‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 256 sur 267 · M. DU GUA · texte numérisé non relu

M. DU GUA

Il faut encor sçavoir ceste chose : qu'est quand les Poulonnois esleurent nostre roy der nier pour leur roy, entr'autres conditions qu'ils luy imposèrent , fut qu'il emmeneroit en leur pays six mille Gascons, pour faire la guerre aux Tartares, et les y entretiendroit et raFraischiroit tous leans^ à leurs despens pourtant, qu'ils promettoient fort bien payer et soldoyer.

Le roy, qui aymoit fwt M. du Gua, et qui luy avoit veu Fraischement très-bien Faire à Tassaut de l'Evangile à La Rochelle , et y estre fort blessé à un bras, après avoir accordé ce party aux Poulonnois, fit M. du Gua dès-lors son couronnel gênerai de ses trouppes , lequel, après luy en avoir rendu très-humblesgraces, luy demanda congé pour s'en aller à Paris parachever à se Faire guérir, et cependant faire provision et cabinet d'armes, comme je l'ay veu beau à son hostel d'Anjou.

M. de Bellegarde , prenant l'occasion au poîl, voyant Le Gua absent, brigue cest estât , tant par les moyens du roy et de la reyne mère que d'autres; si bien qu'il en estoit quasy ébranlé, sans que M. du Gua , ayant veu de retour sum maistre à Paris , qui rompit et ren^^crsa tout ce que l'autre avoit basly; et le roy son maistre luy conta toutes les menées qu'on avoit Faict contre luy, ainsy qu'est le naturel des princes de dire tout , voyre plus qu'il n'y a , car ils sont hors de combat.

M. du Gua Fut en coilere , ne fiut point dire comment, pour veoyr M. de Bellegarde courir sur son marché, qui l'avoit mis en grâce avecques son maistre et fort advancé envers luy , encor que d'ailleurs et de soy-mesme, et du mareschal de Retz duquel il avoit esté lieutenant en sa faveur, s'estoit fort faict paroistre pour trèsgallant homme qu'il estoit , si bien que le voilà

DES COUftONNELS FRANÇOIS,

ennemy mortel de Bdlegarde. Je sçay œ qa'il m'en dit comme à son très-grand amy ; je sçay après ce que j'en dis à M. de Bellegarde , que moy, venant de la cour en poste , et luy y allant de mesmes, nous nous rencontrasmes dans la forest de Ghastelleraud, qui estoit assez lard , et la nuict approchoit : soudain nous nous embrassasmesy et mismes à causer l'espace d'une grosse demye-heure, tant que la nuict nous surprit. Après avoir devisé des nouvelles communes un peu et nonguieres, il me demanda de M. du Gua , et si je luy avois ouy parler de luy : je luy dis que ouy, et qu'il alloit assez à poinct , et assez viste en poste pour estre querellé de luy. Alors il m'alla discourir, après mV voir ouy, comme il n'avoit raison d'estre si mal content de luy, et m'en fit tout le discours. Après ûons nous departismes.

Luy arrivé à ta cour, Monsieur, leur maistre, leur commanda de ne se demander rien ; mais jamais despuis ne Furent amys, comme j'ay dieC cy-devant, et pense avoir faict le discours mesmes ailleurs; mais c'est tout un, et tout m*est pai"donné, pour n'estre bon et mémorable escrivain. M. du Gua pardonnoit mal-aysement de tels traicts.

Pour cestie fois le coup fut rompu de ne mener ces Gascons, car la partance du roy estoit hastée; et fut remis quand il seroit là, qu'il auroit veu les choses et affaire à l'œil, et pour autres raisons que dirois bien. En ce faict une chose est fort à considérer de ces Poulonnois et de leurs demandes de ces Irouppes gasconnes , qui est, comme ce nom de soldat gascon s'estoit espandu parmy la chrestienté, voyre une partye du monde, que tou t soldat f rançois, mais qu'il fust vaîlUnt , on le tenoit pour Gascon. Cela me fait souvenir de ce que j'ay leu dans Paul Emile en son histoire de France, que : durant la guerre saincte, tous les bons hommes et braves et vaillans gentilshommes, chevalliers, soldats et gens-d'armes, on les disoit tous François; et avoient beau à estre Anglois , Allemans , Flamans, Espaignols, Italiens, Hongres et autres nations , ils estoient tousjoursdicts François, mais qu'ils fussent vaillans et qu'ils eussent feict quelque bel acte de guerre. Si bien que le nom françois, ce dict Paul Emile , estoit un nom de vaillance et non de oation.

Quelle gloire pour les François de ce temps-

là, et Dne grande émulation pour cent qui sont à venir! De mesmes est le nom des soldats gascons, et principalement en Italie, oû les guerres ont esté despuis cent ans, car la pluspart des soldats françois qui y ont passé, repassé et combattu, ont esté toosjonrs nommés Gascons.

