‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 266 sur 267 · QUI SE SONT FAIGTS TANT EN FRANGE QU'AILLEURS · texte numérisé non relu

QUI SE SONT FAIGTS TANT EN FRANGE QU'AILLEURS

J'ay entrepris ce discours , sur ce que j'ay veu souvent faire ceste dispute parmy de grands capitaines, seigneurs^ braves cavalliers et vaillans soldats, sçavoir mon, si l'ondoit practiquer grandes courtoisies et en user panny les duels, combats, camps clos, estaquades et appels. Aucuns les ont fort approuvées, et sont estes d'advis d'en user, d'autres non.

Ceux et les premiers qui ont mis les camps clos et combats à outrance en leur plus grand vogue, sont estes les Danois et Lombards , et qui, les premiers, leur ont imposé les lois rigoureuses que autresfois ont estées dMervées parmy nous autres chrestiens par trop cruellement, et principallement du temps de Charlemaigne, qui mesmes en fit des loix, et despuis fort usitées parmy les François et Italiens , plus parmy eux que par autres. li ne falloit point parler de courtoisie nullement, si-non: qui entrait en camp clos falloit se proposer vaincre ou mourir, et sur-tout ne se rendre point ; car le vainqueur du vaincu (par ces loix lombardes et danoises) en disposoit tellement qu'il en vouloit et bon luy sembloit , comme de le traisner par le camp ainsy qu'il luy eust pieu , de le pendre, de le brusler, de le tenir prisonnier, bref en disposer mieux que d*un esclave ; car tel estoit le vaincu du vainqueur. On dit que les Danois et Lombards, sur ceste ignominie de traisner par le camp, en prirent leur exemple d'AchiN les, lequel (ainsi que recite Homère), après qu'il eut vaincu Hector, l'attacha tout mort à la queue de son chariot on cheval, et le traisna trois ibis par le camp, en signe de triumpbe et de victoire très-noble.

J'ay ouy parler d'un grand , brave et vaillant seigneur, despuis cinquante ans, qui, entrant ainsy en camp clos , avoit résolu d'en faire tout de mesmes de son ennemy, qui n'esloit nulle-

ment égal à luy en force ny prouesse : mais Dieu, tenant le party du foible, ne permit la victoire au vaillant, mais la donna au foible, qui ne la pouvoit tenir de luy, mais de Dieu; et, par ainsy, la volonté du vaillant ne prit feu sur son exécution proposée de victoire.

Il y eut, du temps du feu roy Henry II, à Tadvenement de sa couronne, un combat à Sedan, entre le baron des Guerres et le seigneur de Fandilles, pour une querelle qui leur survint le propre jour que Sadite Majesté fit son entrée à Paris. Le sujet en est fort salle, car il touche la sodomie. Ce Fandilles estoit un jeune gentilhomme bravasche et fou, qui suivoit feu M. le vidasme de Chartres , qui alors estoit à la cour la gentillesse de toute chevallerie. Le baron des Guerres estoit un seigneur que le roy François avoit nourry page de sa chambre, et qui estoit de Lorraine , ses prédécesseurs estans pourtant sortis de Basque ou de Biard ^ : car (comme dit M. de Montluc en son livre) le roy René de Sicille, duc de Lorraine et d'Anjou, aymoit fort les Gascons et gentilshommes de ce pays là-bas, et s'en servit fort; si bien qu'il y en eut quelques-uns qui s'y accaserent , dont en est sorty despuis d'honnestes gens.

Ces deux braves gentilshommes donoqnes, pour vuider leur querelle (car par acoort ne se pouvoit-elle, d'autant qu'elle touchoit trop au baron des Guerres et à son honneur), demandèrent le camp au roy Henry, lequel, par le serment qu'il avoit feict de n'en donner jamais, despuis celuy de feu M. de La Chastaigneraye, mon onde, pour le regret extresme qu'il porta de sa mort, leur refosa tout â plat. Ils eurent leur recours à prier M. de Bouillon pour le leur bailler à Sedan, comme estant souverain en ses

«Béaro,

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terres, qui leur accorda librement : et , an jour assigné, ne faillirent à comparoistre très-bien accompaignés de leurs parens et amys, parrains et confidens, avecques toutes les cerimonies en ce requises, très-bien observées, que les loii anciennes des duels avoient ordonné. Et, entre autres, ledict sieur de Fandilles ne voulut jamais entrer dans le camp ( tant il estoit bravasche et fendant) qu*il n'eust veu un feu allumé et une potence dressée, pour y attacher et brusler son ennemy après sa victoire , tant esperoit-il en avoir bon marché. Mais pourtant la fortune iuy changea, et Iuy rompit son dessein, car il ne surmonta son ennemy ainsy qu'il pensoit; et, toutesfots aussy ne fut-il tant vaincu , qu'il y allast tant du sien qu*on diroit bien. Leur corps estoit couvert; et pour armes offensives le baron des Guerres avoit choisy pour toutes une espée bastarde, qu'il avoit fort bien à la main, pour la leçon que Iuy en avoit donné un prestre qui en estoit très-bon maistre : et pourtant M. le vidasme, qui estoit parrain dudict Fandilies, disputa ceste arme, d'autant que l'article du duel porte : « armes visitées parmy caval- «liera et gens d'honneur;» mais il en Ait resliondu que les Suisses, qui sont si braves gens de guerre, n'en usent point d'autres. Pour fin , ftu M. le vidasme ne passa point plus avant, s'asseurant de la vaillance de son Alleul , qui, de son costé, n'en fit nulle altercation.

Les voyià donc entrés dans le camp, toutes solemhités et criées faictes et requises. De premier abord, Fandilles donna un grand coup de son espée à travers la cuisse dudict baron, qui Iuy fit une telle ouverture, à cause de la largeur de Tespée, qoe le sang en sortit en si grande abondance, qu'il commençoit desj& à diminuer de la force du baron, qui, en prévoyant son inconvénient, s'advisa d'aller aux prises et à la lutte , y ayant esté très-bien dressé par un petit prestre bretton qui estoit aumosnier de M. le cardinal de Lenoncourt, son parent : et ayant aussy tost porté son homme par terre, et te tenant soubs Iny, n'ayant ne Tun ne l'autre nulles armes offiensives, car elles leur estoient desemparées des mains pour mieux se servir de la lutte se terrasser et porter par terre : par quoy, le baron eut recours aux mains et aux poings, dont il en donnoit de très-grands coups à son ennemy , et , le plus qu'il pouvoit; et cependant cela n'estoit

rien, et de tant plus s'alloit-il afloiblissant de sa playe et de son sang, qui Iuy ooaloit fort tottsjours. La fortune voulut que le combat estant en tels termes de suspension, uneschiffmî qui estoit là tout auprès du camp vint i se rompre et tumber, où il y avoit force dames et damoiselles, gentilshommes et autres, quis'j estofent mis pour veoyrce cruel passe-temps; de sorte que la confusion s'en ensuivit si gràode, tant par la cheute dudict eschaffaot, et par les cris, les plaintes, et le mal que se foisoient et enduraient les damoiselles et gentilshommes, si bien qu*on ne sçavoit à quoy s'amuser, ou de veoyr la findu combat, ou alieraeoourir ces pauvres créatures se blessans, se pressans et s'estouffens si misérablement les uns les autres. Cependant, sur ce grand esclandre, tintamarre et trouble, y eut quelquesnms des amis et parens du baron des Guerres, qui prenant ToccasioB ï propos , se mirent à crier : c Jettez-luy du sabk «dans les yeux et la bouche;» ce qu'ils neussent osé foû-e sur la vie, sans cest eseandale de cest eschaffaut rompu; d'autant que, par les lois du camp, cela est fort deffèndu , et par le bandon, qui se fait sur la vie, de ne rien dire. non pas parler, tousser, cracher, moucher, of faire aucun signe qui pust porter ou parobdt Pour fin, le baron, qui n'en pouvoit plus pour les grands efforts qu'il foisoît à sa playe, et i en jetter sang, entendit fort bien ^advertiss^ ment; et, amassant du sable, duquel le camp estoit applany pour favoriser les deux combattans s'il fost esté raboteux, ne faillit d'en jetter dans les yeux et la bouche de son cnnem}'; si bien qu'il fot contrainct de se rendre , ce disent les partisans du baron, dont crièrent: cil se «rend.* Ceux de Fandilles disent que non; et, parce que le grand bruit et grosse rumeor de cest eschaffout rompu et de Fescandaleanivé oontinuoit tousjotvs, on ne put rien ouyr de ce que dbent les combattans.

M. de BouiMon, comme ju^, ordonna fo'iis fussent séparés, et soudaûi le baron se leva et se mit à faire estancher sa playe et se panser, car il n'en pouvoit plus : et ainsy qu'il voiloit disposer de son ennemy à sa volonté, et Iuy foire pastir la mesme peine qoe l'autre hT avoit préparée et assignée, il y ent une u^ grande altercation entre les parrains, d'iuw que M. le vidasme, parram de Fandilles, disoit

DISCOnRS SUR LES DUELS.

rot

et affirmoit tou«()ours qu'il D'avoit jamais ouy la voix de son filleul, ny la parole qu'il se reudist. Le parrain du baron ( il me semble avoir entendu que cestoit M. de Pavan, de Lorraine, brave et vaillant gentilhomme) affirmoit tousiiours le contraire, et vouloit que son filleul triumphast et usast des lois du camp, qu*il avoit acquises justement. Mais M. de Bouillon, prenant ad vis de aoy et d'autres grands capitaines, ordonna que les choses n'iroient plus advant; et se oontenteroit le baron de la raison , d'autant qu'il y avoit fort à disputer lâ-dcssus, pour le doubte qu'on avoit de la reddition, qu'onn'avoit pu avoir ouy clairement.

Pour fin, les deux combattans firent trèsvaillamment , et le vaincu par eroprès ne laissa à se trouver en de bons lieux pour lé service du roy, et mourut faonnorablement à l'assaut de Gonys, assiégé par M. le mareschal de Brissac, et y fiit remarqué pour avoir monté des premiers à la bresche, et tué au plus haut.

J'ay esté possible troplongence oonte;mais, parce qu'il est beau, je n'y ay rien voulu oublier, l'ayant ouy conter à feu M. le vidasme et â d'autres honnestes gentilshommes partisans, tant d'un costé que d'autre. Par ainsy , voyonsnous les misérables et ignominieuses peines que les vainqueurs donnoient aux vaincus; car ne faut point doubter que, si la chose ne fhst esté un peu doubteuse en ce combat, que ledict baron n'eust fait brusler son homme ainsy qu'il avoit raison, aussy que Dieu possible ne le voulut pas pour l'amour de sa querelle injuste.

Messire Ollivier de 1^ Marche, en son vivant gentil chevallier certes et fort accomply pour les armes et pour la plume, premier malstre d'hostel de l'archiduc Philippes comte de Flandres , raconte en ses Mémoires un combat qui fut liait de son tempsà Valanciennes devant le bon duc Philippes, qui est certes plaisant pour la forme des armes par lesquelles il fut mené, et pour aucunes cerimonies badines qui y furent observées : car autrement il fut traglcque, car le vaincu fut tué et pendu. Le subject estoit fondé sur un privilège que les empereurs et comtes de Haynaut donnèrent jadis à ladite ville de Valanciennes, que, quand un homme avoit tué un autre de beau faict ( il

* Voyez dau» cette collection Olivier de la Marche et Mathieu de Coussy qui racontent également ce duel.

use ainsy de ce mot qui n'est point mauvais X qu'est à dire en son corps deflfendant , et sans supercherie ny advantage, il pouvoit venir demander sa franchise de Valanciennes, et qu'il vouloit maintenir à l'escu et au baston qu'il avoit tué fort bien son homme sans adavantage et en homme de bien; et, sur ce, luy estoit accordé sa franchise; et nul ne luy pouvoit rien demander pour ceste quierelle, si-non qu'on la prist et maintinst A l'escu et au baston, et donnant la loy de la ville : ainsy parle-t-il. Advint qu'un Mahiot avoit tué un parent de Jacotin Plouvier; et fut poursuivy ledicl Mahiot debvant la loy de Valanciennes, et disoit Jacotin qu'il avoit tué son parent de guet-àpens, non pas de beau faict; et, pour ce, te combat fut accordé par ceux de la ville qui estoient juges , et non le duc Philippes , pour ne desroger à la loy, bien qu'il fost leur souverain et y fust présent. Il s'y trouva aussy grand peuple : mais, sur la vie, il n'usoît dire mot , ny faire un seul bruit; et celoy qui leur comniandoit avoit un baston, et leur crioit: «Gare le ban! v si qu'un chascun se tenoit coy, craignant la justice et la perte de la vie. Le camp clos estoit tout rond, où il n'y avoit qu'une entrée et deux chaires mises Tune debvant l'autre, toutes deux couvertes de noir (notez ce point), pour y faire asseoir les combattans attendans l'heure. Cependant, advant combattre, fût apporté le livre missel, sur lequel presterent serment l'un et l'autre : cela s'usoit fort anciennement. Ils avoient tous deux semblables habillemens de cuir bouilly , cousu sur eux fort estroîctement , tant aux corps, bras, que jambes, les testes rases, les pieds nuds, les ongles coupés des mains et les pieds aussy; cela se faisoit à cause des prises. Et ro'estonne qu'il ne parle de la barbe; car la prise y est très-bonne quand elle est fort longue et de grande esloffe, comme de ce tempslà elle se portoit, et aujourd'hoy en accom mence-l-on à reprendre la coustume. Pour armes deffensives ils avoient un escn, la pointe dessus et en haut , d'autant qu'en bas n'appartenoit qu'aux nobles à l'y porter; ce qui est à noter. Pour offensives, ils avoient un gros baston de meslier d'une mesme mesure. Ce bois est fort dur : aussy les bonnes boulles de palle-mailles se font i Naples de ce bois. Le

DISCOURS SDR LES DUELS

baston de la croix du frère Jehan des Entommeures, dans Rabelais, dont il se servoit si bien, estoit de cormier, qui est un bois aussy bien fort et dur. Advant qu^ils s'allassent affronter, ils demandèrent trois choses: sucre, cendres et oincture. Aussy tost leur furent apportés deux bassins pleins dégraisse. (Quelle cerimonie !) Les luicteurs de Turquie oignent ainsy le corps de graisse ou d'huile , pour faire mieux glisser les prises. Après, leur furent apportés deux bassins de cendres pour oster la graisse de leurs mains , et qu'ils pussent mieux tenir leurs escus et leur basions. Voylà pour la seconde cerimonie ; et pour la troisiesme , fut mise en la bouche d'un chascun d'eux une portion de sucre , autant à l'un comme à l'autre (pensez encor qu'elle fut pesée), pour recouvrer et entretenir leur haleine et la salive. Voylà un plaisant mystère ! En Turquie , les messagers et laquais usent de ces sucres ainsy en leurs bouches, quand ils vont par pays à faire grande diligence, pour pareille raison. Notez aussy que, de chascun trois mets en fut faict essay debvant eux , comme l'on fait debvant les roys et princes. (Quel essay?) Venans doncques aux mams, pour abréger mon conte, Mahiot amassa du sable dont le camp estoit semé, et en jetta aux yeux et visage de Jacotio, et, en mesme instant, luy donna encor un vilain coup de son baston sur le front, dont il en fit playe et sang : mais Jacotin , qui estoit plus puissant que Tautre , poursuivit si bravement sa battaille, qu'il abbat Mahiot par terre, bouche contre bas; et aussy tost, luy sauta sus, et luy creva les yeux, et puis luy donna un si grand coup de son baston , qu'il l'assomma et le mit soudain hors de la lice (il use de ce mot pour dire hors du camp) , et puis fut condamné par les juges à estre mené au gibet , et là pendu. Ainsy fut ce combat, qu'on verra plus au long escrit dans les Mémoires dudict messire Ollivier.

Nous lisons dans les Annales de France^ que, du temps du roy Charles VI, le seigneur de Garrouges, par arrest de la cour de parlement de Paris , à faute de preuves du crime , combattit en camp clos un gentilhomme nommé Le Gris , pour l'honneur de sa Femme , que ledict Le Gris avoit forcée en son absence, luy estant allé outre-mer en Terre-Saincte. La

1 Ce ftit est auisî raconié dans FroUsarL

dame estant venue à l'eq^ectacle du combtt dans un chariot, le roy l'en fit descendre, l'en jugeant indigne , puisqu'elle estoit criminelle ( grande pitié pourtant ! ) jusqu'à la preuve de son innocence, et la fit monter sur un eschaffaut, attendant la miséricorde de Dieaet la faveur des armes, qui luy furent, et à Tan et à l'autre, si secourables, que le sieur de Carrouges vainquit son ennemy, et luy fit le toat confesser; et aussy tost le fit pendre à une potence qui estoit là dressée , et la dame absoute et fort glorifiée. J'ay veu ceoombat repr^ sente dans une vieille tapisserie teodoe dans la chambre du roy à Bloys, des vieux meubles de leans; et la première fois que je l'y vis, le roy Charles IX, qui estoit fort curieux de tontes choses, la contemploit et se faisoit expliquer l'histoire. Leurs armes estoîent: qu'ils estoient couverts tout le corps, et, pour les offensives, avoient des masses, ny plus ny moins que celles que portent les cent gentilshommes, qu'on nomme becs de corbin , et une forte courte espée en façon de grand dague , qui couloit k long de la cuisse.

Nous lisons dans les Histoires tragigaesit Banduel ^ , que le seigneur de Mandozze ayant combattu vaillamment pour l'honneur de la belle duchesse de Savoye , en fit de mesmaan comte de Pancallier, qui l'avoit accusée malbeoreusement , et luy fit pastir la peine qu'il avoit préparée à la pauvre duchesse avant qu'entrer dans le camp; car la potence et le feu y estoient dressés pour ly mettre, sans sa juste cause, et la bonne espée dudit Mandozze; lequel, ayant fait confesser à son ennemy sa meschanceté^le fit mourir comme il avoit mérité. L'histoire eo est très-belle; et peu y en a-t-il semblables à elle.

11 se lit aussy du tems du roy Louys leBt^oe, que Ingelgerius, comte de Gastinois, une ouicr estant couché avecques sa femme, trespassa auprès d'elle, qui ne s'en apperceut aucuDcment, jusques au matin qu'elle le trouva tout mort auprès d'elle ; c'est à sçavoir : si fit aussy tost appeller tous les gentilshommes, chevalliers,daDes et damoiselles, pour leur monstrer à tous ce piteux espectacle, dont elle en fit untrès-griod deuil. Il y eut un gentilhomme du lignage da comte, qui s'appelloit Contran, qui en accusa la comtesse et de la mort et d'adultère, et qu'dk

* BandeUo.

DISCOURS SUR LES DUELS

s'estoU mesfaicte en maryage envers son mary, et qae, pour mieux maintenir et à son ayse sa vie lubricque, elle avoit meurtry son seigneur. De ce desbat Fut adverty le roy Louys le Bègue, qui devant luy fit venir la comtesse et Contran, car il aymoit fort le comte trespassé. Leurs raisons ouyes, tant de Fun que de l'autre , et qui ne gissoient guieres bien en preuves apparentes, Contran jetta son gage contre la dame ou autre qui voudroit sa querelle soustenir. La dame faisoit serment solemnel que Taccusation estoit Fausse. Messire Contran, ne se contentant de cela, ofFrit eu champ de battaiile contre tout homme son dire soustenir, et prouver par son corps qu'aiosy estoit. Si Fut la matière assez longuement desbaltue des barons par plusieurs raisons alléguées d'uu costé et d*autre ; mais enfin Fut déclaré (eu esgard à la coustume observée en France) , puisque Taccusateur vouloit par battaiile prouver son dire et jetter son gage, que la dame se devoit pareillement deFfendre par un champion qui le combat pour elle entreprit. De ceste sentence ladicte dame Fut fort estonnée; laquelle, regardant beaucoup de ses parens, amys et gentilshommes de la maison piteusement , n'en trouva aucun qui s'oFfrist, non qu'ils doublassent de sa juste querelle, mais ils redoubtoient de la vaillance et force dudit Contran; mauvais et poltrons parens estoienl. Par cas , se trouva en ceste assemblée Ingelgerius, comte d'Anjou, jeune prince qui n'avoit encore atteint seize ans, lequel ladicte comtesse avoit tenu sur les sainctsfbns de baptesme, et luy avoit donné le nom propre de son mary, et par ainsy estoit son filleul. Luy, voyant sa marraine à si mauvais point reduicte, il vint se présenter pour la def Fendre , et se jetter à genoux devant le roy pour accepter le combat et gage de Contran pour la querelle de sa marrine; (quelle bonté de filleul , et à propos , et quelle vertu de baptesme!) et aussy-tost contrejetta son gage à Contran , qui le recueillit et le prit ; car telle estoit la coustume, que celuy qui appelloit jettoit un gand pour gage , et l'appelle le levoit ; et si quelquesfbis tous deux bailioient le gage; et s'appelloit gage de bataille (comme , devant le roy Charles V, firent Jehan de Cuistelles de Haynaut , et Pierre de Bournezel , qui leva le gage jette par Tautre). Le roy en voulut divertir ledict comte Ingelgerius tout ce

■ftlHTOMB. I.

qu'il put , en luy usant ces propres mots dits en rhistoire: «Mon fils, jeunesse et peu d^advis ofont aucunes Fois à ceux dedans lesquels se loagent entreprendre si hautes choses que puis a après ils succombent soubs le Faix. Pour ce, «pensez-y, et que vous estes un peu trop jeune «pour combattre un tel chevallier comme Con- «tran. D'autre part , vous commencez vos pre- « mieres armes par un champ de battaiile mor- « telle . Et , pourtant , mon fils , pensez mieux à «vosafFaires.»

Nonobstant ceste belle remonstrauce , le petit comte tout courageux persista en son dire et sa resolution, dont toute la cour avoit pitié de luy, disant que c'estoit grand dommage d'envoyer un tel et si bel enFant à la boucherie et à la mort. Qui Fut bien ayse d'autre part? ce Fut la comtesse sa marraine, qui Ven remercia et Festoya grandement , luy remonstrant le fort de son accusation , et de combattre hardiment, car c'estoit sur une vraye vérité et bon subject. Lendemain au matin , à heure de dix heures, la battaiile Fut assignée. Le comte ayant salué et pris congé de sa marraine, et ayant ouy sa messe, se recommandant à Dieu, et ses aumosnes et oFFertes distribuées , et s'estant garni du victorieux signe de la croix , monta à cheval, et entra dans le champ de batiaille, où il trouva son ennemy Contran tout prest de l'assaillir. La dame comtesse de Castinois Fut mandée, et Furent les serments accoustumés pris d'un costé et d'autre; puis les deux champions s'entrecoururent Fort rudement. Contran atteignit le jeune comte sur son escu, si qu'il le Fauça tout outre, et le comte le Frappa si impétueusement, que ny escu ny harnois ne le purent empescher qu'il ne luy passasl sa lance tout au travers du corps, et l'abbatit de son cheval par terre. Lors le comte descendit et luy coupa la teste, laquelle il présenta au roy, qui Faccepta de bon cœur, et en fiit trèsjoyeux, comme s'il luyeust Fait présent d'une cité. La comtesse Fut soudain mise en plaine délivrance , laquelle humblement remercia le roy; et puis vint devant tout le monde baiser et accoler de bon cœur son filleul , auquel , le lendemain, en recompense du très-agreable service qu'il luy avoit Fait, lui donna , par la volonté du roy, la seigneurie de Chasteau-Landon, et plusieurs beaux fieFset chastellenies en Castinois , desquelles ledit comte dès lors en fit au

roy hommage; et elle vesquil religieusement en jeusnes, prières, aumosnes et œuvres vertueuses le reste de ses jours < .

De ceste histoire, bien que Taye abrégée le olus que j'ay pu, se peut recueillir et noter Tusance antique qu'il y avoit en France de ces combats et jet temens de gages, et comment les chevalliers y estoient receus quand ils vouloient accuser ou defFendre par battaille de leurs corps, et mesmes pour la defFense de l'honneur et de la vie des dames ; et croy ( comme j'ay ouy dire à de gallans hommes, et que j'en ay veu l'institution qui le porte ainsy ) ceste coustume avoir eslée venue et introduicte par le roy Ârtus de la Grande- Bretagne, lequel, lorsqu'il fonda Tordre des chevalliers de la Table Ronde, parmy leurs plus belles institutions et ordonnances, ils estoient tenus et estroictement liés de combattre pour les dames, et souslenir leurs vies , biens et honneurs, ainsy que nous en voyons une infinité d'exemples dans nos vieux romans, entre lesquels le plus beau , si me semble, c'est de ce brave Renaud de Montauban , lorsqu'arrivant en Escosse , y envoyé par Tempereur Gharlemaigne pour quérir secours, il délivra de mort et de feu la belle Genièvre , qui s'en alloi t du tout perdue , et fit porter à son meschant accusateur la peine qu'il vouloil faire sentir à ceste belle créature; carde jnisericorde il n*en falloît point parler : il falloit ou mourir sur le coup, ou se rendre; et, estant rendu, la condition en estoit encor pire que la mort; car l'ignominie en estoit plus grande; et outre, le vainqueur eopouvoit disposer comme il luy plaisoit, ou le tuer, ou le tenir prisonnier, ou s'en servir d'esclave, ou le louer, ou le vendre, engager , ou donner.

Ainsy que j'en ay discouru dans le chapitre de la reyne Jehanne de Naples, et que le vénérable docteur Paris de Puteo, qui a gentiment escrit des duels ^, trailte que ceste belle et genereuse reyne, tenant un jour, entre ses plus grandes festes et magnificences, le bal ouvert

* C'est ï sçiTOir si premierenieiit, ou après, elle ne luy Bt quelque petite courtoisie de son corps, pour telle obligalion de vte et d'Iiouneur , qui ne te pouvoit retcompenser si bien par cette donation de son bien , comme par un bonneste amour et belle cliarité de sa cbair. Et quel mal pour cela! Le refus en fust esté par trop ingrat. ( Note de Brantôme.)

* De ûuelio et Re nùUtarù Ce livre, traduit en iUh lien, a été imprimé A Venise.

dans la grande salle de son chasteaude Gayette, elle prit , pour la mener danser , le seigneur Galeazzo de Manloue, gentilhomme fort accomply de ce temps; et, la danse finie, il luy fit une grande révérence le genouil en terre , et, la remerciant très-humblement de Tboiiucur qu'elle luy avoit faict, ne sçachaot en quoy la recognoistre par aucun service condigne, luy fit vœu d aller errant qui çà qui là parmy le monde, et tenter tous hasards et iaicts chevalleureux, à toutes heures et rencontret de chevalliers errans, jusqu'à ce qu^il aurait vaincu et conquis par armes deux vaillaos chevalliers, et les luy eust amenés à ses pieds pour luy en faire présent, et d'en disposer comme bon luy sembleroit. Telles courtoisies serendolent le temps passé parmy les dievaliiers envers les dames, selon Tusance des chevalliers errans. l<a fortune fut si grande pour ce geolilhomme, que, dans l'an, il fit et s'hasarda tant, qu'il conquit en Bourgongne, et en Bietaigne,et Aoglelterre, sa proye, et accomplit son vœu envers la reyne , et amena ses prisonniei*s. Mais elle, très-gentille, bonne et trèscourtoise (aussy estoit- elle pour lors la plus belle princesse du monde, et la meilleure, et estoit-elle aussy sortie du noble sang de France), ne voulut envers eux user d'aucun privil^e cruel practiqué de ces temps envers eux, poiir les retenir en vile et serve condition comme esclaves; mais les récent très-humainemeot, leur fit une très-bonne cher^", leur donna congé et liberté tout ensemble , les renvoya, avequ<!S quelques presens encor; et s'en allèrent ainsy très-contens d'avecques elle , grand mercy à sa bouté, beauté et générosité; car elle en pouvoit faire comme il luy eust pieu. J'en fois ce cooie mieux en sa vie. Voyià pourquoy ce docteur Paris a raison de louer ce traict et desapprouver celuy des chanoines de Sainct- Pierre de Rome. Sur ce ledict vénérable docteur Paris de Puteo se met ù exalter (comme de raison) ceste généreuse reyne , pour ce beau tra ict , en déprimant et mestouant fort celuy que firent lesdicts cbanoiD» de Sainct-Pierre de Rome à l'endroit d^un pauvre diable de chevallier , lequel ayant esté vainca par un autre qui lavoit voué pour pénitence et donné auxdicts messieurs leschanoines, Tacct p* terent de bon ccBur , sans luy faire aucune grâce ny courtui&ic libre, ains le menèrent et le tua

DISCOURS SUR LES DUELS

traignirent là, qu'il pouvoît aysement et librement se pourmener dans Feglise comme bon luy eusr pieu, et de se présenter devaut la porte, et d'ad viser le monde de là en hors, mais l'outrepasser d'un pas seul , non, tant il estoit encor plus misérable ; et le gardèrent ainsy longtemps en cest estât certes pire que la mort. Voylà pourquoy le /enerable docteur a raison d'exalter ladîcte reyne Jehanne, et déprimer messieurs lesdicts chanoines.

Bref, selon les lois lombardes et anciennes coustumes, les conditions des vaincus estoient fort viles, sordides et fort misérables. Si y en a-t-il eu pourtant de nos temps, ou de nos pères , de ces combattans à outrance , et vainqueurs, qui ont estes modestes, et qui en leurs victoires ont addoucy les rigueurs de leurs lois et dispositions de droits.

II se fît un gentil combat au siège de Florence, ordonné par ce grand capitaine le prince d'Orange (Paulo Jovio en fait le conte, mais non si gentiment comme je Tay leu en un livre espaignol , et ouy raconter dans Florence autresfois). Le siège y estant doncques, comme chascun sçait, plus par leurs divisions, partialités, que autres choses , il y eut un combat représenté par quatre jeunes hommes florentins : les deux estoient dans la ville, assiégés, et les deux autres assiegeans hors la ville, ainsy que coustumiere* ment se voit en guerres civiles. Ceux de la ville furent ceux qui, de gayeté de cœur, ou d'aniroosité, ou despit , envoyèrent le cartel au camp du prince d'Orange, et luy demandèrent le combat contre deux autres de leurs concitoyens qui estoient en son armée. Soudain ils furent pris au mot par deux autres vaillans jeunes hommes de la ville, qui estoient hors pourtant; dont ce combat fut accordé et assigné par ledict prince au lendemain, avecques toutes seuretés et belles parolles données. Estant, doncques tous quatre entrés dans Testaquade ou le camp , qui estoit environné d'une grosse corde , que les lansquenets gardoient , environnés tout au tour avecques leurs picques, les solemnités et cerimonies y requises bien observées , n'ayans nulles armes deffensives, tous en pourpoinct, si non offensives, qui estoient espadas may affiladas y agudas < , il pleut ainsy à la fortune de Mars de leur vouloir esire egalle i l'un et à l'autre

< Épéct bien effilées et aiguës.

party ; car un de ceux de dedans Ait vainqueur, et l'autre vaincu ; et de mesmes ceux de dehors, après avoir chascun fort et trës-vaillammeui combattu , et d'un hardy courage , sans oublier rien du debvoir de bardys combattans, dont, entre autres, il y en eut un de ceux de dedans qui vint à estre blessé à mort; et rendant force sang , qui le debilitoit beaucoup , celuy de dehors luy dit alors qu'il se rendist; l'autre, n'en pouvant plus, et abhorrant ce mot pourtant de se rendre à son ennemy , luy respondit seulement etadvisement, pour mieux garantir son honneur : « Je me rends à M. le prince. » Soudain son ennemy luy réplique : « Il n'y a point icy a autre prince que moy , et je n'y cognois point «dans ce camp aucun que moy; et faut que tu le «croyes, et qu'il n'y a nulle grandeur et autho- «riié icy que mon espée. Par quoy, rends-toy à «moy, et non à d'autre.» Sur ces parolles, Tau^ tre, tumbant en terre, donna signal qu'il estoit vaincu, non par faute de courage, mais par de« sastre de la guerre. Toutesfois, l'enneniy fut honneste; et se sépara ainsy, la victoire egalk en perte et en bien.

Telle brave response firent ces deux braves cousins espaignols (desquels j'en parle ailleurs) àScipion l'Âffricain, en Espaigne, lesquels, tous deux contendans à une mesme seigneurie que tous deux disoient leur appartenir, concertèrent ensemble de la débattre par les armes, et entrer en camp. Et ainsy queScipion ( tout courtois et bon qu'il estoit) leur pensa remonstrer qu'estant si proches , il valloit mieux s*en remettre à des arbitres et juges, sans en venir là : «Non, non , luy respondirent-ils , en cela nous a ne voulons recognoistre autres dieux ni autres «juges que le dieu Mars et nos espées. »

Or, d'autant que ce combat de ces Florantins est signalé, j'ay bien voulu mettre leurs noms, tant des vaincus que des vainqueurs; car et les uns et les autres sont dignes à louer. De ceux de dedans, l'un se nommoit Dante ^ Gastellan , et contre luy combattoit , par ceux de dehors, Berlinello Ballandin, quicombattoient d'un cosié du camp ; de l'autre costé combattoit le compaignon de Dante , du dedans , Ludovico Marteily, contre son adversaire Juan Bombio. Pour fin , Dante vainquit Bertinello, et, sans disposer en

< Abré(;é d« Dorante , comme s'appeloit le poète Dante en son iiosu an baptême.

DISCOURS SUR LES DUELS

rigueur de sa personne , le laissa là , et s*aila asseoir; ne luy estant loisible d'ayder à son compaignon (ce qui est à noter) , il s'assit fort bien pour veoirle jeu, et pour se reposer. Cependant le prince (par la permission du vainqueur) fit jetter hors du camp le jeune Berlinello, et commanda le faire panser. Ludovico Martelly combattit Juan Bombin , lequel il mit à tel poinct , qu'il luy tint les propos que j*ay dict de se rendre : mais lambin, faisant sa response précédente, fîit vaincu , et pourtant gracieusement traicté de son victorieux, sans le faire passer soubs les lois rigoureuses des Lombards pour ces duels. Ce combat fut beau et gallant , et qui le voudra considérer sur aucunes particularités n'en fera pas mal son proffit.

Lorsque M. de Nemours , Gaston de Foys , lieutenant de roy en Italie , estoit à Ferrare , il y eut deux braves et gallans capitaines espaignols, lesquels, par le grand renom de la valeur, grandeur et gentillesse, prudhommie et vertu qu'ils avoient senty de ce brave prince, ayans une grande querelle ensemble, s*adviserent et s'accordèrent de luy demander le camp : ce qu'il leur accorda fort librement et courtoisement , pour le grand honneur qui luy en redondoit , rayant préféré aux Espaignols à luy grands adversaires, et à force potentats d'Italie, voire à leur roy Ferdinand. Le jour estant assigné, les deux combattans ne faillirent à y comparoir avecques leurs parens et amis, parrains, confidans, et toutes solemnités faictes. Madame la duchesse de Ferrare s*y voulut trouver, laquelle pour lors estoit des plus belles et accomplies princesses de la chrestienté, fust pour !e corps que pour l'esprit, qui parloit force belles langues. Aussy M. de Nemours, pour sa perfection, en estoit espris un peu beaucoup, et en portoit ses couleurs gris et noir, comme dit le conte , et une faveur qu'il portoit sur soy le jour de la bataille de Ravenue. Le combat ayant esté donc entrepris et vaillamment exécuté , l'un des deux combattans vint à estre si fort blessé , que le sang luy coulant en grande abondance , luy vint à faillir, et, pour ce, tumber à terre. Son ennemy le pressa aussy tost de se rendre , l'espée à la gorge. Sur quoy madame la duchesse , qui estoit aussy bonne et courtoise comme belle et vertueuse, touchée de pitié, priaà joincles mains M. de Nemours au'il fist despartir le combat, et

que l'autre ne poursuivist point son entiemy jusqu'à la mort. Mais M. de Nemours respondit à cela: a Madame, vous ne doubtez point com- «bien je vous suis serviteur, et qu'il n'y a chose «au monde que je ne voulusse faire pour vous «rendre marque très-asseurée de ma volonté; « mais en cecy je n'y puis rien ; el ne puis DQlle< «ment offenser la loy du combat, ny honneste- «ment prier le vainqueur contre la raison, ny « luy oster ce qui est sien par l'hasard de la vie. i Toutesfois , ce faict se termina par une gentille invention ; car son parrain s'advança et dit : (cSegnor Azevedo (car ainsy s'appelloitruo des combattans , et l'autre le capitaine Sainct^ Croix), je cognois bien au cœur du capitaine «Saincte-Croix qu'il mourroit plutost que de «se rendre; mais, voyant qu'il n'y a point de «moyen en son faict, je me rends pour loy.» Et ainsy demeura victorieux Azevedo , et en rendit grâces à Dieu, et fut emporté du camp avec grandes resjouyssances, pompes et magnificences; et fut soudain pansé Saincte-Croix, et estanché le sang de sa playe , et ses gens l'emportèrent avec ses armes , lesquelles Azevedo ; s'estant oublié dès le camp de les emporter avec luy, envoya demander (comme à lay appartenantes) pour s'en triumpher; mais on ne les voulut rendre ; dont les plaintes en estant venues à M. de Nemours et M. de Ferrare par M. de Bayard , qui en avoit esté le mareschal de camp , luy fit donner commission d'aller dire à Saincie-Groix qu'il eust à les rendre; que s'il y contredisoit, que M. de Nemours le feroit rapporter dans le camp, où luy seroit la playe descousue, et le mettroit-on en la mesme sorte et mesme estât que son ennemy Favoit laissé quand son parrain s'estoit rendu pour luy. Quoy voyant Saincte-Croix , qu'il csloii forcé par les lois du combat de le faire , et qu'il n'en pouvoit plus, les rendit à M. de Bayard^ qui les rendit au vainqueur, ainsy que la raison le vouloit. Il est vray qu'il y a des gens poiatil leux qui pourroient arguer là-dessus; car, puisqu'il avoit laissé les armes dans le camp, fii^ ou par oubly ou par ignorance de son debvoir, ou pour autre subject qui s'allegueroit bien làdessus meshuy, il n'estoit plus receu de droit de redemander ne retirer ce qu'il avoit laissé en place. Je m'en rapporte au dire des grai^ds capitaines; et , quant à moy, je penserois eo

DISCOURS SUR LES DUELS

Faire là-dessus un discours plein d'argumens et raisons, et qui seroit beau.

A ce que conte Thistoire , le capitaine Saincte- Groix eut un tel coup sur la cuisse, quil en eut tout le haut coupé jusqu'à Tos, dont en saillit aussy tost si grande abondance de sang, qu'ainsy qu'il cuyda marcher pour se venger, il tumba. Quoy voyant , Azevedo luy dit : <' Rends-toy , Saincte - Croix , ou je te tueray. » Mais il ne luy respondit rien , ains se mit sur le cul , tenant son espée au poing et Faisant des exclamations , délibéré plutost mourir que de se rendre. Alors Azevedo luy dit : «Levé- toi , «Saincte-Croix, car je ne te Frapperay jamais «ainsy.» Aussy il y fistisoit dangereux , dit le conte, comme à un homme désespéré et de grand cœur. Puis il se releva et marcha deux pas , et tumba pour la seconde fois quasy le visage contre terre , et eut Azevedo Tespée levée une Fois pour luy couper la teste : ce qu'il eust bien faict s'il eust voulu, mais il retira son coup ; et, pour tout cela, ne se voulut jamais rendre : et ce Fut lors que la duchesse pria M. de Nemours pour luy, car il n'en pouvoit plus; et s'il eust demeuré guieres plus, ainsy perdant son sang, il estoit mort, demeurant sans remède.

Ceste invention du parrain Fut très-gentille. Toulesfois, Tony peut là-dessus disputer beau-» coup de beaux traicts, à sçavoir si le parrain se pouvoit rendre pour son filleul, et s'il n*y alloit point de l'honneur du filleul, et pour autres choses, que je laisse aux plus gentils et habiles duellistes à débattre et décider cela. Cest Azevedo Fut fort honnoré des François, et mené en triomphe avecques trompettes et clairons au logis de M. de Nemours , qui le Festoya avecques grand honneur, qu'il recognut pourtant très-mal despuis, à ce que dit le oonte, qui luy Fiit une grande lascheté. Il n'en dit le subject ; mais est à présumer qu'il porta les armes contre M. de Nemours après , et se banda Formellement contre les François.

Azevedo estoit l'assaillant , et avoit son parrain Federic de BozoUo , de la maison de Gonzague ; et ne sachant de quelles armes avoit à combattre , s'estoit gamy de tout ce qui luy estoit nécessaire en homme d'armes, à la genette, et à pied, et en toutes les sortes qu'il pouvoit imaginer qu'on sceust et deust corn*

battre. Peu après , Azevedo s'estant entré dans le camp, le prieur de Messine vint porter deux secrettes t et deux rapières bien tranchantes ( j'useray ainsy de ces mots du temps passé pour suivre le texte, et mieux observer et honnorer l'antiquité), et deux poignards , lesquels il présenta au seigneur Azevedo pour choisir, et qu'il prist ce qui luy estoit besoing ; et , ce feict , se mit Saincte-Croix dans le camp. Tous deux se jetterent à genoux pour Faire leurs prières à Dieu. Après furent tastéspar leurs parrains, sçavoir s'ils avoient nulles armes ny charmes soubs leurs vestemens et sur eux. Ce Faict , chascun vuida le camp, qu'il n'y demeura que les deux combattans , les deux parrains et le bon capitaine Bayard , qui , par M. de Nemours et le duc de Ferrare , et pour plus l'honnorer, et aussy qu'il n'y avoit homme qui s'enteudist mieux à ces affaires , fut ordonné maistre et garde du camp. Le herault commença à Faire son cry, tel qu'on a accoustumé Faire en tel cas, que nul ne fist signe, crachast, toussasl, fist autreschosesdont nul desdicts combattans pust estre ad visé. Ce Faict, marchèrent l'un contre l'autre. Azevedo prit son poignard en une main, et sa rapière en l'autre ; mais Saincte- Croix mit son poignard au fourreau , et tint seulement sa rapière. Il ne Faut doubter si le combat devoit estre mortel , car ils n^avoient nulles armes pour se couvrir. Parquoy, après plusieurs coups tirés , arriva ce qui a esté dict.

Par ainsy le combat Fut fini, lequel certes Fut beau et signallé, et auquel, et en celuy des quatre Florentins, se doibvent plusieurs choses observer. L'une, comme j'ay dict, c'est la reddition du parrain pour le filleul, et si elle porte coup, laquelle certainement le peut porter grand, si l'on doit prendre au pied de l'escriture les lois des Lombards sur ce Faict, ainsy que j'ay ouy dire à beaucoup de gallans hommes et capitaines, à la sentence desquels je m*en rapporte mieux qu'à mon advis , pour estre plus suFfisans cent Fois que moy. L'autre chose qui est à noter, est les courtoisies que ces gallans hommes combattans s'usèrent les uns aux autres; ne se privilegeans nullement des lois rigoureuses permises en cesFaicts, etseoontentans seulement de la reddition et non de

^ La tecreue ett une sorte de casque ; sécréta, un pot de firr à mettre sur la tête.

no

DISCOURS SÏIR LES DUELS

la vie, ny de la certitude et autres conditions viles et ignominieuses qu'ils leur pouvoient imposer : et certes Azevedo fut encor plus courtois que tous. Il est bien vray qu'il y en a aucuns qui , voyans leurs ennemys de grand cœur et désespérés, craignent de les poursuivre cliaudement : car n'est chose qu'on doit autant craindre qu'une personne blessée à la mort, car vous la voyez faire des efforts et des violences, et se lancer contre son ennemy comme lyon enragé. Voilà pourquoy les plus advîsés et fins s'en tiennent loin, et ne les approchent voluntiers, de peur de leur dernière rage et vaillance, ainsy que fit le seigneur de Jarnac à feu M. de La Chastaigneraye, mon oncle, qu'il ne voulut approcher de près lorsqu'il luy eut donné le coup de jarret ; car il le cognoissoit de longue main pf)ur un des plus vaillans et déterminés hommes du monde, et qui ne faudroit d'exercer sa dernière furie determinément, ainsy qu'il se lança sur luy par deux fois; ce que craignant, l'autre temporisa tousjours, et eut loisir d'attendre que le roy eust jette le baston. La troisiesme chose qui est à noter, est les mots que dit le Florantin à Tautre : qu'il ne recognoissoit aucun prince dans le camp que luy; et ce que dit M. de Nemours à madame la duchesse , s'excusant qu'il n'avoit là aucune puissance sur le vainqueur, ainsy qu'il est vray, selon les anciens articles de la loi du duel.

