‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 25 sur 267 · LE DUC D*ALBE FEDERIC. LE CONQUIERANT DE NAVARRE · texte numérisé non relu

LE DUC D*ALBE FEDERIC. LE CONQUIERANT DE NAVARRE

Ce Federic donc le servit très bien, l'ayant iàict son lieutenant gênerai en cesie dicte conqueste, qu'il fit fort subitement, et, qui plus est , la garda très bien contre les grosses forces que le roy Louys y avoit envoyées, qui n'y firent guieres rien qui vaille; cela se trouve

« Le maouicrit dit : « Et trop i la oouronne de France. »

• Le maDuacrit lyoute : < Par trop lésèremenL »

VIES DES GRAiNDS CAPITAINES.

dans ua livre espaigaol qui s'inlitule : La conçu de Navarra, bien qu'on luy donnast assez d'affaires, estant assiégé dans Pampelonne, où il acquit beaucoup de gloire et de réputation d'y avoir faict en brave et vaillant capitaine ; dont j'en parle ailleurs.

DOM GON&ÀLVO HERNANDES DE CORDOVA.

Or, tout ainsy que ce roy Ferdinand s'ayda de ce duc d'Albe, el fut bien servy pour ceste conqueste de Navarre , il le fut de mesmes de Gonsalvo Hernandes de Gordova pour celle de Naples , qu'il fit de mesmes là son lieutenant gênerai: et despuis, par ces beaux exploicts elhautts faicts d'armes,les Espaignols luy donnèrent le surnom el le tillre Atgran capitan^ comme jadis au grand Alexandre et au grand Pompée. Et certes, il a esté très grand, très bon, vaillant et sage capitaine. Mais aussy, pour mériter tant le nom superbe de grand, il n'y a pas tant de quoy : car, en son premier advenement en ceste guerre de Naples, qu'il se voulut ahurter et s'esprouver à ce brave chevalier M. d'Aubigny, qu'on appelloit de ce temps-là le Ghevallier-saus-reprochc, qui commandoit en la Galabre, et, venant aux mains, le chargea si bien et si furieusement , luy et ses gens, que, tout gran capilan qu'il estoit (mais il n'avoitencor acquis ce nom), il s'enfuit très bien et beau et à belles erres, et comme dict TEspaignol à riendas suelias ^, jusque dans Rege, que bien luy servit de l'avoir trouvée à propos , car il estoit troussé. Les histoires de ces temps le disent, voire aucuns de ces pays encor, qui disent l'avoir appris de leurs pères et grands pères. Voyez Guichardin. Et, pour ceste faulle et tasche pourtant, il ne se laissa mourir de despit , comme aucuns que je diray dans ce livre ; mats, reprenant nouveau cœur, il rabilla bien son faict après par de belles choses qu'il fit. Il finutdire le vray du vray, mais aussi il Faut qu'il en remercie les divisions qui se mirent parmy nos capitaines et chefs, qui luy firent bien le passage à sa fortune en toutes ses baltailles, et rencontres et victoires qu'il gaigna sur nous ; et sur tout aussy faut-il qu'il

1 A bride abattue.

remercie la mort de ce brave el vaillant comte d'Armaignac, et le peu de rafraischissemcns de secours d'hommes et d'argent qu'eurent les noslres du coslc de la France ; l'infidélité des estrangers aussy , qui quiclerent nostre party contre leur foy promise; les ruses espaignolles et temporisement y servirent beaucoup ; bref, tout nouf y nuisit, jusques à la fortune et la destinéec, qui à l'cnvy se bandèrent contre nous. Mais, de nous avoir battus, chassés et defaicts tant à l'aise qu'on diroit bien , ce sont abus.

Je m'en rapporte au siège de Venouse , où estoit dedans ce brave Louys d'Ars, qui, après l'avoir tenu plus d'un an , en sortit par une très honorable composition , de laquelle j'en parle en son lieu.

Et, pour monstrer qu'audict Gonsalvo ses astuces luy servirent bien autant ou plus que ses vaillanlises, il prit pour devise une grande arbalesle de passe, qu on nomme ainsy, laquelle se bande avecques poulies, et ces mots cscrits : Ingenium superat vires , comme voulant dire qu'il n'y a si belle force que l'esprit et l'industrie de l'homme ne surpassent; comme de vray, il n'y a homme, si fort soit-il ny géant, qui peust de la main bander ceste arbalesle; mais avec cet engin Fort aisément elle se bande. Geste devise pourtant n'estoit point tant à l'advantage de ce grand capitaine; car en fia il n'y a que la vaillance pour bien couronner un brave et grand capitaine.

On dict, et ainsi escrit-on, que lors que le roy Ferdinand alla prendre possession de son royaume de Naples , à luy rendu tout paisible par ce grand capitaine, l'y voyant tant aymé et renommé, en conceut quelque méfiance el ja* lousie, comme il y estoit subject le bon prince, et non sans cause possible en cela; et crainte qu'il voulustavallerle morceau qu'il avoit coupé, il l'emmena avecques luy en Espaigne, qui Fut le dernier de ses jours glorieux; et possible pour le mieux pour luy, parce que despuis il ne sortit point d Espaigne, et n'eut plus le moyen d'exercer sa vertu, ny en guerre ny en paix, le roy lui ayant rongné ses morceaux si courts, qu'il n'en coupoit ny avalloit aucuns, si non « son vouloir.