M. de Montluc, dans son livre, lorsqult 'dft an roy François, pour Tanimer à la bataitfe de Oerisolles , qnlls estoient en Piedmont potkr gaigner la baflaille six mille Gascons desquels il fiiisoît bon , il Tentendoit et le parloit amsy comme les antres le plus usagement ; maïs de tons ces six mille tous n'estoient pas Gascons , car il yenàvoit force bons Provençaux et braves Dauphinois et autres, voyre François ^ , fourrés parmy eux; car les capitaines, qui n'esloient pas tous Gascons, le monstrerent bien: et aussy comme je Tay ouy dire à plusieurs qui estoient de ce temps là ; mais il faut pardonner et excuser la frase d'iceluy temps. Toutes les trouppes qui passèrent en Italie soubsValleron, Givry et M. de Nemours , on les disoit (ous Gascons. Je ne veux pas parler du temps passé , car ce parler estoit commun, de dire : a sont tous Gascons, «et avec cela très-redoutés, tant pour vaillances que pour leurs ravages et pîlleries , à quoy ils sont estes tôusjours fort subjects. De sorte qu'en Italie règne encore ce mot: quand on veut donner quelque malédiction à un autre, on dit : Che U possi vedere centi Gasconi aliogiati in tua casa^l les nombrant, tant du phis ou du moins , selon le grand et oeiit maudisson qu'il veulent donner.

La première fois que je fus en Italie , je fus à Nostre-Dame-de-Laurette, où je recognus entr'autres un tableau où estoit painct un pauvre diable , pasle , transi , entre les mains d'un soldat adventnrier, furieux, habillé à la pendarde, qui luy tenoit l'espée à la gorge, luy demandant la bourse que l'autre avoit en la main; et le tableau portoit son petit escriteau tel : Foto d'uno ^ cKescapb délia mon d'un Gascon. l\ ne fut jamais que les Gascons n'aymassent la pille, ainsy que j'ay leudans Flroîssard.

Quand le roy de Gastille vint demander se-

* De la province appelée ite-de-Franoe.

■ Putné-je voir cent Gatooos logés dans U maiioni

* Ex voto d'un honune échappé de la main dla

Gascon.

cours au prince de Galles contre le bastard qui luy tenoit son royaume, que Bertrand du Guésclin, avecques les braves François, luy avoit conquis, entr^autres belles persuasions , il alla engeoUer avecsonbelAoétor^ castilUnluyet ses Anglois et Gascons qui estoient avecques iuy, qu'il les feroit tous riches , et les asseuroit et promettoit tel surgros thresor d V, ce disoitil, qu'il avoit caché en un lieu que nul nesçavoit que luy-mesme. Quand ces Anglois et Gascons ouyrent parler de ce grand thresor, ils y presterent aussy tost raureille,a car volontiers, dit Froissard, Anglois et Gascons sont convoiteux;» et estant tels il ne faut s'esmerveiller 8*ils ibnt des ravages; mais avec cela ce sont de trè9»bons soldats, et ne se faut esmerveiiler si de long-temps quelque bon soldat qu'il soit, on l'ait appelle Gascon, encor qu'il ne le soit point , mais qu'il en face la fiction avecques un petit capdediou tant seulement, et quelque peu de mine; comme j'en ai veu plusieurs qui n'estoient Gascons, ains lescontrefaisoient, et estoient natifs de Sainct-Denis en France, ou d'ailleurs ; mais voylà ! ils ne pensoient estre eslimés vaillans, s'ils n'estoient Gascons ou les contrefissent ; mais, ma foy ! aujourd'huy ceste graine de vaillance s'est espandue par toute la France, que de toutes nations vous trouvez des soldats très-vaillans, hardis et déterminés. Et ne Faut point emprunter le nom des Gascons, encor que nostre roy d'aujourd'huy, Henry IV, les estime fort et en veuille fort auprès dé luy, et pour cent François il en voudroit cinquante Gascons, lls'entend bien en gens de guerre.Yoylà pourquoy il le faut croire, encor qu'il parle tousjours de sa nation. Nous avons les Espaignols : on peut parler de mesmes d'eux, car, encor qu'il y ait parmy eux force soldats estrangers et point espaignols, ils sont Espaignols mais qu'ils sachent parler espaignol et en faire la piaffe.

J'ai veu autresfois dans les terres de Naples, Sicille, Lombardie et autres, plus de douze ou quinze cens François; mais lapluspart Gascons et autres nations , mesmes François , tous estoient dicts Espaignols ; mais quels François et Gascons estoient-ceP C'estoient tous vieux soldats espaignolisés, parlanslespaignol mieux

^ Son beau parler.

que leur langage , s'accommodans du tout à la façon espaignolie, las bigotas relevadas, clés moustaches relevées,» leurs gestes bravasches; si bien qu'ils estoient tous Espaignols, et les eust on jugés tous tels. Et qui croiroit une chose? qu'il y a environ dix ans, il s'est trouvé parmy les comédiens des gefo^i queceluy qui (àisoit le brave ou le capitan espaignol, c'estoit un François qui, s'estant long- temps rafiné parmy les bandes espaignoUes, en parloit le langage et en avoit les mesmes gestes et mesmes trajes; comme dict l'Espaignol , qui est la mesme façon et garbe.

Il y a quelque temps que de Bourdeaux partit un fils de madame la présidente Poynet, qui s'appelloit Binet, et s'en alla veoyr le monde : il practiqua si bien les bandes espaignoUes , qu'il parloit la langue mieux que la sienne ; et y est tellement parvenu . que le roy d'Espaigne le cognoist et luy a baillé à Naples une compaignie de gens de pied; et se fait appeler Carios de Filkunor, ce m'a dict M. de Laussac;et le roy d'Espaigne luy en parla, estant en Espaigne, luy disant la nourriture dudict Lanssac; mais avant il avoit esté avecques moy. Que c'est du noble François, qui est né à tout quand il veut!

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