Mais il y a eu despuis des roys , princes et seigneurs, souverains et leurs généraux, qui, voyans les abus et les cruautés en cela par trop grandes, lorsqu'ils ont accordé les camps, se sont réservés des puissances et auctorités pour en disposer comme bon leur sembleroit, et comme grands juges et souverains magistrats ; ainsy que fit le roy François au combat de Sarsay et Yegiers, qui fut faict à Moulins au retour du camp de Piedmont ; car, ne voulant voir le dernier hasard de la fortune en ce combat , jetta le baston, et en décida, ainsy que le conte en est bien escrit dans les Mémoires de M. du Bellay, lequel je me passeray de le transcrire icy , puisqu'il est très-bien et â plein escrit dans ce livre : et l'ay ouy ainsy raconter à feu M. le connestable dans Moulins, et en ce lien mesme, dont il s'en debvoit bien souvenir, car ce fut là, et lorsqu'il fut faict connestable, et le disoit-ii ; de mesme façon jetta-t-il aussy le baston à Fon-

tainebleau pour le combat de Juillien Romero et de l'autre Espaignol , plus certes parce qu'il voyoit qu'ils ne faîsoient rien qui vaille, si-non badiner de parolles, de gestes et de desniarches, que pour autre subject, comme j'ay ouy dire à ceux qui y estoient.

Le roy Henry son fils en fit de mesme au combat de M. de La Chastaigneraye, jetta de mesme le baston , mais trop tard. Et ce jettement de baston, que Leurs Majestés tenoient en la main et le tiroient, portoit telle loy en soy si rigoureuse, qu'aussy tost qu'il estoit tiré il ne falloit sur la vie que pas un des deux combattans passast plus outre , ains qu'il cessast et retirast aussy tost son coup, quand bien il Tauroit tout prest de le faire ; et puis soudain les juges, mareschaux et gardes du camp survcnoient, qui separoient le tout.

M. le grand malstre de Ghaumont, lieutenant du roy en Testât de Milan , accorda on combat à deux Espaignols aussy à Parme , qui luy en avoient requis. L^un se nommoit le seigneur Peralte, qui autresfois avoit esté au service du roy de France, et fut tué d'un coup de faucon ( je parle à l'antique ) au camp de U Fosse, ainsy que le seigneur Jehan Jacques chassoît l'armée du pape ; et l'autre Espaigool s'appelloit le capitaine Aldano. Leur combat fîit à cheval à la genette et à la rapière, et le poignard (ainsy parloit-on alors), et chascun trois dards à la main. Le parrain de Peralte fut un autre Espaignol, et celuy d' Aldano fut le gentil capitaine Molard. Il avoit tant neigé que leur combat se fit en la place de Parme , oiï on Tavolt relevée , et n'y ayant autres barrières que de nei^^e. Chascun des deux combattaos lit très-bien son debvoir ; et enfin le seigneur de Ghaumont, qui avoit donné le camp et en estoit juge , les fit sortir en pareil honneur.

Voylà comment aucuns roys, princes et juges de camps , se aont attribués ces prééminences et auctorités , pour mieux en addoucir les rigueurs , et ne les faire venir à leurs extrémités. Aussy avoient- ils raison; car cela ne sent poist son prince ny son seigneur chrestîen , d'aller paistre et saouler ses yeux humains d'un espe^ tade de telles cruautés inhumaines jusqu*} l'extrémité : car le lyon, le plus fier et cruel des animaux , quand il a vaincu et porté par terre son ennemy, le laisse là et s'en va.

DISCOURS SUR LES DUELS

ni

Panny lesfaicts mémorables de M. deBayard, il se parle d'un beau combat de luy, qu'il fit au royaume de Naples, contre un gallant capitaine espaignol , qui se nommoit don Alonzo de Soto Maior , lequel , ayant esté prisonnier de guerre de M. de Bayard, et en ayant pris quelque mescontenlement , publiant qu'il Tavoit ti es mal traicté,et non en cavaliier qu'il debvoit C8ire (c'estoit pourtant contre raison qu'il disoii cela; car au monde il n'y eut plus courtois que M. de Bayard); par quoy Iny, bien ennuyé des propos qu'en tenoit TEspaignol, l'envoya desher de sa personne à la sienne en camp clos; ce que l'autre accepta, fust à pied, fust à cheval, et brava fort, et qu'il ne se desdiroit oncques de ce qu'il avoit dict de luy. Le jour doncques assigné estant venu , M. de La Palisse , accompaigné de deux cents gentilshommes, emmena M. de Bayard , son champion, monté sur un beau coursier habillé de blanc, par humilité, dit le conte, pensant combattre en cest estât ; mais don Âlonzo, à qui appartenoit l'élection des armes , dit qu'il vouloit combattr à pied, tant parce qu'il n'estoit , faignoit-iI,si adroict à cheval que M. de Bayard , que ce jour-là c'estoit son accès de fiebvre quarte, qu'il avoit gardé deux ans, et parce , en estant plus foible , en pensoit avoir meilleur marché. M. de La Palisse, et autres ses confidans, luy conseilloient , pour Tamour de sa fiebvre, s'excuser et combattre à cheval; mais M. de Bayard, tout plein de courage , et qui jamais n'en refusa homme, n'y voulut point contredire , ny faire nulle difficulté uy dispute, et se résout combattre à pied; ce qui cstonna don Alonzo, pensant que son enncmy n'y condescendist jamais; mais il n'estoit plus temps de s'en desdire , car la becace en estoit bridée, comme Ton dit. Le camp avoit esté dressé seulement de quelques grosses pierres mises l'une sur l'autre. M. de Bayard se mil à l'un des bouts du camp, accompaigné de plusieurs bons et vaillans capitaines, comme de messieurs de La Palisse, d'Orose, d'imbercourt, de Fonterrailles du baron de Beard et autres, qui tous prioieot pour leur combattant. Don Alunzo se mit à l'autre bout , accompaigné du marquis de Licide, de don Diego de Quignonnés, lieutenanldu grand capitan Gonzallo He^ nando , don Pedro de Balde , et don Francisque d'ÂIlemire; et puis envoya à M. de Baj -^rd les

armes , qui estoient un estoc et un poignard , eux armés de gorgerin et secrctîe. M. de Bayard ne s^amusa point à autrement choisir. Son parrain estoit un Belarbre , qui estoit son compaignon ancien d'armes, et pour la garde du camp M. de La Palisse, qui très-bien s'entendoit en ces choses là. De TEspaignoI , et pour sa garde du camp, don Francisque d'AUemirc. Tous deux en tel estât , entrés dans le camp, chascun se mit à genoux pour prier Dieu; mais M. de Bayard se coucha de son long pour baisser la terre , et, en se levant, fit le signe de la croix, puis marcha droict à son ennemy, aussy asseuré comme s'il fust esté dans un pa» lais à danser parmy les dames , ainsy que dit le conte. Don Alonzo, de son costé, ne se monstra pas aussy estonné, et vint droict à son ennemy, et luy demanda : Seftor Bajrardo , que me quereis <? Il luy respondit : a Je veux deffenc dre mon honneur ; » et , sans plus de parolles , s'approchèrent et se ruèrent tous deux chaque un merveilleux coup d'estoc , dont de celuy de M. de Bayard fut un peu blessé don Alonzo au visage en coulant ; si se ruèrent plusieurs coups sans autrement s'attaindre. M. de Bayard cognut la ruse de son ennemy, qui, incontinent ses coups rués, se couvroit le visage, de sorte qu'il ne lui pouvoit porter dommage, et pour ce, s'advisad'unefinesse; c'est,ainsyquedon Alonzo levale bras pour ruer un coup, M. de Bayard leva aussy tost le sien, mais il tint l'estoc en l'air sans jetter son coup, et, comme asseuré, quand celuy de son ennemy fut passé, et il put choisir à descouvert, luy va donner un si merveilleux coup dans la gorge, que, nonobstant la bonté du gorgerin , l'estoc entra dans la gorge quatre bons doigts, de sorte qu'il ne put le retirer. Don Alonzo, se sentant frappé à mort, laissa son estoc et saisit au corps M. de Bayant, qui le prit aussi comme par manière de lutte; et se pourmenèrent si bien que tous deux tumbèreot à terre l'un près de l'autre. Mais M. de Bayard, diligent et soudain , prit son poignard et le mit dans les nazeaux de son ennemy, en iuy e8criant:« Rendez- vous, seigneur Alonzo, où vous estes mort.n Mais il n'avoit garde de parler, cardesjà estoit trespassé. Alorsson parrain, don Diego de Quignonnes, commença à dire

1 Seigneur Bayard, que demandez-vous de ar

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Sefior BajrardOj es muerto; vencido habeis ' ; ce qui Fut trouvé incontinent, car plus ne remua pied ni main. Qui fut bien desplaisant, cefutlebon chevallier Bayard, car s'il eust eu cent mille escus, il les eust voulu avoir donnés, et qu'il i'eust pu vaincre vif. Ce neantïïioins, en recognoissant la grâce que Dieu luy avoit faicte , se mit à genoux , le remerciant très-humblement , puis baisa trois fois la terre. Après tira son ennemy hors du camp , et dit à son parrain: «Seigneur don Diego, en ay-je assez faict? » Lequel respondit piteusement : Harto y demasiado , sefior Bayardo, por la honra de Espafla^, «Vous sçavez, dit le «chevallier Bayard, qu'il estàmoyà faire du 0 corps à ma volonté, toutesfois je vous le rends ; a et vrayement je voudrais, mon honneur sauve, «qu'il fust autrement, d Bref les Espaignols emportèrent le champion en lamentables pleurs; et les François emmenèrent le leur en joie, avecques trompeltés et clairons, jusques en la garnison de M. de La Palisse , où, avant que faire autre chose, le bon chevallier alla à l'église remercier Nostre Seigneur; et puis après, tous firent grande joye, non sans louer grandement M. de Bayard, lequel, non des François seulement , mais des Espaignols fut estimé, par tout le royaume de Naples , Tun des accomplis gentilshommes qu'il en fust point.

Or, en ce combat il y a plusieurs choses à noter. L'une, la courtoisie que fit M. de Bayard, de rendre le corps; lequel (comme il dit, et qui est à noter, selon comme nous en avons dict cy-dessus) estoit en sa libérale et pleniere puissance et disposition d'en ftiire ce qu'il luy plairoit. Faut noter anssy comme il sortit le corps hors du camp, sans le laisser là, observant en cela, quelque peu la loy rigoureuse. Il le pouvoit bien laisser là dans le camp, estendu mort, et se contentant de cela, et le donner au parrain, plustost que le traisner par un bras ou une jambe ignominieusement comme un tronc mort ou un chien , jusques hors du camp. Mais en cela M. de Bayard, ou il le faisoit pour plus grande ostentation de victoire, ou possible qu'il n'estoit pas assez assouvy de la vengeance,

* Seigneur Bayard , il ett mort; tous avez vaincu.

* Assez , et trop , teigneur Bayard, pour l'honneur de i'Eipagne.

OU pour monstrer qu'il n'estoit point ignorant des lois du combat, qu'on luy eust pu inculper s'il ne les eust ainsi observées. Tant d'antres raisons se peuvent là dessus allégaer , qu'on n'y saurait fournir. Je m'en rapporte aux grands cavalliers et capitaines, en dire là-dessus leur opinion mieux que je ne sçanrois jamais dire. Une autre chose est aussy fort à noter et à discourir, à sçavoir si M. de Bayard eust pu bonnement, avec son humeur, refuser le combat le jour qu'il comparut, puisque c'estoit son jour de fiebvre quarte , et qu'il n'estoit nullement en estât de combattre. Certes, qui veut peser et balancer justement les lois rigoureuses de ces combats, il n'y a nulle excuse, quand une fois le jour du camp est assigné, si ce n'estoit qu'il fust attaint de maladie extresme, à la mort, dans un lit : encor fàudroit-il qu'il fust visité fort exquisement des médecins experts et cbirargiens, voire mesmes des confidans ; mais, poor une fiebvre quarte, l'excuse n'estoit nullement valable. Aussy M. de Bayard ne l'allégua nallement.Bien est vray, que si quelques jours avant son combat il fust allé à la guerre, et qu'il y fust esté blessé à la mort, ou cassé on bras, une jambe, ou qu'il eust esté faict impotent de son corps en ceste expédition, ou iaict prisonnier de guerre, bref, s'il fiist intervenu un si grand accident, dont il s'en peut nombrer une grande quantité, auxquels le diable mesmene sçauroit fournir, pour cela M. de Bayard, ny tout autre, en cas pareil, ne sçauroit estre vaincu ny tumber en déshonneur; mais pour ce petit accident de fiebvre, il ne le debvoit refuser, comme il ne fit, et ne le voulut guieres débattre. Aussy son ennemy, le pensant bien prendre au pied levé de son advantage, renvoya bien loing les raisons de M. de La Palisse et autres ses confidans et parrains, n'estant pas si sot de donner Tadvantage à son ennemy, puisqu'il avoit le choix des armes; et, le voyant foibie et débile , ne voulut combattre à cheval pour Tadvantagersurluy* mais à beau pied, s'en sentant mieux prévalu et sa partie mieux faicte: ce qui advint autrement. Mais pourtant faut avoir esgard sur cest exemple, de n'e$ia^ gir aucun point de courtoisie, ny le moins da monde à son ennemy, tant qu'il a les armes au poing; jusqu'à ce qu'on le void soubs soy et à ses pieds.

DISCOURS SUR LES DUELS

Je m'asseure que plusieurs capitaines et cavalliers seront de mon opinion en cela , ne la tenant pas pourtant de moy toute, mais de plus grands que moy. Et voyià pourquoy feu mon oncle de la Ghasiaigneraye fit une grande faute, et ses confidans et parrains, qu'à luy appartenant Teslection des armes de juste droit , librement et volontairement la laissa aller au seigneur de Jarnac sou ennemy ; mais il se sentoit si brave, vaillant et courageux, mesprisant son ennemy, qu'il luy voulut tout céder sans nul contredit. Toutesfois le malheur de Mars luy Fut tel, qu'il y perdit la vie, non pas l'honneur, ainsy que dit M. deMontluc en son livre, luy quiavoit tant aymé feu mondict oncle, et que mesmes (je ne luy feray point de tort de dire cela, ainsy que j'ay sceu , tant des miens que d'autres gentilshommes) Feu mondict oncle a voit aydé à le pousser et faire valloir beaucoup à la cour, et bien cognoistre ses vaillantises , encor qu'il dise que madame d'Estampes, bellesœur de M. de Jarnac, luy fiist contraire parce qu'il' estoit amy et grand confidant de Feu mon oncle; mais, pas maille pour cela, car il le fit autant ay mer et cognoistre à la cour, qui estoit toute à la disposition de mondict Feu oncle, et mesmes après la mort du roy François : aussy qu'à tout y a commencement, et les nouveaux venus sont tousjours Faicts cognus par les vieux là où ils vont.Dadvantage,encetempsoneusteu beau à estre vaillant, et Faire autant de braves exploicts de guerre comme un Gjesar, si Ton n'estoit cognu à la cour, ou quelqu^un ne le poussast, c'estoit peu de sa fortune; ainsy mesmes que de mon temps j'ay veu de mes propres yeux plusieurs braves capitaines avoir Faict le diable à la guerre, et venir à la cour, s'ils n*estoient advancés et poussés par quelque courtisan, ma foy! ce n'estoit rien d'eux.

Je ne pense point fiiire de tort à M. de Montluc, de dire que feu mon oncle ne luy a point nuy en son temps, mais beaucoup servy ; car j'ay veu de petits courtisans faire de bons offices à des grands , tant de guerre qu'autres , que pour un seul rapport qu'ils faisoient , ou une petite sollicitation , en moins d'un rien les Yoyià sur le haut de la fortune, jusqu'à estre aucuns chevalliers de l'Ordre. Ceux qui ont veu nos cours de France seront de mon ad vis. VoyIà pourquoy je ne pense point faire de tort à

M. de Montluc, de dire que , nonobstant ses longs services, vaillances et hauts faicts, il eut besoing des faveurs , supports et bons offices de ses amis ; car mesmes je l'ay veu en ses plus grands advancemens d'estats et de charges, autant aFFamé et nécessiteux de Faveur qu'un autre, pour les charités que j'ay veu moy-mesme et ouy à la cour luy prester. Voylà pourquoy je m'estonne encor un coup que luy, ayant trouvé un si bon et Franc amy que feu mon oncle à la cour, et tel qu'il estoit trës-Favory du roy et de M. le Dauphin ses maistres, et de tous les plus grands, ne debvoit,aprëssa mort, avoir passé ce mot d'avoir perdu l'honneur ; car nul ne le perd en ce jeu , s'il ne se rend comme un poltron pour sauver sa vie : mais il ne se rendit jamais, disant tousjours tuez-moy : et fit-il bien plus; car, ainsy qu'on le pansoit, de despit, s'arracha ses emplastres, et rendit ses playesplus grandes qu'elles n'estoient, par ses mains, ses doigts et ses ongles , contre la force et Te gré de tous ceux qui le tenoient, et de ses chirurgiens. Feu M. de Guise (dict lors M. d'Âumalle), son parrain, fit Faire son tombeau tel et digne de la valeur de son filleul, qui dit autrement que M. de Montluc. II est à la mode antique romaine, en latin , que je ne mettray icy selon son original, pour Fuyr une longueur, mais selon sa version.

▲UX 1I4IIBS Plis DE FK4RÇ0IS DB YITOlfllB, CHfiVALLIBB FEAIIÇOIS TaiS-TALBUBElIX.

a Passant, afin que tu ne sois le seul passant «sans avoir regardé, la larme à l'œil, et d'un «regret religieux, le deuil d'un roy et de tout <kun royaume envers François de Vivonne, l'un «des premiers chevalliers d'une des premières «Familles de France, sçache que, favorisé des «heureux auspices et veuils de Henry H , roy de « France très-augusie , mais pourtant par fortune «adverse, il combattit armé en un combat siu- «gulier, qui, sans armes , n'eust cédé à son en- «nemy. Âh ! quel malheur et quel sort misérable « des humains, et indigne vicissitude des choses, «que celluy qu'on prétend avoir esté vaincu, «l'ayt esté tout armé, que desarmé il estoit in* «vincible. L'empeschement des armes et l'art «l'ont ainsy voulu. Je te conjure doncques, «par les dieux et par les hommes , toy passant «et natiFde la France, que tu ne dédies à une

«ingrate oubliance, par un je ne sçay quel petit «combat legier,la nnemoire de tant de beaux «faîcts d'armes dont autres fois ce valeureux «chevallier, luy vivant, en a donné tant de « preuves pour le service de son roy et du bien «public. Si que les bien-faîcts ne s'oublient pour «si peu de chose, ny pour un tel desastre. Et «afin que tu ne croyes pour chose feinle et fattbuleuse ce que je t'en dicte, un grand prince « lorrain et françois , et très-excellent chevallier , « grandement triste et fasché d'un tel advene- «ment inopiné, a dédié ce tumbeau aux mérites «de ce brave et vaillant chevallier poitevin. «Voyez, vivez, et adieu.»

Pourparler de cest empeschement d'armes, et enesclaircirce qu'en dit ce tumbeau, il faut sçavoir que M. de la Chastaigneraye fut de son temps Tun dos plus forts et adroicts gentilshommes de France, en toutes armes et façons; et, pour la lutte, il n'y avoit aussy si bon lutteur breton, ou autre fust-il, qu'il ne portast par terre; car, outre sa force, il y avoit une grande adresse. Il estoit de moyenne taille , et de la belle , fort nerveux et peu charnu.

Le seigneur de Jarnac et luy s'esloient fort souvent esprouvésdu temps qu'ils estoient cornpaignons d'armes et de cour , bien qu'il fust plus haut et grand que mondict oncle de deux grands doigts , et plus vieux de dix ans; car mon oncle n^avoit que vingt-huit ans lorsqu'il mourut. M. de Jarnac donc , craignant qu'on ne vinst aux prises, y pourveut fort bien par l'advis et invention (que trouva le capitaine Gaize , Italien , qui lui apprenoit à tirer des armes pour ce combat) d'un certain brassard tout d'une venue, qui ne plioit nullement , ains faisoit tenir le bras gauche du bouclier tendu et roide comme un pau : ce qui fut un grand dcsadvantage pour mondict oncle, d'autant que de son bras droict de Tespée il estoit aucunement estropié, au moins peu remis encor, à cause d'une grande harquebusade qu'il avoit receue à l'assaut de Gonys en Piedmont, y estant allé des premiers, car il estoit à tout , lorsqu'il fut assiégé par l'admirai d'Acnebaut.

VoyU donc mondict oncle ainsy empesché et gcsné de ses deux bras, comme vous voyez; en quoy M. d'Aumalle, son parrain, et messieurs ses confidans, eurent très-grand tort de ne desl>ai tre ,' point ce brassard gesnani et empeschant ainsy

son bras, puisqu'il avoit esté dict expressément par les cartels de combattre avecques armes usitées parmy gentilshommes, ce qui n'a jamais esté veu ny practiqué parmy gentilshon[m[)e$, ny nos gendarmes, capitaines et soldats, de telle sorte ; et debvoient ces messieurs rejetter ceste forme d'armure comme fausse monnoye, descriée et point de mise; et ne falloit passer plus outre, ains les contester par vives et bonnes raisons.

Mais ces messieurs s'excusèrent , et remirent le tout sur l'ardeur du courage de mondict oncle, qui vouloit combattre en quelque façon que ce fust , et s'opiniastra à recepvoir tout ce qu'on luy presentoit , et fust-il chaud comme feu ; en quoy ils eurent encor tort , car , comme nonseulement parrain et confidans , mais comme vrays curateurs de sa personne, ne le debvoient hasarder ainsy mal à propos, et ne le laisser aller à son opinion et son ardent courage, ains le debvoient contraindre et réduire à la leur et à la raison. Geste faute ne se sçauroit aucunement excuser; et ne sçache guieres jeune homme « pour si peu d'armes qu'il eust practiqué, qu il n'eust desbattu cela jusqu'à la mort. L'on dîsoit aussy que ledict parrain et confidans se laissèrent aller un peu trop à la sentence des juges du camp ; ce qu'ils debvoient contre eux cootendre, aussy opiniastrement que l'on fait contre nos juges de justice, quand ils donnent quelque mauvaise sentence contre tout droict, veu aussy que ces juges du camp estoient bien ayses de voir la mort de mondict oncle. Je n'en dtray point les raisons : l'envye faict beaucoup de choses.

De plus, le roy mesme, pour qui mon onde en partie combattoit ( le discours en est trop long), debvoit avoir là dessus donné sa sentence, et en corriger les juges, puisqu'il aymoit et favorisoit tant mon oncle ; mais « ce coup, il n'eut pas la tenue bonne sur ce point Dieu est juste juge du tout. Aussy tous deui sont morts en combat singulier, ainsy que j'en parle en la vie du roy. Tant y a, que si mondict oncle ne fust esté ainsy gesné par tellea armes, l'on eust veu autre forme de combat , et possible autre issue. Encor cest empeschement d^armes n'engarda pas le seigneur de Jarnac qu'il oe donnast deux dagues, l'une fort longue, pendante sur la cuisse, et l'autre courte, fichée daus la bottine , et tout pour l'appréhension de

DISCOURS SUR LES DUELS

la prise, et en prît autant pour luy. Il n'en ^ faut plus parler, le destin en avoit jetlé son sort.

De discourir de la forme du combat, je n'y touche point ; car tel parler et souvenir m'est par trop odieux. Telle fortune de combat fut si inopinée et inespérée de plusieurs personnes de la France, qu'en beaucoup d'endroits, deux mois après, n'en purent jamais croire la mort de mondict oncle; mesmes en Piedmont il y eut deux soldats signallés qui s'assignèrent le combat , et combattirent sur ce subject, que l'un le disoit mort , l'autre non , affirmant qu'il n'estoit pas possible qu'un si brave et vaillant homme eust fiuy ses jours de ceste façon. Quelle humeur brave de ce soldat ! Tous deux sur ce faict en demeurèrent fort blessés, sans que le dieu Mars eust esgard qui avoit tort ou droit. Telle est son humeur quelquefois en plusieurs autres et pareils combats.

Pour venir encor à ce qu'en a dict M. de Montluc, si ne puis-je croire pourtant que ledict M. de Monlluc aye franchy ces mots, veu qu'en ce aussy luy ay ouy dire de mondict oncle force bien, comme de raison, et le tant louer et exalter sur tous les vaillans hommes du monde. A luy (estant généreux) ne fust esté seani de deiracter de son pareil. De plus, mondict oncle le prit pour un de ses quatre confidans, et le mit au rang de M. d'Estampes, de M. de Sansac et du seigneur Aurelio Fregose : c'estoit beaucoup ; mais je croy que quelque mal habile de correcteur, ou animé d'imprimeur, ont adijousté à la lettre, lesquels je donne au diable, avecques leurs impostures, menteries et animosités, et sottises, et imprimeries. Bien est vray que souvent M. deMontluc m'a dict que la gloire l'a voit faict perdre, et la trop grande outre-cuydance qu'il avoit de son vaillant cœur, et son adresse et valeur, et le mépris grand qu'il faisoit de son ennemy; car d'autresfois ils s'estoient veus, cognus aux guerres, et tastéa leurs forces, et açavoient quelles estoient , et ce qu'ils sça voient faire : ce qui le perdit, car, par telle si grande fiance et presumplion de soy, il eut peu de soucy aussy d'implorer son D'uni , et l'appeller à son ayde ; et mesmes le jour de son combat passa légèrement par leglise et la messe; si bien que , conviaut ce jour ses amis et amies à se trouver à la veue du combat , il leur disoit ces

propos : «Je vous convie un tel jour à mes a nopces. » Ah ! quelles nopces. Au Heu que Tau > tre, long-temps avant, ne faisoit autre chose que hanter les églises, les monastères, les couvons, faire prier pour luy et se recommander à Dieu , faire ses pasques ordinairement , et sur<tout le jour du combat, après avoir ouy la messe trèsdcvotenient. Du despuis il s'en désista bien^ pour accomplir le proverbe : Passato il péricolo, gabbato il santo, car il se fit huguenot trèsferme. Sur quoy le susdict M. de Sansac, grand capitaine en son temps, lequel, quelquesfois se mettant en ses rêveries et discours de guerre , et mesmes sur les chevalliers errans de la Table Ronde, il disoit en jurant et blasphémant, aussy bien que si ce fust esté une chose fort sérieuse et de grande conséquence, parlant des vaillances de Tristan et de Lancellot du Lac, que Tristan estoit cent fois plus vaillant et courageux que Lancellot, parce que, quand il fallut se combattre, Tristan, se fiant en sa seule valeur, n'emprunta aucune seule deffense ny assistance de Dieu , si-non de son bon cœur, son espée et valeur; mais Lancellot ne faisoit que se recommander à Dieu et le prier, dont c'estoit grand signe qu'il n'avoit pas bonne opinion ny fiance de luy, et qu'il avoit peur, et pour ce appelloit Dieu à son ayde pour combattre pour luy. Si est-ce qu'il n'y a que de se recommander à ce grand Dieu, et avoir en luy sa seule fiance, et non ailleurs. De mesmes en disoit-il de feu mon oncle, et du seigneur de Jarnac; et en faisoit pareilles comparaisons. Je me suis un peu extravagué en ce discours ; mais le pardon m'en doit estre faict, puisque la cause me touche.

Pour retourner donc à nos premières erres, je dis que quelquesfois on fait des courtoisies aux ennemys vaincus , pour plusieurs raisons qui seroient trop longues à desduire, dont je m'en remets aux gallans hommes qui ont veu et en ont discouru; mais je feray ce conte. Au voyage que fit feu M. de Guyse le grand en Italie et au royaume de Naples, il se fit , près de Rome, à Monte-Rotondo, un combat entre un capitaine italien ( estant au service du roy pourtant) et un capitaine gascon, nommé le capitaine Prouillan. Le subject de leur querelle estoit grand; car Prouillan avoit dict que tous 1^

1 Le danger passé , Ton se moque du saini

DISCOURS SUR LES DUELS

Italiens estoient bougres ( c*estoit trop ). Le capitaine italien, qui estoit un bon et brave capitaine, et qui avoit une fort belle façon à mon gré , de belle et haute taille , maigre et sec, et noiraut , voulut purger ceux de sa nation de ce vice par combat de son corps à Tautre, et le desfia en camp clos par un cartel. Pour lors, toute Tarmée estoit campée et logée à Monte- Rotondo, où le camp estoit assigné. M. de Pienne ( gentil cavallier s'il en fut oncques , et qui avoit lors deux compaignies de gens de pied soubs M. de Nemours, couronnel de l'infanterie) fut parrain de Prouillan , et croy que Paulo Jordan estoit celuy de Tltalien. Estant entrés dans le camp, solemnités toutes faictes, la fortune voulut que Fltalien donna un grand vilain coup d'espée sur le jarret de Prouillan , qui tumba par terre sans se pouvoir plus relever ; et luy, usant de courtoisie, en rabillant de parolles ce qu'il avoit dict pour Thonneur de la nation, il se contenta, et ne le poursuivit jusqu'à la mort comme il eust pu : et, ayant pris les armes de son ennemy, sortit hors du camp; et , avecques son parrain , confidens et amis , monte dans un coche , et les armes de son ennemy portées devant en signe de triomphe, s'en alla à Rome , et y entra avecques grande resjouyssance et applaudissement des siens, et grand cry qu'un chascun faisoit : Victoria, Victoria, honor de la patria salva. M. le mareschal de Biron , qui estoit lors en ceste armée , commandant à deux cents chevaux-legers, s'en pourra bien ressouvenir, et qu'il y eut un peu de risée ; car un seul combat , et particulier, ne peut rabiller l'honneur de tout un gênerai par les lois du duel. Ayant après entré dans l'église , et faict ses prières et rendu grâces à son Dieu, se retira fort loué et honnoré de ceux de sa nation, pour l'obligation qu'elle luy debvoit. Prouillan se fit panser, mais non si bien que je ne l'aye veu despuis fort boiteux et mal dispos de sa jambe. Il avoit esté en son temps un fort bravasche soldat à la gasconne; mais, à ce coup , la bravetté luy passa. Le capitaine italien fut fort estimé de la courtoisie qu'il luy avoit faicte de luy remettre la vie; mais d'aucuns disent qu'il le fit pour une considération , craignant que s^il usoit ou abusoit de la victoire , et par une cruelle mort ou autre ignominie, qu'il n'esmeust les soldats françois qui

estoient tous là assemblés, et qu'ils ne se mutinassent contre luy, et à luy-mème ne luy donnassent la mort qu'il eust donnée à Tautre. Gomme de vray, aucuns en murmuroient , voire qu'ils estoient fort faschés d'avoir veu œluy de leur nation ainsy vaincu par l'Italien, et n'y eust eu guieres à foire qu'ils n'eussent fàict des foux. Voylà pourquoy cest Italien fut fort sage et advisé de ne passer point par trop hors les bornes de sa victoire ; si que possible , i\\ eust esté en un lieu plus asseuré pour luy, ne sçaiton ce qu'il eust foict. Enfin, en tels cas, il fiit bon estre tousjours bien considéré.

J'ay ouy dire à M. le mareschal de YieOleville, grand amy et compaignon demondkt oncle (aussy disoit-on à la cour :

Chastaigneraye, Vieuville et fiourdillon.

sont les trois grands compaignons), qae $1 M. de Jarnac ne se fust gouverné modestement après son combat, comme il fit, et qu'il eust voulu triumpher le moins du monde à la mode ancienne observée en ces choses là, qu'il s'en fust esmeu un grand esclandre: car ils branslment la plus part (et mesmes aucuns jeunes hommes de la trouppe de mondict oncle), pour franchir la lice et sauter dans le camp , et y faire une rumeur et sédition bien eslrange, qui se pouroit faire aysement; car la bande de mondict onde montoit à cinq cens gentilshommes, tousesleus de la cour de France, tous vestus de ses couleurs, blanc et incarnat, qui estoient assez bastans, non-seulement pour desfaire la trouppe dndict seigneur de Jarnac, et luy avecques elle, qui ne pouvoit monter qu'à cent gentilshommes habillés de ses couleurs blanc et noir, mais défausser les gardes du camp, les juges, voire tout le reste de la cour ensemble. Si elle eust voulu bransler, et si M« d'Aumalle eust faict le moindre semblant du monde, la partie estoit jouée avecques beaucoup de sang ; car tous ces braves gens et déterminés estoient désespérés du desastre et de la mort prochaine de leur vaillant champion et compaignon; comme de vray, le despit et le desespoir en estoit extresme. Hà! que si de ce temps là la noblesse Françoise fust esté aussy bien apprise et experte aux esmeutes et séditions, comme elle Ta esté despuîs les pr^

DISCOURS SUR LES DUELS

niieres guerres, il ne faut doubler que ces braves gentilshommes, sans aucun respect ny signal de M. d^Aumalle, n'eussent joué la partie toute entière. Ne faut non plus doubler aussy que, si telle occasion se fust présentée despuis à feu M. de Guyse, son fils, tué à Bloys sur le poinct de ses hautes entreprises et grandes ambitions, qu'il ne Teust prise par le poil, et n^eust faict mener si bien les mains, que la renommée en eust voilé par tout le monde. Il y eut un des juges pourtant qui opina que ledict seigneur de Jarnac se pourmenast par le camp, à mode de triumphe, en trompettes sonnantes et tambourins battans; mais M. de Boisy, très-sage seigneur, parrain du seigneur de Jaruar, n'en fut d'advis ; mesmes M. de Yandosme , despuis roy de Navarre, en dissuada le roy, qui aucunement en bransloit dans le manche, et s'y laissoit quasy aller au dire de ce juge. Il avoit bientost oublié son favory. Que c'est que du monde! Si cela fust esté, [K)ur le scur il y eust eu de Tescandale , mais bien grand ; car la tentation en fust estée trop grande. Ainsy disoit mon susdict mareschal de Vieilleville. Voyià pourquoy il fait bon d'estre sage et modeste en telles occurrences.

Dernièrement que le feu roy Henry III fut tué à Sainct-Cloud , il y eut (à ce que j'ay ouy conter, ceux qui le virent le sçavent mieux que moy ) un jeune gentilhomme nommé Tlsle- Marivaut, lequel, pour avoir esté bien aymé de son roy, et Payant perdu, entra en un tel désespoir de tristesse, qu'il résolut en soy de ne survivre le roy son maistre : et, pour plus glorieusement mourir en vengeant la mort de sondict maisire, il demanda si quelqu'un du party contraire ne se voudroit point battre et entrer au combat encontre luy. Par cas , se trouva là le seigneur de Marolles, jeune gentilhomme aussy comme rautre,et fort brave et vaillant, et résolu, ainsy qu'il en avoit iaict plusieurs belles preuves, qui le prit au mot aussy tost. Estant doncques Theure au combat assignée venue, comparurent en braves combattans tels qu'ils estoient , armés en hommes d'armes , et chascun monté sur un bon cheval. M. de La Chastre , qui est un aussy bonhomme d'armes comme il est bon capitaine, estoit parrain du seigneur de Marolles , lequel ayant instruit et dit à son filleul ce qu'il falloit dire, le seigneur

de Marolles luy demanda comment son ennemy estoit armé à la teste, fust ou de casque ou d'une sallade; il luy dit que c'estoit d*un casque seulement. « Tant mieux , dit-il , monsieur. cReputez-moy le plus meschant homme du a monde, si je ne luy donne de ma lance droit a au milan de la teste, et si je ne le tue.» A quoy il ne faillit pas; car tout ainsy qu'il avoit dict il le fit. S'il eust voulu, selon les lois anciennes des duels et des desfys, il eust pu disposer du corps ainsy qu'il luy eust pieu, comme de le traisner hors du camp et remporter avecques luy sur un cheval ou sur un asne. Gela s'est veu une fois en une de nos guerres, je ne diray point où ^ Mais luy, sage et courtois, avecques Tadvis aussy de MM. du Maine et de La Chastre, très-sages capitaines, laissa le corps au parrain, parens et amis pour Tenterrer, et se contenta de la raison et de la gloire, avecques laquelle il entra en beaucoup d'honneur dans Paris. Certes et luy, et MM. du Maine et de La Chastre, eurent beaucoup de considération en cela , car despit sur despit c'estoit trop après la mort du roy, et fust sorty possible du malheur: aussy qu'une courtoisie et gentillesse sont tousjours plus à estimer que ses contraires.

Moy estant à Rome , durant le sede vacante du pape Paul IV, dit Garaffe, qui dura trois mois, je vis faire plusieurs combats en camp clos, entre autres un de deux braves soldats romains qui avoient estes pourtant bons amis. Leurs armes deffensives estoient un morion en teste, et des manches de maille assez longues et advantageuses par le devant : les offensives estoient d'une bonne espée et dague ; leurs gardes de l'un et de l'autre furent fort basses et serrées, le corps par conséquent fort bas et pressé, afin qu'ils s'aydassent un peu de la maille du devant qui tenoit les manches pour garder le corps; et de faict, ils s'en couvroient fort bien l'un et l'autre, d'autant que lesdictes mailles n'estoient pas trop affinées, mais assez longues et advantageuses; qui fut cause que uy l'un ny l'autre n'adviserent guieres au corps, mais aux cuysses, dont il y en eut un qui donna à l'autre une grande estocquade dans la cuysse,

* L'autear a en vue l« prince de Gondë, massacré à Janiac , et transporié de là sur un âne : U chose fit peu d'honneur au parti catholique.

DISCOURS SUR LES DDELS

et luy fit une large ouverture, et jetta force sang. L^aatre , se sentant ainsy blessé, tire d'une grande furie une grande estocquade el deux grands extramassons coup sur coup à la cuysse de l'autre, sans pourtant que rien portast ; mais encore fut-il si malheureux, qu'en ruant ces grands coups , et l'autre en les parant , la dague luy eschappa, et ne luy resta que l'espée seule; et se sentant en tel estât , il tint fort bonne contenance et bonne garde; puis d'un visage asscuré il dit à son ennemy : aEncorque je ne isois qu*à demy armé , n'ayant ma dague , je te tt montreray que je suis homme de bien et d*hon- «neur.» L'autre luy respondit :all le servira, ttcar j'ay bien résolu de ne te la laisser point «prendre, ny te faire aucun advantage ny «courtoisie.» Cependant le blessé s'affoiblissaut de son sang respandu, encor qu'il fist ce qu'il pouvoit ) ne put rien gaigner sur l'autre qui estoit rusé, et qui toujours temporisoit; et, le voyant chancelier, ores deçà, ores delà, ne le voulut poursuivre jusqu'à la mort. Il luy dit fort courtoisement : «A ceste heure je te veux tttraicler non en ennemy, mais en amy d^armcs «et d'ancienneté. x> Sur quoy les parrains adviserent soudain de les séparer, et arrester la fin du combat, dont peu de temps après furent reconciliés et rendus amis mieux que jamais.

J'en vis un autre peu après , de deux soldats corses, qui entrèrent en camp. Ils estoient couverts d'un jacque, ou chemise de maille sans manches, et cejacque sur leur chemise simple sans pourpolnct, encore qu'il fist assez froid, car c'estoit en automne sur sa fin. En la teste ils avoient un morion ; et , au bout du devant du morion, il y avoit enchâssée et antée une courte dague bien tranchante et bien pointue; et ce avoit esté faict en considération de celuy qui choisissoit et donnoit les armes, d'autant qu'il se sentoit plus foible que l'autre, et craignoit la prise et la lutte, à laquelle l'autre estoit adroit et fort ; et puis ils n'avoient qu'une espée seulement. Estans entrés dans le camp fort solemnellement, ils se tirèrent plusieurs coups sans se blesser ; quoy voyant , le plus fort et le boa lutteur vint aux mains el aux prises, et porta on ennemy aussy tost par terre, sans que l'autre ledesprîst jamais, ny desemparast, le plus foible pourtant dessous; mais le malheur fat pour le plus fort , que tumbant il se rompît

un bras; ce qui fut fort heureux au plus foiUe. Estans donc ainsy par terre, ce fut à eux de s'ayderde la poincte de leurs dagues qui estoient antées aux morions, et s'en entre-donnerent tant parmy le visage, dans le cou et aux bras, que tous demeurèrent outrés des playes, et n'en pouvoient plus ; et je vous peux bien asseurer qu'ils combattirent tous deux en braves soldats, et quasy en enragés et vrays Corses; laquelle nation certes a renom des plus courageuses et braves de l'Italie , sans faire tort aux autres. Enfin les parrains les séparèrent en si misérable et piteux estât, sans emporter rien l'un de l'autre, soit en valeur, soit en bonnear, soit en advantage, ny courtoisie. Toutesfbis, il y en eut un qui mourut au bout d'un mois, dont son compaignon en cuyda mourir de tristesse et ennuy; car ils s'estoient pardonnes et reconciliés, pensans tous deux mourir, a;aos estes paravant grands amys.

Voyià comment vont les volontés et fortunes des personnes en combats. J'allegueroisime infinité d'exemples pareils aux precedens sur la courtoisies et discourtoisies, rigueurs, cruautés, et sur les douceurs et clémences advenues en ces combats et duels; mais je n'aurois jamais faict. Je me contenteray pour ce coup deceax que j'ay allégués, pour parler un peu d'aucuos abus que j'ay veu remarquer, qui se font, se commettent, et arrivent en ces combats. L'aa des grands est : sur les fascheuses peines et dangers à faire desfier ses ennemys, leur envoyer les cartels, les subterfuges que l'on ne foitpoar ne les recepvoir, les manifestes qu'il faut foire publier; mais ce n'est pas tout : les granda despenses qui s'y font, et principallemeot quand Tennemy mande à Tautre de faire provision de toutes sortes d'armes dont il se peut adviser; et quelquesfois , et bien souvent, ne touchera point , ny ne parlera de celles dont fl le voudra combattre; ainsy que fit le seigneur de Jarnac à feu M. de la Ghastaigneraj^e mon oncle, auquel il manda par un de ses cartels :it faire provision de plus de trente sortes d'arroes, tant de pied que de cheval, jusqu'à nommer les chevaux, comme coursiers, chevaux d*Espaigne, turcs, barbes, roussins, voire courtaui harnachés, les uns à la geneite, les autres à II mantouane, comme l'on disoit alors, les autres à grandes selles d'armes , et grandes bardes et

DISCOURS SDR

selles rases; et le tout se faisoit , tant pour surprendre son ennemy que pour le mettre ea despense excessive, et luy faire d^autant consumer et diminuer de son bien; de sorte que , si mondict oncle n'eust eu des moyens de ; oy, et ne fust esté assisté de ceux de son roy, son bon maistre, qui luy en fournit, et de ses amis, il eust succombé soubs le faix, ce qui certes estoit un grand abus. Aussy, dit mon oncle, lorsque ce cartel luy fut porté: tfJarnac veut combattre mon esprit et ma tt bourse. »

Lorsque nous allasmes au siège de Malthe, je vis un fort honneste gentilhomme, et gentil chevallier italien, qui portoit le nom de Farneze. M. d'Aymard me le présenta , qui Tavoit cognu autresfois fort familièrement; et, discourant avecques luy, il me conta que , par une querelle qu'il avoit eue contre un autre, et pour venir au combat avecques luy, qui le fuyoit tant qu'il pouvoit par ruses, subterfuges, et despenses, et brouilleries et cavillations , il luy avoit faict despendre tout son bien, qui montoit à cent mille escus une fois vaillant, si bien qu'il ne luy estoit pas resté deux cents escus de tout ce qull avoit, ayant esté contrainct , pour obvier à la pauvreté , d'aller prendre la croix à Malthe, et se faire chevallier en Tage de quarante aus, pour avoir au moins de quoy se pourveoir, et avoir sa vie assignée pour la fin de ses vieux jours.