Il estoit avecques luy à Savonne à l'entr^veue de ces deux roysque j'ay dicte cy-devant, où îl

fiit fbrl regardé et admiré d'un cbascun pour les nobles eiploicts et victoires. Sur tous ûosîrt roy en fit un g^and cas , et voulut qu'il souppast en la mesme table où ces deux roys soupperent et la reyne d'Espagne, bien qu'il reFusast fort cet honneur : mais nostre roy en pria fort Ferdinand de luy en faire le comman* dément de s'assoir; où estant, nostre roy prit grand plaisir de deviser aveeques luy, et fort l'entretenir : de sorte qu'au jugement de tous les assistans ce jour- là ne lui fut moins glorieux que celui auquel il entra avec toute son armée victorieux et triumpbant dedans Naples de m» defaictes françoises, ou de nos partisans , en Galabre , et à Gerignole , et au 6ariltan.

Hélas! j'ay veu ces lieux -là derniers, et mesmes le Garillan ; et c'estoit sur le tard , à soleil couchant, que les ombres et les mânes commencent à se paroistre comme Fantosmes plustost qu'aux autres heures du jour, où il me sembioit que ces âmes généreuses de nos braves François là morts s'eslevoienl sur la terre et me parloîent, et quasi me respondoient sur mes plaintes que je leur feisois de leur combat et de leur mort, eux accusans et maugreans par million de fois les endroicts de là , couverts de marests mal advaniageui pour la cavallerie et gendarmerie Françoise, qui ne peut là si bien comtMttre, comme elle eust faict ailleurs ; ainsy que j'ay ouy dire à feu mon père, qui fut blessé à la mort, combattant aveeques M. de Bayard qui y fut anssy blessé. Belle Forest le dict aussy en sa Chronique sur le passage de ceste desconfltore.

Cestoient ces braves François, lesquels les Espaîgnols et Napolitains ayant à combattre, et appréhendant leur vaillance, faisoient difficulté de les attaquer, comme jadis ces braves Romains de Jules Gssar craignirent de mesmes )es Suisses.

Le comte de Montelon, pour les assurer, leur dict :€ Ah! compaignons, ne pensez pas que ces «François que voyez là soient ces François que «les histoires anciennes ou Fables (c'estotent «pourtant vérités) nous ont représentés par ces «braves paladins et braves chevalliers errans «qui fèndoient et fondoîent tout ce qui se pre> «sentoit devant eux. Non, ce ne sont ceux-là, taîDs ce ne sMt autres gens de guerre comme

CONSALVO DE CORDOVA- Sft

«nous : allons ft eux. » Ce petit mot d*harangue les assura.

Pour retourner d'où j'estois party, il Faut sçavoir que si nostre roy fit bonne chère à ce grand capitaine, Ferdinand la fit de mesmes à M. Louys d'Ars et à M. de Bayard , disant au roy ces propres mots : « Monsieur et frère , « voylà deux bons et braves serviteurs que vous a avez là. Qui en a de tels les doibt bien gar- «der. » Quel los pour eux! Voyez le roman de M. de Bayard.

Or en fin , pour achever, ce grand Gonsalvo mourut un peu advant le roy Ferdinand, re^* tiré de sa cour en sa maison, mal content. Ton* tesfois le roy voulut, en mémoire de sa vertu, que, tant en sa cour qu'en son royaume, on luy fit les mesmes honneurs qu'on a accoustumé en Espaigne faire aux plus grands princes ; ce qui fut faict , tant le peuple Taymoit et l'esti* moit : et le voyià bien guery et resuscité ! Le roy François eu fit faire de mesmes à M. de Lautrec, dont j'en parle ailleurs. Voylâ comme plusieurs grands roys et princes traictenl leurs vieux serviteurs, ny plus ny moins que font les mariniers, lesquels, après s'estre servys en plusieurs voyages de leurs vaisseaux , quand ils sont vieux , ou qu'ils s'en faschent , les jettent là sur le sable, et n'en font plus de compte, comme dict un jour à son fils le père de Themistocles, le pourmenant le long d'un port et des orées de la mer. Pourtant , j'ay veu souvent reprendre aucunes vieilles quilles et carènes de navires et galleres, et sur elles en bastir de bons vaisseaux , et s'en trouver aussi bien que de plus neufs. Voyià la belle recompense que fil ce roy à ce grand capitaine, à qui il estoit tant obligé. Je croy encor que si ces grands honneurs mortuaires et funérailles luy eussent beaucoup cousté , et qu'il les luy eust fallu faire à ses propres cousis et despens, comme à ceux du peuple, il n'y eust pas consommé cent escus, tant il estoit avare; et n'eusl pas faict comme le roy Louys XI, qui, voulant un jour faire un présent à quelques ambassadeurs d'Angleterre, il demanda à M. de Brezay ^ quel il leur pourroit donner qui luy coustast beaucoup et né luy servit de rien. L'autre, qui estoit bon brocardeur, luy respondit : a Et mon Dieu , sire , dohnez-

Toyss

^ Pierre de Brezay, sénéchal de Normandie, Georges Chastellain, dans celle collection.

VIES DES GRANDS CAPITAINES

« luy vobtrc chapelle et tous vos chantres , qui «vous cousicnt beaucoup et ne vous servent de «rien.» Bon ceiuy-lâ.

Page 1