ferois service. Sur ce^ je maudis ma fortune, je déteste la grâce du roy, je mesprise, en haussant le bec, aucuns maraux qui estoient pleins de fortune et biensfoicts du roy, qui ne les meritoient nullement comme moy.
J'avais par cas à la ceinture pendue la clef dorée de la chambre du roy ; je l'en destache, je la prends et la jette du gué des Augustins où j'estois, dans la rivière en bas. Je n'entre plus dans la chambre du roy, je l'abhorre, et jure encor de n'y entrer jamais ; mais je practique pourtant tousjours la cour, allant à la chambre de la reyne, qui me faisoit cest honneur de m'aymer, de ses filles, des dames, des princesses ei des princes et seigneurs mes bons amys.
Je parle tout haut de mon mescontentement pourtant, et ne le celle point : si bien que le roy,
f l.e manuscrit 8772 ajoute : • Je maugrée la vie. •
BSâRTOMI. I.
l'ayant sceu, m'en fit dire quelques mots par M. du Halde, de patienter, qui estoit son premier valletde chambre, et le plus digne qui eust ny qui aura jamais ceste charge, et qui aymoit autant les honnestes gens et foisoit pour eux, et estoit fort mon grand amy. Je dis tousjours que j'estois fort serviteur du roy ; et rien quecelanedisois.
Monsieur, frère du roy, me fit parler pour estreàluy, car il m'aymoit naturellement; et ne faut point doubler que, sans sa mort, je l'eusse suivy. Que maudite soit-elle qui me le ravit, et à d'autres honnestes gens qui avoient mis sus luy leur confiance comme moy.
La Ligue se remue. M.de Guyse, qui aussy m'aymoit fort, m'en parle assez sobrement, sans déclarer contre qui il en vouloit; je fus aussy sobre en response, mais pourtant en volonté de courir sa fortune, n'estoit que de longtemps je cognoissois le naturel d'aucuns de ceste maison, qui sont prompts à rechercher les personnes, et aussy soudains à les quitter quand ils en ont faict ; aussy qu'il n'y a que servir les grandes royautés. Sur ce, je me resouls de vendre tout si peu de bien que j'ay en France, et m'en aller K
1 Le manuscrit 8772 lyoute : • Et m'en aller servir ce grand roy d'Espaigne, très-illastre et noble renumerateur des services qa*on luy faict , sans aucunes importa niiés ni sollicitations, mais par son sage advis et juste considération et son seul mouvement. Et sur ce je songe et discours en moy : ■ Je me propose de le bien servir , car il n*y avoit caste uy ville de mer que je ne sceusse, despuis la Picardie jusqu*4 Bayonne, et du Languedoc jusqu'à Grâce* en Provance, fors la Bretaigne, que je n*ay jamais guieres veu. Et pour mieux m'esclaidr en mon faict , j'avois de frais faict encor quelque nouvelle reveue par aucunes villes, faignant que j'y allois passer mon temps , ou que je voulois armer un navire pour envoyer en cours ou y aller moy-mesme. Bref, j'avois si bien joué mon jeu que j'avois descouvert une demy douzaine des villes de ces costes, fort prenables par des eiidroicts très-favorables que je sçavois et que je scay bien encor ; et pensois servir en ces occasions si bien le roy d'Espaigne , que je ne croyois pas moins tirer de mes services que de très-grandes recompenses de luy, et en biens et en dignités. Avant que de me bannir de France, je voulois vendre mon bien , et en faire tenir l'argent par banque, ou en lulie,ou en Espaigne, que j'avois assez praciiqués pour y avoir quelque cognoissance, et de long-temps, par les voyages qu'y avois faict. J'e m'estois proposé aussy (comme quand j'en discourus au comte de La Hochefoucault ) seulement de demandai' congié au roy, pou«* oestre dict transfuge, par un de
'Grasse.
Ce ne fut pas toat, car, en ma plus belle vigueur et gaillardise pour mener encor les mains» un meschant cheval malheureux, un jour en se caixaDt vilainement , se renversa sur moy , me brisa , et fracassa tous les reins , si que j'ay demeuré quatre ans dans le lict , estropié et perdu de mes membres, sans me remuer qu'avecques toutes les douleurs et tourmensdu monde, oa i me remettre un peu de ma santé, qui n*est telle encor ny sera jamais comme elle a esté, pour servir jamais roy ny prince, ny accomplir le moindre de mes desseins que j'avois auparadvant projecté. Ainsy Thomme propose et Dieu dispose ^ Dieu fait tout pour le mieux, par quoy il en soit loué. Voylà que font les despits et mesoontentemens.
Feu M. le connestable a eu ceste opinion durant ses grandes faveurs, que tousjours il appaiseroît un gentilhomme mal content par une ambrassade ou petite caresse de son roy. Gela est bien changé desputs, et le roy François disoit , au contraire ; que le plus dangereux animal de aon royaume, estoît le gentilhomme mal content. Il le disoit à propos de M. de Bourbon, qui hiy fit bien sent^.
Pour foire fin , si ces despits et mescontentemensont poussé M. iemareschal de Bellegarde à faire ce qu'il fit , ne s'en faut esbahir ; et croy qu'il en eust faict pis possible s'il eust encor
net «myt, pour me retirer aiUenrs o* je me trooyeroit mieux fy'en sm royaume et me desmettre du serment de subjeot. Je croy qu'ii ne m'eust sceu desnier de ma requeste; car un chaaoïm est libre de changer de terre et s'en aller eslire ailleurs d'autre. Mais lant y a , s'il me l'eusc reftisée, je m'en fusse allé: ny plus ny moins qu'un valiet qui se lascbe areoques un maistre et le veut quitter, et luy demande oongié , s'il ne luy veut donner, il n'est point reprehensîMe s'il le prend de luy*mesme et s'en va prendre autre maistre.» Beaux discours bumains que je faisois ! Et sur le point de les accomplir, la guerre ée la ligue s'esmeut et s'eschanfîfe de telle Façon que nul ne veut fiiire d'acquit de terre, estant fort en hasard alors pour les garder ; nul ne se veut desgamir de son argent; oeui qui m'avoient promis d'avoir mon bien , s'e&cosent d'aller en estranges terres sans moyens; ce sont abus et grandes misères, pour les avoir practiquéet. Mais, en y ayant, aussy vous y faictes vos besongnes comme tous voutet.
Cette partie raturée d'une manière illisible, est restitnée d'après le manuscrit 120.
^ Le manuscrit 877) ajoute : «Possible que , si je fusse Tenu au bout de mes attentes et propositions, j'eusse iiict plus de mal à ma patrie que jamais n'a faîct renégat d'Alger à la sienne. Dont j'en fusse esté maudict à oeroetuité, possible, de Dieu et des hommes.
vescu , car il avoit la valeur très-grande et l'esprit (rës-bon , et un grand sçavoir; et ces gcw sçavans , qui ont leu , tirent des lettres et histoires des exemples à ce qu'ils s'estudient imiter, selon leurs passions, affections et volontés.