Je vous laisse à penser s'il n'y a pas là de l'abus et de la grande misère. Car, combien que vous reparez vostre honneur, et sauvez vostre vie, vous l'achevez après avecques une grande pauvreté et indigence; et toutesfois ces lois duellistes permettent tout cela.

Un autre abus y avoit-il, que ceux qui avoient un juste sujet de querelle, et qu'on les faisoit jurer avant entrer au camp, pensoient estre aussy tost vainqueurs, voire s'en asseuroient-ils du tout, mesmes que leurs confesseurs, parrains et confidans leur en respondoient tout à fait, comme si Dieu leur en eust donné une patiente et, ne regardant point à d'autres fautes passées, et que Dieu en garde la punition à ce coup là, pour plus grande , despiteuse et exemplaire. L/on a tant veu d'exemples de cela» dont j'en dirois deux (mais je neveux rien nommer), qui autant les uns que les autres , tant assaillaos

LES DDELS. 719

que deffendans, tant vainqueurs que vaincus, avoient mauvaise querelle.

J'ay ouy raconter à Rome autresfois de deux gentilshommes romains, qui, s'estans ainsy desfiés en combat sur quelque subject qui n'estoit pas beau ny honneste, celuy qui estoit taché du vice dont il accusoit l'autre, qui en estoit innocent, fut vainqueur, et contraignit son ennemy de le déclarer homme de bien et d*honneur.

En cela ce sont des secrets de Dieu , lequel dispose de sa justice dans son équité et miséricorde, comme il luy plaist. Bien est vray qu'il a esté tousjours fort coustumier de favoriser en ces combats les bons droits, ainsy qu'il fit en ces precedens que j'ay allégué cy-dessus et plusieurs autres. Voylà pourquoy le sieur de Garonges se voulut enquérir curieusement de sa femme, et en sa conscience, sur sa juste ou injuste cause. Le seigneur de Mandozze en fit de mesmes à l'endroit de ceste belle duchesse de Savoye, de laquelle, pour en tirer mieux les vers du nez (comme on dit), et la pleine vérité, il s'habilla en cordelier, et la voulut ouyr en confession. Ce que les plus gentils présument que, si en sa confession il eust sceu et tiré d'elle quelque faute de crime, il n'eust jamais entrepris le combat, où il alla beaucoup plus asseurement.

Ce brave seigneur et vaillant chevallier, Renaud de Montauban, ne fit pas ainsy à l'endroit de la belle Genevre, fille au roy d'Escosse; car, fust à droit ou à tort, se jetta à travers les armes pour la def fendre; car aussy bien l'eust-il deffendue et combattu pour elle, de s'estre laissée aller entre les bras de son amy, comme si elle se fust contenue (ce dit-il). Voylà en quoy il mérite double louange. Aussy tout gailant cavallier doit soustenir l'honneur des dames, soit qu'elles l'ayent offensé et forfiict, soit que non. J'entends si c'est forfaicture et offense à une belle , gentille et honneste dame , d'aymer bien son serviteur amant, et lui donner la vie. Et voylà le devoir du cavallier à l'endroit des dames, ainsy que j'en ai plusieurs veu de mon temps, et à la cour, et ailleurs, soustenir et deffendre l'honneur de leurs dames et par parolles et par leurs espées, encor qu'elles fussent les plus grandes putains du monde, et qu'ils les eussent cognues telles , et les autres contre lesquelles il$ «e baltoient. Et s'ils eussent

DISCOURS SUR LES DUELS

faict autrement on les eust tenus pour vrays poltrons et indignes de Tamour de leurs dames ; car, pour en parler sainement, toute dame, quelque grande putain qu'elle soit, veut paroistre tousjours dame de bien et d'honneur. J'en parle ailleurs dans mes livres que j'ay faict des dames.

Il y en a aucuns, qui ores, qu'ils ne combattent pour ce subject des dames , et qui , se fians en leurs bravescourages et bonnes espées, prennent des querelles de gayeté de cœur, ou bien sur un meschant droit et grande injustice. Mais bien souvent aussy sur ceste mauvaise querelle sont abattus; non pourtant que la dame bien souvent en soit viilipendée , car l'on attribue le tout à Dieu ou bien au sort des armes, comme j'en alleguerois force eiemples si je voulois.

J'ay leu autresFoisence grand historiographe PauleiEmille,quia si bien escrit nostrc histoire de France, que Robert d'Artois, brave et vaillant capitaine de ce temps là s'il en fut oncques (ce fut celuy qui ayant quitté le pariy François prît celuy de i'Anglois, dont il fut cause de tant de maux , meurtres et pertes qui arrivèrent en France du temps du roy Philippes de Vallois et du roy Jehan), celuy-là doncques, voulant prétendre quelque droit à la comté de Flandres, produisit quelques titres faux, et que luy-mesmeavoit Faict Falcifier; et les produisant devant le roy, le roy, qui estoit bon prince, et son bon parent et amy , luy remonstra qu'il ne les debvoit plus produire, et qu'il y alloit de son honneur, car ils estoient faux. Robert , qui estoit haut à la main au possible , encor qu'il sceust bien sa Fausseté , mais se fiant par trop en sa vaillance et sa bonne lance, n'eut point de honte de respondre au roy que ces instrumens et titres estoient très-bons et point Faux, et qu'il le combattroit de sa personne à la sienne en champ clos, et luy maintiendrait la vérité. G'estoit trop arrogamment parlé à un roy duquel il étoit vassal. Le roy, qui Fut sage, ne luy sonna grands mots là-dessus ; mais maschant sa colère, ne luy porta oncques puis de bien ny d'amytié , ny l'autre non plus au roy. Et voylà d'où sortirent leurs grandes animosités, et divorces, et maux pour eux et pour ia France.

Je vous laisse doncaues à nenser si ce Robert

d'Artois se soucioit guieresde justequerelle^pais que, si librement et avecques si grande injustice^ il vouloit entrer en camp. Il avoit bien opinioo que Dieu eust Faict autant pour luy en soo injustice comme en sa bonne cause; si ce dV toit qu'estant entré dans le camp , il east todIo Faire comme j'ay ouy raconter en Italie d'an combattant italien, lequel, estant entré dans le camp avecques très-mauvaise cause, il en em remords de conscience , et songeant en soy comme il pourroit la rabiller, il advisa de son mauvais droict en Faire un bon; et ayant affronté son ennemy, et estant à tirer leur coup, il fit semblant d'avoir peur et de Fuyr et tourner dos. Son ennemy le poursuivant luy dit en son langage : a Ah! poltron, tu Fuys. d L'autre soudain tourne teste, et luy dit : «Tu en as memy. A «ceste heure ay-je bonne et juste querelle, et «veux débattre ceste-cy; car, quant âFauire, «elle n'estoit pas bonne, ny ne mereveooit; «par quoy je la laisse là; et me veux arrester «à ceste-cy desmesler. Sur ce battons nous «bien.» Je vous laisse à penser sMl n'y a pas de l'abus là.

Un autre grand abus y a-il eu aussy sur les eslections et donnemens d'armes. Il y en eut d'aucuns en Italie autresfbis qui ont estéssi iopudens,qu'ayans aFFaireà leurs ennemys qoi estoient borgnes, leur ont présenté une sallade qui bouchoil le bon œil , fust ou gaonbe oa droict, qu'eust son ennemy; mais cela fut rebuté comme chose par trop impudente; et, toutesfois, les parrains et confidans de Tauire furent si impudens qu'ils disputèrent ce faict, et le vouloient prouver par raisons; mais ils le perdirent contant : toutesfois pour ce couple combat Fut difFeré, et remis à un autre jourPos* sibleque legallant presenteur d'armes le fàisoit pour ce subject; car, ce disent aucuns encor, c'est tousjours quelque chose que d'allonger sa rie de six ou sept jours, voire d'un an; car on pense que ce jour en amené avecques luy un autre, et qu'on allongera sa vie d'autant, ainsyqot dit un des capitaines de Brutus et Cassius J^ jour avant que la battaille de Philippes se donnast. Ils estoient en conseil si elle se debvDît donner ouy ou non. Il opina qu'il la falloit en cor différer un an , pour plusieurs belles raisons et pertinentes qu'ils alieguoient; m^i^ cestuy-cy, pour la oriacipalle des siennes, fiit

DISCOURS SUn I.ES DUELS.

que, pour le moins. Ton vivroit autant , et que c*estoit un beau coup faict que de faire cestuy-là.

Mais pour tourner d'où nous sommes sortis , il se fit en Piedmont , du temps du prince de Melfe, un combat d'un jeune soldat gentilhomme et d'un sergent gascon fort glorieux, et qui un jour avoit fort bravé ce jeune homme, qui, en ayant consulté son caporal et ses autres amys,Iuy fot conseillé de demander camp, qui luy fot accordé; et pour ce, ayant apprins un mois durant à tirer des armes soubs un bon maistre, luy conseilla de combattre son ennemy en pourpoincr, avecques Tespée et la dague, et avecques un collier d'acier pour mettre au col , bien tranchant et les pointes tranchantes comme rasoirs, et picquantes de mesmes, y attachées, tant par le haut que le bas; si bien qu'il falloit tenir la teste si haute, que la baissant le moins du monde. Ton se picquoit estrangement , et si se roettoit-on en danger de se couper la gorge; et ceste Façon avoit esté inventée assez gentiment pour le jeune homme, qui estoit petit, qui pouvoit hausser haut la teste contre le grand et Tarregarder à son ayse, ce que ne pouvoit faire le grand contre le petit, sans se baisser et se couper la gorge luy-mesme Par ainsy le petit en deux coups d'espée tua son ennemy fort aysement. Tout cela fut debattu pourtant par les parrains et juges, mais il en falloit venir là; et dit-on que la gloire du sergent en fut cause , pour le mespris qu'il fit de n'avoir voulu choisir les armes qui luy appartenoieot. On dira ce qu'on voudra làdessus; mais c'estoit un grand abus que ce collier, mais pourtant gentiment inventé pour le jeune homme, en faveur de sa petite taille contre la grande et haute de l'autre.

Une chose faut-il bien noter, quej'ay veu en Italie plusieurs duellistes en donner advis, que si le cartel porte ces mots : «de combattre avec- « quesarmes usitéesetnon usitées parmy gentils- « hommes et cavalliers,» qu'il faut débattre au conimancement et par escriture et cartel, ou disputes de confidans , ces mots de aces armes « non usitées , »et surtout respondre par ce mot: «mais qu'elles soient recevables par dire de ca- « valliers d'honneur et de juges très-capables en «ces choses et point suspects ; d car , si vojs ne Iles débattez, et puis après quand on sera des-

cendu dans le camp qu'on les veuille débattre, vous n'y estes plus receu , puisque vous avez accepté le cartel, et y avez consenty; et par ce, faut prendre telles armes inusitées qu'on vous présentera. En cela il y a bien de la raison que je laisse aux plus entendus desduire mieux que moy. Voylà pourquoy il faut eslre subtil et advisé en ces choses là, et à y bien respondre, et se donner garde en recevant les cartels de vous brider.

Pour parler d'un autre abus, mais non si grand, fut un combat faict en Italie de deux gentilshommes romains , dont celuy à qui touchoit Teslection, la donnation et livraison d'armes, donna à son ennemy pour les armes offensives des armes toutes couvrantes le corps dès le cap jusqu'aux pieds, fors qu'au costé du cœur il y avoit une ouverture dans les armes , large deux fois plus que la paume de la main; et celuy qui donnoi t les armes avoit l'espace d'un an (car pour lors les combats et subterfuges s'allongeoient plus que cela, voire plus de deux ans), appris contre son maistre, tous deux estans armés de pareilles armes, à ne tirer l'un contre l'autre, si-non dans le trou ouvert ; de telle façon qu'il apprit si bien son disciple , qu'il donnoit si dextrement dans le trou du cœur et si asseurement, en apprenant que, venant à bon escient, il ne faillit jamais du premier coup donner dedans, et luy percer le cœur, et le tuer par conséquent. Encor n'y a-il si grand abus et supercherie tant que Ion diroit bien.

Sur quoy faut estimer une grande fidélité ancienne, cependant qu'il m'en souvient, des maistres qui apprenoient leurs disciples pour combattre, que jamais iisnehs trahissoient , ny reveloient leurs leçons, fust ce à leurs plus grands amys qu'ils eussent, encor qu'on tascbast à les corrompre par argent, ou dons ou en toutes les façons du monde qui peuvent esbranler un esprit , qui est une chose fort à noter ; et jamais ne permettoient que, donnans leçon à leur disciple pour ce faict, ame vivante entrast dans la salle ou chambre où ils estoient; ains visitoient par-tout, et soubs les licts , voire à adviser si à la muraille il n'y avoit aucune fandace ou trou dont ils pussent estreapperceus ; car ils estoient curieux de la vie et de l'honneur de leurs disciples combattans. Que dis-je, curieux? mais rrès-ambitieux,desiransleurvictoirecommen<)iîr

DISCOURS SUR LES DUELS

eux-mesines ; car de vray il leur alloit et de leur ambition et de leur honneur, comme de leurs disciples. J'en parle pour Tavoir veu à Rome et en Italie, des tireurs d'armes qui esloient mes maistres et mes grands amys, qui ne m'en eussent pas dict un mot sur ce subject pour tous les biens du monde, encor que je les en recherchasse le plus excortement que je pouvois, fust eu baguenodant, fust sérieusement.

En voicy un autre d'un qui fit forger à Milan, par un maistre très-exquis, deux paires d'armes , tant espée que dague , toutes vitrines j c'est-à- dire rompantes comme verre, mais pourtant de fer ou d'acier, tranchantes, picquantes, fourbies, et luysanies comme les communes, mais trempées de telle façon, que qui n'en scavoit user, s'ayder, toucher et picquer comme il falloit , elles se rompoient comme verre ; mais qui en sçavoit Tusage et la façon d'en frapper, et assenner leurs coups (comme on dit) , elles ne se rompoient aysement; ainsy comme Ton voit du verre, qui se rompt aysement en le prenant et le touchant d'une façon plus que de l'autre; car la mode et méthode en ces choses y sert plus que tout. Geluy doncques qui donnoit les armes, de longi|e main en avoit appris si bien la façon et le biais pour en sçavoir user, que, venant à les mettre en effect, son ennemy, qui alloit à la bonne foy et pensant jouer son jeu à la vieille mode, comme d'autres espées (car du reste ils estoient tous descouver(s), du beau premier coup qu'il rua à son ennemy, espée et dague s'en allèrent en pièces comme verre. L'autre, sçachant la milice, l'art et le biays de ses armes, les mena sî dextrement, qu*il en donna aussy tost dans le corps de son ennemy et qu'il le porta mort par terre. Certainement , ces supercheries d'armes sont cent fois pires que celles que l'on fait assassinant les personnes aux cantons des rues, ou en un coing de bois , et ne sont nullement pardonnables; mais pourtant , par ces lois antiques du duel , cela a esté.

Moy estant à Naples, pour la première fois que j'y fus jamais , j'ouys faire un plaisant conte, que, du temps du roy Charles, lorsqu'il le conquit, il s'y fit un combat d'un Gascon et d'un capitaine italien. Il toucha au Gascon de donner les armes. Que fit-il P II les prit à son advantage, et va envoyer à sou ennemy une bonne grosse arballeste de passe» qu'on appelloit en ce temps,

et appelle-on encor,à /'ar/na/o/c>avecques son bandage qu'on pendoit à la ceinture. L'Italien, son pai rainet confidant, refoserent aussy tost ces armes, disans qu'elles n'estoient point usitées , et du tout estrangeres.Ceux du Gascon alléguèrent leurs raisons, et mesmes que tant s'en falloit qu'elles fussent estrangcres, que ceux de leur nation d'autresfois s'en estoient dicts des premiers et meilleurs maistres qu'avoient estes les Genevois, lesquels du temps de la guerre saincte en avoient faict rage et beaux efTects, et mesmes que le roy Philippes de Vallois en avoit envoyé quérir jusqu'à Gesnes, pour s'en ayder à sa malheureuse battaille de Grecy (mais pourtant ils n'y firent rien qui vaille , ce disent les Chroniques de France). Pour fin, tout calculé et rabattu , il fallut au Gascon estre maistre en son eslection , et à l'Italien à les prendre. Le Gascon, qui estoit maistre passé (carde loogoc main la nation le porte sur toutes autres), vous eut bandé et rebandé, et tiré deux fois dans le corps du pauvre Italien, qu'il n'eut le loystr ny l'adresse de bander son arbaleste, quelque leçon que luy eussent donné ses maistres, parrains et confidans; si bien qu'il fut vaincu.

Ces combats par telles armes, ny d'harquebuse, ne sont pas approuvés pas les docteurs duellistes^ «d'autant, disent-ils, qu'il faut qu'un « combat, pour qu'il soit honnorable, se fasse et se «finisse par la valeur et vertu des personnes, et « non parlesarmes. n C'est une raison très-froide; car et comment combat-on autrement qu'avecquesles armes? 11 faut rapporter et l'un et l'autre, et la vertu et les armes tout ensemble. A aucuns j'ay veu tenir pourtant que deux soldats portans leur harquebuse, et en faisant profession tous les jours, se peuvent combattre avecques leurs harquebuses. Au reste combien avons-nous veo despuis quelque temps force desfis et combais s'estre faicts à cheval avecques des pistollets par de braves et vaillans gentilshommes, et la mort d'aucuns s'en estre ensuivie ? J'en nomroerois bien deux ou trois, mais je m'en passeray bien. La plus belle raison que peuvent apporter ces duellistes, c'est qu'ils disent que, feisansteb combats avecques armes à feu , sont fort dangereux pour le juge et gardes du camp • et que les coups peuvent aller et porter sur eux au55y bien que sur les deux combattans. Grand merc>, messieurs les juges et autres, qui estes aio^y

DISCOURS SUR LES DUELS

soigneux de vos corps ! Bref je n'aurois jamais faict, si je voulois mettre par escrit tous ces abus, ou pluslost rébus du temps passé , inventés et fort bien pracliqués par les Italiens , lesquels y ont estes fort subtils et diligens scrutateurs de telles inventions , dont j'en ay ouy tant et tant discourir en Italie, que, si je n'avois autre chose à faire que les mettre par escrit , je pense que j'en donnerois plaisir aux lecteurs.

Unautre abus y a-il eu: c'estquesiTuu descombat tanSffust ou en se retirant, pu se desmarcbant, ou en parant les coups, ou se desmeslant, venoit à toucher tant soit peu la lice, la barrière ou la corde, ou Testaquade du camp, il estoit dict vaincu ; ce qui estoit un peu trop rigoureux; car il advient bien souvent que , pour mieux sauter, on recule un pas ou deux, ou trois, soit pour attirer son ennemy à soy et le faire varier, ou luy faire perdre sa desmarche, ou le troubler en allant à son ennemy, soit pour plus après aller rudementcontreluy. Enfin, force considérations et raisons se présentent à luy pour se desmarcher en arrière; et si, par cas de fortune, sans y penser, en se desmarchant ainsy, il vient à toucher ceste barrière , Il n'y a nulle raison de justice ny de droict de le dire vaincu.

Je ne dis pas, comme j'ay ouy dire, que cela s'est faict,et que pour plus adoucir la rigueur de ceste loy, que si Tennemy pressoit Tautre de telle furie, et que l'autre reculast comme mal asseuré , et qui ne fist que parer aux coups , ou bien que si Tun des deux tenoit son ennemy aux prises, et, qu'au lieu de le jetter par terre, ou en se tournant et virant il menast son ennemy jusqu'à luy faire toucher la barrière t que cela lie fust très-juste de le censer pour vaincu. Voyre encor seroit-il meilleur s'il le pouvoit jetter par-dessus la barrière au-delà du camp. Ceste victoire seroit belle et honnorable pour le vainqueur, et fort ignominieuse pour le vaincu, et ne luy seroit loisible d'y rentrer plus, ny prendre ses armes, ainsy que cela s'est faict d'autres fois en des camps en Italie. Et, avant qu'entrer dans le camp, les conditions ainsy estoient arrestées des juges, parrains et confidans : mais la façon précédente que j'ay dict n'est nullement belle et reœbvable; etlouiesfois elle a esté permise et reçue par les lois lombardes.

Un autre abus, et pire de tous, e» ] r t p

cruel et inhumain , et que ces malheureuses lois lombardes vouloient, et coimne il s'est practiqué fort souvent en Italie, que ; quiconque de ces combattans , et fussent tous deux , mouroieRt dans le €amp,D'estoient nullement receusde l'Eglise pour y estre inhumés, et leurs corps ne pouvoient estre enterrés en terre saincte et bénite, mais profane, comme un Sarrazin et Arabe. Quelle cruauté estoit cela! ils pouvoient bien estre admis , avant qu'aller au oombat , d'ouyr la messe , se confesser, prendre le sainct sacrement; et mourant ainsy, ils meurent bons chrestiens. Et si les armes ne leur sont estées favorables, pourquoy sont-ils privés de la sépulture saincte? Ils en alleguoient beaucoup de raisons, et entre autres ceste-cy: c'est que, en mourant ainsy, que c'a esté par la perioîssioB de Dieu, et que sa querelle estoit ii^jusle, et que par conséquent il est n^rt comme un vray criminel, et que le camp clos n'est qu'un vray gibet pour tels criminels , lorsqu'il n'y a point de preuves de leur mesfaict et crime; et que , venant à estre ainsy vaincus, leur sentence leur est donnée du ciel et leur crime avéré. Et Dieu sçait(comme j'ay dict cy-devaut) si les vainqueurs bien souvent n'ont pas le plus juste droict.

Or, je ne passeray plus outre. Il fout faire fin à ce discours de combats, car je ferois tort à ceux qui en ont si bien escrit, tant de nostre temps que du passé, comme le seigneur Mutio, M. Aiciat, le seigneur doctor Paris de Pateo, et une infinité d'au(res sçavans jurisconsultes italiens; car, de leur tempt», ces combats ont eu une très-grande vogue, et estoient ces docteurs consultés, comme l'on fait des advocats vn causes de justice.

Aujourd'buy tous ces combats sont du tout abolis par toute la chrestienté par le dernier concile de Trente; si bienqu'il y a environ vingt ans qu'un chevallier de Maltbe, qui s'appelloit don Juan de Gusman, que j'y ay veu, gentH chevallier certes, de fort grande maison, de celle de Gusman en Espaigne, brave, vaillant, fors qu'il avoit très-mauvaise veue, et portoit orxlinairement des lunettes, et on disoîC de luy : Aquiestadon JutmdeGusman oonsusantojos ^ Il estoit grand et beau joueur. Il eut noe querelle contre un autre chevallier espaignol , mais non de sa religion ny de de son ordre;

' \'x\\ (!on Juan de Gusman nvrr sîs luneUct.

DISCOURS SUR LES DUELS

escriveot, mais sealement avecques Pespée et la cappe , ou à la dague , qui ne sont estimées annes deffensives, d'autant que d'elle^-mesmes ne couvrent le corps, si-non en tant que la dextérité de la personne le permet : et la raison pourquoi ces duellistes veulent le corps couvert , est qu'ils disent qu'autrement est combattre en béates brutes, et qui se vont précipiter à la mort comme bestes. Gela va bien, et est bon; mais en quelque manière que ce soit, quand on vient là, ou couvert, ou descouvert, il y faut venir Pi'solu, ou mourir ou vaincre; dadvantage, ceux sont plus à estimer qui vont au combat plus chargés de braves courages que d'une lourde masse d'armes, là où il y a tant d'abus, comme j'ay dict cy-devant. Mais, tout ainsy que la querelle est prise ^ selon ainsy se doit-elle demesler et vuider, sans aller emprunter tant de diversités et sortes d'armes, si-non celles qui se sont trouvées sur le point du différend, ou la cappe, ou l'espée, ou la dague et Tespée, ftist sans estre couvert ; et telle est l'opinion d'aucuns gallans hommes-, et si, aux combats à outrance precedens que j'ay dict s'exerçoient peu de oourtoisies, en combats de la mazza et d'appels il s'en est trouvé et veu aussy peu, et se sont peu practiquées; mais (qui pis est) en tels combats de la mazza à Naples, il y avoit tous* jours ( ou le plus souvent ) des appellans ou se** conds, lesquels, voyans battre leurs compaignona, s'entredisoient entr'eox (bien qu'ils n'eussent débat aucun ensemble mais plustost >mytié que hayne) : a Et que faisons-nous, «nous autres, cependant que nos amys et corncpaignons se battent? Yrayment, il nous Ait «beau veoyr ne servir icy que de spectateurs à «les veoyr entretuer! Battons-nous comme eux. n Et sans autre oerimonie se batroient et s'entretuoient bien souvent tous quatre. Gela estoit plus de gayeté de cœur que de subject et d'adimosité.

Nos braves François estans au royaume de Naples, soubs le règne du roy Louys XII , commancerent à practiquer ces desfis et combats en un qui se fit entre treize Espaignols et treize François; et ce flireot les Espaignols qui les premiers desAerent , et ce , plus de gayeté de cœur que pour autre subject, car il y avoit pour lors tresfves entr'eux. Les François les prinrent aussy tost au mot; et Dieu sçait s'ils y eussqit

failly , et faillirent non plus au jottr et an lieu assigné , près la ville de Monervine. J'ay veu le lieu, qu'aucuns de là m'ont monstre par especiauté. Tous y firent ce qu'il fallolt faire en gens braves et vaillans. Ceux qui en ont eserit et parlé à l'advantage des Espaignols , et comme aussy je l'ay ouy dire à aucuns de ces pays-là, à Naples et tout , disent que les Espaignols vainquirent les François à cause d'une ruse qu'ils trouvèrent, de ne donner aux hommes, du premier abord, de leurs lances (car ils estoient armés à la gendarme, comme de ces temps ces armes leur estoient fort usitées), mais aux chevaux et les tuer , à cause d'une maxime qu'ils tenoient et observoient fort : Muertodcabalh, perdido elhombre de armas ^ Nos François disent le contraire, bien que l'opinion et rentreprise des Espaignols réussit trës-bien ; car la plus grand part des chevaux françois furent tués; mais le brave M. de Bayard, et M. d'Orose, très-vaillant aussy, leurs chevaui estans demeurés entiers, réparèrent le tout, ainsy que je le manifeste en un endrolet de mes Aor/omontades espaignolles , où ce grand capitaine Gonzalo mesme confesse les Espaignols n'avoir si bien faict comme il cuydoit, et comme il les avoit envoyés pour faire mieux; j'y cotte les mesmes parolles en espaignol qu'il profera. Despuis ce combat (ce disent les Espaignols) les François ne firent plus bien leurs affaires audict royaume , tenans pour un certain scrupule que tels desfis sont désastreux à tout un gênerai , ainsy que j'ay veu tenir ceste opinion à plusieurs grands capitaines espaignols, italiens et françois, et mesmes à M. le mareschal de Byron, qui n'admettoit et ne (rouvoît nullement bons ces desfis, appels et combats en une armée, fust d'ennemy à ennemy, fust d*autre à autre de l'armée , et que tout cela ne faisoit qu'amuser le monde , desbaucher les afl^ires d« prince, et faire perdreqnelquesfois de belles oc« casions importantes au gênerai, qui se rencontrent quelquesfbis, et faire entre-tuer deux braves hommes, qui pourroient esfre cause du gain d'une battaille et la salvation de son prince; et que le meilleur est songer à bien mener les mains à une bonne affaire qu'à toutes ces vanités ou animosités.

Du règne du roy Gharles VU, il se fit un * Le cfaeval mon, llioïkmie d*armes eit perdu.

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|4feil desfi et conbal, près d'Argentan, de tiogt Angiois contre Tingt François. Les Angloîs forent deaconAta et yaincns. Oocqnes puis ita ne firent bien leurs besoîgnea, et perdirent en on an peu à pea la Noriuandie.

Du règne dn roy Henry 1! , fût faict en Piedmont on pareil deafl entre M. de Nemotn^s et le marquis de Peacayre , trois contre trois. Tout n'alla pas bien. J'en parle en la f^ie de M. de Nemours, en mon livre qui traicte des grands capitaines qui ont estes de nos temps despuis cent ans. J*all^oerois force autres pareils combats anciens, mais ils sentiroient trop leur rance. Pour ce je les obmets, et viens & nos modernes que nous avona veu en nostre France despuis vingt ans en ça.

J'accommanceray par celuy de Quielas et d'Antraguet, principaui querelleurs , et ce pour dames. Riberac,et Ghombert le jeune, Alletoand , secondoient et tierçoient Antraguet. Maugiron et Rivarot secondoient et tierçoient Qoielus; qui tous seconds et tiers s'offrirent à se battre, plus par envie de mener les mains qae par grandes inimitiés qu'ils eussent ensemble. Ge combat Fut très-beau, et Taccompara-onlors à celuy des Guryasseset Horaces, les uns Albans et les autres Romains, pour n'en avoir veu en France de long-temps tel, et de tant à tant, et sans armes aucunes deffensives : reste que de cestuy-cy en resta deux en vie, qui furent Antraguet et Rivarot, et de l'autre des Romains et Albans un seulement. Antraguet avoît à feire avecques Quielus, Riberac avecques Maugiron , et Rivarot avecques Ghombert. Ils combattirent vers les ramparts et porte de Sainct- Antoine, à trois heures du matin en esté : de sorte qu'il n'y eut aucun qui les vîst battre, que quelques trois ou quatre pauvres gens , certes chetift tesmoings de la valeur de ces gens de bien, qui pourtant en rapportèrent ce qu'ils enavoient veu, tellement quellement. M. de Quielus ne mourut pas sur la place , mais il survesquit quatre ou cinq jours par la bonne cure des chirurgiens et la bonne visite du roy qui Taymoit fort. Enfin il mourut, car il estoit fbrt blessé. Il se plaignit fort d'Antraguet, de quoy il avoit la dague plus que luy , qui n'avoit que la seule espée : aussy, pour parer et destourner les coups que l'autre luy donnoit , il avoit la main toute découpée de playes. Et ainsy qu'ils se vou-

lurent affronter , Quielus dit â Antraguet : aTn cas une dague, et moy je n'en ay point. » A quoy répliqua Antraguet : «Tu as doncques foict une a grande faute de l'avoir oubliée au logis. Icy «sommes-nous pour nous battre, et non pour «pointillés des armes.» Il y eu eut aucuns qui dirent que c'estoit quelque espèce de super^ chérie d'avoir eu l'advantage de la dague, s'il n'en avoit esté convenu de n'en porter point , mais la seule espée. Il y a à disputer là dessus; mais Antraguet disoit n'en avoir esté parlé. D'autres disoient que, par gentillesse chevalleresque , il debvoit quitter la dague. Cestâ sçavoir s'il le debvoit. Je m'en rapporte aux bons discoureurs, meilleurs que moy.

Doncques , sur ce je vous en ameneray un exemple d'un gentilhomme d'Anjou , nommé la Fautriere, ayant entré enestoquade dans une vieille grange, mais pourtant enformée de ses quatre murailles, sur lesquelles les seconds et tiers et autres en advisoient le combat, qui fot contre le cadet d'Aubanye, gentilhomme d'Angoulmois, près de RuFfec, fort brave et vaillant gentilhomme, et fort bravasche, et qui en tout vouloit fort imiter M. de Bussy , mais il ne put en aucune sorte : se le figurant , cela luy faisoit grand bien à la râtelle pourtant. Gestuy doncques Aubanye avoit demeuré cinq ans à Rome , apprenant ordinairement à tirer des armes , et mesmes de Tespée seule, du Patenostrier, trèsexcellent en cest art. Si bien qu'estans prests à se battre, ledict Aubanye dit à son ennemy : «Frère, je n'ay accoustumé à me battre qu'à «Tespée seule. Je n'ay point porté de dague. «Pour celaostez la vostre.» L'autre, aussy tost prompt, jetta la sienne par-dessus la muraille de la grange; et la fortune luy fut si grande , qu'il vainquit et tua ledict Aubanye, qui estoit un des plus estimés spadassins pour l'espée seule , et des plus adroicts cent fois plus que l^autre. Un chascun après le blasma, pour avoir ainsy complu à son ennemy et gratifié d'un tel advantage , qu'il fust esté bien employé si Aubanye Teust tué : mais en cela il monstra un grand courage. Ge combat fut faict en ces dernières guerres de la ligue, près La Rochelle; car tous deux estoient huguenots , et suivoient le roy de Navarre.

Quelques années après ce combat susdict de Quielus et Antraguet, M. le baron de Byron en fit un autre de trois contre trois (il avoit pris

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pour second et tiers Lognat et Genissat , braves et vaillans certes), contre le sieur de Garancy, ayant pour second et tiers Estissac et La Bastye, braves et vaillans aussy. M. le baron de Byron et Garancy estoient les deux principaux contendans et chei^ de la querelle : les autres , pour servir leur amy, ou par gayeté de cœur (ainsy que firent ceux d'Antraguet et Quielus), s'en voulurent faire de fesle et s'entrebattre, bien qu'aucuns fussent amys et parlassent avant souvent ensemble. Ils s'allèrent bravement battre, sans faire nul bruit, à une lieue de Paris, dans beaux champs, pour n'irriter le roy qui y estoit, et ne vouloit point ces combats. Ge fut pour un bon matin qu'il neigeoit à outrance, sans appréhender le mauvais temps. Nul ne vit le commancement ny la fin, tant ils conduisirent secrettement leur entreprise, si-non quelques pauvres gens passans. La fortune fût si bonne pour M. le baron et ses deux confidans, que chascun tua bravement son homme et l'estendit mort par terre. Aucuns dirent que M. le baron de Byron, prompt et soudain de la main (ainsy qu'en tous arts aussy bien qu'en celuy de Mars il y a des artisans plus prompts et diligens à faire leur besoigne que les autres), depescha son homme le premier, et alla ayder aux autres : en quoy il fit très-bien, et monstra qu'avecques sa valeur il avoit du jugement et de la prévoyance, bien qu'il fust encor fort jeune, et nVoit point encor faict tant d'expertises d^armes comme il en a faict despuis, qui l'ont rendu l'un des plus grands et vaillans capitaines de la chrestienté, ainsy que je le descris dans mon livre Des grands capitaines français et espaignols que j'ay faict.

Geste susdicte prévoyance luy faisoit sa leçon pour ne se fier trop en ce dieu Mars, qui est le plus ambigu et le plus doubteux dieu de tous les autres. Que si on se laisse trop aller à sa fiance , et ne fesse-on cas de l'advantage qu'il vous a donné une fois, il le vous oste bien par amprès, et le vous fait cher couster; ainsy que possible mal eust pris, ou à M. de Byron, ou à ses compaignons, s'il les eust veu et laissé faire, et ne les eust assistés. Aussy estoit-il trop courageux pour ne jouer la partie qu'à demy et en veoyr le passe-temps. Ainsy doibt faire tout cœur généreux, et soustenir son compaignon jusqu'à la dernière goutte de son sang , si n'estoit que

le camp fust esté conditionné , ainsy que les Es» paignols conditionnèrent le leur que j'ay dict cy-dessus contre les François, qu'ils limitèrent soubs tel pache ^ qui passeroit outre le camp demeureroit vaincu et prisonnier, et ne combattroit plus de tout le jour ; pareillement, oeiuy qui seroit mis à pied , ne combattroit non plus; et , au cas que jusqu'à la nuict Tune bande n'eust pu vaincre l'autre, et n'en demeurast-il que Tun à cheval , le camp seroit fini , et en pareil honneur, et pourroit ramener tous ses compaîgnons francs et quittes, lesquels sortiroient eo pareil honneur que les autres hors du camp. Voyià de bizarres conditions de camp , cautes cC subtiles, aussy à l'espaignolle, et plaisantes aussy, qui me font souvenir du jeu des barres, que l'un rachelte tous ses oompaignons pris. Yoyià pourtant de grands cas, estre ainsy lié à ne secourir son compaignon. Ainsy le vent la loi donnée. Que si elle n'est, il faut mener les mains quoy qui soit. Autrement il y a un grand reproche.

Voicy un miracle de trois combats tout à coup que je vais conter pour quasy incroj^ble. Je l'ay ouy conter, à Naples, à un seigneur pldn de foy et vérité, d'un gentilhomme de là mesmes. L'un fut appelle par un autre pour quelques parolles qu'il disoit avoir tenu de luy. Ge gentilhomme s'en alla à l'estoquade sur la parolle de celuy qui le vint appeller et d'un autre tiers, auquel il se finit fort pour sa prudhommie et gentillesse d'armes , luy tout seul , sur la parolle de l'appellant. Estant dans le camp, tue son ennemy : et, s'en voulant retourner, Tappellant luy dit qu'il luy desplaisoit fort de veoyr un tel espectacle, et que mal il luy sieroit s'il luy estoit reproché à son retour s'il n^avoit vangé la mort de son amy, et qu'il ne se baitîst contre luy. L'autre luy respondit tout froidement : « Ne tient-il qu'à cela? vrayment, je le «veux. » Et , venant aux mains, le gentilhomme napolitain le tua aussy tost de gallant homme. Le tiers, qui fut spectateur de tout , et qui estoit aussy Taillant que les autres, luy dit : « Vray- «ment, vous vous en retournez avecquesune «fort heureuse et belle victoire. Que si yoos a n'estiez si las comme je vous vois, pour avoir «eu tout à coup affaire à deux, j'essayerois de a vous oster la moictié de vostreheur et hooneor; «car résolument nous nous battrions :

* GoDvenUoo.

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€ ayant esgard à voetre lassitude, je remets la a partie à demain, vous priant de vous trouver cà telle heure en ce mesroe lieu où je ne fau- «dray m*y trouver : car il me fasche fort de «veoyr mes compaignons morts, que je ne «vange leur mort. «Ce gentilhomme loy dit : «Rien moins que cela. Je ne suis point las. < J*ayme autant me battre tout chaud tout àceste a heure et annuit ^ que demain, et me sens aussy « frais comme si je n^eusse point combattu. Par- «quoy passons-en nos fantaisies de tous deux, «sans remettre à demain.» L*autre le prit au mot ; et, venans aux mains, ce Napolitain en fit de mesmes comme des autres deux , et le tua de pareil heur : et, les laissant là tous trois morts à la garde de Dieu pour estre enterrés, s'entourna sain et sauve.

Voylà un grand miracle de Mars : et jamais ne s*en parla d'un tel, durant les chevalliers errans, parmy les histoires, car elles sont fausses; et ce conte, s'il est vray, c'est un grand faict , et autant admirable qu'il peut estre véritable. En quoy se peut noter beaucoup de particularités que je laisse à plusieurs discourir : entr'autres de la fiance que prit ce brave gentilhomme de ces trois, pour s'aller battre sur leur paroUe sans nul second ; puis fasseurance et la braveté qu'il eut de se battre ainsy contre ces trois l'un après l'autre, dont, selon toutes lois duellistes, légitimement il se pouvoit excuser, et remettre la partie au lendemain ou autre jour. De plus, faut noter la fortune grande qui l'accompaigna,donton n'ouyt jamais parler dételle. Je donne ce conte pour tel qu'on me Ta donné.

Du temps du feu roy Charles IX, dernier mort, fut faict un combat en Tisle du Palais, entre un gentilhomme de Normandie (dont j'ay oublié le nom) et le petit chevallier de Reffuge; petit, di»-je, car il estoit des plus petits hommes que j'ay point veu , mais très-brave et vaillant, et qui avoit fort veu. Le combat fut en Tisle du Palais. Ainsy qu'ils s'y bisoient passer tous deux seuls sans seconds, ils virent force gentilshommes qui couroient sur le quay pour prendre les batteaux , et aller après eux pour les séparer , car c'estoit à l'heure que le roy alloit à la messe en la chappelle de Bourbon. Ils dirent an battellier, car tous deux estoient en mesme batteau {Quai bontàjr valor dei

>A11nsiaat,

nasM cavaUeri como de gli antickil) S qu'il les passast viste et fit grande diligence , car ilsavoient une affaire d'importance; dont ils donnèrent chascun un teston audict battellier; et, ayans pris terre, ils s'entredirent seulement : «Faisons viste, car voicy ces messieurs qui oadvancent pour nous séparer.» Us n'y faillirent pas ; car en quatre coups d'espée ils s entretuerent tous deux, et tombèrent tous deux, l'un deçà et l'autre delà; et les trouva-on rendans l'ame et l'esprit. Quelles resolutions et quelles animosités!

M. le marquis de Mailleraye, fils aisné de M. de Pienne, estant nouvellement tourné dlla* lie, fraischement esmoulu, et qui avoit fort bien appris à tirer des armes , qu'il avoit des mieux en main, estant arrivé à la oour, un soir au bal prit querelle avecquesle seigneur de Livarot (celuy qui avoit esté l'un des six au combat de Quielus et Antraguet ), fust ou avecques juste occasion, je ne le dis point, si-non que plusieurs teuoient que de gayeté de cœur il avoit pris la querelle pour un mauvais garçon et grand mesprisant desautres despuis l'heureuse issue de son combat, et, pour ce, avoit esleu pour maistresse une dame de la cour, belle certes, et ne vouloit qu'aucun la servist que luy, comme jaloux de sa beauté, de son honneur et de son bien. Cedict marquis, tout gentil et tout courageux, en l'aage près de vingt ans, luy présente son service debvant luy. L'autre, haut à la main comme luy, l'attaqua peu à peu de parolles. Enfin, à bonne paille bien seiche le feu se prend ayscment. Par ainsy s'entre-donnerent (sans faire grand bruict) le combat en une petite isle sur la rivière à Bloys, sans seconds ne sans rien. Le matin doncques ne faillirent, chascun sur un bon courtaut montés , à comparoir , ayant pourtant chascun un laquais pour tenir leurs chevaux. Le marquis ne faillit dans deux coups tuer son homme d'une estoquade franche, que je representerois mieux que je ne la dirois, car il me l'avait dict avant , et le rendit tout roide mort. Mais, quel malheur pour luy ! ainsy qu'il s'en retoumoit, le laquais de Livarot, qui estoit un grand laquais et fort, et desjà portant espée , l'ayant cachée une heure debvant i dans du sable (aucuns disent que ce fut de son

I Quel courage et qneUe valeur dans nos cavaliers iw>doroej^ auMî bieii que dans les andeos !

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propre mourement, autres du cornmandement de son maiAtre , ce que je ne croy, ear il estoît trop ^allant), vhit par derrière, et luy donna un Sprand coup d'espée , dont il te tua tout roide mort, ledfct marquis ne disant seulement (ainsy que Tautre Teust attefnt): «Ah! mon Dieu, «qu'est cecyp0 Ledict laquais Ait aussy tost pris, par le rapport d'aucuns qui le virent, et Fut aussy tost pendu , ayant confessé le tout , et qu'il i'avOTt Faict pour vanger la mort de son iitâistre. Plusieurs discourent lâ^lessus que, si I un et Tautre eussent pris des seconds ce malheur ne fust pas advenu par le laquais , et qu'il est Fort de besoin d'avoir des seconds, pour plu* sieurs raisons qui se peuvent alléguer ta dessus, tant pour engarder et éviter supercheries, que pour tesmoigner de leurs valleurs ou poltronneries, enfin pour une autre infinité de raisons qui aeroient trop longues à discourir; tout ainsy qu'il y en a Force inconveniens que je ne veux m*amuser â exprimer, si-non un, arrivé par UB exemple ftiict à Rome du temps du pape Grégoire dernier, entre denx autres gentilshommes françois, qui estoient La Villatte, le baron de Salligny, et Matecolom, et Esparezat, Gascon et escuyer de la grande escuyerie du roy. Ils s'assignèrent le combat à quatre milles de Rome. Esparezat autheur de la querelle, se battit contre La Villatte son adversaire. Matecolom, second d^Esparezat, se battit contre le baron de Balligny; et chascun s'estant mis d part assez loin de l'autre de quelque trente pas , après avoir Faict leur debvoir , advint que Matecolom le premier tua son ennemy; et, voyant que son second Esparezat estoit lung 5 tuer le sien, encor qu'il Fust fort jeune garçon (ainsy que dit Francisco , tireur d'armes : Erano puti, comme estoit aussy Salligny), s'en vint ayder à Esparezat, et (ous deux tuèrent La Villatte, je croy non pas sans grand' peine. Encor qne le jeune homme criast qu'il n'y avoit raison de se mettre deux sur un, Matecolom repliquoit: <iQue sçai-je aussy? «Quand tu aurois tué Esparezat tu mevien- «drois â tuer si tu pouvois, et me viendrois «donner de l'af Faire, où je ne m'y veux mettre « plus que j'y suis , et en puis sortir, n Et voyiâ comment alla ce combat , et où le second n'y procéda pas comme le Florantin , en l'exemple que j'ay allégué cy-dessus du combat de quatre

Florantins. Aussy y a-il diFfèrence en un combit cerimonienx conditionné etsolemniséde joges, de maistres de camp, de parrains et oonfidans, et celoy qui se Fait à l'escart sans aucuns yeox, et aux champs, là où tout est de guerre.

Il se fit un combat en LImosin , il y a quefqae temps, entre un gentilhomme nomméRomeftirt, et un Fredaigues, tous deux hantans la maison de La Vanguon. Il y en eut un gentilhomme qui despuis Fut tué â la cour, et acquit, je ne sçay comment, titre des gallans, sans avoir jamais veu que peu de guerre ; je ne le nommeray point. Il alla appeller Fredaigues de h part de Romelbrt , qui y alla aussy tost sar la parolle du gentilhomme, et ce sans seconds, si-non un vallet chascun pour tenir leurs chevaux. Ce gentilhomme s'habilla en palefrenier de RomeFort, d'autant qu^on se youloit desfaire dudfct Fredaigues, et le tuer nommemeni. Mais la fortune voulut que Fredaigues taaaa^sf son homme , et ne donna loisyr au paleFreoier déguisé de venir et ayder à RomeFort, d'autant qu'ils avoient laissé leurs chevaux loin; et ainsy qu'il s'advançoit, le paleFrenier de Fredaigues s'advança plustost , et donne sod cheval à son maistre, sur lequel il monta prestement, et s'en va au paleFrenier déguisé (lequel il cognut aussy tost), de telle faric, qu'il flit contrainct à tourner teste, et gaigner le haut, lequel Fredaigues recommanda au diable, en le laissant courre et aller. Luy, vîctoricai, s'en retourna, en disant qu'il avoit bien tué m ennemy et bien Faict Fuyr son palefrenier. Dieu le voulut ainsy ; car la supercherie estoit trop grande. Ce Fredaigues a esté despuis tué,atrecques le comte de La Roche-Foucaud â la charge de Sainct-Yriers en Limosin.

M. le viscomtedeTuraine, brave et \'aillant seigneur, ayant esté appelle par M. de Doras de la part de son frère , M. de Rozan , brave et vaillant aussy, y estant allé Rirt librement , se plaignit fort d'une grande supercherie cplloy Futfaicte estant au combat ; Car d'une embusra* sortirent cinq ou six , qui le chaînèrent et luy donnèrent dix ou douze coups d'espée (ceui-Ià n'estoient pas bons tueurs, nysi bonsqaete baron de Vitaux , duquel je parleray tantost), et le laissèrent en la place pour mort : dont despuis il voulut avoir la revanche sar M. d# Duras ; car il fit entreprise sur luy de le toer

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dans sa maison , et le traiter en supercherie comme il disoît en avoir rcceu de luy ; et , de faict, elle estoit exécutée, sans un grand cerf qui estoît dans le fossé , et lors en rut , qui chargea si furieusement ceux qui estolcnt descendus, qu'ils donnèrent Pallarme, et s'en al- Irrent, ayant mis en vain leur desseing. Ledict M. de Duras en faisoit toutes ses excuses , cl juroit n'y avoir eu aucune supercherie , et qu'il n'estoit possible que six hommes n'eussent tué lin. Aussy M. de Duras n'eust eu garde d'en rstre de consente, pourestrc seigneur d'honneur et de valeur, et fust ihort plustost. Si d'autres s'en meslerent il n'en pouvoit maïs : je l'en ay veu fort s'excuser.

En ces combats et appels, comme je tiens des grands, faut bien adviser et peser quand on va ainsy seul sur la foy d'un gentilhomme , et considérer bien les personnes qui appellent ; à sçavoir si elles sont de qualités, d'honneur, de Foy, de parolles , de vaillances , et pour telles esprouvées, et en cela prendre l'instruction de M. de Rosne, gentilhomme lorrain, et qualifié, tant aux guerres de France, de Flandres avecques Monsieur, que de la ligue avecques messieurs de Guyse et les Espaignols; lequel, ayant une question contre M. de Fargy (le jeune Rambouillet), et ayant esté appelle par un gentilhomme que je sçay (je ne le nommeray point), et estant asseuré par luy qu'il vint au lieu là où l'attendoit Fargy, sur sa Foy et sur sa parolle, Rosne luy fît response qu'il y Falloit adviser, et que mal volontiers consigneroit-il sa vie sur sa foy et parolle, qu'il ne luy voudrait pas prester vingt escus sur sa mesme foy et parolle. En ces choses Ton y doibt bien adviser , mais que le tout se fasse l'honneur sauve , et (|ue le monde n'ait à présumer que c'est pour fnyr la lutté et le combat.

Un de ces ans ; fut appelle et desfié le baron de Vitaux par Mlllaud , à se battre encontre luy :> une lieue de Paris , en beaux champs. Ne Faut point demander s'il faillit à s'y trouver ; car il estoit un des courageux gentilshommes qu'on eust «ceu veoyr ; ses beaux faicts en ont Faict la preuve. Il fut concerté enf rV jx deux que leurs seconds, bien qu'ils fussent très-braves et vaillans, ne se battroîent point; car ils estoient Fort grands amys. Celuy de M. le baron visita Millaud , et celuy de Millaud visita le baron ,

pour veoyr slls n^stoient point armés. Aucons des parens et parentes du baron disoient et afflrmoient que le second du baron fut trompé , d'autant que, combattans en chemise, ainsy que celuy du baron voulut visiter Millaud et le taster, Millaud, desfaisant le devant de sa chemise du costé de la poictrine , la luy monstra à plein, laquelle ne visitant autrement, et croyant que ce fust sa propre chair, le laissa ; mais voicy le pis que disoient ceux que j'ay dict, que ledict Millaud estoit couvert d*une petite légère cuyrassine sur la chair, laquelle estoit peinte si au naturel et au vif de la chair, que par ainsy ledict second fut trompé en sa veue. C'est à sçavoir si cela fut , et si un peititre peut ainsy représenter une chair sur du fer. Je m'en rapporte aux bons peintres si cela se peut faire. Autres disoient qu'il y pourroit avoir quelque apparence, d'autant que Tespée du baron se trouva fort faucée par le bout, et que ledict baron , ayant affronté son ennemy, loy lira deux grandes estoquades coup à coup , dont en fit reculer trois ou quatre pas son ennemy; et, voyant que par ces estoquades il n'y gaignoit rien, il se mit aux estramassons ; sur lesquels l'autre parant , et prenant le temps, et sadvançant, luy donna une grande estoquade , de laquelle il tumba ; et , aussy tost, s'advançant sur luy de plus près, luy donna trois ou quatre grands coups d'espée dans le corps , et l'acheva , sans luy user d'aucune courtoisie de vie. Ainsy le baron avoit tué son père M. de Millaud : aussy de mesroes M. de Millaud avoit tué son frère le baron de Tiers. Ainsy mourut le brave baron , vaincu après plusieurs belles victoires par luy obtenues sur ses ennemys. Ainsy mourut encor ce brave baron, vieux routier d'armes et tant de fois victorieux sur d'autres , par la main d'un jeune homme , qui n'avoit que peu ou du tout point encor faict de grandes armes, si-non que, sortant hors d'ostage et de prison en Allemaigne , vint s'esprouver tout du premier coup contre un des vaillans et déterminés de la France. Voyiâ ce qu'en disoit le monde pour lors , et l'heur qu*on en donnoit à l'un , et le malheur que Ton donnoit à l'autre. Ce fol un très-beau coup d'essay pour l'un , et une fascheuse et cruelle fin pour l*autre , mais pourtant point deshonteuse, âinâ fort honnorable.

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J'ay ouy conter à un tireur d'armes qui apprit à Millaud à en tirer, lequel s'appelloit le seigneur Jacques Ferron, de la ville d'Ast^ qui avoit esté à moy (il fut despuis tué à Saincte- Basille en Gascongne, lorsque M. du Mayne l'assiégea, luy servant d'ingénieur, et, de malheur, je Pavois adressé audict baron, quelque trois mois auparadvant, pour Texercer à tirer, bien qu^il en sceust prou; mais il n'en fît conte : et, le laissant, Millaud s'en servit, et le rendit fort adroict); ce seigneur Jacques doncques me raconta : qu'il s'estoit monté sur un noyer assez loing, pour en veoyr le combat, et qu'il ne vit jamais homme y aller plus bravement, ny plus résolument, ny de grâce plus asseurée ny déterminée. Il commança de marcher de cinquante pas vers son ennemy, relevant souvent ses moustaches en haut d'une main; et estant à vingt pas de son ennemy (non plustost) il mit la main à Tespée qu'il tenoit en la main, non qu'il l'eust tirée encor, mais en marchant il fit voiler le fourreau en l'air, en le secouant, ce qui est le beau cela , et qui monstroit bien une grâce de combat bien asseurée et froide, et nullement téméraire, comme il y en a qui tirent les espées de cinq cents pas de l'ennemy, voyre de mille, couime j'en ay veu aucuns.

Âinsy mourut ce brave baron, le parangon de France , qu'on nommoit tel, à bien vanger ses querelles par grandes et déterminées résolu- I ions. Il n'estoit pas seulement estimé en France, mais en Italie, Espaigne, Allemaigue, en Poulongne et Angleterre; et desiroient fort les estrangers venans en France le veoyr; car je l'ay veu, tant sa renommée volloit. Il estoit fort petit de corps, mais fort grand décourage. Ses ennemys disoient qu'il ne tuoit pas bien ses gens que par advantages et supercheries.Gertes, je liens de grands capitaines, et mesmes d'Italiens qui sont estes d'autresFois les premiers vangeurs du monde, in ogm modo K disoientils, qui ont tenuceste maxime : qu'une supercherie ne se debvoit payer que par semblable monnoye, et n'y alloit point là de deshonneur.

Ledict baron tua premièrement le baron de Soupez à Toulouse , qui estoit un très-brave et vaillant jeune homme, mais un peu trop outrecuydé; et je luy avois dict souvent, comme son •my, en nostre voyage du secours de Mallhe ,

* ht toute manière.

qu'il s'en corrigeast. Il mesprisoU iedict banm de Vitaux par trop, si qu'estant un jour en soopper, ayant eu quelques parolles, assez légères pourtant, il luy jetta un chandellier à la teste, et en voulant avoir sa revanche sur le coap, et mettant la main à l'espée , il fut empesché par les amys du baron de Soupez, où il y eo avuit plus que l'autre baron, et fallut sortir du logis; mais, au bout d'une heure, guettant l'autre sortir, il ne faillit de le tuer aussy tost, et Testendre sur le pavé : et ne fut sans danger ; car, s'il fust esté pris, il estoit puny sur-le-champ, tant pour la rigueur de la justice de Toulouse , que pour ce que lautre avoit de grands amys et parens en la ville; et se sauva bravement en habit de damoiselle ( la façon en est longue à escrire),et s'en vintdroict chez M.deDuras,qui, comme très-courtois et gentil seigneur qu^l estoit, le receut fort courtoisement, bien qu*il ne le congnust par trop familièrement, et lay prcsia chevaux pour venir chez moy, où, ayant demeuré quinze jours, je luy fournis de chevaux et d'argent ce qu'il voulut (qu'il me rendit trèsbien après) pour tirer vers Paris. L'on dira que je me fusse bien passé d'escrire œste circonstance.

Au bout de quelque temps, il tua Gounellien, qui venant de Bloys un jour de laisser le roy, qui Taymoit fort, et avoit la charge de sa grande escuyerie, et s'en allant chez soy en Picardie eo poste, avecques quatre chevaux, ledict baron le suivit, en ayant eu bon advis, avecques deui bons chevaux seulement, accompaigné du jeune Boucicaut, rattrapa aux plaines deSainct-Denys, et le tua viste sans autre cérémonie , dont le rby en cuyda désespérer. Que s'il fust esté pris, il estoit infailliblement exécuté, tant il aymoit ce Gounellieu. Et s'en alla en Italie, et n'en bougea jusqu'à ce qu'il vint faire un antre coup, qui fut celuy de Millaud. Mais, premier, je diray pourquoy ledict baron tua ledictGooneUieu: parce que ledict Gounellieu avoit tué son jeune frère, jeune garçon de l'aage de quinze ans, mal à propos, disoit-on, et avecques supercherie; qui fut dommage certes, car ce jeune garçon promettoit beaucoup de luy : tous deux suivoient feu M. d'Allançon. Voytt comment ledict baron revancha la mort de son jeune frère. Estant doncques de retour d'Italie, il sceut que, après le siège de La Rochelle, Millaud

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se pourmenoit dans Paris à son ayse , qui le pensoit encor en Italie, et ne le jugeoit jamais avoir le courage ny la resolution de retourna à cause de la fureur du roy. Néanmoins, il retourne , et se pourmeine par la ville en habit d'advocat, espie et recognoit le tout et de son mieux, ayant laissé venir sa barbe fort longue, si qu'il esloil irrecognoissable, se loge Tespace de quinze jours en ceste petite maison qui est au bout do quay des Auguslins, veoit et reveoit passer son homme par plusieurs fois , ainsy qu'il m'a dict despuis; puis, voyant son bon, et qu'il estott temps, sort un jour de son logis , avecques les deux Boucicaux frères , Provançaux , seulement , braves et vaillans hommes certes, aussy lesappelloit-on les Lyons du baron de Vitaux, et attaque Millaud, accompaigné de cinq ou six hommes , passant tout devant son logis, le charge, le tue, avecques peu de résistance, et se sauve bravement hors la ville et aux champs. Mais le malheur Fut pour luy qu'en tuant ledict Millaud, un de ses coups d'estramassons, par cas fortuit, tumba sur un des Boucicaux à la cu]rsse, qui luy causa en marchant par pays une grande effusion de sang , dont il futcontrainct descendre en un bourg, et s'amuser et le faire panser à quelque petit barbier de village; ce qui fot cause qu'ayant esté poursuivy par le prevost Tanchon , fut pris à douze lieues de Paris, non trop à Fayse, car il fit grande deffense, dont il fut fort blessé, et fot mené à Paris au Fort I^EvesquCyCt en tel danger, que du jour au lendemain nous le tenions exécuté. Je le vis par deux fois en la prison , qui me disoit tousjours, d'une façon asseurée : qu'il ne se doubtoit pas moins que de la mort , de laquelle il ne se soucioit , puisqu'il avoit vangé celle de ses deux frères; car Millaud avoit tué son autre Frère, qui s'appelloit le banm de Tiers, et, disoit-on, en supercherie et advantage. (J'en ferois le conte, mais il seroit trop long, et ne servirait pas t rop icy.)Le voylà doncques aux vespres de la mort; car le roy et le roy de Poulongne cryoient : qu'il meure ! Mais M. le prevost de Paris, son frère, qui tenoit en son logis pour lors les principaux de Tambassade des Poulonnois, s'advisa de les prier pour son frère, et demander aux deux roys sa vie : ce qu'ils firent; et estois en la chambre du roy de Poulongne quand ils vinrent, où je les vis haranguer tout

en latin , très-eloqoemment , et avecques telle passion et affection, que le roy Fut fort empesché à leur respondre leur requeste , qu'il n'aecorda sur le coup , mais leur donna grande espérance. M. de Thou , premier président, qui i'aymoit fort, prit aussy son party, et remonstra aux roys que s'ils eussent faict mourir Gounellieu et Millaud , les deux meurtriers de ses frères, infailliblement il debvoit mourir; mais, ne l'ayant faict , il Falloit que la loy Fust égale, et qu'il eust sa grâce et pardon comme les autres. Enfin, partemporisement, sollicitations et prières , son procès demeura en suspens. Cependant le roy de Poulongne, qui estoit son principal persécuteur , s'en va en son voyage : l'on fait son procès à la voilée; son pardon et grâce luy Fut donnée, et bien interinée. Le voylà pourmener par la ville de Paris et à la cour mieux que jamais , bien venu et arregardé de tout le monde.

Le roy tourné de Poulongne , le baron luy fait la révérence; mais M. du Gua . qui estoît intime amy de Millaud , et qui estoit grand favory du roy , se déclare son ennemy mortel , le mesprise, le menace de luy nuire où il pourra. Je sçay bien ce que je luy en dis un jour , car tous deux estoient mes grands amys : et je les voulois accorder, comme le baron m'en avoit donné la parolle; mais point, M. du Gua n'y voulut entendre, et luy dit qu'il le desespereroit. Il Fut en train une fois de le Faire appeller; mais il ne le fit, pour des raisons que je ne diray pas, et que ce ne Fust esté son plus grand expédient , ny le plus seur. Par quoy, ayant sceu que M. du Gua luy en brassoit une , il Fut oontrainct vuider de Paris et de la cour. Au bout de six mois il vint un soir le trouver en son lict qu'il Faisoit diette, entre au logis avecques un de ses gens seulement, en laisse deux à la porte, monte en sa chambre, va à luy, qui , le voyant venir, saute en la ruelle, et prenant un espieu pour se defFendre, l'autre l'eut aussy tost joinct ; et avecques une espée fort courte et tranchante (aussy en tel cas elle est meilleureque laloogiie) luy bailla deux ou trois coups , et le laissa là pour demy mort , car il vesquit enoor deux oa trois heures, disant tousjours qu'un homme en qui il sefioit l'avoit trahy. Pour fin, ledict baron, après avoirfaict son coup, sort si heureusemenl du logis, et se retira si bien et sans aucun bniict,

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qu'on n'en soupçonna celuy qui avoit faia le coup que par conjectures, tant il fut faict secrettement, et ne se put jamais guieres bien prouver; mesmes i rooy, qui luy estois amy intime , ne me Ta voulu confesser.

Yoylà le brave M. du Gua tué, brave certes estoit-il en toutes générosités et vertus, ainsy que j'en parle en mon livre dles courormels et mcUftres de camp qui ont esté en France despim leur première institution. Ce brave du Gua doDcques fut tué parmy ses compaignies des gardes, parmy ses capitaines et soldats, et à cinquante pas quasy à la veue de son roy, qui le cherissoit comme il le meritoit certes, sans qu'on s'en aperceust jamais; qui fut estimé à la cour un cas estrange et inouy.

Pour faire fin , il faut donner ceste resputalion au susdict baron , que c'a esté un terrible H déterminé e&ecuteurde vangeances. Onlac* cusa aussy d'avoir tué Montraveau le jeune , frcre de M. de Qermont d'Amboyse : mais cela ne se put guieres bien prouver; car il fut tué dans des bois et garesnes de Nautouillet , d'autant que ces deux n»aisoos n'estoieut d« longtemps bien ensemble.

S'il eust vescu , il eo vouloit tuer eneor deux que je sçay bien, qui , je croy, ne regrettèrent guieres sa Bort. Aucuns de ses ennemys n'ont point approuvé ces leçons de meurtres, et l'ont voulu taxer qu'il n'estoit propre pour les appels^ et poorquoy il ne s'en aydoit. J'en ay dict des raisons cy-dessus. Toutesfois il monslra bien à sa mort qu'il estoil et pour l'un et pour Tautre: et si i'ay veu en appeller aucuns, et d'aucunsestre ajipdlé , qu'M ne refusa jamais homme; mais il uit accordé : et ne faut doubtcr nullement de . M^s valleurs, car un homme de cœur ne fit jamais ce qu'il a faict, eteust faict encor sans sa mort.

Or c'est assez parlé de luy. Que si je pouvois rimmorialiser je le ferois, tant pour ses mérites que pour la grande amytié qui estoit entre luy et moy il y avoit qiiinze ans, et toueyours bien nourrie et enir€l«nue par tMNns offices : aussy MM» a^peUJonsHBAus frères d'alliamce. Je sceus^ un jour après sa mort , à Estampes, en courant la pwle, veount de dm «oy, que si je fusse arrivé ffim to^t, je ne Uty eusse pas conseillé de se battre aux cbamps, car on se vouloit desfaire ée iny, ou en quelque façon que ce fust : «t pofsihle s'il eual esÂappéde ce combat, il fust

turobé en une embuscade qu'on luy avoit préparée , comme j'ay sceu despuis ; car il comman* çoit à estre plus crainct qu'aymé de quelques très-grands et trte-grandes : si que ce traict du meurtre de M. du Gua fut estimé de grande resolution et asseurance.

J'en vais dire une autre qui ne luy en doibt rien , de ce brave feu M. le comte Martîneogo, de ceste bonne et brave race des Martioengues, de laquelle cestuy-cy estoit bastard , disoiton; mais ce bastard vallut bien deux légitimes, sans leur faire tort. Il vint avoir question avecques un gentilhomme bressan des plus grands de la ville et d'alentour. Après l'avoir longtemps guetté et cavallé, ne le pouvant attrappcr aux champs , s'estant retiré à la ville de Bresse, il se détermine de l'y aller tuer : et , sestant accompaigné de deux bons soldau déterminés comme luy, entre dans la ville en pleio midy, va dans la maison de son ennemy, monte en sa chambre , le tue soudainement, descend, se relire (ce n'est pas tout que (aire un coup, il faut se sauver), passe par la mesme porte, monte , luy et %eê gens , sur leurs bons chevaux qui les attendoient là auprès, fut à une lieue de là plustost que la rumeur et railarme fust esmeue en la ville. On court après, tant ceux de la justice que des parens du mort qui estoteot grands seigneurs; mais ils n'y gaigoerent rien; et se sauve bravement en Piedmont, où il se met au service du roy Henry II, lequel il servit et la couronne de France , si fidelleaient que , tant qu'il a vescu, il se peut mettre au rang des plus fidèles serviteurs qui y ait esté , non seulement desestrangers, mais des bons François mesraes.

Ce ne fut pas tout : lorsque nous allasmes au secours deMalthe, il y vint pour son plaisir, comme si ce fust esté un jeune homme qui n'eust jamais veu guerre : mais en cela il respondit que la plus belle mort estoit que de mourir pour l'honneur et la religion de Dieu, et qu'eu ce il vouloit imiter son grand prédécesseur le comte de Martinengo, qui, de mesmes pour son plaisir, alla au Secours du dernier ^ge de Rhodes, où il mena, à ses propres cousts et despens, deux cens homoaes de guerre, là où il fit si bien , que l'histoire qui en a estée faicte asseureqne la ville tint plus de deux mois pour sa venue qu'elle n'enst faict , et y fit de très-

DISCOURS SDR LES DUELS

.beiu) combats. J'en ay Icu Thistoire qui oe se recouvre ayscnaent ; mais je Tay, cl est irtsbelle, déclarant beaucoup de belles singularités de ce siège.

Pour retourner encor à nostre comte , allant à ce secours de Malthe, bien qu'il se fust fort dissimulé de ses amys de n'y aller point , à cause qu'il pourroit rencontrer encor quelque reste de ses ennemys cachés , amys de sou trespassê, en quelque part d'Italie , je le vis aussy résolu de faire ce voyage, comme s'il n'eust eu aucun ennemy, disant toujours que si on le tuoit il en tueroit aussy. Il passe par le Piedmont comme nous autres, passe à Pavie, nonguieres loin de Bresse, passe à Gesnes, d'une détermination aussy asseurée que j'aye jamais veu; s*embarque à Gesnes comme nous autres dans de petites fregattes. Enfin , nous arrivasmes tous à Malthe ayans coustoyé toute Tllalie, sains et sauves, luy ne craignant rien. Â nostre retour , il s'en tourne par terre comme nous autres ; sçait qu'il y a dans Rome un parent de son homme, entreprend de l'aller tuer ; mais il fut dissuadé et pressé par ses amys de le laisser et sortir de la ville, et qu'il en avoit faict prou par le passé. Enfin il se retire en France, tousjours par terre, de ville en ville, n'approchant pourtant des terres des Vénitiens, car il n'avoit encor faict son accord, et fust esté en peine de la vie; et ce fust esté aussy par trop tenter Dieu et la fortune. Voylà de grandes et asiieurées resolutions, mais grandes aussy celles dont il a usé , combattant si bien en DOS guerres, tant estrangeres delà et deçà les monts que nos civilles, dont j'en parle auteurs en mon livre des couronnels.

Grande fut aussy sa vaillance et tout , qu'il monstra en son combat qu'il fit en Piedmont sur le pont du Pau , contre un autre sien ennemy italien , chascun ayant deux dagues auj deux mains. U est vray que la gauche et tout le bras entier, avecquesles espaules, esloil armé d^un brassard; mais ce brassard estoil tout d'une venue, et ne se ployoit point; ce qui gesnoit et contraignoit le bras, et le tenoit fort droict. Gela avoit esté faict et ainsy choisy de son ennemy, qui avoit esié blessé au bras comme feu mon oncle de La Chastaigneraye. Enfin, M, Le comte Mariinengo demeura vainqueur, et tua son ennemy sur-le-champ. Ce combat fut fort

furieux , à ce que j'en ay ouy discourir % geoç qui le virent, mesmes au bon homme feu BL de Vassé,qui estoit parrain dudict comte, bien que ledict combat ne fust solemnisé de plusieurs cerimonies des camps clos que je dkois; si bien qu'on le tint quasy plus faict en forme d'appel et de combat à la tnazza qu'autrement. Tout cela ne sert rien à nostre faict. Tant y a qu'il fut beau et bien combattu, et qui rapporta audict comte beaucoup de réputation : non que pour cela il en aitesté guieres glorieux eo son temps, ny pour plusieurs autres vaillances qu'il 9 faict en sa vie; car c'estoit le plus .doux et gratiem gentilhomme qu'il estoit possible de vroyr, amy oà il le promettoit; je la puis asseurer pour moy, et pour me l'avoir monstre une fois. Bref, sa rc* putation fut si bien divulguée , et sa valeur, que la guerre s'estant esmeue entre le Turc et les Vénitiens, un jour ils luy envoyèrent, sans y penser, à Paris (où il se tenoit quasy ordinairement, ou à la cour, quand il n'y avoit point de guwre), son pardon gênerai et absohilion de tout le passé, et une commission (avccqu^ force aiigent) de couronnel de trois mille hommes , et de les lever : ce qu'il fit bien à propos, et non sao3 grand peine, car, la guerre civille troisiesme estant faillie et la paix faicte, estant fort aymé des soldats, et les appoinctant bien, en moins d'un rien amassa ses hommes, encor plus qu'il ne falloit, s'en va à Venise, bien receu, voyre adoré; passe en Dalmatie avecques ses braves François et quelque peu d'Italiens, où il fait bravement la guerre jusqu'à ce que la paix survint entre le Turc et les Vénitiens, traictée, à la sollicitation du roy, par ce grand personoage, M. de Dax ^, son ambassadeur. Et puis, s'ep ev tant retourné en France, et la guerre civille encor rallumée, il mourut devant La Charité, le siège y estant mis, estant maistre de caïQp de douze enseignes de gens de pied; dont ce fut ti*is-grand dommage, car c'estoîi un grand homme de guerre «t un U»{ homme de bisn et d'honneur. J*en parle ailleurs en mon lîTre deë ÇauroimUs et maUtres de camp.

C'est assez parié de oombata meortriera, dc«t j'en dirois cent exemples sigoaiéa; mais je n'iai^ rois jamais foia. Parions un peUimaiotentiii de9 courtoisies qui ont estées pradiqttéea du Icmpa

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du roy François. Il envoya une fois feu M. le cardinal de Lorraine, son cher favory , en Flandres, pour jurer quelques trefves entre les mains du feu empereur Charles. Ledict M. le cardinal y alla très-bien accompaigné d'une fort belle noblesse de la cour, parmy laquelle esoit un brave et vaillant gentilhomme breton, tiautàla main, nommé M. de Sourdeval , qui long-temps a esté gouverneur de Bellisie, jusqu'à ce que le roy Charles luy osta pour la donner au mareschal de Rez en propre. Ce M. de Sourdeval vint à avoir une querelle contre un autre gentilhomme françoisdont je ne sçay bien le nom. Ils s'en allèrent sans sonner mot à personne, si-non entr'eux deux, hors de Bruxelles, où la cour impériale se tenoit. La fortune fut si bonne pour M. de Sourdeval (et aussy que c'estoit un très-vaillant homme), qu'il blessa son ennemy quasy à la mort : toutesfois si futil un petit blessé. Et d'autant qu'il estoii venu à cheval sur un courtaut, et son ennemy à pied, il leva son ennemy et le monta sur son courtaut dans la selle et luy en crouppe, le tenant tousjours des deux bras, le soulageant le plus. qu'il pouvoit ; et, par ainsy, se rendirent à la ville et chez un barbier, et le fit fort curieusement panser, dont il se guérit. Il y en a aucuns qui eussent mieux aymé mourir que se laisser aller à une telle courtoisie, vile pourtant pour un brave cœur; car, en ceste façon , le vainqueur triomphe fort ; par quoy le vaincu eust mieux aymé là mourir qu'estre assisté de telle sorte. Autres disent : il n'y a que de vivre. Je m'en rapporte aux braves discoureurs. L'empereur en sceut le combat et le traict, et voulut veoyr ledict Sourdeval , et le loua devant tout le monde en sa salle, autant pour sa valeur que pour sa courtoisie honneste et gentillesse, et luy fit présent d'une belle chaisue d'or pour s*en faire mieux paroistre. Quel crevecœur à son ennemy vaincu ! Je tiens ce conte de féu M. deGuyse le grand, qui y avoît accompaigné M. son oncle , et d'aucuns gentilshommes qui estoient lors avecques M. le cardinal; et aussy que j'ay veu ledict Sourdeval à la cour fort bien venu et estimé, tant pour ce combat que pour autres siennes vaillantises iaictes aux guerres. Je croy qu'il vit encor, et l'ay cognu fort familièrement.

Lorsque le roy Henry II envoya en Esoosse

feu M. d'Esse son lieutenant-f;eneral, pour y po^ ter secours , avecques force gallans et honnestes gentilshommes de la cour et de France , y avoit lesieurdeDussat, dict autrement Jurignat, et le capitaine Hautefort, tous deux gentilshommes de Perigord. Ils esmeurent dispute ensemble et querelle, pour l'amour d'une grande dame qui estoit là , que je ne nommeray point. Ils s'assignèrent et s'appellerent tous deux à Tlsle aux Chevaux, qui est devant le Petit Lict < (ceux qui ont veu le lieu comme moy sçavent où c'est ), où s'y estans faicts passer, se battirent tous deux tous seuls, si bien que ledict sieur Jurignat demeura fort blessé ; mais Hautefort ne le voulut parachever, ains luy permit de repasser Teau, et de se faire panser; et, estant guery , il rappelia encor Hautefort jusqu'à deux fois, et demeura encor blessé comme la première fois; et ledict Hautefort luy usa encor de la mesroe courtoisie, jusqu'à ce que l'on les mit d'aooord, mais non pourtant qu'ils fussent jamais amys. Quelle fortune d'espée , et quel don de courtoisie ! Je croy que ledict Jurignat vit encor, et Hautefort fut tué au voyage d'Allemaigne devant Yvoy, brave soldat et capitaine s'il en fot oncques ( j'en parle ailleurs ), grand et intime amy du feu capitaine Bourdeille mon frère : aussy disoit-on d'eux qu'ils estoient des braves rodomons de Piedmont , comme estoient ViOemaigne et Tays.

Ledict capitaine Bourdeille eut aussy en Piedmont une querelle contre le capitaine Gobios, gentil et brave soldat gascon, et pourtant grands amys auparadvant. Ils s'appellerent sur le pont de Pau à Turin. La fortune voulut que ourn frère blessast Gobios à la main de l'espée , qui luy eschappa aussy tost; mais le capitaine Bourdeille pourtant ne luy voulut courir sus, ains luy dit : «Amassez vostre espée , capi- «taine Gobios, car je n'aypas aocoustuméde «poursuivre mon ennemy sans ses armes. » Gobios luy respondit:aJe ne gaigneroîs rien, «capitaine Bourdeille, de l'amasser, puisqteie je «suis blessé en la main, et ne me seroit possiMe «la tenir. — Or bien doncques, dit le capitaine «Bourdeille, le combat est achevé;»et leprit et le mena soubs le bras à la ville ponr le faire panser, et attendant sa guerison pour ae battie; mais M. le mareschal les accorda.

«Ldtb.

DISCOURS SUR LES DUELS

7ar

Bien fut plus grande une courtoisie qui se fit, et tris -signalée, entre deux capitaines du Piedmont, lorsqu'il estoità nous, lesquels s'estoient Fort entr'aymés. Ils vinrent avoir question, et s^estans appelles, ils se battirent de telle sorte , que Tun blessa Taulre à la mort sans estre blessé, auquel il dit : a Nous avons estes a par trop grands amys pour vous tuer. Je vous «prie , contentez-vous de ce qui s'est passé, et «relevez-vous pour vous aller faire panser.» Lautre l'en remercia Irès-courtoisement ; mais il luy dit: a Ce n'est pas tout. Faites-nu>y la «courtoisie entière. Pliez-vous le bras , et por- «tez-le en escharpe pour quelques jours; au «moins qu'il ne soit dict que je soye esté blessé «sans blesser, et qu'il n'y aille point tant de mon «honneur, et qu'il y ayt plus de subject à ceux «qui nous voudront accorder de le faire, si «j'en eschappe. — Vrayment, dit l'autre, je «le veux;» et, se souillant un peu le bras du sang de l'autre, il fit la mine, et le dit, qu'il avoit esté blessé , mais que ce n'estoit rien , et qu*il voudroit avoir donné beaucoup et que l'autre ne le fust pas plus; lequel pourtant se guérit avecques grande peine ; et furent après faicls bons amys comme devant sans peu de difficulté, à cause de ceste légère blessure prétendue, et aussy que l'autre voulut en cela recognoistre l'obligation qu'il luy avoit de la vie. Geste courtoisie est belle , et sur laquelle il y a beaucoup à gloser et discourir.

Ce grand capitaine et brave Jannin de Medicis mit au monde ces deux braves et vaillants capitaines qui ont estes despuis, et tant fidèlement servy la France, San Petro Corso, et Jehan de Turin. Estans doncques tous deux soubs sa charge, vinrent avoir une question ensemble; et voulant accorder Jannin de Medicis, jamais il ne put , enoor qu'il en tentast tous les moyens, cognoissant bien leur humeur et vaillance, que, s'ils en venoient là qu'ils se tueroient. Par quoy , de despit et de quoy ils ne le vouloient croire en accord, il prit sa cappe, et la mit en deux, et en donna à chascunsa moictié, et deux bonnes espées, et les enferma dans une salle, et leur commanda qu'ils ne sortissent jamais de là qu'ils ne fussent d'accord , en quelque façon que ce fust, et n'eussent vuidé leur différend du tout. Ils vinrent doncques aux mains. Jehan de Turin donna une estoquade au front

BEÂHTOMB. U

à San Petro, petite pourtant, mais d*tmportance, d'autant que le sang luy oommança aussy tost à couler sur les yeux et ie long du visage , si bien qu'à tous les coups il luy falloit porter la main pour essuyer les yeux. Sur quoy Jehan de Turin lui dit : «San Petro Corso, arreste- «toy et bande un peu ta play^. b L'autre, le prenant au mot , pftnt son mouchoir et la banda au mieux qu'il put: puis se remirent au jeu, et si rudement, que Jehan de Turin eut un si grand coup sur son espée, qu'elle luy eschappa de la main. Sur quoy San Petro, se voulant revancher de semblable courtoisie, luy dit : «Jehan de Turin, amasse ton espée, car je ne «te veux point blesser avecques advantage;» et luy donna loysir de l'amasser. Et pour la troisiesme fois retournèrent au combat: à quoy ayant esgard les spectateurs, qui regardoient , les uns par les grilles de la salle , les autres par les fentes et trous de la porte, en vindrent faire le rapport à Jannin de Medicis, et le prier de les séparer, et y mettre ordre d'accord , autrement ils se paracheveroient de tuer. Par quoy il vint aussy tost, et, entrant dans la salle, il les trouva tous deux , l'un deçà , et l'autre delà, tumbés et couchés par terre , n'en pouvant plus pour les grandes blessures qu'ils s'estoient entredonnées, et du grand sang respandu. Soudain, il les fit lever et secourir, et si curieusement panser, qu'ils furent guéris quelque lenipsaprès; desquels despuis la France a tiré de bons et grands services, tant deçà que delà des monts. J'ay ouy faire ce conte à feu M. de Sypierre, qui estoit très-grand amy et de l'un et de l'autre;

Voylà de belles bontés et courtoisies de cavalliers ; sur lesquelles on dispute quelle fut la plus grande, celle de Jehan de Turin^ ou celle de San Petro Corso. Mais il faut doubterque la première fut plus grande, d'autant que la seconde ne la fit que suivre après, et rendre ce qu'elle debvoit. Au demeurant , si elles se debvoient faire , je m'en rapporte aux braves discoureurs des combats, au moins je dis la première ; car pour la seconde, elle se debvoit faire pour rendre la pareille, autrement ce fust esté un vilain reproche s*il eust faict autrement ; mais aussy eust-oii bienblasmé le premier de sa première courtoisie, s'il luy fust arrivé mal, et que l'autre l'eust tué, en donnant si grand advantage à son ennemy, puisqu'il le tenoit quasy à sa mercy et à sou

DISCOURS SUR LES DUELS

advantage : et y en a beaacoup qai disent que ce fast esté bien employé si Tautre Teust tué tout à plat , puisqu'il ne sçavoit user de sa victoire , laquelle il mesprisoit. Quoy qu*il en soit pourtant, la courtoisie est tousjours à louer, et sent mieux songallant homme et son chrestien.

Or, c'est assez allégué de vieux exemples ; ramenons au moins aucuns modernes , que j'ay veu arriver en nos cours de France. Feu M. de Bussy, un très-brave de son temps, eut une parolle de guerre contre un brave gentilhomme nommé M. de La Ferté, tous deux estans au service et à (a cour de Monsieur; et encor qu'ils eussent esté grands amys et obligés l'un à Tautre. S'estans doncques desfiés et venus en combat , M. de Bussy vint à blesser M. de La Ferté, en telle sorte que , le voyant ne faire que parer aux coups, rayant atteint où ilFalloît, il dit : «Frère , je cognois que vous en avez assez , et «que vostre blessure ne vous permet plus de «vous def fendre selon vostre brave et gene- «reux courage, encor que je le sçache tel qu'il «combattroit jusqu'à la dernière goutte du «sang de vostre corps. Par quoy, je suis d'advis «que nous remettions la partie à une antre fois, «et que je vous conduise pour vous faire panaser.o M. de La Ferté le prit au mot; car, outre sa blesseure, il estoit fort estroppié d'un pied, dont la moitié luy avoit esté emportée d'un canon qui s'esclalta dans la gallere de M. du Mayne , au voyage qu'il fit en la Morée, en la compaignie de don Juan d'Austrie , gênerai du roy d^Espaigne; et pour ce estoit-il fortimpost. Si eut-il encor du sang de M. de Bussy, ce disoiton, et luy fit vaillammant teste, ainsy qu'il le sceut bien louer après ; et ses vaillantises qu'il a faict aux guerres ont bien monstre qu'il estoit digne de louange. Ainsy se passa ce combat et courtoisie entr'eux, et après se rendirent bons amys.

M. le comte de Grandpré, gentil cavallier s'il en fut oncques à la cour, doux, courtois et gracieux, mais au demeurant brave et vaillant comme l'espée , et très-beau gentilhomme , eut un différend avecquesM.de Givry, gentilhomme accomply des mesmes belles conditions que ledict comte; tous deux ayant commandé, l'un, qui est le comte, à un régiment de gens de pied , en lequel il y a beaucoup acquis de réputation, et ledict Givry» maistre de camp de la cavalkrie légère, que le roy luy donna après

I que ce brave M. de Sagonne eut pris le party I de la Ligue. Ces deux braves gentilshommes donc se desfierenr et s'appetlerent. Estans ea combat, le malheur fut p^r Givry que son espée se rompit à demy, qui ne s'en estooBa pour* tant, mais le comte luy dit : «Ayez um antre «espée , car la mienne ne blesse point avecqucs aadvantage.»Ge qu'il ne voulut fiiire, et dit: «Non, non, aveeques ce tronçon d'espée, je te « tueray bien. » Mais M. le comte ne le poursuivit; et, usant de courtoisie, le oombal se rompît : dont plusieurs dirent qu'il east été bien employé que le comte l'eust tué, puisqu'il iaisoit ainsy du brave, et ne vouloit recevoir courtoisie de son ennemy ; et encor mieux employé si Givry eust tué le comte, puisqu'il luy pardonnoit par trop sa témérité et braveté.

Un de ces ans fut lait un combat en Auvergne, entre un trè»-brave gentilhomme do pajfs mesme, dont je ne sais bien le nom poordire vray , et un Escossois qu'on appellolt le capétaioe Leviston. Je ne sçais s'il estoit de ceate race de Leviston, dont j'en ay cognu en Bacosae dlmnestes hommes, et une honneste fille qoi estoit à la feue reyne d'Escosse; mais tant y a que ce capitaine Levistcm s'estoit saisi de Monlagnt Combraille. Il joua si bien des mams, qu'en en deux ans il se fit riche de cent miHe escos, dtsoit-on, en prenant de toutes parti et n'antgardant à qui il faisoit tort; ce qui fol cause de sa mort, car, la paix faicte, il fîit appelle par ce gentilhomme que viens dire. D'autres tiennent qu'il vouloit seoonder on autre gentil homme appelle. Enfin, estant entré en estoquade avec son ennemy, qu'il desdaigociit fart, bien qu'il fust un brave gentilhomme , comme il le monstra, car du premier coup il luy donna une grande estoquade dans le corps, à qra il dit: «Leviston, je t'aybien tasté pow lepre- «mier coup. En as- tu assez?» Leviston, loi respondit: «Avant que tu m^en ayes donné un « pareil , je t'auray bien tué. » L*aotre lai repli* qua : «Tu ne te veux pas dcmcques contenter t « Garde- toy de cduy-là. » Et lui d<mne un antre coupaucosté, en luy disant: «Tu en as prou, «s'il me semble, va-t-en faire panser.» Lerôton respondit: «Il faut que tu me parachevés, oo «que j'aye ta vie.» L'autre répliqua: «Ah! mort «dieu, tu ne te veux pas doncques contenter, et « tu braves encor? Et tu en mourras dcxic à bon

DISCOURS SUR LES DOELS

letckiit. V El )iiy donna deux autres bons coups dans le corps, et le tua à bon escient. Ainsy debvoit-il faire, et fit très*bien, puisque kedict Leviston faîsoit taat le bravé et ne se vouloit rontenter de la courtoisie que l'autre loy prefientoit. Enquoy il se mettoit pourtant en grand hasard de sa vie , car il ne failloit qu'un mesckiant coup pour la luy oster; mais Dieu en cc)a le favorisa. Et tootesfois et Fun et Tantre firent deux grandes feutes, Tune d'espargner son ennemy , qui bravott et opiniastroit trop, Tautre de n'avoir accepté la courtoisie ; en quoy pourtant il monstra beaucoup de courage et de valeur, de ne vouloir recevoir ceste obligation de son ennemy. Ainsy se faut-il gouverner envers ces braves qui veulent braver, et n'ont de quoy payer leur homme estans desarmés de leurs armes, ou qui n'en peuvent plus.

La première fois que je fus en Italie , passant par Milan , j'ouys raconter que du temps qu'An toine de Levé y commandoit pour l'empereur Charles, il y eut un certain comte Claudio, qu'on ne nomrooit point autrement par surnom, tant y a qu'il estoit pour lors un très-renommé et vaillant honune. Par cas , un jour estant à la chasse de Toyseau , et ayant voilé une perdrix, quand il fut à la remise, qui estoit un lieu fort esgaré, il trouva quatre soldats qui s'estoient desfiés, et avoient choisi pour camp et estaquade un parc de brebis et moutons, dent usent les pastres en là, pour y retirer et resserrer leur bestial et pour mieux enfumer leurs terres, ainsy qu'en plusieurs lieux et contrées de nosire France le font aussi. Quel camp clos, voyez, je vous prie, que ces braves gens avoient là choisi! Le comte Claudio les voyant tous quatre se préparer deux contre deux, et laisser le pourpoint et se mettre en chemise pour se battre , il les prie de ne se battre point pour Pamour de luy , et luy dire leur différend pour les accorder. Eux luy firent response qu'ils n'en feroient rien , mais que s'il en vouloit voir le plaisir et juger des coups, qu'il lesvist faire seulement. Le comte dit qu'il n'en feroit rien , et qu'il ne lui seroit jamais reproché qu'en sa présence ils se coupassent la égorge. Là-dessos il met pied à terre et l'espéeen la main pour les empescber de leur combat. Eux aussy tost, comme désespérés, vont concerter ensemble, et s'escrient : aTuons-le, pcrisqull nous veut

Q rompre nostre entreprise, et eroprës nous \a «reprendrons , et nous nous battrons.a De faict, le chargèrent à outrance : mais luy, comme j'ay dict,qui estoit en ces temps l'un des vaillants et déterminés de cest estât, se garde si bien d'eux, et les charge si valeureusement qu'il en tue deux; et voulant donner la vie aux deux autres, ne l'acceptent, mais voulant vanger la mort de leurs compaignons, le chargèrent de phisenplns. Luy se pare et tue le troisiesme; et, ayant blessé le qnatriesme à la mort., il le laisse là et luy donne la vie en lay envoyant un chirurgien qui le pansa si bien qu'il en eschappa, et en fit après le conte, et servit de tesmoing d'un si grand faict d'armes, etnecella nullement qu'il luy avoit donné la vie, dont il n'en seroit jamais ingrat , et qu'il luy feroit service où il pourroft. Le comte l'ayma fort despuis et s'en servit; bien fasché, disoit-il, qu'il n'eust pu sauver la vie à ses ctNnpaîgnons.

Aucuns diront sur la vie de ce soldat, trèsbien recognue , que cela est bon pour les sot dats simples , mais non pour les gentilshommes. Je ne sçay; mais j'ay veu des soldats signalés, aussy ou plus curieux de leur honneur , et à le garder, qu'aucuns gentilshommes. Enceconifoat on y peut beaucoup admirer la valeur et l'heur de ce comte, et y discourir beaucoup de choses, et mesmes à noter que, quand des gens de bien ont bonne envie de se bien battre, ou qu'ils sont une fois aux mains, il n'y a rien qui les fasche plus et désespère tant, que quand quelques-uns surviennent qui les veulent séparer : et bien souvent a-t-on veu arriver tout de mesmes à aucuns ce que je viens de raconter , et s'entre accorder k tuer le séparant, n'estant rien si fascheux à un vaillant et brave homme et offensé, que quand on luy rompt son coup et son desseing d^armes.

J'en ay veu en ma vie deux tels exemples : Sainct-Maigrin se battit une fois ainsy par appel aux champs près Paris contre lesegnor Troîle Ursin, brave gentilhomme italien, qui avoit esté nourry enfant d'honneur du roy Dauphin, qui fut après le roy François II , et estoit fils de segnor Jourdan Ursin , très bon et sage capitaine , qui fut lieutenant de roy en Corse après M. de Termes. Depuis la mort dudict roy François, if n'avoit esté en France guieres, et pouvoit avoir vingt-einq ans qu'il en avait

DISCOURS SDR LES DUELS

esté tousjours absent, s'amusant en Italie et mesraes à Florence, où il fut despuis tué pour faicl 4'amours. Estant donc venu en France ceste fois là, il vint avoir querelle contre Sainct-Maigrin pour le jeu, et s'appellerent. Us n'eurent pas tiré deux coups qu'ils vinrent aussy tost aux prises. Sainct-Maigrin estoit plus adroit à la lutte que Tautre , bien qu'il fust aussy fort : il porta son homme par terre soubs luy, et luy disant plusieurs fois qu'il luy deroandastla vie. Sainct-Muigrin, dit-il, n'ayant nulles armes chascun, pour avoir estes desemparés à cause de la prise , s'advisa de tirer une espine d'un buisson et la luy présenter aux yeux, et luy dire que s'il ne rendoit et ne luy demandoit la vie, qu'il les lui creveroit tous deux. Sur quoy Tautre luy demanda la vie , dit Sainct-Maigrin, qui la luy donna. Le segnor Troile, sentant que Sainct-Maigrin s'en vantoit, il dit fort bien qu'il ne la luy avoit point donnée. Enfin, ce fut un combat fort doubteux et peu bien entendu et conceu de plusieurs, et mesmes des juges que le roy ordonna pour les accorder; ce qui fut faict. Un d*iceux, grand prince, me dit qu'il y avoit plus d'ostentation vaine de Sainct-Maigrin que d'autre chose ; car il n'estoit pas vray-semblable que l'autre eust donné si grand loysir d'amasser et tirer une espine, et mesmes si à l'ayse comme d'une chase fort maniable, sans l'en empescher, et luy en donner au moins grande peine; ou bien il falloit qu'il l'eust cloué ou collé en terre pour ramasser son espine cependant. Par quoy, le tout fut accordé. Et je sçay bien ce que m'en dit ce grand ; car jamais ils ne purent bien tirer la vérité de ce faict. £t voylà que servent ces combats aux champs, sans seconds ou autres tesmoings; car bien souvent on fait accroire beaucoup de choses qui ne sont survenues sur une infinité d'accidens qui y arrivent, que quelquefois on ne sçaii qu'en croire , et mesmes pour ces demandeurs et donneurs de vie ; ainsy qu'il arriva au seigneur de Ghantlinaut, très-brave, et vaillant gentilhomme, pour un homme qui estoit estropié d'une main. Il se battit, au Pré aux Clercs, contre Bonneval, brave et vaillant gentilhomme aussy, et de grande maison en Limosin, tous deux tout seuls. Bonneval vint avoir une grande estoquade à travers le corps. Ghantlinaut le voyant

touché au vif, le laissa li, et se retire sans estre blessé, et Bonneval pour se faire panser. Ghantlinaut dit qu'il luy avoit demandé la vie, et luy avoit baillée de bon cœur. L'autre disoit que non. Et croy que si Bonneval ne fust mort quelque temps après ( car il ne mourut de ce coup ) , ils se fussent battus encor.

Il faut faire icy une disgression sur une dis pute que j'ay veu pratiquer et se pratique tous les jours : à sçavoir mon : si celuy à qui on a donné la vie peut redemander le combat. Gertainement, par les loix danoises et lombardes, aux camps clos et combats solemnels, cela ne se peut, pour les raisons et coustumes que j'ay allégué cy-devaut. Quant aux appels et combats à la mazza, il ne Testoit non plus permis à Naples , dont le premier usage en est sorty, comme je l'ay appris là mesmes. Aussy, quand ils en venoient là , ils se battoient si outrageusement que, sans mercy et selon la coustume, il falloit que l'un tuast l'autre, ou tous deux demeurassent sur la place, ainsy que cela s^est veu souvent, et là et en nostre France, qu'il ne falloit nullement parler de grâce de vie ; ar quand Ion vient là, on est si fort pressé de son ennemy ou animé de rage, de despit et de vengeance, que l'on a quelquefois tué dans un coup , ou tous deux demeurent morts sur le champ, ainsy qu'en ces combats precedens que j*ay dict est arrivé, et plusieurs autres; ainsy aussy qu'il arriva n'a pas longtemps au seigneur de Fourquevaux, brave et vaillant genlilbomme, que le seigneur de La Ghapelle-Byron tua dans la forest de Fontainebleau, où ils s'estoient tous deux appelles; et dans deux coups l'autre demeura roide mort sur la place, et La Ghapelle sain et sauve se retira ; lequel, venant de frais d'Italie, où il avoit appris da Patenostrier la milice de Tespée, avecques son brave courage, demeura vainqueur, bien que le vaincu sceust très -bien tirer des armes, comme je les luy avois veues très>beUes en la main , et fust esté un brave jeune hoaune qui promettoit beaucoup.

Le capitaine Roliet que j'ay veu nourrir page de M. de l'Archant, et despuis gouverneur du Pont de l'Arche en ces guerres civilles , où il a faict très-bien la guerre, sortant hors de pagt rendit ainsy un combat au Pré aux Giercs irts vaillamment etbeureasement, et tua son en-

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nemy (dont j*ay oublié le nom) sur le champ et aussy tost.

En ces combats bastifs et précipités, et qui donnent du premier coup la mort, il ne i^ut parler de la vie : mais , quand on respire encore, il fout estre courtois sur le vaincu; la gloire en est très-belle et pie. De dire pourtant que le vaincu à qui la vie a esté donnée soit deshonnoré pour cela, il ne Test point. C'est une fortune de Mars à qui le plus vaillant homme du monde est snbject, soit, ou qu'il desempare son espée, ou qu'elle se rompe, ou bien qu'il tumbe parterre, ainsy qu'il arriva dernièrement et de frais à M. de Sainct-Gouard , qui tumba devant M. de La Ghastaigneraye , qui ne le voulut tuer, ains luy permit de se relever : maisaussy lost furent séparés, car le combat fut faitquasyà la veue de la cornette du roy , qui marchoit , s'estant mis à Tescart.

Un de ces ans advint un combat entre le seigneur Amadeo, frère bastard de M. de Savoye ^ et M. de Grequi, gendre de ce grand M. des Diguieres. Je ne me veux amuser d'en dire le subject, car il est ailleurs escrit, et aussy que force gens le sçavent, pour en eslre la nouvelle récente. Tant y al, qu'estans venus au lieu assigné du combat, la fortune fut si bonne pour M. de Grequi , qu'il blesse son ennemy et le met à tel poinct de demander la vie, qu'il luy cède fort gentiment et librement ; ce qu^ayant sceu M. de Savoye, s'en colera si fort contre son frère, qu'il luy dit et commanda de retourner au combat aussy tost après estre guery, quoy qu'il fust: à quoy il ne faillit, et non plus le seigneur de Grequi de comparoistre. Ce fut en une petite islette du Rosne. D'en dire les formes , les seconds et appellans , c'en seroit une chose superflue. Pour la fin du combat, fait à Faspect de plusieurs arregardans deçà et delà le Rosne, la fortune fut encor si bonne pour le seigneur de Grequi, qu'il abbat son ennemy et le tue sans en avoir plus de mercy; dont en cela il usa fort bien de sa fortune, que Dieu luy donna encor ce coup, possible parla volonté de Dieu. Que s'il Teust espargné encore, il luy en eust mal pris à la troisiesme lutte , n'ayant sceu ou voulu user de la grâce qu'il luy avoit

< Philippin , auire frère bâtard du duc de Savoie, qui fut tué Â ce duel.

octroyé, dont il s'en fust repenty, -et l'eust-on aussy tost fort blasmé de ne s'estre aydé de ceste grâce que Dieu luy avoit faict.

M. de Savoye , lorsqu'il vint dernièrement en France, il fut curieux de saluer tous les gallans de la cour , fors mondict sieur de Grequi. Les uns disent parce qu'il ne luy eust pas esté bien séant (comme de vray et de raison) de saluer le meurtrier de son frère. D'autres disent que M. de Savoye se plaignoit qu'il l'avoit tué tumbé en terre et abbattu : en quoy M. de Savoye ne debvoit avoir esgard, disoient aucuns; car, puisqu'il avoit repris sondict frère bastard d'avoir demandé la vie au premier combat , et contraint et commandé d'en recommencer un autre, que pouvoit faire moins M. de Grequi que de penser à revenir au tiers combat, et, pour ce, en voyant avoir son beau jeu, d'en achever la partie tout à trac, sans plus la remettre? Voylâ donc pour fin de ce combat l'exemple que l'on y doit prendre à tuer ou espargner son ennemy en tels accidens : tels coups d'espargne pour la première fois , mais nullement pour la seconde; où l'on doit fermer les yeux à tout mercy et miséricorde.

Sur ce conte et raisons alléguées , je feray ceste petite disgression, afinqu'on sache comme d'autres fois se sont faicts en Italie, France et ailleurs, des combats à outrance et duels solemnels, où celuy des combattans qui avoit l'eslection des armes, et mesmcs de l'espée (comme quasy c'est tousjours l'ordinaire , bien que l'on se batte avec la lance , la picque, l'halebarde et autres armes , de la porter au costé, comme la plus noble arme de toutes), faisoit porter dans le camp quatre espées, c'est à sçavoir deux pour les premiers assauts , et deux autres que les juges du camp garderoient pour une réserve, afin que si l'espée de l'un ou de deux vint à se rompre, les juges en fournissoient qui en avoit besoing, ou tous deux , en faisant faire le holà, et après recommençoient et poursuivoient leur baltaille; mais cela se faisoit avec pache et con% ditions accordées entre les parties, juges, parrains et confidans, advant qu'entrer au combat; et de plus , ces deux secondes espées données, ou une seule, à qui en avoit faute, si elles se venoient à rompre , ne falloit plus parler d'avoir recours à daulres Iroisipsracs, et falloit mourir ou vaincre m quelque Hiçon ^uc ce fust, ou se

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rendre ; et telles espées les appelloit-on les espées de provisk». Aujoord'buy en nostre nouveau et friand françois , on les appeUeroit les espées ou secours de réserve.

Pour ce coup , je n'en ailegueray autre exemi^e que ceiny de feu M. de La Gbastaigneraye mon oncle , en son combat , où son ennemy ayant iïict apporter quatre espées, du conunancement qu'on les vit paroistre on pensa que Jamac se vonloit battre de deux espées contre deux : mais , après avoir ouy son dire de son parrain et oonfidans , trouvèrent qu*il y en avoit deux de reserve , le tout avecques le mesme pacbe que j'ay dict cy-devant , que par après il n'en fiiUoit plus espérer d'autres. L'on peut donc par lâcolliger: que c'est assez d'avoir tenté la première et seconde fortune, sans retenter la troisiesme , possible contre la volonté de Dieu, qui en puniroit la trop grande outrecuydance. Ainsy M. de Grequi , par le dire de plusieurs grands capitaines, fit bien d'achever ceste seconde partye, sans la remettre à la troisiesme.

Bref, il arrive en ces combats tant d'accidens et tant d'inconveniens , que je ne les aurois jamais dicts, tant à pied qu*â cheval, sur lesquels il faut que nos grands mareschaux et grands capitaines jugent si la vie a esté bien donnée, on en advantage ou en desadvantage , en supercherie ou bonne guerre, et là dessus ordonnent un second combat, ou non. De les juger deshonnorés pour cela, comme j'ay dict, ils ne le sont; mais les faut appeller, à la mode de l'Espaîgnol , vincidos, no par falta de corazonyvalor, maspormala suerte^. El pourtant c'est tousjours la vie donnée ; car et que me chaut-il, si vous avez desemparé vostre espée, qu'elle vous soit rompue ou que soyez (umbéPGela ne s'appelle point vous avoir donné la vie par advantage.

Sur quoy, pour mieux faire, il faut que les grands juges fassent comme il se faisoit en tel cas à Naples ainsy que je l'ay là appris aussy. Les amys des deux partyes, ou les grands capitaines, les prenoient et les accordoient tout bellement en quelque façon que ce fust , par gentilles inventions que les bons et gentils es-

* VaiDcus ooD par manque de cœur ou de valeur, mais par la mauraise fortune.

prits sçavent très -bien exoogiter. Biefi est-it vray que j'ay ouy dire à aucuns que, poor la mesme sujet que l'on s'est battu et la vie donnée , le combat ne se peut redemander ; mais , au bout de quelque temps, si le vaincu prend un nouveaux subject de son ennemy, il le peut faire ; car, d'avoir tousjours les mains liées, et si l'autre l'offensoit enoor de nouveau , il n'y auroit point de raison de luy refnsor le combat, et que l'autre estant appelle n'y allast, autrement il luy iroit de son honneur; ou bien que tous deux s'y accordassent de bonne vogiio^^ ainsy que je vis cela mesmes arriver entre le capitaine Gasteinau , gentil et vaillant soldat , bien qu'il fust fort jeune, du pays de Languedoc, brave race certes, dont j'en ay cognn quatre frères très-vaillans, et le capitaine d'Alon, do paysdeXaintonge, vaillant aussy. Il estoitle second des trois frères, tous trois eslevés de M. le mareschal de Biron. Il vinrent avoir querelle ensemble en Tannée oh commandoit mondict sieur le mareschal, qui les accorda; mais, aussy tost après, ils prirent un nouveau desbat, et s'allèrent tous deux tuer, dont ce fut trèsgrand dommage. Aucuns dirent que ce fut de gayeté de coeur et de concert faict entr'eux avant raccord , et que ce n'estoit que pour contenter mondict sieur le mareschal , et après s^iroieot battre et se tuer, comme ils firent. Il falioit bien dine qu'il y eut de Tanimosité.

Certes, si les partyes s'accordent en cela pour quelque raison et subject quece soit, faire le peuvent ; mais gare que le dieu Mars ne s'irrite contre le vainqueur, le voyant abuser de la faveur qu'il luy avoit faicte , ny plus ny moins que fait le dieu Neptune au marinier qu'il a sauvé d'un grand nauffrage , et puis , se fiant encor en luy d'une grande grâce, rebat la mer, oô il se trouve plongé et très-bien noyé. D'autres raisons se peuvent alléguer là dessus, et pro et contra, sur ce subject, que je laisse à discourir à des plus capables que moy

Surtout aussy il n'est bien séant que le vainqueur fasse par trop sa parade de sa courtoisie de vie donnée, et ne publie tant sa victoire au mesprîs par trop du vaincu, et trop vaine ostentation pour luy, car ce seroit par trop propbaner la grâce que Dieu luy a faicte, comme de

« VoIoL é

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tritim(rfier de ses armes et chevaux , les mon tsrer à ttoduiscac, les appendre à une église en signe de Iropiiée, ou par bravade, ou devotton, ou vœu que Ton a ftict k Dieu , lequel ne se soucie goieres de ces offrandes , comme jadis les dieux Marset Neptune se plaisoient fort en tels presens d'armes et despouiUes , et comme aux champs soienmeis jadis cela se fàisoit, et comme aussy j*ensçayun qui, emprts un pareil camp, en voulut Aire de mesmes en une grande ^lise de ce royaume ; ma» il en fut dissuadé par aucuns de ses amys; car résolument s'il Teust iaict, il eust esté tué dans deux jours, eodespit de tous les yivans ; il esloît trop bien aymé et apparenté. Le temps passé cela seiaisoit, voyre pis, comme j'ay dict cy-devant, etestoit sacrilège de les despendre.

Il faut donc en cela se gonvemer sagarent, et recognoistre en autre façon la grâce que Dieu voua a feicte. J'en parle maintenant en chrestien , sans alléguer ne recognoistre le dieu Mars , mais nostre souverain , qui veut que Ton ne se hausse par trop en sa victoire, mais que Ton s'humilie et qu'on luy rende très- humbles mercys de tout : autrement il sçait bien rabaisser ces hautains, comme j'en alléguerais force exemples. Voyià comment un bon cfarestien se doit gouverner; et, s'il est tant contraint par la voye et devoir chevalleresque de se rebattre, il fiiut se recommander à Dieu, et le supplier de luy estre autant favorable ceste fois comme l'autre, et qu'il ne retourne au combat pour abuser de sa première grâce qu'il a receue de luy, ny pour vengeance ou inimitié animée, aîns pour l'a* mour de la loy de l'espée qu'il luy a mis au oosté , et pour le debvoir de la noblesse où il Ta colloque.

Il y a aussi une autre dispute que l'on fait sur la différence des mots que l'on dit ; ou, «je «te donne la vie par courtoisie et gentillesse;» ou, <f je ne te veux pas achever , j'en serais bien marry;» et autres pareils mots courtois; ou bien de dire : aRends-toy, ou je te tueray; défi mandes-moy la vie, ou je t'acheveray . d Certes, ces mots derniers sont fort fascheux à proférer à un homme de cœur, qui aymeroit mieux mourir cent morts que les prononcer, comme il s'en est veu force. Par quoy, pour le mieux , il est plus expédient de donner la vie gentiment et gracieusement , sans ainsy contraindre son

ennemy à parler tels mots, qui semblent plus une ostentation et {açon de s'en prevalloir après, qu'une courtoisie receue, ny pour l'amour de Dieu, ou cliarîté que l'on doit à son prochain : et, par ainsy, ce vaincu se pourroit rebattre, mais non autrement Car, vouloir combattre son second père et bienfaicteur, c'est offenser Dieu, qui est grand ennemy des ingrats et très-juste vengeur.

II y a encore un pomct : que si un trouvoit en une rue ou aux champs, et du premier abord il attaquast son ennemy sans dire gare , et luy donnast une grande estoquade à travers le corps, ou luy coupast la main de l'espée, et le laissast là à demy mort, ou le blessast en autre sorte de supercherie, et puis après qu'il dist luy avoir donné la vie, ce trait serait fort vilain, et foict en trahison, et la vanterie fort folle et ricicule, et dont on s'en pourroit rire aysément et se mocquer.

J'en ay cognu un qui en fit de mesmes et de roesmess'en vanta; mais il fut bienmocqué, et fut payéde mesmes.Là dessus, venant le pauvre blessé à se guérir, il peut, non pas l'appelier, mais luy en faire de mesmes, vojrro avecques un canon, le porter avecques luy, s'il se pouvoit,pourle tuer.

Enfin , toute vie bien et honnestement donnée , elle est recognoissable par tout le monde , sans une seconde recherche de combat : mais plus beau et le meilleur est que les roys, les princes souverains, les mareschaux de France et autres grands capitaines , passent tout cela soubs un bon accord , et que jamais il n'en soit plus parlé : et si le vaincu en sent en soy quelque charge de conscience et d'honneur, et qu'il luy semble que quelqu'un en parle , il faut qu'il s'attaque à luy, et le fasse taire à bon escient par une bonne espée; car il vaut mieux, si la disgrâce est telle , qu'il soit vaincu de luy ceste fois seule , que s'il venoit l'estre de l'autre encor une seconde fois : ou bien il faut que les grands-juges en leur accord fassent comme je vis une fois faire à feu M. de Martigues, lorsque le roy Charles IX,avecques ses mareschaux et grands capitaines , ayant accordé dans son cabinet messieurs de Frontenay, dit le jeune Rouan, et de Querman, tous deux grands gentilshommes et seigneurs de Bretaigne , où il y alloit plus de l'un que de l'autre ; car Querman avoit esté blessé , et Frontenay aussy, tous deux

bien fort; mais Querman disoit tousjours que ce n'avait pas esté Frontenay qui Tavoit blessé, mais un autre gentilhomme que je ne nommeray point. Enfin ils furent accordés; et sortans du cabinet en la chambre du roy, M. de Martigues les tenant tous deux par la main , il crya tout haut, où il y avoit plus de deux cens gentilshommes qui en attendoient l'issue :« Mes- 0 sieurs, le roy m^a commandé de vous dire à a tous vous autres : qu'il a accordé ces deux mes- « sieurs à esgal honneur, et quil n'y va rien de cTun ny de l'autre; et qui voudra dire le con- « traire, et qu'ils ne soient tous deux gens de «bien, d'honneur et valeur, il en a menty.» Plusieurs là-dessus, en goguenardant et riant, respondirent : a Monsieur, nous ne voulons point « combattre le roy sur ce desmenty. Il n'y a rien a à redire puisque le roy y a passé le ballais.» Oncques puis n'en fut autre chose.

En quoy j'ay veu faire une dispute parmy les duellistes ; à sçavoir si Ton se peut ainsy se remettre de son differend et de son honneur entre les mains d'un empereur, d'un roy, d'un autre prince souverain , et d'un gênerai , ou d'un grand capitaine. Aucuns ont dit que si, autres non ; et disent que Fhonneur perdu se doit reconquérir par la valeur propre de celluy qui Ta perdu, et non par celle d'autruy ; que si les empereurs et roys jadis ont faict des loix de leurs propres mouvemens et authorités sur plusieurs subjects, ils n'en ont jamais pu faire contre l'honneur des hommes.

Sur quoy il me souvient qu'une fois à la cour, s'estant esmeue une querelle entre le seigneur de Genlis le jeune, dit Tvoy, que le duc d'Albe desfit en Flandres, et M. de Mareuil, de Bretaigne , très-brave et vaillant gentilhomme et fort haut à la main , ainsy qu'ils sortoient de la salle du bal de Fontainebleau, du temps du roy Henry II , pour s'aller battre, M. de Montberon , quatriesme fils de M. le connestable, jeune seigneur très-brave, vaillant et gentil, ainsy qu'il le monstra à sa mort, dont j'en parle ailleurs, les empescha de sortir, et sur le coup les voulut meure d accord , en leur demandant s'ils ne s'en vouloient remettre à luy de ceste querelle et de leur honneur. M. de Mareuil, fort escalabreux et vieux routier d'armes et de guerre, luy respondit : «Mon honneur, mort-dieu! et c'est tout «ce que je voudrois faire que de le confier et

DISCOURS SUR LES DUELS

«remettre entre les mains de M. vostre père, «qui est l'un des grands capitaines de la dires- «tienté. «Gemot fut trouvébon, tant de mondict sieur le connestable , de M. de Goyse , que d'autres grands capitaines qui furent assemblés pour les accorder.

Si faut-il pourtant, en matières de querdics et d'accord, s'en rapporter et se fier toujours aux grands roys , capitaines , connestables et mareschaux, lesquels, par leurs valeurs et grandes expériences, ont acquis leurs beaux titres et qualités; et est à présumer et croire qu'ils doivent blasonner des armes , de leurs desbats et accords, mieux que nous autres pauvres diables, qui sommes novices au prix d'eux; car ils sçavoient excogiter et trouver tous les jours des inventions nouvelles et extraordinaires qu'on ne pourroit pas croire, ainsy que font nos grands sénateurs en leurs cours et causes , pour les juger et amoderer selon les loix de l'équité et justice.

Sur quoy je feray ce conte de feu M. de Guyse le grand, du temps du roy François U, comment il se porta pour l'accord d'une querelle assez vieille entre feu M. de Maugiroo et le capitaine Rance , de Champaigne. Elle avoit esté esmeue dès le voyage d'AUemaigoe qu'y fit ledict roy Henry II : et, d autant qae le roy avoit deffendu les combats en son royaume nommément, ceste querelle avoit tousjours demeuré en suspens jusqu'à l'advenemeot dudit roy François II à la couronne; et, pour ce, la deffense faillie par la mort du roy Henry, M. de Rance prend l'occasion et se résout de combattre M. de Maugtron et en demander le combat M. de Guyse, qui gouvernoit tout pour lors, prie le roy de le leur deffendre et de les accorder.Et^poiv ce, les ayant fait venir tous deux devant luy en son cabinet, devant M. de Guyse et autres grands capitaines y appelles , furent accordés, avec un grand esbahissement de force gens que j'en vis à la cour, d'autant que ledict capitaine Ranc2 avoit eu un doigt de la main coupé, ce qui fut un grand cas; car un membre osté et à dire ne se peut pas bonnement reparer par un accord , sinon que l'on ne se batte , ou bien par un autre membre coupé , selon la loy de talion de jadis, membre pour membre, ou par mort, ou grande saiisfattion de paroUes, jusqu'à quelque forme de pardon.

Et c'est ee que j'ouysdire une fois audict M. de Guyse, qu'un gentilhomme, pour foire réparation à un autre qu*il aura grandement offensé , ne se fera point de tort de dire : «Je vous prie c mepardonner. » Mais, en disant ce mot, il Faut qu'il mette la main sur son espée ou sur sa dague, avec une contenance asseurée, qui est autant à dire qu'il use de ce mot pour se sous-mettre à une honneste satisfaction. Q^^ ^'i^ ^^ ^'^^ ^^"^ <^^ tenter, il numstre, par sa contenance et façon de la main sur ces armes, qu'il est prest de luy en faire raison par icelles. II faut bien estre dis* cret à manier ainsy son espée; car de telle façon et contenance altiere la pourroil-il toucher que sa partie s'en esmouveroit; car quelquesfois une mine desdaigneuse pioque bien autant qu'une parolle. II y a aussy des mots touchant ces pardons, qui portent les uns plus que les autres, et grande différence entr'eux , comme de dire simplement : «Pardonnez-moy,» ou bien «je «vous prie de me pardonner,» ou «je vous dea mande pardon, » et autres mots tendans à cela, sur lesquels il y a bien à gloser ; dont je m'en remets aux grands capitaines à en décider, ensemble à la maxime et proposition dudict M. de Guyse que je viens de dire qu'il (enoit.

Tant y a, pour tourner à nostre querelle et accord de M. de Maugiron et du capitaine Rance , le roy les accorda de telle façon , que Ton ne la peut bien sçavoir jamais au vray. Les uns en disoient d'une sorte, les autres de l'autre. La plus saine voix estoit: que le roy avoit tous pris sur luy et confirmé l'honneur de l'un et l'autre par belles parolles et la bonne repuUtion qu*il avoit d'eux et de leur valeur, si bien qu'ils demeurèrent san aucune tache ; et despuis, tous deux firent en beaucoup de bons lieux grande preuve de leur vertu et vaillance, €t de bons services à nos roys, comme fit M. de Maugiron en l'estat de lieutenant de roy en Daupbiné, et M. de Rance en maistre de camp de dix enseignes et chevallier de l'Ordre; dont ce fùst esté grand dommage si ces deux gens de bien se fussent tués en un combat singulier. En quoy le roy et M. de Guyse procédèrent sagement de les accorder.

Si le roy Henry son père en eust faict de mesme à l'endroict de M. de La Ghastaigneraye et M. de Jaraac, il eust mieux faict, et eust sauvé un brave et vaillant gentilhomme, qui

luy eust faict d'aussy bons services en ses guerres comme il en avoit faict au roy François son père; lequel, tant qu'il vesquit, ne voulut jamais accorder ce combat , disant en l'assemblée deson conseil privé, appelé pour respondre à une requeste que luy avoit faict mondict oncle pour luy accorder ledict combat : que jamais roy ny prince ne debvoit accorder ny permettre chose dont l'issue ne pouvoit rapporter aucun bien, comme de ce combat. Et, pour ce, il le refusa , bien aussy pour une autre raison que je ne dis pas; mais leur deffendit sur la vie de s'entredemander rien , en quelque rencontre et façon que ce fust; et ceste deffense dura près deux ans, et leur lia si bien les mains, qu'ils ne s'osèrent jamais rien demander ; car le roy s'en foisoit estrangement bien accroire sur l'observation de ses lois.

Il y eut le seigneur Pierre Strozze, despuis ce grand capitaine , intime amy de mondict oncle, qui luy conseilla de fausser ceste def* feuse et de tuer son homme in ogni modo ^ (c'estoit un conseil italien), et sortir aussy tost hors de France, et se retirer à Venise, où il luy présenta trois cens mille escus qu'il avoit lors à la banque (que despuis il despendit tout pour le service du roy), et qu'il en disposast de la moictié comme il luy plairoit ; cependant qu'il laissait passer la colère du roy, tant pour l'amour de la deffense rompue , que pour ce que M. de Jamac estoit beau-frere de madame d'Estampes, très-favorite du roy, et aussy que le roy estant sur Taage , et venant à décliner et mourir, et le roy Henry succéder bientost, la grâce seroit aussy tost donnée à mondict oncle; et, retourné en France, fort favorisé de son maistre, il n'en seroit jamais autre chose. Mais jamais mon oncle ne voulut faire le coup, ains tousjours combattre en beau camp et belle guerre desoouverte. Après la mort du roy François, on luy en conseilla aussy tost de mesmes, et qu'il n'y fit jamais plus beau; mais il ne le voulut jamais non plus , et eut tousjours son recours à ce malheureux combat.

Sur ces exemples precedens II faut colliger et noter une chose, que, quand un roy, un prince souverain , un lieutenant de roy en une armée ou province, ont faict un commande

^ Oç toute façon.

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ment et une deffènse ei|Nresse à deux qai ontdespeiise ou pour autr3

quereile de ne s^entredemander rien , oy s'entrdMttre sur peine de la vie, si là dessus le rof , le prince, ou leur lieutenant gênerai, viennent à mourir, les querellans sont aussy tost exempta de toute deffènse, et ont toute plentere liberté de faire ce qu'ils voudront; car, defFailiant et mourant Tautheur de la deffènse, deifaut aussyet meurt la deffènse, si elle n'est renouvellée par le nouveau roy, ou prince, ou gênerai soccedanL

Plusieurs exemples en ay-je veu que j'alleguerois. Je me contenteray de cestuy-cy, qui arriva à Orléans après la mort du roy François H, lequel ayant deffendu A MM. de Lotie et Bueil, bastard du comte de Saneerre , trèsbraves et vaillans gentilshommes, de ne se rien demander Tun à Tautre touchant une grosse querelle quMs avoient ensemble, ta deffènse fut très-bien tenue et observée tant que le roy autheur de la deflense vesquit ; mais il ne fut pas plustost mort, que le lendemain bon matin, M de Loue prit Toccasion bien à poinct, et vint à assaillir Bueil , et Testendit nK>rt sur le pavé, et se sauva. Il y en eut aucuns qui trouvèrent ce faict est range, veu ces deffenses Mctes, et que la majesté royale en estoit offensée ; mais les bien raffinés ^ et entendus duellistes les renvoyèrent bien loing, comme je vis, et leur respondirent qu'ils estudiassent leur leçon: car le prince autheur de la deffènse estant mort, la deffènse n*avolt plus de lieu, et les mains liées se deslioient. Que si Ton en eust advisé de bonne heure le roy Charles, et que la deffènse fust esté par luy renouvellée, elle estoit à propos.

Il y a pourtant remède à ces deffienses qu'ont trouvé jadis les duellistes , d'appellcr son ennemy en pays estrange et hors de la subjection et des loixdu prince qui vous a fiiîct les deffenses; àquoy qui est appelle n'y doit faillir pour son honneur, s'il n^alleguoit des empeschements très-grands et très-extresmes, ou que le lieu lui fîist suspect, ou que par pauvreté ne peust faire si loingtain voyage et si grande

^ RaFfioét sur le point d'honneur. Il eut parlé de ces raffinés dans Fenestre, et Régnier en parle aussi dans ses satires , aussi bien que Gombaud dans une de ses épitres. Dans les principes de ces jeunes gens un fils, en cerutoscas, pouvait appeler en duel son propre père.

fir^e raisons qui se

peuvent là dessus alléguer. Toutesfoîa , pour le lieu suspect, il y a remède , disent les dudlistes ; car il faut que sa partie luy fasse donner un sauf-conduit du prince (ainsy quej*eo allègue icy un eiempie ) du lien du combat et de la retraite en seureté; et si la partie en fait difficulté , et s'eicuse de ne luy en vouloir point envoyer, il faut de soy-mesme gaigner par tous moyens le prince , et le prier pour luy en envoyer un, ou un de ses princf pales trompettes, ou son tambour général ; ce que le prince , par bonnesteté et courtoisie, ne doit refuser. Tout cela se faisoit le temps passé , advant que le concilie de Trente fust proclamé et observé, mais aujoordliuy qu'il a vogue en plusieurs régions , cela est deffendu , et les combats par luy ne sont accordés ; mais en France, Angleterre, Esoosse, Flandres, et aucuns lieuid'Allemalgne et autres pays où le concilie se cache , tout cela se peut faire comme le temps passé. Encor peut plus le prince, qu'est de commettre juges ( s'il ne le veut estre ) pour mieui accommoder toutes choses et asseurances parleurs présences. Il y a pourtant un poinct : que si le prince est suspect, et qu*ii favorise Tun plus que Tantre, ou bien que Ton aye offensé le prince et forfiiet envers luy, et qu'il le recherche de la vie ou de la prison , il s'en fout excuser et fuyr cela comme peste. Voyiè ce qu'en disent les docteurs, excepté qu'ils ne veulent pas qu'on aille combattre en (erres de Mores, de Turcs et infidèles, comme j'ay dit cy-devant.

Disent encor ces docteurs que, si une deffènse a estée faicte à deux querellans par des lieutenans-generaux en leurs provinces ou armées, ils peuvent s'en despartir et venir se battre en autres provinces ou changer de généraux; car, de gênerai sur gênerai , la puissance ne s'estend point : ainsy que j*ay ouy dire de deux braves soldats signalés de Pfedmont, lesquels, ayant querelle ensemble , M. de Brissac leur ayant commandé de ne se battre snr la vie, son camp estant devant le siège de Vallance en Piedmont , ils concertèrent ensemble de sauter viste dans le camp de M. de Guyse, tirant vers lltalle , et estant aussy devant Vallance , où là , absous de la deffènse de M. de Brissac, et en franchise dans le camp de M. de Guyse, 5e battirent et se blessèrent fnt

DISCOURS SUR LES DUELS

KM

bien , sans o^nrir auoime fortune de la deffeme de M. de Brissac ordonnée chez lay : brave invention certes, et brave courage aussj^ de ces !onx braves {|pens«

Il y a encor un poinct : que si le roy ou le [M ince naturel de rappelle luy deffend expres- MMiicnt et sur la vie de n'aller à Fassignation de ippeltant en pays estran^^e, il ne luy doit <>beyr, parce, disent les duellistes, qu'il faut jMeferer l'honneur, au prince, à son mandemenr, à la vie et à tout. Ces messieurs en parient bien à leur ayse , comme si c'estoit peu de chose que desobeyr à son roy. Ils disent pourtant, que la loy de l'honneur commande tellement, que si un père accuse son fils de crime de leze majesté divine et humaine, ou de quelqu'autre dont il puisse es(re deshonnoré, le fils, ne pouvant roonstrer son innocence autrement , il peut appeller justement le père en duel, d'autant que le père luy ftiit plus de tort et de mal de le deshonnorer, qu'il ne luy a faict de bien de le mel!re au monde et luy donner la vie.

Pour reprendre encor un peu nostre propos sur la donnaison de la vie, il y a un poinct qu'il faut bien adviser: que si elle se desbat par les deux parties d'une diverse façon , et qu'elles ne s'accordent en leur fatct et en leur dire , que Tune en raconte d'une sorte , et l'autre de l'autre, ainsy aussy que Ton en voit aucuns pleins de vent qui se vanteront l'avoir donnée , d'autres de mesme gloire le nieront; bref, en quel* que sorte que ce soit , si lesdites parties ne s'accordent en leur dire et se contredisent en variations , il faut que le roy ou le prince, si cela vient en sa notice, délègue, pour esclaircir le tout et pour les accorder mieux, de bons capitaines pour juges. Voyre! s'ils y appellent quelques gens de justice, il n'y a point de mal ; car, ces gens là, ils sont fort subtils et rompus de tirer les vers du nez de la vérité ou de la vray-semblance pour les causes criminelles qui vont tous les jours par- devant eux: et puis, sur cela, s'ils se puissent accorder, qu'ils les accordent; si- non, que le prince les fasse rebattre , en faisant pourtant à cognoistre au monde les raisons justes puiii(]:îoy il leur ordonne le combat. Voyre ! feut-il qu'il ordonne juges et tesmoings honnorables pour en juger , et par emprès de ne retomber par cas fortuit en mesme controverse et contestation. Mais le

malheur est que, tel qoi quelquefois pense, comme j'ay dit , r'abiller sa cause , qu'il la perd , et tel le roy pense gratifier par un octroy de combat , qu'il s'en repent , pour perdre un homme de bien et de valeur qui luy eust fsict du service beaucoup : en quoy le roy ou le prince doit estre bien considéré , car il n y a qne Dieu seul qui puisse juger du sort des armes. Par quoy un bon accord est le souverain remède à tout cela : et si aucun se ressent touché en l'ame, qu'il ne se désespère point pour cela, et qu'il entreprenne un beau voyage de guerre , et là se fasse tant signaler par ses vaillantises ( ainsy que fit Fandilles, que j'ay dit cy-devant et force autres ), et qu'il fasse paroistre au monde que son desastre est venu plus par un certain destin malheureux, comme j'ay dict, que par faute de courage : ce mot icy, et puis plus.

J'ay ouy parler d'aucuns, lesquels se sont ainsy jactés et vantés d'avoir donné ainsy ces grâces de vie , qui n'en meritoient si grand los comme l'on diroit bien : car possible ne sçavoient-ils pas bien tuer leur homme, soit qu'ils n'en ont pas bien l'asseurance, ou qu'ils en apprehendoient son f antosme et son ombre après sa mort, ou soit autrement, ou bien qu'ils laissoient la victoire à demy , pour n'avoir pas l'esprit ny la resolution de la sçavoir bien poursuivre , soit ou que le jugement leur làilloit , ou que trop d'ardeur les perdoit, ou qu'ils n'avoient le cœur de parachever leur ennemy, ou qu'ils avoient une ayse et une joye extresme et impatiente de se retirer sains et sauves, ou bien avoient haste de s'aller faire panser s'ils estoient blessés; aucuns qui craignoient Dieu, et ne vouloient achever de tuer : ceux-là sont à louer. Aucuns redoutoient le roy et sa justice , s'ils venoient à estre pris, et se sauvoient de vistesbc comme ils pouvoient. Aucuns craignent aussy les parens, qu'ils ne les recherchent et poursuivent de vangeance sur la trop grande cruauté. Bref, il y a tant d'autres considérations en cela, que je laisse ramener là dessus à de plus cent fois capables que moy.

Voyià (pour conclure ceste dispute) ce que j'en ay ouy discourir et appris de grands capitaines italiens, qui sont estes les premiers fondateurs jadis de ces combats et de leurs poinctilles , et en ont très-bien sceu les théoriques et pratiques ; les Espaignols aussy, mais non tant qu'eux.

Aiûourd'hay nos braves François en sont les roeiilenrs maistres, autant pour la science que pour la pratique de la main. Les Italiens, qui sont un peu plus froids et advisés en ces choses que nous autres , aussy un peu plus cruels , ont donné d'autres fois ceste instruction (comme j'en ay veu aucuns) à ces donneurs et espargneurs de vies: que le plus beau et le meilleur est, quand Ton est là, de mettre son ennemy en un tel point d'extrémité, et comme dit TEspaignol, a toi punto de pdea f guerra S qu'il le laisse là estendu , sans pourtant l'achever ny luy donner le dernier coup de la mort, mais très-bien l'estropier de bras et de jambes, qu'il ne puisse jamais plus retourner au combat ny loy feire mal , ny dire qu'il ne luy a point donné la vie. De donner encor, et de plus , une grande estaffilade sur la naze et le visage, disoient-ils, n'estoit bon que pour servir de mémoire : si que , l'ayant mis et réduit à telle dernière mercy, il ne craigne luy arriver ce qui arriva à un brave et vaillant gentilhomme de la cour, et du temps du roy Henry II , lequel Tavoit bien en ces guerres bravement et vaillamment servy, et qu'on le tenoit à la cour pour un fendant et un bizarre, ainsy qu'il portoit la plume; de telle façon que le greffier de l'Ory , fou plaisant, qui faisoit des sermens souvent fort extravagants et divers, juroit quelquefois, par la digne et bizarre plume de ce fou de Matas : tant y a que c'esloit un brave gentilhomme.

Luy, ayant doncques pris querelle, un jour que le roy François II, après quelques jours de la mort du roy Henry 11 son père estoit allé au iMii.sde Vincennes à la chasse aux dains avecques le jeune Âpchon, dict Mouron, nepveu de M. le mareschal de Sainct- André, et s'estant retirés à part du roy et de la chasse, dans le mesme parc , se mirent à se battre sur la motte qui est là. Matas, qui estoit un vieux routier d'armes, et qui en avoit faict preuve ailleurs que là, vint à mener et pourmener le jeune Âpchon de tel poiiict , qu'il luy fit voiler l'espée hors des mains ; et, le voyant là réduit, sans le poursuivre autrement, luy dit: a Va, jeune homme, aptt prends une autre fois à tenir mieux tonespée, «et à ne t'attaquer point à un tel homme que «moy. Amasse ton espée. Va-t-en, je te par-

* A tel poiot de combat et de déSnie.

DISCOURS SUR LES DUELS

c donne; et qu'il n'en soit plus parié, jeune «homme que tu es. • Et, s'en retournant pour monter à cheval, sans y penser, Apchon ayant amassé son espée, courut après luy, et luy donna un grand coup d'espée à travers le oorps, et du coup tumba tout roide mort par terre. Et n'en fot autre chose, parce que Apchon estoit nepveu du mareschal de Sainct-André , et Tauire, parent de madame de Valentinois, qui, par la mort du roy Henry, avoit perdu tout son crédit. Si est-ce que le pauvre Matas ne laissa à estre bien plaint et regretté, car il estoit gallant et vaillant. Toutesfois, il fut fori blasmé, mesmes de feu M. de Guyse le grand, comme je Touys, d'avoir ainsy mesprisé les armes et la bonne fortune qui luy avoit mis son ennemy à mercy, et luy avoit pardonné pour se faire donner là mort ^ Gest exemple doit servir d'advertissement à plusieurs. J'en allegaerois une infinité d'exemples pareils. Je me tais a st*heme pour dire et noter une chose: que, du temps de nos roys, tels appels estoient fort deffèndus en lieu de respect.

J'ay ouy raconter à ce brave et gallant ffo M. de Sipierre que, du temps du roy Françob I, il cuyda estre en une très-grandissime peine pour avoir appelle M. d'Andoing (grand faivory du roy Henry , et qui mourut devant Landrecy) pour M. le viscomte de Gourdon, vaillant homme, et qui suivoit aussy feu M. d'Orléans avecques M. de Sipierre. Mais quel appel fut-ce? Seuleument M. de Sipierre luy dit : «Monsieur «d'Andoing, je viens de laisser M. le visoomie «de Gourdon, qui m'a dict et prié de vous dire «que si je vous trouvois, qu'il s'en alloit ouyr la «messe à Sainct-Paul , et que si vous y vouliez «aller, que là ensemble tous deux vous l'ouy riez, «et de-là vous en irez pourmener jusqoes hors «la porte de Sainct-Antoine.» Geste invention d'appel, enoor qu'elle fust gentille et poiot guieres offensant le respect de la maison du roy, si fut-elle fort trouvée mauvaise du roy; car c'estoit un appel toujours, veu les propos que les deux avoient eu lesoir advant ; et fallut que M. de Sipierre s'absentast de la cour. Mais,

■ Il ne fout pas ainsi que les braTascbes et tîto ro«tiers, qui se sont un peu ressenty des fureurs de l'espée, abusent de leur fortune, et gounnandeut un jeuae homme qui ne Hit que Tenir; car Diea s'en tritte. Oe itlatorot exemples nous en abonde. (Noie de'BraniABe}.

DISCOURS SUR LES DOBL

par la prière de feu M. d'Orléans, il luy fiit par^ donné; car il Taymoit fort : ausay estoit-ll aymable; car c'estoit un auasy brave et gentil cavallier, et le plus aocomply eu toutes choses qui fust à la cour il y a cent ans.

Du règne du roy François II, feu M. des Bordes, duquel je parle ailleurs , brave et vaillant gentilhomme , nepveu du mareschal de Bourdillon , et qui mourut lieutenant du comte d'Eu en la batlaille de Dreux , eut quelques parolles de picque contre feu M. dTvoy-Genlis , qui mourut en prison en Flandres, y ayant esté pris en y menant des forces, lorsque le duc d'Albe tenoit Valenciennes assiégée, et la reprit aussy tost du costé de la citadelle qui tenoit pour luy. J'en parle ailleurs. Gest Yvoy doncques, brave et vaillant gentilhomme aussy , ayant esté appelle pour M. des Bordes par feu M. de Gersay , qui mourut devant le fort de Saincte-Gatherine à Rouen , le jour qu'on le recognut, en une fort belle escarmouche aux premières guerres : ces deux gentilshommes donc, s'estans battus fort vaillamment près du parc à Sainct-Germain en Layè, arriva qu*ils furent blessés tous deux fort, mais des Bordes beaucoup plus ; car il eut un jarret coupé, dont il demeura estropié et boitteux toute sa vie; ce qui fut grand dommage , car il estoit des gallands de la cour, et de fort belle et riche taille. Toute la cour en fut fort esmeue et contristée , tant des dames que des gentilshommes et seigneurs. Feu M. de Guyse le grand s'en escandalisa bien fort , comme grand-maistre de la maison du roy , à qui toucboit d'en observer et faire garder les privilèges et aulhorités fort estroitement de ladicte maison et hostel du roy; et, pour ce, commanda aux capitaines des gardes et prevost de l'hostel de s'informer diligemment qui avoit esté celuy qui avoit apporté la paroUe d'appel; et trouva M. de Gersay, qui, en ayant senty le vent, s'estoit un peu eschappé à Tescart. Mais aussy tost (parce qu'il estoit Fun des plus favoris du roy , avec Fontaine-Guerin, despuis tué à Sainct- Malo, en estant gouverneur, par les siens propres) futpardonné, avecques une remonstrance que feu M. de Guyse luy fit devant le roy et M. le cardinal , qu'il n'eust plus à y retourner , ny nul autre, car il n'y alloit rien moins que de la vie , disant que c'est un crime capital. J'y estois, et le vis. Si feu M. de Guyse eust vescu

encore plusieurs années, il eust bien empesché tant d'appels quis*en sont ensuivis aux cours de nos roys , et en eust bien feit punir , nonseulement pour ces appels en Thostel do roy , mais plusieurs autres folies que j'ay veu foire, aussy bien dans les maisons du roy que dans ses salles et chambres.

Une fois , dans la chambre du roy Henry III, au Louvre, il y eut deux gentilshommes braves et vaillanset bien qualifiés, que je ne nommeray point, qui eurent une parolle ensemble ; et vinrent si advant, qu'ils furent aux mains et aux dagues , en la présence de trois presidens et cinq ou six conseillers de la cour, qui , par cas, se trouvèrent là, estans venus parler au roy pour quelques affaires qu'il leur avoit recommandé, et attendoientleroy qu'il sortist de son cabinet. Sur quoy M. le premier président dit: • Voyià des gentilshommes qui font là de «grandes fautes. Que si dans nostre palais il «leur fust arrivé d'en faire la moindre de toutes «qu'ils ont feictes là, je leur auroisbientost fait «leur procès. «Mais les autres soudain , par l'advis de leurs amys , furent contraints de dire que le tout s'estoit fait en jeu , pour conlorer leur fiiict.

Il arriva de mesmes à M. de Sainct-Luc à Anvers, dans la chambre de M. d'Alen^n , luy estant en son cabinet; mais le prince d'Orange en vit le jeu en sortant , qui fut contre le sieur de Gauville, où il y eut quelques coups >, dont le prince d*Orange s'en estonna ; et dit que telles choses ne forent jamais veues ny faictes en la chambre, ny salle, ny logis de l'empereur son maistre; autrement il eust mal basté pour les delinquans K

Si est-ce qu'une fois l'empereur, marchant par pays de Flandres en la compaignie des reynes Eleonor et Marie, ses sœurs, le comte de Feria fit un peu du fou et de Tescandale tout auprès des filles desdites reynes, qu'il entretenoit en parlant à elles, et mit Tespée au poing contre un autre , dont il fut en grande peine ; mais il estoit grand seigneur et favory du roy

* Un toufltet

■ Saint-Luc, dit-on , répondit qu'U seyait mal an prince d'Orange de blâmer ce qu'il venait de voir et entendre» et que si lui prince avoit osé Caire, du virant de Charles Y, ce qu'il avait fiiit depuis contre le fils de ce monarque, celui-ci lui aurait fait depuis long-temps couper la téie.

DISCOURS SUR LES DUELS

PhrHppes ; et pourtant luy fat pardonné , et aveeqoes grande peine.

lien arriva de mesmes an marqubde Villanne, à rentrée de llmperaerice à Toliede; lequel, tfyant esté poussé un peu du cheval par un argouzil, mit soudain Tespée à la main. Y cnyda avoir de la rumeur grande; car toute la noblesse se formafisa ponr ledict marquis, à cause de sa grandeur et alliance qu'il avoit avecques les plus grands; et, pour ce, Femperenrle passa et acquiesça tellement quellement. Certes, tels premiers mouvemens ne sont pas en nos puissances, et mesmes quand il y va de Thonneur, et sur-tout auiFrançols, lesqnelssont si impatients qu'ils sont soudains par sas tous autres.

Si vis-je une fois nostrc feu roy Henry III si en collere contre lesieur de Bremian, de quelque soufflet ou coup de poing donné à un gentilhomme dans la basse salle du Louvre, que s'il eust esté attrapé, ainsy qu'il le fit chercher, il luy eust faict un mauvais party : et tous les vivans ne l'eussent sceu sauver, tant il cognoissoit bien que tels mespris de respects et telles insolences estoient de grande conséquence , et portans un grand préjudice à sa grandeur et authorité. Jusques-làque, lafoisquefenM.de Bttssy, ayant querelle contre le sieur de Sainct-FaI, et que le roy ayant commandé à ses princes etmareschaux et grands capitaines pour fes accorder, ainsy que le roy le vit par la fenestre entrer dans le Louvre, accompaigné de plus de deuic cens gentilshommes, il le trouva mauvais, disant que c'estoit trop foire le grand et du prince. Je sçaybien qu'il m'en tança, et ce qu'il m'en dit; d'autant que, parmy ceste grande trouppe, il n'y avoit que messieurs de Grillon, de Neufvye et moy qui fussent au roy; les autres estoient à M. d'Alençon et autres princes; d'autres qu'à eui- mesmes. Je me suis perdu parmy ceste briefve disgression : mais elle n'est point dommageable; et possible que je l'eusse oubliée , ou ne fust venue ailleurs à propos.

Or, il y aaucuns catholiques et plusieurs relligieux qui, non-seulement ont desapprouvé les combats à outrance solemnels, maisees combats et appels à la mazza, Jusques-là que j'ay vue un livre fiiit contre nostre feu roy Henry III, par lequel Tautheur le taxe d'avoir esté introducteur premier de ces appels , et les avoir librement permis en sa cour et son royaume : mesmes le

garde des sceaux , aux estats de Blois , délesta i ces duels , disant que le seul nom en estoit en ' horreur aux chrestiens, allouant une raison de | pardonner à ceux qui offensent. G'estoit bien i rencontré de picques : et luy falloit là defsos donner t;i/iiim etspecies, et quïl beust un b. i coup pour un si bon mot; car, ou du tout il fan. aboilir le poinct d'honneur des hommes et àe>> femmes. Gela est bon à des rellîgieux et ben»!tes; et me permettra, s'il luy plaist, M. ledict garde des sceaux, luy dire qu'il n*allegua pas bien là, etnemeritoit qu*oncriast bibai^ vh'aL El luy et le livre en peuvent dire ce qu'ils voudront. Mais, pour ce que dit ce livre, Dieu, et plusieurs gentilshommes dignes de foy, peuvent tesmoigner avecques moy s'il est vray que le roy Henry 111 ait le premier introduit les appels, et approuvé: car, du temps du roy Gharles IX, ils se commencèrent à pratiquer; comme celuy du baron d'Ingrande et de Gersay à Sainct-Germain , où le baron fut tué, et comme celuydu petit Reffuge, que j'ay dit cynlevant, et du brave et vaillant M. de Grillon , qui tua un capitaine dont j'ay oublié le nom , très-vaillammant aussy, en estoquade, et forces d'autres que je n'allegucray pour fnyr prolixité.

Le comte de Brissac fit aussy appeller par le gros La Berte, l'un de ses maistres de camp, le comte de Tande, aux troisiesmes troubles, au bout du parc de Yertueil en Angoufanois , chasteau appartenant an comte de La Roehe-Fovcaut; mais ils furent empeschés : j'en parle du subject ailleurs.

Quant à nostre roy Henry Hl , je sçay bien , et plusieurs gens de foy comme moy, combien de fois il en a i^it d'ordonnances et deffenses de n'en venir plus là; car je l'ay ven à la oour le publier plus de cent fois : et bien souvent , quand aucuns y contrevenoient , il estoit si bon, qu'il ne les vouloit faire punir à la rigneiQ*; car il aymoit sa noblesse, comme j'espère en aile* guer des exemples en sa vie • , par lesquels il a fait démonstration combien il Taymoit. An reste , jamais querelle n'est entrevemie en sa cour, qu'estant venue en sa notice, qu'il ne la fist aussy tost accorder, fust ou par luy, ou par les officiers de sa couronne. Il est vray qu'on m'en pourroit alléguer aucunes, qui sont trois

* On ne Ta point

DISCOURS SUR LES DUELS

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ou (quatre, qui font en cela contre moy. Je le croy bien : il le falloit aînsy. Je ne nommeray rien : ceux qui me liront nrentendront bien.

Mais, ce disent ces bons chrestiens, tons ces combats ne sont nullement aaîncts ny chrestiens^ et deffendus de Dieu. En cela, pour n'estrebon théologien, je ne prends point la paroUe; mais pourtant David et Golliat combattirent bien ensemble, et Dieu en approuva le combat. Nos duellistes italiens disent que ces combats sont justes, et ce qui est juste n'est point désapprouvé de Dieu. Les grands sénateurs de nos roys les ont bien ordonnés d'autres Msy tesmoing celuy de Garouge ^ que j'ay dit, et force autres.

Force eorabatsse sont îtigis d'autres fois aux terres de Teglise, comme je Fay veu la première fois que je fos jamais en Italie, le pape les sçachant, voyre leur accordant; et les seuretés y estoient plus grandes qu'aux autres terres. Gela y a esté commun; mesmes qu'ils en ont ordonné plusieurs combats parmy des grands, comme celuy du roy Charles d'Anjou et d'Alphonse, roy d'Aragon ^ .

Je sçay bien qu'un prescheur du roy ^ prescha publiquement, après le combat de Antraguet et Qaielus, que ceux qui estoient morts là estoient damnés, et les vivanspas gnieres mieux, s'ils ne s'admandoient. Voyià un grand jugement donné d'un humain , comme s'il en eust receu belles lettres, et anssy que Dieu ne v«ut que l'on cou* damne, afin qu'on ne soit condamné. Je m'en rapporte de tout cela aux gens plus saincts relligieux, et plus théologiens que moy. Mais tant y a , si tels combats ne scmt si chrestiens que l'on diroit bien , pour le moins sont-ils trèspditiques et justes, et veux dire estre trésnecessaîres, et que puisque de deux n^ux il faut choisir le moindre, j'arguë qu'en tels corn* bats il n'y a que deux ou trois au plus qui meurent : au lieu que j'en ay veu en n»stre cour, advant nos appels, si un avoit une querelle contre un autre, falloit que tous deux fissent ptos de quadrilles et amas de gens

* Rapporté par Froinart dans tes Chroniques.

* Si bien que le pape en excommonia le roy d'Aragon. Je ne sçay si c'est poar faute de ne s'estre trouTé au lieu assigné, ou pour anU« sujet. Tant y a que cela se trouve escrit aux histoires de NapIes.(Note de Brantôme.)

* Maurice Poncet, curé de Saiot-Pierrc des Arcis.

de leurs amys, de soldats, d'enftms de la mathe, d'espadassins et d'autres; si bien que, se reocontrans dans une rue de Paris ou d'autre ville t quelquesfois à la cour (mais cela peu souvent , car l'on craignoit la Majesté et son prevost de l'bostel), quelquesfois aux champs , et U se renoontrans se tuoîent et s'estropioient les uns les autres comme mouches et bestes

Gela ay-jeveu souvent à Paris, mais surtout je Tay veu à Milan, où, la dernière fois que l'y fus tournant du secours de Malthe , j'y demeuray un mois, tant pour veoyr la ville (qui est des plaisantes dltalie) que pour apprendre à tirer des armes du grand Tappe y très-bon tireur d*armes alors ; mais je jure que , tant que j'y fus f il ne se passa jour que je ne Yisse ime vingtaine de quadrilles de ceux qui avoient querelle se pourmener aînsy par la ville ; et se renconirans se battoient et se tuoîent , si bien qu'on en voyoit sur le pavé estendus en place une infinité , encor qu'ils fussent armés de jache mamche, ganti dispresa, e segreia in testa ^ Et voyoit*on plus des gens sortir des boutiques avecques armes d'ast, pour les séparer , qui , bien souvent y perdoient leurs escrimes, voyre la justice.

Je ne conte point la grande despense qu'il faut faire peur entretenir ces espadassîDS et leur donner de bons pasts ; mesmes qu'on a veu qu'ils se ^)uoient comme vaUets et serviteurs de boutique ou autres , et s'alloient présenter à ceux qu'ils sentoient avoir querelle , et vivotent de cela comme locataires à ce mestier et vrays enfims de la mathe. Combien en ay-je veu de tels geas et de tels desordres , et à Paris , et à Milan et aucunes villes de France, d^Espaigne et dltalie 1

Et voilà pourquoy, en tels combats, on n*y voit point arriver tant d'abus, de desordres, supercheries et tant d'inconveniens, comme rn ces rencontres et bandes contre bandes y et de gens contre gens, ramassés d'une part et d'autre; au lieu ({n'en nos appels, aussy tost on a deffiny par une belle gloire son différend , ou bien l'on y meurt en beUe réputation, pour avoir eu le courage et resolution d*estre entre en estaquade ; et si la fortune de Tespée ne leur

^ De jaques de maillet, de ganteleu, et de secretter en leurs tète».

DISCOURS SDR LES DURLS.

a ry , enoor d^avoir attenté c^est beaucoup , comme dit le latin : In rébus ardais tentare satis est Par ainsy, bien est*il meilleur aussy qu'un homme ou deux meurent que plusieurs , et qu'en pensant esteîndre une querelle , plusieurs s'en renaissent, et en arrivent une infinité d'escandales , comme cela s'est veu, et moy-mesme.

Sur quoy se reigla en Piedmont ce sage ca* pîtaine M. le prince de Melfe , où estant arrivé, voyant les querelles ordinaires des soldats qu'ils faisoient tous les jours , et les abus , insolences et escandales, meurtres, esclandres, supercheries, estrettes et altercats qui s'y commettoient , de sorte qu'on tenoit en proverbe , «Gardez- vous d'un holà de Piedmont ,» qu'ils cryoient en demeslant leurs querelles , et , sur oest hola, la supercherie s'y en alloit aussy tost, ou de meurtre, ou de quelque blessure , ou horionsur la teste, ils'advisade faire là dessus de belles ordonnances , qui du commancement furent un peu rudes à tenir , et mesmes parmy gensdesreiglés; mais, après en avoir faict pendre une douzaine , un chascun eut crainte, et fut sage ; et fallut se former à l'estatut de mondict sieur prince , et à vuyder sa querelle par appels, et la demesler sur le pont du Pau , lieu qu'il leur avoit destiné exprès pour cela, où ils alloient d'eux-mesmes par leurs appels, ou luy-mesme les y envoyoit après qu'il s'estoit failly à les accorder; et là falloit avoir bon pied , bon œil, autrement tumber du haut du pont en bas , comme il arriva à Rodomont et à Rolland , dans FArioste.

M. le mareschal de Brissac , qui vint après luy en ceste charge , en fit de mesmes , et Timita du tout , où de son temps furentfaictsde beaux combats. Voylà comment en usoient ces deux grands capitaines. Aussy disoit-on de Piedmont alors une escole de la guerre en toutes façons. Et, par ainsy, vinrent à bout des cerveaux chauds de nos François , lesquels s'attiédirent de ceste façon. Surquoyjeconcluray avecquesde grands capitaines: que mieux vaut un petit escandale qu'un grand , et les combats de deux ou trois sont plus politiques que de plusieurs gens ramassés , qui de çà , qui delà , comme de bandoliers.

Sainct Louys, Philippes - le - Bel , le roy Louys IX et autres roys, défendirent le combat

à outrance, et l'edict y est Ibrmel en deux lignes en forme :

Nous de f fendons battaitte parioai, en nostre domaine , en toute^s querelles.

Gela ne s'estoit point publié du temps de Gharlemaigne et autres roys de France. Advaot conclure je diray: que beaucoup de bons docteurs duellistes n'ont nullement approuvé les combats à la mazza, comme les combats solemnels, pour force raisons, et pour ceste-cy : d'autant que les combats solemnels se faisoient publiquement en bel espectaclede tout nn petit monde, lequel estoit vray tesmoing après delà vertu et vaillance des contbattans; mais les combats faicts dans des déserts, dans des bois, et parmy des buissons aux champs esgparés, ne sont nullement honnorables. Les vertus et valeurs ne s'y font guieres bien paroistre, et demeurent cachées et obscures comme les ombrages des bois et forests soubs lesquels ils combattent. Ge que très-bien sceut remonstrercest honnorable prelatd'E^cosseàce vaillant Aenaud de Montauban, lorsqu'il luy alloit demandant s'il ne se presentoit point, à quelques heures du jour , quelques belles advantures pour uo gentil chevallier dans ceste belle et grande forest de GallidoyneS tant renommée de fout temps par belles advantures honnorables et hasardeuses rencontres pour les chevalliers erpans. Le bon prélat luy respondit ainsy , par une petite forme de remonstrance: que, errant en ce bois, il pourroit trouver plusieurs estranges advantures, mais que les effets en estoient obscurs comme le lieu ; car le plus^souvent, on n'en a point de notice ny de cognoissance. a Par quoy, cherche , luy dit-il, d'aller où (ttu cognois que les œuvres ne soient ensepve- «lies, afin qu'après le péril et le travail, la re- « nommée s'en ensuive, et en die la vérité. ■ Et, après cela dict, luy desduit Tentreprisequi se preparoit pour délivrer la belle Genevre, et luy en conta l'histoire, laquelle Renaud ouyt volontiers; et, croyant ce bon prélat, s'en alla parfaire ceste entreprise si charitable qui s'ensuivit. Et, puisque nous sommes sur les alleguations fabuleuses, qui sont certes encor plaisantes , et approchent un peu de la vérité, je diray oeste^y.

Nous trouvons, dans l'histoire de Rolland

>Calédonie,£coMe.

DISCOURS SIÎR LES DUELS

Tamoareux , qu'un jour luy et Renaud vinrent à une très^grande contention d'armes et de propos très-înjorieux ; et, dit le conte , qu'après que lejourfut failly ils deslaisserent, par honte, de se combattre et Frapper,pour autant que de se battre en ténèbres n'estoit faict d'un chevallier asseuré,mais plustost d'un brigand; si bien que Rolland dit à Renaud: a Tu dois rendre «grâce au jour, lequel s'est desparty de nous , «pour te donner espace d'obvier à la mort pour a un peu, qui me cause un grand deuil, o Auquel Renaud respondit : «Je veux qu'ainsy soit, «comme celuy lequel veut estre en parolles «vaincu de toy; mais au faict tu n'as aucun ad- «vantage sur moy, ny n'auras jamais, et suis «content que tu n'ayes aucun respect au jour «failly; car je ne fais d'estime de toy non plus « le jour que la nuict. » Auquel le comte Rolland replicqua : que c'estoit un vray larron, et quMl monstroit bien son naturel, qui estoit de faire guerre en lieu ténébreux et obscur, parmy des bois comme un brigand. Maîs Renaud , ne vou* lant endurer telle injure, luy paracheva de parler et dire : qu'il sçavoit combattre estant caché parmy les bois, et semblablement sur la sumité des montaignes, et au milieu de campaignes et plaines rases, et sçavoit faire battaille en plein jour, matin et soir et minuict : mais qu'il estoit le seul glorieux au monde qui faisoit de son honneur, tant grande estime et compte, et tant avoit presumption de soy, que, pour estre veu, ne vouloit combattre , sinon à plein jour, croyant le rendre estonnant par sa braveté. Telle estoit donc l'humeur du comte Rolland, ainsy qu'il semonstra encor à l'endroit d'Agrican, lesquels s'estans entrebattus tout le long d'un jour, la nuict survint, dont Rolland pria Agrican de cesser le combat et le remettre au lendemain , disant que la nuict estoit ennemye des chevalliers généreux; à quoy Agrican condescendit; et passèrent la nuict, moictié en devisant, moictié en dormant; et le lendemain, le jour venu, recommencèrent leur combat.

Je croy que feu M. de Bussy voulut en cela un jour imiter Rolland , comme il l'imitoit en sa vaillance. M. de Bussy doncques, estant un soir au bal au Louvre, prit question contre feu M. de Grantmont , brave certes et vaillant jeune homme, et qui ne degeneroit nullement à ses

■EARTOIIB. 1.

vaillans prédécesseurs de cesfe nuble race de Grantmont , et qui promettoit beaucoup s'il ne fùst esté tué à la I^Fere d*une canonnade, dont ce fut très-grand dommage. Voylà pourquoy M. de Bussy s'attaqua à luy; car il en vouloit à ceux-là : et ce fut parce que M. de Bussy se mit au devant de M. de Grantmont, tenant sa dame en la main , et l'autre ayant desjâ pris sa place, et marchant en son rang au grand bal ; ce quv n'estoitpas bien faict à M. de Bussy. Mais quoy! Un homme chatouilleux faut qu'il se chatouille si un autre ne le chatouille. Le bal estant finy et le roy couché , ainsy que M. de Bussy se vouloit retirer, voicy venir M. de Mauleon , jeune gentilhomme et de valeur aussy, qui vint de la part de M. de Grantmont, son cousin , appeller M. de Bussy, et luy dire que son cousin l'attendoit sur le gué, qui luy vouloit dire un mot. M. de Bussy, qui estoit haut à la main et le plus desdaigneux homme du monde, luy dit : «Jeune homme, Bussy ne se bat jamais la nuict, «et n'a jamais appris de monstrer sa valeur «aux estoilles, ny à la lune, qui n'est assez «digne pour la contempler ny la comprendre; «si-non au soleil, lequel, comme il est clair, la «fait paroistre et esclairer comme elle est. Ceux «qui ont leurs faicts obscurs et ténébreux, qu'ils «les exposent aux ténèbres s'ils veuUent, car la ' «nuict n'a point de honte ; mais demain au ma- «tin, aussy tost que le soleil sera levé, je nefau- «dray à me trouver au lieu où vous dites, ou àil- « leurs, s'il s'en radvise : et venez avecquesluy, «et amenez deux pionniers hardiment avecques « vous; car, advan t que partir de la place du com- « bat, je vous veux faire enterrer tous deux,pour «l'honneur que nous devons aux très-passés.» 11 y eut force grands capitaines qui approuvoient l'humeur de Bussy en cela. Toutesfois, si ce fust esté un autre que Bussy, l'on y eust pensé quelque manque d'hardiesse; mais celuylà en avoit à vendre ^ Aucuns disoient que M. de Bussy avoit fait en sage homme et en-

■ Il pouvoit avoir appris cette geuerosttë de son cœur brave, ou du trait que fit Alexandre, lequel, en la teconde battaille qa*îl donna à Darius, comme U fUt conseillé par aucuns de ses grands capiuinet qu'il le surprit de nuit, et qu'il avoit victoire; à quoy respondit Alexandre : >Ah! je ne veux point desrober la victoire.» Comme voulant dire qu'il ne vouloit faire cest honneur à la nuict de la luy donner, pour Toster au beau jour, et au beau soleil, qui se desoleroiu (Note de Brant6meX

DISCOURS SUR LES DUELS

tendu en combats ; car les combats de nuict sont fort dangereux et subjects A de mauvaises charités, ainsy qu'il en arriva au baron d1ngrande, que j'aydit cy-devant, son combat ayant esté faict de nnict, le roy couché , et tué non sans quelque soupçon de supercherie.

Ëntin, il n'y a rien plus odieui que les tene« bre8,si ce n'est que lediclBussyeust foict de mesmes que fit en nos dernières guerres de Toscane, du temps du roy Henry H , le capitaine La Hyre , brave et vaillant capitaine gascon, lequel combattit son ennemy dans une salle que dom Francisque d'Est avoit i^it apprester, avec force flambeaux et torches, si bien qu'il y fiaisoit aussy clair comme beau jour, et le vainquit en présence de M. le cardinal de Ferrare et dudit Francisque d*Ë8t, son frère, lieutenant du roy en ces pays, et plusieurs autres capitaines : dont ledit La Hyre en acquit grande gloire , lequel despuis se signala en tous les bons lieux de guerre où il se trouva, et mesmes aux guerres ci villes, M. le prince de Gondé Payant gaigné et appointé. G'estoit certes un gentil soldat et bon capitaine; il mourut à Orléans. Il estoit grand compaignon du capitaine La Trappe, aussi Gascon, que j'ay yeu despuis gouverneur de M. de Glermont d^Âmboyse, et guydon de M. de Longueville, et puis enseigne du prince de Gondé. H estoit un brave et vaillant homme, et qui, un peu ad vaut le combat de La Hyre, a voit aussy combattu en estaquade et vaincu son ennemy. Tous deux m'en ont fait leur conte.

Mais pour tourner encor de dire que le soleil est bien plus propre et plusamy des armes que la lune, nous lisons que ces vaillans et indomptables Partîtes, qui ont fait si bien la barbe à ces superbes Romains , dompteurs du monde , ne combattoient jamais de nuict , ny ne faisoient nulle faction de guerre; mais, tout ainsy que finissoitle jour, leur journée de guerre finissoit aussy: si bien que Grassus, lorsqu'ils le desfirent et le chassèrent de leur pays, par la totale ruyne et grande honte et de luy et de ses armes, le premier jour l'ayant battu, rebattu, et desfaict la pms grand part de ses gens, ils les pouvoient achever s'ils les eussent poursuivis la nuict; mais, estans sur le poinct de leur victoire,les ténèbres intervenues, cessèrent : et , tenans ladicte victoire entre les

mains, la laissèrent et la remirent au leadciiiaiB que le soleil eut ramené ses chevaux boire de la mer, comme disent les poètes; et lors ils parachutèrent d'accabler, mats non sans peine, car il leur fallut une grande cavalcade pour le suivre, ayant gaigné de longue, par la faveur de la nuict. Voylà la superstition de ces Parthes, laquelle est pourtant reoommandable et admirable pour beaucoup de raisons que je deduirois, et sur lesquelles M.de Bussy se fondoît, et pour lesquelles observer eo fut fort estimé, mais non tant de la présomption qu'il eut de desfier luy seul Grantmont et Mauleon , car ils estoient très - vaillans gentilshommes; M. de Grantmont le monsira à sa mort. Mais jamais Hercule n'en combattit deux, comme dit le pio* verbe, qui pourtant est pedantesqoe.

Sur quoy il me souvient d'un conte da fea seigneur de Gensac , gentilhomme gasooD , brave et vaillant, et qui estoit escoyer da feu roy Henry H, François II et Gharles IX, en la grande escuyerie, et fort bonbomme de cheval et de pied, et mourut an siège de Bourges , aux premières guerres , d'une harquebosade, ayant une compaignie de gens de pied. Il estoit fort bravascbe et baot à la main , selon son pays, et outre avoit pratiqué TEspaigne, et en parloit fort bien la langue. Un jov, ayant pris querelle contre le sieur d'Avaret, brave gentilhomme aussy, et l'un des braves et gallans de la cour, guydon de M. de GenUs, du temps des guerres espaignolles (et rnoomt à Orléans huguenot, et de peste, mort non digne de luy) , luy donc près de mettre la mais à Tespée, survint parcas fortuit un gentilhomme que je ne nomme point , et qui est aujonrd^hoy un très-bon capitaine et grand seigneur, lequel dit: «Tout beau! tout beau! Gensac. Je ne «soufFriray pas que mon compaignon se batte et que je ne m'en mesle. Pourquoy, arrestez-vous. • A quoy promptement , sans s'estonner, respondit Gensac: «Eh, comment !N*a-t-on jamais cveu un homme seul se battre contre deux? Et , a mort Dieu ! les histoires en sont toutes pleines «Et pourquoy n'en ferols-je tout autant.^ Çà, «venez donc vous deux.» Mais, ainsy qulls estoient à en venir là , ils furent séparés : en quoy on loue la rodomontade duditGensac, aller faire telle allégation d'histoires, comme s*il eust discouru avec quelqu'un de sang froid, oo

DISCOURS SUR LES DUELS qu'il eust beu ou fait carous à tous deux. Et

quand on lui demanda ce qu^il pensoit faire après estre séparés et sur raccord, il respondît naifvement : «Eh , mort Dieu ! je me voulois a faire mettre dans les Chroniques.» Sa partie pourtant ne fust pas esté bien faicte; car il avoît affaire à deux mauvais garçons et rudes joueurs.

Je me suis possible un peu extravagué en ceste disgression ; mais elle n'est entrevenue non possible mal à poinct. Et, pour retourner et abréger, je dis : que les Turcs se mooquent fort de nos querelles, combats et tueries. Au com» bat de feu mon oncle de La Chastaigneraye , parmy la grande et superbe assemblée qu'il y avoit, s'y trouva grande quantité d'ambassadeurs honorables, voire de toutes parts, et entre autres celuydu grand sultan Solyman , lequel s'estonna fort, et trouva fortestrange ce combat de gentilhomme françois à firançois, et sur-tout d'un favory du roy à un autre, lès allant le rqy mettre ainsy et exposer en un tel carnage et massacre. Eux ne font pas cela, et tout leur poinct d'honneur le met** tent à bien servir leur prince, et souste* nir et prendre sa querelle en guerre. Nous autres chrestiens , nous sommes plus qu'eux; car nous noussçavons battre en combats singuliers et généraux, et sçavons très-bien faire et Tun et l'autre : en quoy sommes doublement à louer, et à n'endurer ny paroUes injurieuses ny desmentys; car qui les endure n'est nullement courageux , ny ne peut estre vray noble, comme disoit le roy François I.

Les Grecs anciens disoient que ces combats appartenoient aux barbares. Les anciens braves Romains ont estes de la mesme opinion que les Grecs et les Turcs, et n'ont nullement approuvé tous ces duels et combats, ny ne se sont enfoncés en nos poincts d'honneur de nous autres chrestiens , ainsy que j'en ay veu discourir à des gens sçavans et grands capitaines, qui ont mis le nez dans les lettres et recherches de ces combats. Mous lisons le combat furieux des Horaces et Guriaces. Nous lisons bien dans la vie de Marcellus, de Plutarque, qu'il avoit plusieurs fois combattu en camp clos, et tousjours sorty vain^ queur, et force autres de mesmes qui ont combattu. Nous lisons d'un Statilius, qui avoit combattu vingt-deux fois en duel, et tousjours

vainqueur; mais c'estoit d'ennemy à ennemy, d'estranger à estranger, comme Torquatus et Corvinus. Scipion aussy tua en Espaigne un grand et fort barbare qui Tavoît provoqué.

Nous lisons bien dansTite-Live que ce mesme brave Scipion fit exhiber des jeux en Espaigne très-beaux pour les honnorables obsèques de ses fous père et oncle; et, pour les rendre plus célèbres, s'y firent plusieurs combats et battailles singulières : et entre autres, estant sorty différend entre deux cousins, Orlua et Gorbis , pour certaine jurisdiction, ils se rapportèrent à ce qu'en déciderait l'espée par devant Scipion. Nous lisons aussy, dans le mesme Tite-Live, d'un combat qui se fit devant Gapoue, d'un Jubeilius, Gapouan, et d'un Asellus, Romain, à la veue des deux camps, et se desfierent par le congéde leurs généraux. Là mesmes se lit aussy un beau desfy et combat d'un autre Gapouan nommé Radius, contre un Romain nommé Quintius Grispinus; et fut plustost de gayeté de cœur que pour autre subject; car ils avoient estes paradvant fort grands amys: et le Romain alla au combat mal voluntiers pour cela, disant et s'excusant qu'ils avoient, et l'un et l'autre , assez d'ennemys dans leurs camps pour s'entrebattre et s'entretuer, sans qu'il follust qu'eux deux vinssent là. Le Gapouan le bravant fort en l'outrageant et l'appellant poltron et sans cœur, enfin le Romain, poussé des siens, qui luy remonstrerent Tinfomie qu'il encouroit , ayant demandé congé à son gênerai, luy bailla un coup de lance à l'espaulle , qu'il luy perça de part m part; et, le voulant achever, et mettant pied en terre, l'autre le prévint, et se sauva à la fuyte tout à pied.

Mais de combat de Romain k Romain on n'en trouve guieres, ou point t : et, en cas qu'il ne

■ Vous trouvez bien dans la vie de Sertorius, en Plutarque, comment il detfia Metellusen Espagne, de sa personne à la sienne, et que leurs soldats, tant d'une pan que d*autre , le trouvèrent fort bon de capitaine 4 capitaine, et de Romain ï Romain : possible ce que Metellus refusa , tant pour ce qu'il estoit fort vieux et cassé, et iSertorius en la fleur et verdeur de sod aage, et aussi qu'il falloit qu'un capitaine ( disoit Theofrastus ) mourust en capitaine, non pas en simple soldat, les soldais pourtant s'en mocqnerentbien fort, et luy n'en fit que rire. Tout cela estoit bon. Mats , pourtant , fout noter que bien que ce fust Romain contre Romain , ils tenoient divers partis; et l'un n'esloil censé plus Romain, mais ennemy des Romains. Tant y a , qu*en quelque façon que ce fust , Meiellus ne voulut point combattre ainsy de

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soit vray, nous en avons un très-beau eiemple, qui nous le monstre, dans les Commentaires de Cœsar, d'un Pulfio et Varennus , lesquels estoient en picque perpétuelle sur le poinct de Thonneur ; cela s'appelle, à qui mieux fairoit, et à qui precederoit son compaignon à la guerre; ne failloient tous les ans d'avoir de grosses disputes et grosses querelles touchant cela. Sur quoy un jour l'occasion s'appresta très-belle pour eux, en un combat que firent les Romains contre les François qui les tenoient assiégés soubs la charge du jeune Giceron , plus vaillant certes que le père. Et Tun de ceux-cy, qui estoit Pulfio, cependant qu'on estoit au plus fort du combat sur le haut du rempart , dit à Varennus : «A quoy songes-tu, Varennus? Quelle plus a belle occasion attends-tu de faire preuve de ta a vertu? Ge jour icy décidera de nos différends. » Ce disant , se jette hors de la tranchée , et là où estoit la plus grosse foule d'ennemys se va jetter dedans à corps perdu. Varennus ne faict non plus que luy du rétif, mais le suivit aussy tost, craignant l'estime qu'on en auroit : ils se meslerent , et firent si vaillamment , et se secoururent Tun et Fautre si bien, que, nonobstant qu'ils ne s'aymassent guieres tous deux, après avoir mis plusieurs par terre, se retirèrent sains et sauves dans les remparts avec une très-grande louange. Ainsy la fortune, en tel estrif et contention, les tourna et vira Tun et Tautre, en sorte qu'un chascun d'eux secourut et délivra son adversaire, sans qu'on pust discerner lequel de prouesse et vaillance debvoit eslre Tun à l'autre préféré.

Yoylà les mesmes parolles de Gssar : en quoy me semble qu'il demeure un peu court, pour n'avoir escrits'ilscontinuerent doresnavant plus leurs haynes et contentions, ou s'ils demeurèrent amys.

Il arriva un pareil trait entre deux jeunes seigneurs, l'un le seigneur de Gandalle, et Tautre le seigneur de La Ghastaigneraye l'ainsné , mon oncle, au voyage de M. de Lautreq vers le royaume de Naples. Ils vinrent avoir querelle ensemble, et leur gênerai ne les put pour le coup accorder. Advint que l'assaut de Pavie se donne, où tous deux y allèrent bravement, car ils estoient très-braves et vaillans; le seigneur

& Romain : peu s'en trouve-t-il de ces combats. (Note de firanldme.)

de Gandalle avec sa picque et son espée au cosié , le seigneur de La Ghastaigneraye avec une rondelle et son espée en la main. La fortune voulut qu'en combattant vaillamment Tespée de mon oncle se rompit; et demeure désespéré, ne pouvant nuire à son ennemy. Quoy voyant le seigneur de Gandalle, qui combattoit près de luy, tire son espée aussy tost du fourreau, et la présente au seigneur de La Ghastaigneraye, et luy dit : «Vous estes trop brave et vaillant, a monsieur de La Ghastaigneraye, pour chauomer à faute d'armes. Tenez, voyià mon espée «que je vous preste; car j*ay ma picque encor «entière. Donnons. Mais que tous fassent aussy «bien que vous et moy , nous sommes dedans.! Mon oncle ne refusa point l'espée, mais la prit à grande joie, avecques un bon remerdement d'ennemy pourtant à ennemy. Ainsy le voulut ceste honneste courtoisie et nécessité de gtierre. Et puis combattirent si bien , avecques d*autres vaillans leurs pareils, que la place en fut forcée et emportée. M. de Lautreq fûX aussy tost après informé de ce beau trait, qu'il ne put assez louer, avecques ses autres vieux capitaines, et les rendit par ce moyen fort facilement amys; ce qu'il n'avoit pu auparavant : car ils estoient tous deux de haute maison et grande part; car si la maison de Grilli et Gandalle appartenoit à des plus grands de la France, celle de Bretaigne, de Vivonne et de La Ghastaigneraye, ne leur en cède en rien : cela est aysé à prouver et à comparer ensemble. Tous deux estoient braves et vaillans, tous deux hauts à la main, qui ne vouloient céder d'un poinct l'un à l'autre, et tousdeuxpoinctilleux,hamieux et escalabreux. Enfin , tous deux se rendirent fort grands amys et grands compaignons de guerre, vivans emprès en fort grande amytié et privante. Aus^y tous deux moururent en mesme guerre et en mesme siège de Naples , comme j'ay ouy raconter aux miens qui estoient de ce temps.

VoyIà pourquoy je dis que G£sar a demeuré un peu manque en la description de ces deux soldats romains, jaloux, envieux l'un de l'autre; car, ou du tout il les debvoit avoir rendu amys, ou d'eux-mesmes se debvoient estre réconciliés ou s'estre eniretués ; et, par ce , si Gssar Teust mis par escrit, Thistoire en fust eslée plus gentille. Par cest exemple doncques de Câ^r, il est bien aysé à conjecturer comme les combats et les

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duels n'estoient guieres permis ny usités parmy tes Romains : car, s'ils le fussent estes, les deux loldats tant ennemys eussent bientost vuidé leur différend en deux ou trois coups d'espée, pt un tournemain , saûs^y retourner si souvent. Aussy croy-je que leurs consuls , empereurs et capitaines, en faisoient des ordonnances et estatuts et deffenses de ne venir là , afin qu'ils ne s'y amusassent, et tournassent toutes leurs animosités , poincts d'honneur et vaillances , à bien servir leur republique ; et aussy qu'en tels combats bien souvent se tue-t-il tel soldat, ou tel capitaine , qui possible seroit assez bastant pour gaigner une battaiile, ou sauver un royaume, dont j'en alleguerois bien des exemples si je n'avois affaire ailleurs. Mais, quant à moy, il me semble que les deux soldats romains, sans couver si longuement une hayne , eussent mieux fait, toute deffiense et service public mis à part, d'entrer au combat, et en eussent estes à jamais plus estimés, comme firent ces Horaces et Guriaces, desquels la mémoire demeure immortelle, tant ils desmeslerent si vaillamment leur combat et si furieusement, que (comme disent aucuns qui ont escrit), ainsy qu'ils alloient au combat, et comme ils revinrent à approcher de trente pas, il y eut des uns auxquels le cœur attendrit , et les larmes vinrent aux yeux, d'une telle horreur de s'entretuer les uns aux autres, estant ainsy si proches parens; mais, ressongeans après qu'il y alloit du salut et service public, par pac* tion faicie, obslant toute considération, d'une rage cruelle s'eutrecoururent les uns contre les autres, et se combattirent, que le massacre s'en ensuivit tel que nous lisons dans Tite-Live. J'ay veu ce combat mieux représenté que je vis jamais chose, en la maison de la ville de Lucques, là où vous verrez une furye de combattant peincte dans le visage, qu^il n'y reste rien que la parolle , et en tous six toutes diverses sortes de postures et de gardes; si bien qu'il n'y reste aussy que le seul mouvement. Et croy que nos tireurs d'armes nouveaux d'Italie en ont tiré patron en plusieurs de leurs jeux d'armes qu'ils nous ont appris.

Nous lisons de Marc- Antoine comme il desfia Octave Gaesar au combat de sa personne à la sienne, encor qu'il fust plus vieux que luy: mais Octave le refusa , disant qu'il y avoit assez

de diverses sortes et manières de mourir , sans mourir de celle-là. La response certes est vile, et peu digne d'un tel Gaesar, et d'un tel monarque. Je m'asseure que Jules Gsesar , son oncle et son brave prédécesseur, n'eust pas ainsy res« pondu, mais l'eust bien pris aussy tost au mot. Pour en parler aussy franchement , Octave , encor que la fortune luy donna estre le monarque de tout le monde , n'estoit pas vaillant de sa personne, ainsy qu'il le monstra en la battaiile de Philippes, comme très-bien Marc-Antoine le luy sçavoit reprocher.

Or bien je pardonne à Octave, puisqu'il n'estoit si vaillant , ny le cœur luy bastoit pour venir jusques-là, ou bien que l'usance n'en estoit tel le parmy les grands de Rome, puisqu'elle n'estoit parmy les petits; ou bien qu'il estoit mieux asseuré de son faict, et qu'il auroit bien raison de son homme autrement que sans venir là, et hasarder sa vie à la fortune d'une espée variable et inconstante, ainsy qu'il luy arriva.

Mais s'il faut pardonner à Octave, il ne faut pardonner au Dauphin de Viennois-Humbert , lequel, ayant faict paix avecques le comte Aymé de Savoye^et puis voyant son bon, la v int rompre sans que le comte y pensast. Dont ledict comte fesché, soudain luy despescha unroy d'armes, dit Savoye, par lequel il luy envoya un cartel, contenant en somme : qu'il estoit un vray infracteur de paix, et que laschement il avoit en son absence envahy ses terres contre son serment; et à ceste occasion , qu'il le desfioit corps à corps, ou puissance contre puissance; et qu'il Testimoit si grand prince, qu'il sortiroit au combat en camp pour soustenir son honneur; autrement, il le reputoit lasche et meschant. Le Dauphin ne fit autre response à ce cartel , sinon qu'il dit de bouche au héraut : «Mon amy, «dis à ton maistre que la force et la vertu d'un a prince ne consistent point en force corporelle; et a que s'il se veut tant vanter d'estre fort, nerveux a et robuste , je luy respons que je n'ay toreau «qui ne soit plus fort et roidequeluy: parquoy, a quand il s'y voudra esprouver, je luy en envoyearay. Et quant à l'armée, dis-luy que s'il est «bien pourveuet fourny à ceste heure de gens, <<que je le seray une Fois à mon tour, et puis je u l'yray trouver là par-touloùil sera, n Ce qu'il fit auboutde quelque temps, et luydesfit tout son arrière-garde, chargée de butin, qui se reliroit.

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Geste histoire on la trouve dans la Chronique de Savoye. Voylà comment le gallant se desfit du cartel à lay envoyé, auquel pourtant il debvoit respondre par faict d'armes, puisque le comte le louoit , et le tenoit si homme de bien qu'il n'y faudroit.Toutesfois,s*il fut un peu offensé par le refus, il le rabilla un peu par la desfaicte qu'il fit en la victoire qu'il eut; car enfin, les grands, en quelquesorte quils obtiennent victoire, ils acquièrent honneur et louange : mais pourtant le camp accepté Feust honnoré davantage parmylesgallanscavalliers;etme semble qu'il fit une quasy semblable response que fit Gorbane à ces braves seigneurs françois croisés de jadis en la Terre-Saincte : lesquels, tenans Antiochc assiégée, où eux estans plustost assiégés qu'assiegeans, à cause de la misère du long sîpge, de la famine, de la fatigue et incommodité de toutes choses qu'ils avoient paty là devant, et menacés aussy du grand secours qui leur venoit à dos, ils envoyèrent Pierre FHermi(e vers ledict Gorbane, pour luy remonstrer o\ faire trouver bon, de la part de tous les princes chrestiens qui estoient là , que, s'il vouloit mettre quelqu'un de ses capitaines en camp clos , ils en mettroient un autre pour là débattre et vuyder leur différend. S'ils en vouloient mettre davantage, il en mettroit davantage; si-non armée contre armée , et en lieu pareil. Mais Gorbane, rusé, respondit : que c^estoit au vainqueur de donner les conditions et faire les lois; que, puisque les chrestiens necognoissoient pas encor leur malheur, ou faignoient ne le cognoistre, ils n'auroient jà de luy ceste faveur de choysir la mort dont ils voudroient mourir. Beau mot, certes! Quant aux princes, ils les envoyeroit à l'empereur des Perses tous prisonniers; quant aux simples soldats, il les feroit esclaves, ou les tailieroit en pièces, ainsy qu'il verrait, comme un arbre malheureux qui ne porte point de fruict. Quelle sentence si elle eust sorty à effet! Mais les chrestiens, par la grâce de Dieu, emportèrent la ville. Paulc iEmille raconte ceste histoire.

Meshuy il est temps de faire une fin; mais pourtant, qui voudroit rendre ce discours parfait, il faudroit dire et discourir, à sçavoir mon : si toutes gens doibvent estre receus aux combats et estaquades, et mesmes les vassaux et subjects contre leurs seigneurs. A quoy les doc-

teurs duellistes qui en ont escrit disent qne, si le seigneur offense mal le vassal premier, le vassal le peut desfier et se deffendre par les armes; car le droit des armes est aussy bien deu à l'offensé comme celuy des lois; mais si le vassal offense le premier, il n'est point receu en aucun dèsfy , d'autant qu'il est rebelle à son seigneur, et par conséquent perd son droit des armes à Tendroit de son seigneur, et celuy de vasselage.

Faudroit discourir aussy et sçavoir, si un soldat peut combattre un capitaine, ou le sien mesme. J'en vis ceste dispute débattre à Malthe par M. le grand-maistre, le marquis de Pescayre et autres capitaines ; et voulut M. le grandmaistre que M. de Bellegarde y fust appelle , d'autant qu'il s'entendoit fort bien en ces disputes de querelles. Le tout se desbattoit sur ce sujet, à cause d'un soldat qui avoit appelle son capitaine au combat. 11 fut arresté que : tout soldat qui a porté les armes deux ans durant son intervalle, et qu'en ce temps il en aye fait digne profession et belle preuve en se trouvant à toutes les belles factions et hasardeuses, et le prouvant, il peut combattre tout capitaine duquel il aura receu injure, voire le sien propre, en s'ostant de sa compaignie.

Je vis quasy pareille dispute entre le capitaine Busq, qui mourut à la Terciere, et le capitaine Brevet, son lieutenant, tous deux Provençaux, et braves et vaillans capitaines. Loa trouvoit estrange que lecapitaine Brevet desfioit ainsy son capitaine : mais pourtant, M. de Strozze leur couronnel, et autres capitaines, luy dirent que ledict Brevet le pouvoit faire en le quittant. Il est bien vray qu'il y a différence entre un lieutenant et un soldat , car le lieutenant est capitaine.

J'estois présent à ceste dispute, où M. de Strozze m'avoit faict appeller et prié d'y assister pour en dire mon ad vis, où j'y vis alléguer force raisons, et pro et contra, entre autres ceste maxime que j'ay dictcy-devant, oùilparoist que le soldat qui a porté deux ans les armes en belles factions, pouvoit combattre un capitaine; et cela a eu lieu parmy les Italiens, mais p.u parmy les Espaignols, et encor parmy nos François de jadis : d'autant que ce mot de capitaine estoit et est si sacré, que le soldat qui ofîensoit seulement si peu un capitaine, estoit griefve-

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menl puoy; ear n'estoit appelle à cest estât qui n'en fust grandement digne. Siquej'ay vea tels capitaines, voire plus de cinquante en ma vie, parmy nos bandes , qui meriteroient d'estre aujourd'huycourounels, et tel soldat qui meriteroit d'estre aujourd'hui maistre de camp. Mais aujourd'huy que nostre infanterie est si corrompue , despravée et desreiglée, que les maistrès de camp (la pluspart) et capitaines se font par douzaines , ainsy que la nécessité le porte, et fkute de paye, et si pourtant s'estiment au* tant que les plus braves et famés. En quoy il y a différence : car tel capitaine y a-t-il qu'un gentilhomme de marque se feroit tort de le combattre, encor qu'il alleguast qu'il y a tant de temps qu'il porte les armes. Mais comment les portent-ils? en les traisnant et en tenant les champs, cherchant les paroisses, en vivant et rançonnant le bon homme, et se trouvant peu aux belles factions. Quand ce vient à une bonne affaire , ils ont autant de cœur que putains. Je parle d'aucuns, mais non de tous.

Ciomme nous disons du capitaine, demesmes en fout dire du soldat, lequel se vantera avoir porté les armes tant de temps. Mais quoyl C'est en faisant la vie de ripaille, comme j'ay dict du capitaine. Et qu'il iàille recepvoir telles gens en combats , ce sont abus! ouy bien les braves capitaines et bons soldats signalés , desquels la vaillance est très-esprouvée, dont nous en avons encor force parmy nos bandes ; car je serois bien marry de parler de tous en gênerai , ainsy que je les loue en mon livre des Couronnais.

Voilà ce que j'en ay ouy discourir à de braves capitaines en ceste dispute que je viens de dire. Et entre autres beaux exemples, alléguèrent M. de Maison -Fleur, gentil et brave capitaine de son temps, lequel estant à la guerre de Flandres, pour contenter un soldat qui se doulloit de luy s'offrit de le combattre. Le soldat le prit au mot ; et se battirent si bien qu'ils se tuèrent. Brave et vaillant acte, certes! Aucuns louèrent la vaillance et la générosité dudict Maison^Fleur; autres le blasmerent d'avoir desrogé à l'authorité de capitaine , et l'avoir trop abbaissée, et qu'en tel cas il lafalloit maintenir jusques au bout, et ne pas mettre en balance sans l'advis des plus grands capitaines, ou ordonnance des généraux; mais

de gayeté de cœur s'aller battre comme il fit , force gens luy donnoient blasme; car enfin il faut honnorer son estât et ne le mettre à si bon marché. Le capitaine Bourdeille, mon frère, brave et vaillant certes Qe ne pense point faillir si je le dis, car il estoit tel estimé de son temps), estant en Piedmont, commandant à des gens de pied, il avoit avec luy un fort brave soldat qu'on nommoit le capitaine Tripaudiere, Gascon, qu'il avoit eslevé, dressé, entretenu avec luy l'espace de six ans, et faict voir son monde aux guerres de Piedmont , d'Hongrie et de Parme, le menant tousjours quant et lui, et l'aymant fort, et luy ayant appris à tirer bien des armes, car mondict frère les avmt très-belles en la main. Par cas , ce Tripaudiere fut suborné et gaigné par M. de Bonnivet , pour lors ci^wonnel en Piedmont, pourestre avecques luy l'un de ses capitaines entretenus, dont il laissa mondict frère , qui , en estant despit , le fit appeller sur le pont du Pau, qui ne faiHit d'y aller, tant il s'estoit fiiit presumptueux ; mais en y allant il fut rencontré par aucuns capitaines, et retourné en la ville, et mené à M. deBrissac, pour empescher le combat , qui envoya quérir mondict frère pour les accorder. La chose fot fort disputée , et mesmes des vieux capitaines de là , qui dirent n'y avoir aucune raison qu'un petit capitaineau entretenu despuis trois jours se battist contre le capitaine Bourdeille (qui ne vouloit que se battre, et point s'accorder), ayant commandé il y avoit long-temps; de plus, qu'il estoit gentilhomme de fort bonne part et bon lieu, appartenant à des plus grands de la France. Force capitaines remonstrerent au capitaine Bourdeille, veu ses qualités , qu'il se faisoit grand tort , et à tous eux, de s'abbaisser par trop que de vouloir se battre contre un qui n'avoit pas trois jours qu'il n'estoit que son simple soldat, sa créature, et faict capitaine nouveau, encor de gayeté de cœur et sans subject. A quoy ne vouloit entendre le capitaine Bourdeille; car il estoit un jeune homme escalabreux, vieux capitaine pourtant. Mais enfin il fut tant persuadé des grands et vieux capitaines de par delà et de ses compaignons, de se contenter que ledit capitaine Tripaudiere luy fist une fort grande soubmission , en luy requérant fort ses bonnes grâces et amytié , à quoy il s'accorda ; mais jamais il ne l'ayma plus; et en fit peu de

compte ; car il estoil ennemy d'un ingrat Un peu advant ce différend il en estoit arrivé un entre le capitaine La Chasse, Provençal , vieui capitaine et gentilhomme de bonne part , et le capitaine Riolas , vieux capitaine aussy, que j'ay veu suivre feu M. de Guyse le {]^rand , et mourut à Tassaut du siège de Royan près de luy. Quand ce fut pour les accorder, il y eut grande dispute , bien qu'ils fussent tous deui esgaux capitaines en valeur et honneur et expérience ; mais le captaine La Chasse se disoit gentilhomme, et avoir ce poinct par-dessus Riolas ; à quoy M. le mareschal et autres grands capitaines eurent de Tesgard.

J'espère en mon second livre ^ parler de plusieurs accords de querelles que j'ay veu faire et ouy dire, ensemble des parolies et satisfactions qui s'y sont dictes et practiquées : en quoy du tout je m'en rapporteray aux grands capitaines, et mesmes sur le subject si les gentilshommes bien qualifiés et capitaines encore bien signalés, n'ont pas quelque poinct sur les autres du commun , puisque deux vertus sont plus puissantes qu'une. En voicy un autre conte , et puis plus, mais bien divers aux deux precedens. Un soldat de laCouronnelle de M. de Bonnivet , en Piedmont, vint à offenser un tambour du capitaine Sainct-Ândré. Le tambour, qui estoit brave et courageux (comme j'en ay veu aucuns prmy nos bandes qui sçavoient faire autre chose que toucher la caisse) , demande à se battre contre le soldat, et le fait appeller. Le soldat le refuse tout plat , disant que ce seroit un grand reproche à luy, vieux et signallé qu'il estoit, de se battre contre un tambour ; et plusieurs capitaines tenoient ceste opinion pour luy. Par quoy, Sainct-André que j'ay veu trèsbrave capitaine et gouverneur d'Aigues-Mortes despuis , se radvise d'oster la caisse à son tambour, et luy donne en recompense l'arquebuse à porter, avec remonstrance qu'il luy fait de la faire bien valloir en toutes belles entreprises et rencontres , sy qu'il se rende capable soldat pour avoir raison de son ennemy ; à quoy il ne fauU : car dans trois mois il se fit fort recognoistre , au bout desquels il fait appeller sondict ennemy, qui, sans aucune excuse y va ; et se battirent, et se blessèrent fort bien tous deux.

> On n*a pas ce second Uvre.

DISCOURS SUR LES DUELS

Nos capitaines de gens de pied en peuvent 11 dessus dire leur advis.

Il faut maintenant dire un mot d'une dispute que j'ay veu faire et la desbattre, à scavoin si en ces combats d'appels l'eslection d'armes s'y fait et s'y doit faire comme en camps dos solemnels dont nous venons de parler cy-devant. Aucuns disent que si , autres que non : comme , par exemple , un qui est offensé tait appeller celuy qui l'a offensé, et luy mande qu'il Fatteod en tel lieu avec telles armes, ou en pourpoint ou en chemise, avec Tespée et la dague, ou l'espée et la cappe , à pied ou sur un bon cheval , et une lance ou pistole, armé ou desarmé, ou que ce soit avec autres armes acooustomées ou non accou$lumées.ll y en a d'autres qui disent que s'il plaist à celuy mii est appelle il

rira combattre, et s'il ne luy plaist il n'ira point, si-non armé comme il luy plaira , d'autant qu'il n'y a point de confidans, parrains et juges, pour ordonner , disent-ils, et décider des eslections d*armes, ny les desbattre, comme aux camps solemnels; et faut qu'elles se concerteot et s'accordent entre les deux parties, on par les deux seconds ou autres; et mesmes faut que l'offensé s'accorde à tout pour avoir raison de son offense; autrement l'offensant luy trouvera une infinité de poinctilles, subterfuges et cavillations, pour faire, s'il veut , de grandes remises à se battre. Bien est-il vray que, pour son honneur, il n'en doit user; car, qui offense il est tenu d'en hirt réparation par les armes ou parolies : mais pourtant tel offensé , s'il estoit estropié d'un bras ou d'une jambe, il se peut accommoder de telles armes à son advantage sur son ennemy qu'il luy plaira ; et la raison le veut ainsy, et qu'en nos cours ailleurs de nostre France nous en avons veu force exemples , jusqu'à aucuns se vouloir proposer une coupe pleine de poison , et que toutes les deux parties adverses enbeussent chacune la moitié; d'autres s^offrir marcher tous deux en une chambre pavée de rasoirs, pour se desfaire par ces deux moyens (pas beaux pourtant) aussi tost l'un de l'autre.Tant d'autres inventions bizarres et sottes a-t-on voulu trouver pour se desfaire les uns des autres par des escbapatoires ou autrement, dont je me passeray bien les conter. Mais bien ay-je veu tenir en nostre cour à des plus braves et vaillans gentilshommes qui y fîis-

DISCOURS SUR LES DUELS

sent, et qni avoient acquis en leur temps grande | bon cheval , et luy sur un meschant , qu^îl cstoit

gloire d*annes, que, si quelque mignon nouvellement venu d'Italie, etfraischement esmollu à l'espée par le Patenostrier, ou Hieronime, ou Francisque, ou Le Tappe, ou LeFlaman,ou le sieur d'Aymard, enfant de Bourdeaux, gallant homme certes, quand ils vivoient, et que venant à la cour, affamé de gloire et d'honneur, et, pour en avoir, on les vinst à quereller et appel- 1er avecques Tespée seule, ou Tespéeet la dague, qu'ils ne s*y battroient point, et le combattroient plustost par autres armes qu'ils trouveroient advantageuses pour eux , et luy donneroient à songer, ou monteroient sur un bon cheval , et une bonne pistole, et une espée, ou lance ou autrement, pour foire passer leur escrime. D'autres ay-je veu aussy tenir ce poînct : que quand on est offensé par supercherie , on peut combattre son ennemy comme Ton veut, mesmes de le tuer d'un canon si ronpeut.Mais pourtant, s'il veut estre si gallant que n'user de telle revanche, mais, en cavallier tout gentil et tout noblequed'appellerroffensantavecquesarmes nobles, communes et esgales, il ne faut que l'offensant en refuse le combat: autrement, il luy iroit grandement et doublement de son honneur pour avoir offensé à l'advantage et en supercherie, et refuser un honneste et fort chevalleresque combat que l'autre présente en brave et généreux cœur. Il s'en est veu beaucoup d'exemples de ceux qui en ont usé de semblables traits.

Un autre exemple ay-je veu n'y a pas longtemps, d'un gentilhomme qui, ayant une parolle à demandera un autre, le vint rencontrer et accoster en un chemin, et luy demander quelque parolle, et le brava fort de parolles bravasches et outrageuses ; si bien que l'autre s'en alla avecques cela , pliant les espaules sans revanche; et dit pour ses raisons que l'autre estoit montée son advantagesurun bon cheval adroit et bien maniant, et luy estoit sur un jeune poulain qui ne sçavolt tourner seulement à pas une main. Au bout de quelque temps il songe à en avoir raison , et le fait appeller pour se battre contre luy avecques une espée et une dague et en chemise. L'autre fit dire par son second qu'il l'attendoit avecques un bon cheval et une bonne espée; disant par ses raisons que, puisqu'il se plaignoit tant auparavant de quoy il avoit este oravé de son ennemy monté sur un

à présumer que, monté de mesmes sur un bon cheval, qu il ferait rage, et qu'il ne luy faisoit point de tort de luy présenter le combat à cheval , et qu'aussy en tel point ils s'estoient entre querellés. Geluy qui estoit offensé refusa ce combat à cheval, ce qu'il ne debvoit faire selon Fadvisde plusieurs; car qui est offensé, il faut qu'en toutes formes et toutes armes raisonnables il tasche à avoir raison de son offense. Toutesfois luy et son second, après s'estre advisés un peu, dirent qu'ils se battraient à cheval, mais qu'il n'en avoit pas sur l'heure; et pour ainsy le second requiert qu'il luy en fournisse et en fasse venir deux bons, et en choysira celuy qu'il luy plaira. A quoy respondit l'autre qu'il n'est vray-semblable que son combattant prétendu n'ayeun bon cheval, puisqu'il est riche seigneur, et que ordinairement il en a chez luy de fort bons et en mené avecques luy quelqu'un tousjours, et aussy que son second en avoit sur le lieu trois oii quatre, qui, estant requis de luy en prester un , le refusa, disant qu'il n'en forait rien : pour quant à luy fournir chevaux et en mettre sur les rangs un couple, et l'autre second les venir visiter et en choisir l'un, c'est un abus; cela ne s'est jamais veu , si-non en combats solemnels, ainsy que j'ay dit par cy-devant, et l'appelle ou l'appellant ne sont nullement tenus de produire ny chevaux, ny armes , si ce n'estoit quelques armes extraordinaires que l'un et l'autre proposassent et qu'Hs ne les eussent sur le lieu , et pour ce les demandassent , ou accordassent terme d'en pouvoir recouvrer, monstrans en cela leurs braves courages pour ne refoser le combat. Voytà comment il faut qu'ils s'entredoonenl chevaux et armes par concert fait entre eux-mesmes ou leurs seconds en camp solemnels; il faut passer autrement selon leurs lois. Je l'ay ouy dire ainsy tenir aux grands duellistes.

Un autre exemple ay-je veu d'un, qui appella l'autre en chemise avec une espée et un poignard. L'autre fit response : qu'il ne veut point combattre ainsy nud, car c^estoit en hyver, et qu'il mourroit de froid, et qu'il se morfbndroit, et engendreroît un bon rhume, un catarrhe, ou un bon purigi ' qui lui causeroit la mort ; et

* Pleurésie. Les couriisans, non contents de corrompre ce mot f le faisaient masculin. MonUuc s*en est nnl

DISCOURS SUR LES DUELS

quant à !uy, qu'il n'alloit point là pour y mourir, mais pour y vivre par amprès, craignant cela plus que son espée. A tont cela il y est très» bien receu, et peut fort bien garder son pourpoinct pour son combat. Aussy est-ce un abus que de se battre en chemise blanche; mais il faut aussy visiter lespourpoincts, s'ils ne sont point plus advantageux les uns que les autres, et s*ll n'y a point de fer, ou maille, ou papier collé; et cela peuvent faire les seconds, dont pourtant en est arrivé des inconvcniens par telles visites. Autrement se fait-il en camps solemnels ; car si celuy qui a les armes propose à Tautre de se battre en chemise, il faut que cela soit et qu'il passe par là.

Deux autres exemples ay-je veu de deux, dont l'un estoit malade d'une fièvre, et l'autre qui s'estoit desnoué un pied. Ils furent appelles par leurs ennemys, avecques une espée et une dague, et à pied. Eux, courageux , se fsschans de s'excuser à faute de se battre, mandent qu'ils se veulent battre à cheval, et une bonne espée. Ils y doivent estre receus, ny rebuttés de leurs excuses. Autrement est-il aux camps solemnels : tesmoing celuy de M. de Bayard au conte que j'ay dict cy-devant de luy. Tant d'autres exemples alleguerois-je sur ceste eslection d'armes en ces appels, que aucuns veulent faire ressembler aux camps solemnels, qui est un abus; car il n'y a nulle conjonction ny ressemblance en cela. Et voyiâ pourquoy ces camps Solemnels sont plus à estimer que les autres d'appel, comme ont dict les grands docteurs duellistes; d'autant qu'ils se font par loîx, estatuts, ordonnances, reglemens, anciennes couslumes, tant par les juges, mareschaux de camp, parrains et confidans, et autres grands personnages de guerre et anciens docteurs, qui les ont ordonnés , reformés et policés. Encor que je ne me veuille destourner de mon dire, qu'il y a abus aussy bien aux uns qu'aux autres, mais en l'un plus qu'en l'autre, pourtant il faut tout remettre à la raison, selon laquelle on se doit régler, et par ce on ne faillira point.

J'eusse faict ce discours bien plus long sur ceste dispute d'eslection d'armes, et en eusse allégué force autres raisons et exemples; mais je n'aurois jamais faict. Il faut donner la plume à ceux qui en peuvent mieux escrlre que moy.

Et tout ainsy que je parle de l'eslection des

armes, il faut aussy entendre de mesmes de l'eslecUon des lieux pour se battre, car de suspects auxquels faut bien adviser ily en a pour kseslire.

Or faisons fin, encor que j'ay un champ trèsample pour le semer de plusieurs disputes , raisons , questions, exemples, contes , histoires ; mais c'est pour ceux qui sont en cela mieux entendus que moy. Je fais doncques fin , priant tous cavalHers, capitaines, soldats, de m'excnsersi je n'ay mieux dict; protestant pourtant que mon advis ne procède point tant de mon débile cerveau comme de plus grands et plus experts en cela que moy, desquels j'ay appris , et suis prest d'en apprendre d'autres fort librement , et de ceux qui me voudront enseigner.

Je croy bien que si un feu M. l'admirai, un M. d'Andelot , un M. de Guyse le grand , qui s'entendoit en cela mieux qu'homme du monde , et qui en discouroit des mieux, comme j'ay veu , un M. deMontluc, un mareschal de Belle-Garde , un mareschal de Biron , un M. de Biron son fils, qui est aujourd'hui un des grands capitaines de France, et tant d'antres capitaines , tant de gens d'armes que d'infanterie, qui ont veu tant de combats, eussent entrepris ce discours, je croy que ce fost esté la plus belle chose qu'on vit jamais.

Je ne me desparts pourtant encor de mes discours, pour y enfiUer un autre, sur une dis pute que j'ay veu faire souvent parmy les grands capitaines et gens de guerre, à sçavoir : si un gênerai d'armée, ou autre ayant un grand commandement , estant en sa charge « doit refuser le combat qu'un autre son pareil luy présente, et auquel il le desfic. Sur laquelle dispute j'allegueray cest exemple , qui est fort beau . de M. le marquis de Pescayre, ce grand capitaine, lequel, lorsque les François furent chassés de Testât de Milan (dont il en fut le principal chasseur), il vint assiéger dans la ville de Corne M. de Vandenesse, frère pui^nc de M. de La Palisse, lequel, encor qu*ilfust fort petit d'estature et de taille, et n'eust Tapparence ny la grâce de son frère M- de La Palisse, si ne luy cedoit-il en rien de valeur et d'audace; car, parmy les siens, il estoit appelle le Petit Lyon des François : mesmes les Espaignols luy donnèrent ce nom; j'en parle ailleurs. Estant assiégé dans ceste place, elle luy fut tellement battue et assaillie, qu'il fut contrainct la rendre

par composition de vies et bagues sauves , laquelle, luy voulant sortir, ne luy fut nullement observée, car elle fut du tout pillée et saccafj^e par les Espaignols et lansquenets , à la veue dudictM. de Vandenessc , qui, rongeant son dospit , au partir de là ne iàillit d'envoyer tout aussy tost un trompette audict marquis et luy envoyer un cartel de desfy, Tappellant en duel. Mais les Espaignols , desquels il estoit le père , et le plus aymé gênerai qu'ils avoient jamais en, ny eurent oncques, ne voulurent jamais qu^il respondist â ce cartel, ne qu'il entendist au combat, encor que ledict marquis ne desirast autre chose (cedisoit-ll, et le faisoit par beau semblant paroistre) , eux alleguans que , d'autant qu'il estoit personne publique, et gagée au service de l'empereur et du public , il n'estoit obligé qu'il se perdist pour chose particulière, au moins qu'il s'y hasardast; dont lé retinrent en despit de luy. De quoy la partie fut remise à une autre fois, qui s'entretint tousjours soubs un ardent désir de vangeance et de combat, tant d'un costé que d'autre; car, certes, ils estoient tous deux esgaux en prouesse : mais le malheur fut tel pour M. de Vandenessc , qu'au bout de quelque temps l'admirai Bonnivet , se retirant de Lombardie, mal mené, et en desordre et confusion, pour estre suivy de près de l'armée espaignolle , oùcommandoit ledict sieur marquis, fut chargé fort rudement à Romagnaco, où la routte de nos gens fut telle , qu'il en fut tué beaucoup, entre autres M. de Vandenessc, estant sur la queue, et faisant la relraicte; dont ledict marquis en fut si désolé et fasché, ( d'une grande harquebuse qu'il eut dans l'espaule ainsy que dit un roman espaignol qui descrit sa vie ) , que , maugréant le ciel, il disoit souvent en sa langue espaignolle : Porque la pares, cia que este hombre que era à elparticularenemigo, Iiavia sidoquitadodelcielo y delà fortunaà sutriunfo, y a su gloria esperada ; porque siendo y a antes desafiadOy deseava estremamenie verse con el en pelea particular par dar fin a su querella por su gran honra. Qui est en frauçois : uQue la fortune elle ciel luy avoient faict grand «tort de luy avoir osté cest homme, lequel , 1 estant son particulier ennemy, avoit eslédesa liné pour son triomphe et sa gloire espérée , 1 d'autant que paradvant ayant esté desfié de luy.

«il desiroit fort entrer en camp avecques luy «pour terminer sa querelle avecques son hon- «neur.» Pesez tous ces mots, et voyez quelle superbeté et rodomontade espaignolle.

Il me semble que j'oys encor Octave Ccsar sur la mort de Gleopatre , pour ne l'avoir sceu mener en triomphe à Rome, ou bien (pour venir du plus grand au plus petit) d'un soldat espaignol, lequel, ayant eu une querelle contre un autre, pensant le combattre, sur ces entrefaictes vint à estre blessé bien fort en une escarmouche de siège, il ne fit que prier Dieu, et faire dire force messes pour luy et pour sa guerison; et, quand on luy demandoit pourquoy il le faisoit, veu que c'estoit son ennemy, et autant de desfaicte pour luy s'il mouroit , il respondit : «parce qu'il me fascheroit fort qu'il «mourust autrement que de ma main; et faut «qu'il en meure, ou plustost jeme tuerois moy- «mesme de despit. d Voylà une plaisante gloire!

Mais , pour tourner encor à nostre première histoire du marquis, j'en allègue une autre semblable de René d'Anjou. Lorsqu'il vint au royaume de Naples, il envoya un héraut devers Alfonse d'Aragon, se disant roy de Naples, et luy porta ungantellet tout sanglante, ainsy qu'estoit la coustume d'aucuns desfis de ce temps, comme j'ay dict cy-dessus, Tappellant au combat de la part de son maistre. Alfonse accepta le gant, et puis demanda si René vouloit combattre corps à corps, ou bien avecques toute l'armée. L'autre respondit en armée. (Il fust esté plus beau de dire corps à corps). Alfonse luy répliqua qu'il acceptoit la battaille; et qu'à luy appartenant, parle droict des armes, comme à provoqué et appelle , d'eslire le jour et lieu de la battaille, il eslisoit ceste plaine qui estoit entre Noia et Lacera, et que dans huict jours de là il l'iroit attendre avecques son armée : ce qu'il fit au jour de terminé. Mais René n'y alla pas, et ne chercha point la battaille. Toutesfbis , il se vint bien camper au camp d'où Alfonse s'estoit party. Puis , adjouste le conte, que quelque jurisconsulte de ce temps là, avoit escrit qu'Alfonse comparut dans le champ de battaille, mais non pas René, d'autant que ses barons l'en empescherent; luy alléguant qu'il n'avoit peu en ceste sorte desfier Alfonse, se voulant mettre sa personne et son royaume en danger sans le conseil et consente-

DISCOURS SUR LES DUELS

ment d>ux et des principaux du royaume, du péril et interest desquels il estoit question. De i*autre costé, ARbnse, lorsqu'il fut appelle au combat, demeura quelque temps songeant là dessus, d'autant qu'aucuns luy disoient: que René, qui n'estoit que duc, ne pouvoit pour raison appeller Alfonse , qui estoit roy. Mais enfin , luy semblant telle excuse d'homme lasche et couard , il retint et accepta le combat : comme de vray il n'avoit garde de le refuser , estant si brave et vaillant roy comme on Fa descrit, et ses actes l'ont monstre.

Le roy d'Angleterre ayant esté desfié par le duc d'Orléans de tirer quelques coups de lance avecques luy seul , ou dix à dix, ou en foulle de cent à cent chevalliers, pour l'amour des dames, ou autrement , le roy luy fit response : qu'il n'y avoit nulle raison qu'il egalast sa royale maîesté avecques son excellence et seigneurie; toutesfois, pour l'honneur et gentillesse, voluntiers, de gayeté de cœur, abaisseroit sa majesté jusques-là que devenir aux mains avecques Iny. Un fils descendu de la noble maison de France luy faisoit pourtant beaucoup d'honneur de se battre à luy, comme luy tout roy à ce fils de France.

Un autre exemple de nostre temps : Lorsque la première fois M. d*Alançon, frère à nostre roy, alla en Flandres, il eut un gentilhomme provençal , nommé le chevallier d'Oraison, qui avoit une querelle contre M. de Bussy. Par quoy, pour ladesmesler, et pour plus grande ostentation et bravade, part de la cour et de Paris, et emmené avecques luy le seigneur de Gouîllc, pour lors le plus renommé tireur d'armps qui fust en la France, pour se battre avecques M. de Fervaques, brave et vaillant gentilhomme , contre qui pareillement avoit querelle; et s'en vont rendre dans le camp de dom Juan d'Austrie, estant lors la saison et permission telle aux François d'aller pour les Espaignols aussy bien que contre eux. Y estant donc, allèrent feire la révérence à son altesse, et luy faire entendre qu'ils estoîent venus là pour le servir, et aussy pour appeller en estaquade deux gentilshommes françois qui estoient au camp de Monsieur, party contraire, qui estoient messieurs de Bussy et Fervaques : suppliant son altesse leur permettre le camp, et leur donner licence d'y envoyer un trompette

pour les y appeller. Dom Juan leur permît librement, et avecques grande ayse, pour avoir par là quelque petit subject de quelque affront à M. d'Alançon, ou à ses gentilshommes, et mesmes estans fort ses favoris. Estant venu le trompette, et ayant faict sa charge, soudain il fot pris au mot. Ce qui estant venu à la cognoissance de Monsieur, despesche le trompette, et mande par luy à dom Juan que la partye estoit par trop belle pour permettre qu'elle se fisi sans luy, et qu'il en vouloit estre, et que si dom ^ Juan y vouloit venir, qu'il feroit le tiers, et qu'ils advisassent le lieu, le jour et l'heure, et qu'il seroit tousjours prest , si que possible, par là pourroient desmesler et déterminer, non pas une simple querelle ny petits différends « mais osier toute occasion d'esteindre une grande guerre qui s'alloit enflammer. Dom Juan, qui ne s'estoit attendu nullement, ny proposé, ny ad visé qu'on en vinst là, fut un peu esbahy pour le commancementy voyant une telle oooscquence advenir. Toutesfois, comme brave, vaillant et généreux, comme fils de père, accepte le desfy, et se résolut de se trouver à l'assignation. Mais , ces grands capitaines qui estoient près de luy , compassans très -bien toutes choses, comme ils en sont maistres, mesmes les soldats espaignols, qui en commençoient faire rumeur et à se mutiner , ne voulurent jamais permettre que leur gênerai , poar un certain petit et léger poinct d'honneur, s^allast ainsy perdre, et tout un estât; car, si cela avoit lieu , il n'y a gênerai qui ne fasi ainsy souvent desfié; et auroient plus de peine à retpondre à ces cartels de gens que l'on sopposerolt exprès, que non pas à faire le den de leur charge. Par quoy il fut arresié et retenu par les siens, quelque instance qu'il fist de sortir. Par ainsy telle entreprise fut rompue. En quoy les Espaignols furent fort mal oontens de ces deux gentilshommes desfians, qui estoi«it là venus dans leur camp par leurs desfis brouiller leurs belles ordonnances et polices de guerre.

Nous avons un frais exemple, en ces dernières guerres, de M. d'Espemon et du rieur d'Aobcterre, reprenant les erres du capitaine Maumont, qui, simple capitaine qu'il estoit, avoit desfié mondict sieur d'Espernon, ce qui estoit une grande desrision ; mais aussy la paya-il bien comme il le meritoit; et bien employé:

un simple capitaine piéton, aller desfier un couronnel ! Tout le monde luy debvoil courir sus. M. d'Espernon estant au service du roy son maistre en France, lorsqu'il mourut à Sainct-Clou , le sieur d'Âubelerre, ayant quitté le party du roy, qui luy avoit faict tant de Biens, et pris celuy de la Ligue, ne pouvant prendre le i^rpos gibier des villes d Ângoulesme , Cognac et Xainctes, y ayant faict souvent entreprises, s'alla jelter sur le menu, et fit surprendre, par son frère le baron , le cbasteau de Villebois, qui estoit à madame la marquise de Mezieres S.1 tante, qui Ta voit veu trois jours auparadvant avecques plusieurs offres de services, et faict son frère le baron gardien de ceste place, par le moyen de laquelle il fait la guerre au gouvernement de M. d'Ëspernon d'Ângoulmois et Xainionge, et les ravage fort. M. d'Espernon absent, tourné après la mort du roy, il veut nettoyer son gouvernement de tels ravageurs ei ravoir sa place, et tente les moyens ordinaires et premiers, par sommation de trompette; mais n'y voulurent entendre. Parquoy les va assiéger avecques un fort beau appareil et attirail d'artillerie, et non point de petit compaignon, mais digne d'un grand seigneur comme luy. Sur ces entrefaictes, ledict Âubeterre envoyé un cartel à M. d'Espernon, pour fappeller au combat; mais M. d'Espernou eu peu de mots luy respond ainsy : a Je m'en vais «pour le service du roy où ma charge m'ap- V pelle : ayant faict là je parleray à vous. Cepen- I dant je suis fort homme de bien et d'honneur, let quiconque voudra dire du contraire en saura menty.» Et sur ce poinct part avecques ses troupes, et va faire son siège de Villebois, le prend en moins de huict jours, contre toute resperance de tout le monde, qui croyoit que d'un mois ne le prendroit, et ce, à la barbe dudict sieur d'Âubeterre, qui estoit dans son chasteau d'Aubeterre, retiré avecques ses gens, sans donner une seule allarme au camp de M. d'Espernon, qui n'estoit pas si grand ni si bien gardé qu'il ne deut estre un peu esveillé et fatigué ; et ne secourut nullement son frère, ny ses compaignons , auxquels il avoit donné de belles parolles; et furent la pluspart tous pendus et tués. Après cela M. d'Espernon part, et s'en va en Perigord luy prendre le chasteau et ville de Nontron , sans qu'il luy en fist em-

peschement le moins du monde, encor qu'il eust faict une fort belle assemblée d'bonnestes gens que je sçay et cognois , auxquels ne tint nullement qu'ils ne vinssen x mains, ce disoient-ils.

Là-dessus j'ay veu discourir à beaucoup de bons capitaines: n'eust-il pas mieux valu audict sieur d'Aubeterre de combattre en foule M. Espernon, puisqu'il alloit de la cause du gênerai, que de s'aller amuser à composer son cartel et altérer sa plume, duquel cartel seul ne se contenta, mais en alla encor faire je ne sçay < combien d'autres, si grands et si amples et longs , que l'on disoit qu'ils sembloient mieux ses leçons qu'il avoit appris à Genève, où il avoit esté né, eslevé et endoctriné, que cartels de cavalliers, qui doibveot estre les plus breii que l'on peut?

Nonobstant, M. d'Espernon, après avoir mis ordre aux affaires du public, ne laisse à vouloir entrer (ce disoit-on, d'autres disent non) en estaquade , et s'offrir d'aller dans Blaye sur la parolle de M. de Lussan, encor qu'il fust plus amy dudict Aubeterre que de luy; et s'offre encor d'aller dans la basse-cour de M. le marquis de Trans ; mais il s'y trouva des difficultés. Ceux du party de M. d'Espernon disent cela, les autres le nyent : c'est le moindre de mes soucys. Cependant, M. d'Espernon ne chauma point; et luy fait la guerre à telle outrance, qu'il le contraint à quitter le party de la Ligue, et, pour sa seureté et de son chasteau, de prendre celuy du roy, et de l'aller trouver en France, et luy demander pardon. Estant là , il se remet encor sur la plume et ses cartels, et en fait un, non de sa teste, à ce qu'on dit , mais forgé où je dirois bien , et luy fait tenir par un tambour, qui lui présenta à Xainctes, sans en sçavoir rien ; dont pour cela il meritoit d'estre pendu, pour abuser de sa charge à l'endroict de son couronnel; nais M. d'Espernon luy usa de miséricorde (d'autres disent qu'il le fit fouetter à sa cuûiine jusqu'à mourir), dont il fut très-loué; et lui fit response qu'il n'avoit point respondu aux dementys qu'il luy avoit donnés; et que, lorsqu'il y auroit satisfaict, alors il parleroit à luy, et qu'après qu'il auroit faict le service du roy en Guyenne, qu'il yroit en France, où il rappelloit, et à l'armée du roy pour le combattre. A quoy

DISCOURS SUR LES DUELS

M. d'Espernott ne faillit; car, ayant mis ordre i quelques affaires particulières qu'il avoit en Gasoongne, et y avoir amassé quelques forces pour mener au roy, et mis ordre à son gouvernement, il alla trouver le roy en France avecques deux mille hommes de pied et deux cens bons chevaux, qui fut un secours bon et à propos; dont aucuns disent que ledict sieur d' Aubeterre, le sentant venir (ce que l'on ne pre- ; sume), partit d'avecques le roy, et s'en vint en ; sa maison. j

J'ay entendu dire que beaucoup de grands capitaines, et entre autres M. le mareschal de Biron , qui sçait bien peser les choses, ne trouvèrent jamais bons ces desfis dudict Aubeterre, et qu'il n^estoit raison que luy, simple gentilhomme, seneschal d'une petite province, voire des moindres de la France, qui est Perigord, et qui n*avoit faict de grandes preuves de sa personne encor au prix de l'autre , allast ainsy desfier un duc et pair de France, et couronnel de l'infanterie, et qui avoit gouverné paisiblement son roy, et manié l'espace de dix ans toutes les affaires de l'Estat. Néanmoins, il n'a jamais tenu audictM.d'Espernon (ce disoit-on) qu'il n'ayt combattu; et s'il eust trouvé ledict Aubeterre au camp, infailliblement se fussent battus, encor qu'il en fust fort dissuadé de plusieurs raisons et de plusieurs amys et serviteurs. Le roy l'en sollicitant d'accord, il dit qu'il ne s*accorderoit que premier il n'en fust esté disputé et dit par les officiers de la couronne, disant que cela leur touchoit à tous. Enfin pourtant, un gentilhomme, que l'on cognoit sans le nommer, les accorda sans autre cerimonie, et les fit embrasser au bout d'un an , après s'estre bien envoyé des desmentys, des cartels et des injures, au grand estonnement de tout le monde; mais il vouloit passer cnProvance, et ne vouloit laisser un tel ennemy derrière soy, d'autant que ledict sieur d'Espernon avoit juré cent fois de ne s'accorder jamais, et qu'il tueroit d' Aubeterre, et faisoit porter l'attifFaict à sa femme, qui estoit ma niepce, l'une des belles et honnestes femmes du monde. Mais pourtant l'accord fut tel , et si advantageux pour M.d'Espernon, que ledict Aubeterre le vint trouver à Angoulesme, là où te se reconcillierent encor mieux Ainsy faut-il qu'on recherche les grands, mais bien à propos.

Il en arriva de roesmes à M. de La Chastre , grand capitaine certes. Il vint à estre querellé sur un certain léger subject et de gayeté de cœur par M. de Drou , brave gentilhomme, capitaine des gardes des Suisses de M. d'Alançou; et l'envoya appeller un jour estant à la cour de Monsieur. M. de La Ghastre, qui avoit faid de long-temps toute profession d'honneur et de vaillance, ne refusa point d'y aller; mab, par le commandement de Monsieur, il fut arreslé, ayant esté remonstré à Monsieur, par plusieurs honnestes gens et bons capiiaints qu'il avoil avecques luy, qu'il n'estoit pas raison qu'un jeune gentilhomme, encor qu'il fust de bon lieu et d'honneur, si aysement s'allast esprouver et battre contre un tel et grand capitaine, vieux et expérimenté, et qui avoit faîct tant de preuves et donné tant de tesmoignages de sa valeur, et pouvoit sauver tout un public en une heure.

Il arriva de mesmes à M. de Sainct - Luc, brave et vaillant seigneur certes. Ayant esté desfié et appelle par M. de Gouville, dont j ay parlé cy-devant, estans tous deux à Anvers au service de Monsieur, ainsy qu'il alloit résolu au combat, et qu'il vouloit sortir hors la ville, fut arresté par La Vergue, capitaine de la garde françoise de Monsieur. Quand ces nouvelles en vinrent à la cour, je vis aucuns discourir qu'en cest appel l'on y debvoit avoir eu quelque esgard et considération, d'autant que M. de Sainct-Luc estoit qualifié, avoit esté maistre de camp des bandes de Piedmonl, des affaires et cabinet du roy, capitaine de gensd'armes, chevallier de l'Ordre, lieutenant de roy en Brouage et isles de Xaiuctonge et autres charges. Autres disoient que M. de Gouville estoit gentilhomme, et fort noble par les belles armes qu'il avoit en main, mieux que gentilhomme de France, et que ce fust e^é une belle gloire à M. de Sainct-Luc de se battre contre luy, comme il monstra bien qu'il n'en fit point de refus , et encor plus belle s'il eo fust reschappé, ainsy que son brave et généreux courage l'y poussoit.

J'alleguerois icy voluntiers un exemple , sur un différend qui arriva un de ces ans entre M. de Sainct- Gouard, tournant nouvellement ambassadeur d'EspaIgne , et un gentilhomme de Xamclonge duquel j'ay oublié le nom. Je n en

sçay pas bieo le coote au vray, car pour lors je n'esiois pas eu France, et aussy que les uns me font dict d'uue façon , et les autres de Tautre; voylà pourquoy je m'en tays. Tant y a, qu^après quelques petites gallanteries et bra* vades pa^es entre Tun et Tautre, le roy fut informé du tout, et trouva fort mauvais les formes de procéder du gentilhomme à Tendroict de M. de Sainct-Gouard , d'autant qu'il estoit gentilhomme fort qualiffié, chevallier de son Ordre, et son ambassadeur d'Espaigne; et pour ce le roy luy envoyé un de ses hérauts d armes, pour lui remonstrer sa faute et luy signifier qu'il ayt i comparoistre devant Sa Majesté et officiers de sa couronne, et de ne passer plus outre. Le gentilhomme s'excuse, et dit cognoistre ledicl M. de Sainct-Gouard pour e^tre voysins, et estre gentilhomme comme luy, ne sçavoir qu'il fust chevallier de rOrdre ; mais qu ayant premier commancé à offenser, il ne pouvoit moins faire que d'en avoir raison sans aucun respect; et que luy, estant ainsy marqué de telles qualités, debvoit le premier moustrer le chemin de la discrétion. Quant à le recognoistre pour ambassadeur, il ne le cognoissoit nullement, ayant quitté l'Espaigne, et par ce moyen sa charge expirée; et qu'en Espaignc, tenant lieu et la place de Sa Majesté , il Teust recognu comme tel, et comme il eust deu,mais non pas en Xainclonge. Force autres choses et raisons allegua-il pour response audict héraut, lequel , avecques quelqu'un desesamys, la fit aussy entendre au roy, sans vouloir aller vers luy, craignant son indignation.

Je ne mettray icy par escrit ce qui fut dispuié et arresté là dessus au conseil du roy, car je ne le sçay pas bien, ny ce qui s'y passa despuis, et aussy qu'il y a encor aujourd'huy force gens du conseil et capitaines vivans qui le sçauroient mieux dire que moy. Je diray seulement : que sur cela j'ouys dire à un trèsgrand seigneur, que le roy, pensant faire beaucoup pour M. de Sainct-Gouard, et peu pour le gentilhomme à le vouloir ravaller, fit beaucoup pour ledict gentilhomme de luy avoir envoyé un de ses hérauts , comme si ce fust esté à un prince estranger son pareil, ou autre grand seigneur de son royaume, au lieu de luy envoyer ou quelque trompette, ou un ar-

cher de ses gardes, ou un huissier de son conseil ou de la cour, voire un simple sergent de masse, en quoy le roy l'honnora de beaucoup. Je m'en rapporte à la vérité du tout, et au dire des grands capitaines là-dessus.

Nousavous veu ces jours passés une grande querelle entre M. le mareschal d'Ornano et M. deMontespan, tous deux braves seigneurs, mais differens de qualités et de charges; l'un maresdial de France, et l'autre lieutenant de roy en Guyenne. Us furent prests à venir aux mains , sans beaucoup d'obstacles, et mesmes les deffenses du roy. On en parle fort diversement ; mais c'est un grand cas de se battre contre son lieutenant gênerai : en quoy on doit bien admirer nos roys et autres grands princes souverains qui ont empesché cest abus, dont il en arrivoit beaucoup de maux.

Or, sur ces comparaisons de noblesses, de grades, de qualités, d'honneurs, de valeurs et autres subjects semblables, j'ai veu sourdre parmy sejgnenrs, gentilshommes, capitaines et autres, force querelles et grandes disputes, dont j'en alleguerois plusieurs exemples si je voolois : mais pour fuyr une prolixité possible trop fascheuse, je me contenteray d'alléguer cestuy-cy seulement.

Lorsque l'entreveue de lareyned'Espaigoese fit à Rayonne, nostre roy et la reyne sa mère s'adviserent, pour plus honnorer la feste , d'envoyer Monsieur, frère du roy (despuis nostre roy) , jusques en Biscaye, au devant de ladicte reyne, avecques cent ou six vingts chevaux de poste , faccompaignans plusieurs princes , seigneurs , chevalliers de lX)rdre , capitaines de gens-d'armes, gentilshommes de la chambre , tant du roy que de Monsieur, et gentilshommes servans, vestus de leurs habillemens de poste , fort riches et pompeux , qui estoient de velours cramoisy ou incarnadin d'Espaigne , avecques force passemens d'argent : mais les uns estoieni plus couverts et enrichis que les autres, c'est à sçavoir : ceux des princes, ducs, marquis, comtes, chevalliers de l'Ordre et capitaines de gens-d'armes, estoient ainsy quasy tous pareils ; ceux des gentilshommes de fa chambre du roy et de Monsieur estoient moin* dres ; et ceux des gentilshommes servans encor moindres. H y eut, parray ceste belle trouppe, le seigneur de Uguerolles, l'un des

DISCOURS SUR LES DUELS

gallans de la cour, et ibrtaccomply., tant pour les armes que pour la parolle ; car ilestoit tout plein de sçavoir, et qui avoit le cœur grand et glorieux ; il n'estoit encor que gentilhomme de la chambre du roy et de Monsieur (qui n'estoil pas petit honneur et titre de ce temps là), et qui ne se sentoit moindre qu'aucuns chevalliers de rOrdre et capitaines de gens-d'armes , comme vous entendrez. Quand ce vint au despartement desdicts habillemens, et que Ton ne luy en donna que de ceux des gentilshommes de la chambre , il le reFusa tout à plat , et le renvoya bien loing , sans en vouloir nullement prendre, disant: qu'il en meritoit aussy bien un des beaux et riches qu'aucuns qui en avoierft en. Entre autres nomma le seigneur de Montsalès et d'Autefort, lesquels estoient de ladictecompaignie des qualifiés et habillés de la grande sorte , et qu'il se sentoit autant qu'eux; et pour ce il ne suivit point Monsieur son maistre. Au retour, Montsalès sceut cecy , qui estoit haut à la main et bravasche : et ayant un matin rencontré , dans la place de Bayonne , Lignerolles, ainsy qu'il alloit au lever de son maistre , l'accoste , et d'abord luy demande : « Lignerolles, avez-vous dict telle parolle ?» (qui est ce que j'ay dict cy-devant.)— aOoy, respon- «dit Lignerolles: ce que j'ay dict, jamais je ne cle desavoue.~Ah ! mort Dieu, dit Montsalès, « ne faites jamais comparaison de moy. » Lignerolles réplique: a Quand j'en feray, jepense- «ray vous foire autant d'honneur comme pos- «sible à moy de tort.— Ah! mort Dieu, réplique «Montsalès, vous avez suivy Bueil. b — (Ce Bueil estoit ce brave bastard de Sancerre , dont j'ay parlé cy-devant).— a Cen est l'une de mes gloi- «res , respondit Lignerolles , car j'ay suivy un a brave et vaillant capitaine en de belles advan- « tures de guerre , où j'ay bien servy mon roy , «et appris beaucoup de luy. J'en ay, avant luy, «suivy d'autres en Piedmont de moindre qua- « lité que luy , mais pourtant braves et bons «capitaines, portant i'harquebuse et la picque csoubs leur charge, dont je m'en sens très- «honnoré. Je ne sçay qui vous avez suivy en vos «jeunes guerres. — Ah ! mort Dieu , dit encor «Montsalès , j'ay des qualités que vous n'avez « pas ; 0 (car il avoit l'Ordre et la compaignie de gens-d'armes de M. d'Annebaut , qui mourut à la battaille de Dreux.)— «Si vous les avez, res-

« pondit Lignerolles, gardez -les bien telles « vous font bien besoing. Quant à moy , je n'en «perds que l'attente d'en avoir autant, car je «les mérite fort bien. 11 n'y a qu'un an oa deux «que vous estiez guydon de M. le maresclial de «Sainct-André , et moy de M. de Nemours , et « le suis encor ; dont je m'en sens autant bon- «noré que vous pensez estre de vos grades : et «si la faveur vous a gaigné le temps , il ne me «peut guieres Urder.» (Gomme de vray, cela luy arriva, car il eut toutes ces charges.) Force autres choses se dirent-ils , mais voylà les principales: si que je croy qu'ils se fossent battus, sans que nous arrivasmes , le baron de Vantenat et moy, qui allions au lever du roy, et les en gardasmes, bien qu'il fust esté faict un bandon gênerai et rigoureux sur la vie , de ne mettre la main à l'espée, à cause de Thonnorable assemblée. Le roy sceut le tout , qui commanda à M. le connestable de les accorder , lequel trouva , à ce qu'ouys dire, que Lignerolles avoit fort biendesmesié ses comparaisons, et en homme qui sçavoit dire et foire.

11 y eut puis après le sieur d'Autefort Taisné , qui voulut avoir aussy sa revanche à son tour, lequel avoit esté foict chevallier de TOrdre , de frais , à Toulouse. Par quoy il envoya appeller Lignerolles hors la ville par M. de La Gastine, très-brave gentilhomme , lieutenant de M. de Longuevilie. A quoy ne foillit Lignerolles , ayant pour son second Nanzay , despais capitaine des gardes. S'estans accostés , ils se retirèrent à part , et les seconds à part aussy. On ne sçait qu'ils dirent , si-non qu'on les vit despartir sans se battre , et quasy comme amys , dont plusieurs en murmurèrent ; car ces appels ne se doibvent jamais despartir sans en venir aux mains : et falloit , comme j'ay dict, vaincre ou mourir , ainsy que la coustnme à Naples y estoit formelle , et s'est fort practiquée.

Du règne de nostre dernier roy Henry D , fut faict un combat à Paris, en l'isle de Louviers, entre M. de Sourdiac, dict le jeune Chasteauneuf, de la maison de Rieux en Bretaigne , et M. de La Ghesnayc-Lailler, du pays d'Anjou , oncle de la femme dudia sieur de Sourdiac , de la maison du Bourg-l'Evesque , que ledict sieur de Sourdiac avoit nouvellement espousée. Se doutant de quelques propos que je ne diray point , que pretendoit ledict siear de

Sourdiac de I^aChesnaye avoir dict, pour cela t'envoya appeller en ladicte isle ^ ; où estant , ledict sieur de Sourdiac luy demanda sMlavoit dict tels propos. L'autre lui respondit que, sur la foy de gentilhomme et d'homme de bien , il ne les avoit jamais dicts. aJesuisdoncques «content , répliqua le sieur de Sourdiac. — Non «pas moy, répliqua fautre, car, puisque vous « m'avez donné la peine de venir icy , je me « veux battre. Et que diront de nous tant de gens «assemblés d'un costé et d'autre, deçà et delà «de l'eau, d*eslre icy venus pour parler, et » non pour se battre ? Il y yroit trop de nostre « honneur : çà battons-nous, d Euis'estans doncqucs mis en présence avecques l'espée et la dague, se tirèrent force coups avant se blesser. Aucuns disoient que ledict sieur de Sourdiac estoit armé, et mesmes qu'aucuns ouyrent ledict La Ghesnaye cryer haut : «Ah! paillard, tu es « armé, »ainsy qu'il l'avoit tasté d'un grand coup qu'il luy avoit tiréau corps. « Ah ! je t'auray bien «autrement.» Et se mit à luy tyrer ù la tçste et à la gorge , à laquelle il luy donna un grand coup à costé , qui ne faillit rien qu'il ne luy coupast le sifflet; dont ledict Sourdiac ne s'estonna nullement; ains, redoublant son courage , luy lira une grande estoquade au corps, et le (ua. De dire qu'il fusl armé, je ne le puis croire, car je l'ai tousjours cognu brave et vaillant , les armes bien en la main, et Thonneur en recommandation pour faire telle supercherie. Et bien luy servit de bien faire et bien parer les coups ; car ledict sieur de Sourdiac, qui estoit mon grand amy , me le conta quelque temps après ce combat, me jurant n'avoir jamais veu un si brave, et vaillant et rude homme que celuy-Ià : comme de vray il l'avoit bien monstre en plusieurs guerres de Piedmont et de France, et estimé fort mauvais garçon. Kncor le monstra-il en ce combat; car il avoit quatre-vingts ans lorsqu'il y vint, et mourait. Ainsy à belle vie belle mort, qu'il faut fort estimer , et sur-tout aussy son brave cœur et son ambition , de n'estre voulu partir de la place assignée sans se battre , et ne s'amuser trop à parler : comme de vray c'est une grande honte, quand on vient là, de s'en retourner

' Ce duel arriva le 31 mars 1579. La cause eu Fut un probes que le jeune Chasleaunetif faisoit & La Ctiesuaye, qui avoit été sen tuteur.

BRANTOai. I.

sans venir aux mains , et de se contenter en satisfaction de parolles.

Certes, quand on est en un logis du roy, ou unecampaigne, qu'une armée, une cour marche, ou en d'autres lieux, l'on se peut esclaircirdu différend par parolles comme l'on veut ; mais quand on est une fois entré dans le camp où vous estes appelle, c'est une chose peu noble que de venir aux parolles, et laisser les armes à part. Je m'en rapporte aux grands capitaines.

Et, pour tourner encor au discours de messieurs de Montsalès et Lignerolles , ils furent en leur temps braves gentilshommes. L'un fut tué à la baltaille de Jarnac, et l'autre fut assassiné à Bourgueil en Anjou, la cour y estant, par sept ou huict braves et vaillans gentilshommes, qui furent le jeune Yilleclair, dict La Guerche, principal querellant, accompaigné du comte Montafier, du comte Charles de Manffol, de Sainct- Jehan , L'Orge et autres; lesquels tous quasy finirent de mesmes façon (que je dirois bien, mais cela seroit trop long), et tous tués, jusques au grand qui en fut autheur et fauteur ^ En quoy doit - on bien prendre garde quand on tue un homme mal à propos en supercherie et advantage; car guieres n*aon veu de tels meurtres, et de telle sorte, qu'ils n'ayent estes vengés de bille pareille, par la permission de Dieu, lequel nous a donné une cspée au costé pour en user, et non pour eu abuser. Il est doncques meilleur et plus juste de desmesler ses querelles par beaux appels et honnorables combats, que par ces assassinats. Et qui sera l'homme, tant religieux et cérémonieux soit-il, qui voudra peser l'un et l'autre, ne trouve qu'un mesFaict n'est si grand que l'autre ? Je desbatlis un jour ceste dispute à un grand personnage théologien, qui certainement m'advoua que Dieu estoit grandement offensé en tous les deux mesfaicls; mais un assassinat, un guet-â-pcns, est irrémissible, mesmes envers nos grands, juges et

1 Henri III, D'étant encore que duc d'Anjou, avait fait confidence à Lignerolles du deiwein qu'avait la cour de »e défaire des chef» bu{]^uenots par certaine voie q> i ne fut pas suivie, (elui-ci ayant fait connat re à Charles IX qu'il savait la ci}Ose,ce prince détermina le duc sou frère à faire tuer Lignerolles plus tôt que plus tard, deptur que par sou bjbil les bu^^uenots ne fussent ad> (itis de ce qui se trauiail contre eux, (Le Declial).

7ro

DISCOURS SUR LES DUELS

sénateurs de nos cours, comme nous en voyons tous les jours de (fès-rigoureuses punitions. Je me suis un peu trop perdu en ceste disgressîon, pour avoir eslé un peu longue; mais pourtant n*aura estée mauvaise, et possible aura pieu à aucuns.

Et pour reprendre nostre chance première du discours sur les combats des grands, je feray ce conte que j'ay leu en partie dans le roman de Bayard, et l'autre dans un livre espaignol : qui est que, le matin du jour de la battaille de Ra venue, ainsy que toute Tarmée passoit au-delà du canal, M. de Bayard dit à M. de Nemours son gênerai : «Monsieur, allez- « vous un peu esbattre le long de ce canal , qui «est beau et plaisant, en attendant que tout «ayt passé. » A quoy M. de Nemours s'accorda, et prit en sa compaignie une demi -douzaine de ses grands capitaines qu'il avoit avecques luy, comme messieurs de La Palisse, de Bayard, d'Allègre, deLautreq et autres; et, en se pourmenant , il dit à Mi de Bayard : « Monsieur de «Bayard, nous sommes icy en belle butte pour «les harquebusiers , s'il yen avoit de cachés «derrière ces bayes.» Et, sur ces propos, vont adviser une troupe de vingt à trente chevaux qui venoient pour recognoistre Tarmée, entre lesquels estoit don Pedro de Pas , capitaine de tous les genetaires. Sy s'advança M. de Bayard de la troupe, de vingt ou trente pas, et, les saluant , leur dit : « Messieurs , vous vous «esbattez comme nous, en attendant que le «grand jeu commence. Je vous prie qu on ne « tire point de vostre costé, et nous ne tirerons «point du nostre.» Ce qui Fut accordé. Sur ce, don Pedro luy demanda qui il estoit ; et il se nomma par son nom. Quand il entendit que c'estoit le capitaine Bayard , qui avoit laissé tant de nom au royaume de Naples, fut Fort îoyeux de le veoir, et luy dit : «Ha, Monsieur de «Bayard, je ne vous pensois pas là. ToutesFois, «encor que je trouve vostre camp renForcé de «deux mille hommes, de vostre venue et pre- «sence, si est-ce que je me resjouys grande- «ment de vous voir sain et sauf, car on nous «avoit dict que vous estiez mort, à la reprise «de Bresse ^ d'une grande blessure que vous «y récentes ( comme il estoit vrai ); mais Dieu «soit loué qu'il n'en est rien. Que pleust

^ Brescia.

«à Dieu y eust-il une bonne paix entre nos « roys, afin que nous puissions nous practiquer «et deviser ensemble comme bons amys et «compaignons d'armes, vous portant, certes, « plus d'aFFection qu'à tous les François , pour «vos grandes vaillantises, qui raisonnent encor «au royaume de Naples.» M. de Bayard, qui estoit Fort courtois, luy rendit en cela son change au double , avecques un fort bonneste remerciement. Si regardoit don Pedro qu'un chascun portoit un grand honneur h M. de Nemours; et demanda à M. de Bayard qui estoit celuy-là si superbement vestu, à qui tous eux portoient si grand honneur et révérence, car il estoit armé richement de toutes ses armes, Fors l'habillement de teste, et, pardessus ses armes tant dorées que rien plus, une cotte d'armes de drap d'or Frisé, et les armes de Foix eslevées en broderie toute d'or ; ce qui le rendoit bien remarquable, avecques son beau visage et son agréable jeunesse, qui montoit à vingt-cinq ans, M. de Bayard luy respondit alors : «C'est M. de Nemours, nostre gênerai, « nepveu à nostre roy , et Frère à vostre rcyne. » Il n'eut pas plustost achevé le mot, que, soudain mettant tous pied à terre, don Pedro sV dressant, la teste nue, à M. de Nemours, lay dit : Momeàor^ salva la honra de EspaM y de nuestro rey, todos quantas que aqm estâmes, somos servidores criculos de vuestraalteza; c'est-à-dire, «Monseigneur, sauf «l'honneur d'Espaigne et de nostre roy, tant «que nous sommes icy, nous sommes servi- «teurs de vostre altesse.» M. de Nemours, qui estoit la mesme courtoisie, les remercia avecques toutes les honnestetés du monde, et puis leur dit: «Messieurs, je vois bien que dans « aujourd'huy nous sçaurons à qui demeurera le «champ, à vous ou à nous; mais à grand peiue «se desmeslera ceste affaire sans grande efFu- «sion de sang; et, pour éviter cela, si vostre c(vice-roy vouloit vuyder ce différend de sa «personne à la mienne, je ferois bien que tous « mes compaignons et amys qui sont icy avecce ques moy y consentiront; et, si je suis «vaincu, s'en retourneront en la duché de Mi- «lan, vous laissant paisibles de deçà ; aussy, s1l «est vaincu, vous en retournerez tous vous «autres vers Naples. » Quaud il eut achevé son dire, luy Fut incontinent respondu par le mar-

DISCOURS SUR LES DUELS

quis de La Padulle, grand seigneur napolitain: « Monsieur, je croy fermement que vostre geanereux cœur vous feroit voluntiers entre- « prendre ce que vous proposez , et possible en « viendriez à bout ; mais, selon mon opinion, «je croy que nostre visce-roy ne se fie point ((tant en sa personne qu'il y condescende, pour k beaucoup de raisons, et aussy que les princi- « paux de son armée Yen garderont. — Adieu (ioncques, messieurs, dit M. de Nemours, je m'en vays passer Teau , et promets de ne la .e passer de ma vie que le champ ne soit vosre ou nostre.» Âinsy se desparlirent.

Or, sur ceste proposition que faisoit M. de Nemours pour se battre contre le visce-roy, il se dit, qu'entre ses grands capitaines que j'ay nommés, qui estoient près de sa personne, luy dirent : a Monsieur , vous avez proposé une tt chose, qu'encor que vous soyez nostre genea rai, auquel nous debvons obeyr comme à nostre aroy, puisque vous le représentez, et nous «estes donné de luy pour tel, nous n'oserions « ny ne sçaurions vous permettre ce que vous «avez offert, si vous estes pris au mot; et en «serions repris grandement et menacés du roy, «pour vouloir hasarder ainsy en un coup son «estât de Milan, comme qui le joueroit aux dés «sur une seule teste, encor que nous vous te- «nons si courageux, vaillant et adroit, que ce «seroit bientost faict du visce-roy. Mais aussy, «songez quelle honte ce vous seroit, à vous qiu «estes si grand prince et d'une si grande et il* «lustre raceyssu, que vous estes nepveu du «plus grand roy du monde, d'aller combattre «un inférieur à vous, encor qu'il tienne le lieu «qu'il tient, et soit gênerai de son party comme « vous estes du vostre ; mais pourtant il y a «bien de la différence de vous à luy : qui pis a est , il ^st vassal de la reyne d'Espaigne , tt vostre sœur, la plus glorieuse et hautaine c< femme du monde, laquelle, pour ce seul trait, c< vous desavoueroit pour frère, et le roy vous a en voudrait mal à jamais.» Là-dessus on doit considérer les difficultés qui se font en telles choses et combats , auxquels on requiert l'égalité des personnes , comme du bien grand à grand cela est juste et faisable.

Nous lisons que, du règne de Philippes-le- Bel , sortirent de grandes querelles entre le comte de Foix et le comte d'Ârmaignac , to^s

deux beaux-freres, de sorte qu'il se desfieren au combat, et en prirent jour de duel; et fut assigné le lieu d'iceluy à Gisors , par la permission dudict roy Philippes le-Bel.

11 se lit qu'après la batailled'Agyncourt, le roy Charles VI envoya offrir l'espée et Testât de con nestable au comte d'Armaignac (lequel s'estoit retiré en son pays et maison), comme le méritant par sa grande valeur, lequel accepta la charge, plus pour obeyr au roy que pour envie et ambition; mais avant partir, ayant grosse querelle avec le comte de Foix, et ne voulant laisser son pays en proye à son ennemy, il tascha d'en voir la fin par une guerre; mais ledict comte de Foix, ne voulant l'effusion du sang de leur subjects , s'advisa l'envoyer desfier de sa personne à la sienne, corps à corps, ou accompaigné de dix gentilshommes, ou moins ou en plus grand nombre. Le connestable accepta aussy tost U combat; et se trouvèrent tous deux au jour ei au lieu assigné. Mais les comtes de Gom mengeset d'Estrac^les vicomtesdeNarbonneet deCarmain, avecques les capitaines Barbasan et Saincte-Trailless'y trouvèrent; et, comme bons moyenneurs de paix, les engarderent de se battre, et les rendirent bons amys, et les firent accoller de bon cœur, bien qu'ils avoient estes ennemys mortels. Le comte de Foix se retira à Pau , et de là à Sainct- Jacques, où il avoit vœu; et le comte d'Armaignac vers Paris , où il fit très-bien sa charge, et très-valeureusement, ainsy que nos histoires le nous manifestent.

De mesmes aussy il arriva au commancement de ceste guerre de la Ligue, que le roy de Navarre fit quelque certaine déclaration , en laquelle il desiroit, tuy et le prince deGondé, son cousin , se battre contre M. de Guyse et M. du Mayne, frères. Le roy ne le voulut ; mais ne faut doubter que les uns ny les autres n'eussent nullement refuséle combat: auque1,s'ils fussent venus, se fussent bien battus ; carils estoient quatre braves princes, et vaillans combattans.

n fut un bruit sourd à la cour, du règne du roy François II, que le roy de Navarre, mal content de quoy il ne tenoit le rang près la personne du roy, comme il luy appartenoit , vouloit en faire de mesmes et présenter le combat à M- de Guysë, et prenoit pour son second M. le prince de Gondé, qui, dès la journée

* Aularar.

dWmboisc, en vouloit à M. de Guyse : nos histoires en disent le subjcct. M. de Guyse esloit roiit prcst de Taccepter (jesçay bien coque i>n ouys dire à un grand ), et avoit pris pour second M. le grand prieur de France, son jeune frère, très-brave et vaillant prince, dont j'en parle ailleurs. Le choix n'en estoit point mauvais parmy ses autres frères. Il faut présumer que ces quatre vaillans champions, entrans dans le camp, eussent rendu un combat très-furieux. Les choses n'allèrent point plus advant, pour les raisons que je dirois bien.

Sur quoy je feray encor ceste petite disgression, que, lors dudict règne du roy François II, vinrent à la cour, à Saincl-Germain , la plus grand part de ses grands capitaines et chevalliers de son royaume, par son mandement, pour adviser aux affaires de son royaume, qui commançoit à se troubler, parmy eux se trouva M. de Montluc, lequel , un jour entretenant à sa façon bravascbe et libre M. de Guyse, vint à tumber sur le roy de Navarre, et liiy dire: comme il Tavoit veu à Nerac, et l'ayant trouvé fort mal content de luy de quoy il tenoit le rang près Sa Majesté qu'il debvoit tenir, il luy avoit dict, qu'il luy debvoit faire entendre son mes* contentement, et le faire plustost appeler sur ce différend, et le vuyder de sa personne à la sienne, et qu'il n'y avoit meilleur expédient que ccluy-là, et qu'il s'asseuroil tant de la valeur de M. de Guyse, qu'il ne refuserait ce party. A quoy M. de Guyse tout froidement respondit: a Montluc, les parolles que vous me «dites, me les dites-vous de la part du roy de «Navarre qu'il vous eu ait donné charge, ou de avous-mesme qu'ayez entrepris de les dire?» M. de Montluc lui respondit : «Monsieur, je ne «les disque de moi-mesme, parce que je voy «que le royaume s'en va brouillé fort par vos ( pariiculieres divisions, et que je m'asseure a lant de voslre valeur, queledict roy vous offrant «ce beau party, vous ne le refuserez point; et «par ainsy le royaume demeurera en paix par a la mort de l'un ou de l'autre, ou de tous deux. «— Vraymenll Monlluc, à ce que je voy, res- « pondit M. de Guyse tout en coUere froide, « vous estes devenu fort politique despuis que ne «vous ay veu. Je suis d'advis que le roy vous «fiisse son chancellier, et si vous estes un beau «faiseur de combats. Il vous semble que vous

DISCOURS SUn LES DUELS.

«estes encor en vostre Piedmont , parmy vo$ A gens de pied, où vous les faisiez battre comme «il vous plaisoit, et comme la quinte vous en «prenoit. Le roy de Navarre et moy, nous ne «sommes point de voslre gibier; cherchez-en «d'autre ailleurs. Le roy de Navarre et moy «nous nous cognoissons il y a long-temps. Je «le tiens pour un des braves et vaillans princes «du monde. Il sçayt bien aussy ce que je sçay «faire. Lorsqu'il me fera entendre de ses nou- «velles, je luy feray aussy tost sçavoir des «miennes. Allez, souciez-vous de vos affaires, « et non des nostres. » Qui fut fort estonné? ce fut M. de Montluc, et à belles excuses, qui au bout de quelque temps furent receues, carM.de Guyse Taymoit fort, comme il luy rooastra despuis en plusieurs endroits que je dis en sa \ie. J'appris ce conte de bon lieu, le lendemain, que l'on voyoit M. de Montluc fort estonné, et point braver comme auparavant; car M. de Guyse, outre qu'il gouvernoit tout lors, et estoit en très-grande faveur, il avoit de quoy par sa valeur pour estonner un homme. Voilà comme il ne faut pas se mesler légèrement des querelles et discordes des grands.

Nous tinmes aussy à la cour, qu'après la prison de mondict sieur le prince de Condé à Orléans , et sur son innocence , il voulut que* relier mondict sieur de Guyse et Tappeller : mais cela fut accordé par la sagesse de la reyne mère, qui fit là un grand coup ; car il y eust eu là de grandes brouilleries. J'en parle ailleurs.

Nous lisons dans YHistoire de Naples et ailleurs, comment ce brave Charles I, roy de Naples et de Sicille, et Alfonse,roy d'Arragon , eurent entr'eux grande querelle pour le royaume de Sicille; et , pour ce , s'assignèrent le combat , par le consentement des deux parties et ordonnance du pape, devant Bourdeaux, estant pour lors au roy d'Angleterre, duquel il voulut estre juge, et leur permit Charles, courageux françois , ne faillit , dans le temps assigné, ayant traversé toute l'Italie et la France avecques toutes les conditions et trouppes de gens ordonnés par le juge, de se trouver de bon matin au jour qu'il falloit, et là attendre son ennemy le matin jusqu'au soir : et voyant qu'il ne venoit point , et se faisoit tard , ny sçachant nouvelles autres de son ennemy , ayant envoyé de toutes parts , il s'en alla, et

DISCOURS SUR LES DUELS

«*eprint SOQ chemin par où îl estoit venu. Mais AlPonse, qui estoit un fin et caut Espaignol , a voit faict dresser des postes, et mettre des chevaux de relais et frais , si secrettement que nul n'en sceut rien, ny s'en appcrceul ; prit la poste, fit si grande diligence et si à propos , qu'il arrive précisément une heure devant soleil couché (estant lors aux plus grands jours d'esté) , et entre dans le camp ; et n'y trouvant point son ennemy , y brave et piafFe dedans , à la mode espaignolle, prend acte de sa diligence et son debvoir, laisse coucher le soleil et puis s'en retourne comme il estoit venu : ce qui ne fut trouvé guieres beau pourtant d'aucuns ; et d'autres disent qu'il avoil observé les loix du duel , et avoit comparu à propos , et sans avoir laissé couler et perdis le temps , ny coucher le soleil, ny venir la nuict ; à quoy les duellistes le temps passé prenoient fort esgard , et y poinctilloient fort ^

lise lit aussi dans V Histoire de Naples: que Robert, petit-fils de ce roy Charles I , estant assiégé dans Gennes par Frédéric Marye , viscomtedc Milan , ce Marye appella Robert au combat de seul à seul : mais Robert , encor qu'il fust très-vaillant , le refusa, parce que leurs dignités n'estoient pareilles , car Robert estoit roy de Naples. Dont sur ce il y a de belles disputes, que possible ailleurs nous déduirons , ne servans rien à nostre propos pour ce coup, sinon pour monstrer le combat de grand à grand.

Ce mesme roy Robert fut aussy une autre fois appelle et desfié par Frédéric, roy de Sicille, lequel l'eust aussy tost pris au mot , puisqu'il estoit son pareil , et roy comme luy , sans que le pape Jehan, indigné de ce desfy , excdlnmunia ledict Frédéric : et, pour ce, ledict Robert en eut les mains liées; car, à ce que disent les docteurs ecclésiastiques , il y va de l'amc de se battre , voyre de parler et conférer avecques un excommunié : en quoy certes ledict pape trouva cest expédient meilleur , pour ne venir là dans le camp , que ne fut celuy du combat permis entre le roy Charles I, roy de Naples, et le roy d'Arragon, devant Bourdeaux, comme j'ay dict. Faut noter en cestuy-cy que , si le pape Jehan fit contre l'ame dudict

* Il rust esté bien trompé f\ Charles n'eugt bougé de la ace, coiuiue il debvoit, (^iote de Braulôme.)

Frédéric pour l'avoir excommunié, il fii bien autant pour sa vie; car ledict roy Robert estoit très-brave et vaillant , comme il l'avoil monstre en plusieurs beaux exploicts , et que de frais il ne faisoit que de venir soustenir le siège de Gennes , où , l'espace de sept à huicl mois durant, y estant enfermé, tous les jours se rendoit sur les murailles en personne, l'espée au poing, et lA combattoit ordinairement vaillamment à repousser lesennemys; dont despuis estant sorty , prit terre à Savonne, et les dcsfit. Tant y a qu'il eust pu faire belle peur à ce Frédéric s'ils se fussent affrontés , outre qu'il estoit un très-homme de bien et de dévotion , et que Dieu fust esté pour luy. De plus, il estoit du noble sang de France , qui ne mentit jamais en telles bonnes occasions. C'est ce brave Robert qui fut grand-pere de ceste brave et belle reync Jehanne 1, la merveille de son temps en toutes choses. J'en parle en son discours que j'ay faict d'elle.

Voyià aucuns desfis qui se sont veus et présentés de grand à grand le temps jadis, et ainsy aussy (|ue nous en avons un assez frais, au temps de nos pères , du grand roy François et de l'empereur Charles , lesquels , après s'estre longuement outragés de paroUes et de desmentis par hérauts et cartels , se desfiercnt au combat ; mais ils n'y purent jamais parvenir, pour la difficulté et controverse qu'ils eurent du lieu et des armes. L'empereur Charles (disent nos histoires et nos pères) , disoit à soy appartenir Teslection du lieu , comme se disant provoquant et assaillant ; et , pour ce , en pleine assemblée du pape, de sonsainct collège, et de force ambassadeurs , mesmes de ceux du roy , en voyant une grande difficulté du lieu , dit qu'il n'y avoit rien de meilleur que se battre dans une isie , ou dans un bateau de grande rivière , ou sur un pont , avecques cspée et dague, ou la cappe. Par ces mots il monstroit tout à coup avoir eslection de lieu et d'armes. Enfin c'estoit un maistre homme. Le roy, voulant garder son advantage en l'eslection d*armes , qui les devoit fournir comme provoqué et deffendeur , vouloit combattre à cheval , armé (en grand roy et prince) de toutes pièces, avecques une bonne lance et une bonne espée, bien qu'il ne fust jamais bien arresté du lieu du camp. VoyIà pourquoy il ne voulut jamais

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reccpvoir ny ouyr Théraut de Tcmpercur, qu'il ne lui eust apporté le lieu et la seureté du camp pour se battre : ce qu'il ne fit. Ne fut aussy non plus accordé des armes , que l'empereur avoit dit avecques Tespée et dague ; disant le roy iue c'estoient armes trop communes et peu si tées parmy les grands roys , qui vont à leurs )mbats, rencontres et batailles, tousjours .1 r un bon cheval , et bien armés , non point a petits piétons , soldats et espadassins , tous désarmés, desquels Tacte estoit combattre en telles armes et Façons. En cela , il parloit selon Tusance des anciens duellistes, comme j'ay dict cy-devant , qui vouloient que le corps Fust couvert : autrement c'esloit se battre en bestes bruttcs. L'empereur repliquoit qu'ils ne se pouvoient combattre de plus belles et nobles armes que de l'espée, qu'ordinairement on portoit au costé, pour une marque très-insigne de noblesse et valeur, et comme pour une lidelle et ordinaire compaigne en paix et en guerre , qui de temps immémorial avoit esté inventée, portée, usitée et employée de tant de grands empereurs , roys, princes , capitaines et vaillans hommes , par laquelle ils avoient Faict de si beaux exploicts. Enfin , sur ces discordances, leur combat ne se fit point.

Le plus beau et meilleur Fust esté, sans tant controverser , comme dit une Fois en Sicille un vieux capitaine espaignol sur ces discours , qu'ils se Fussent battus au beau mitan de leurs armées assemblées pour donner battaille générale, et , sur ce poinct, leur commander Faire alte et ne bouger sur la vie, et tous deux se desfier à la teste de leurs dictes armées, comme firent iEneas etTurnus, y comparoistre armés de mesmes armes desquelles ils debvoient combattre en général , et là décider leur dîFFérend ensemble ; avecques conditions pourtant que qui seroit vainqueur, ou vaincu, n'en seroit autre chose ; et les deux armées se retireroient avecques cela, sans s'enlredemander rien, ny venir plus avant : et que jamais ( me dit cest Espaignol) n'y fit si beau , ny se présenta plus belle occasion qu'au voyage de Provence, qu'il n'y avoit pas deux ou trois mois que l'empereur avoit tant bravé à Rome , et ne demandoit que se battre , comme j'ay dict; mais tant s'en fout qu'ils vinssent là , que le roy ne voulut conduire son armée , et la donna à M. le grand-

maistre en Avignon , et luy se tint à Valence cependant. A quoy je repliquay : que le roy, tout aussy tost qu'il sceut le bandon gênerai que l'empereur avoit Faict d'amasser vivres à chascun pour huict jours , cuydant que ce Fust pour venir assaillir son camp, aussy tost s'y viol rendre pour donner battaille , et possible pour se battre main à mam contre luy ; si que Tempereur ne s'en Fust pas mieux trouvé ; car le roy avoit Faict d'autres expertises d'armes, sans s'espargner ny estre espargné nullement, aux battailles de Marignan et de Pavie^ tant signalées; ce que n'avoit Fait l'empereur encor. Ce qu il m'advoua , et , pour conclusion , il ne me soeut que respondre : que son maistre estoit encore jeune , et qu'avecques le temps il pourroit fiaire d'aussy beaux miracles de sa main que le roy, qui estoit beaucoup plus vieux que luy.

Il Fust esté bien au$si bon, sans venir an sang, que ces deux grands princes eussent Eaict comme firent jadis nostre grand roy Ptûlippes Auguste, et Richard, roy d'Angleterre, qu'on nommoit G<Bur-de-Lyon, grands ennemis Tun de l'autre, qui traitterent la paix au Guet d'Amours(gentil nom certes), où s'estoient assignés journée et battaille, entre Bourg-de-Diea ^ et Ghasleau-Roux, qui advint fort miracnleasement; car comme ils estoient prests pourafFronter leurs battailles d'une part et d'autre, les deux roys, par le moyen d'un cardinal, firent Faire alte à leurs armées , loing d'un trait d'arc ou plus, par convention Faicté; parlèrent ensemble en cedict Guet, où il y avoit un grand ormeau entre lesdicts roys ; et, comme ils s entreparloient, sortit dudict ormeau un grand et gros serpent, horrible, et levant la teste, et sifflant contre ces deux roys; lesquels poui^ic tuer tirèrent aussy tost leurs espées, mais il leur esvada, et ne sceurent ce qu'il devînt. Aucum crurent que c estoit un diable ainsy transformé c'est un abus. Les deux armées, voyans ces deux roys ainsy tirer leurs espées nues, pensans qu'ils se deussent battre, commencèrent à s'esbransler et marcher l'une contre l'autre; mais aussy tost allèrent au-devant pour leur commander de ne bouger et reculer : ce qu'elles firent; et puis eux, s'estans retournés en leur lieu, achevèrent leur parlement, si bien et beau qu'ils arrestercnt

* Le Bour(»-Dieu , autrement dit DMt , à un quart de ileue de Cbâieauroux

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nne bonne paix, et s'en retournèrent bons amis audict lieu de Bourg-de-Dieu , rendre grâces à Dieu et à Nostre-Dameen Tabbaye dudict lieu. Voylà une gentille advaniure, et très-heureuse rencontre, et bonne issue! Si nostre roy et Tempereur en eussent pu faire de mesmes, ce fust esté un grand miracle de Dieu, et qui eust apporté plus d'heur que s'ils Fussent venus aux mains et se fussent entretués.

Nous avons, pour laisser les grands princes et roys, mais pour venir à de grands capitaines, le desfy que feu M. de Langeay, lieutenant général du roy en Piedmont, envoya à M. le marquis del Gouast, lieutenant aussi général de l'empereur en sa duché de Milan, et ce, sur la négative que f^isoit ledit marquis de la mort et massacre de César Frégouse et Rincon, sur Tésin, dont l'accusoit fort et ferme M. de Langeay; et lui vouloit prouver par les armes, et vouloit entrer en camp sur ceste querelle. Et d'autant que ledit marquis y f^isoit quelque difficulté, ledit M. de Langeay le voulut faire appeller devant la chambre impériale, ainsy qu'ils y envoyèrent leurs manifestes, qui se voyent en aucunes de nos histoires françoises, italiennes et espaignolles, et là demander le combat, ou bien, en cas de refus, demander luy estre faict raison sur un acte si vilain , d'autant qu'il touchoit à toute chreslienté, d'avoir ainsy violé le droit des ambassadeurs. Laquelle façon de procéder le grand roy François approuva très-belle, et en fut fbrt content, ainsy que jay ony dire à feu M. le cardinal du Bellay son frère, qui en parle mieux que les livres. Mais mondict sieur de Langeay mourut sur ceste opinion et entreffaicte, dont n'en fut pas marry le marquis; car il estoit fort coulpable, voire autheur, ainsy que le croyoit tout le monde. J'en parle ailleurs. Ce combat estoit de grand à grand, et de gênerai à gênerai.

Ce brave M. de Montmorency, non encore connestable, mais grand-maistre de France, en fit de mesmes à l'endroit du connestable de Castille, devant Fontarabie, lors de la délivrance de messieurs les Enfans de France ; lequel faisant du mussart , ou plustost voulant se desdir« sur ladicte délivrance, et faisant aussy du renardy pour amuser tousjours mondict sieur de Montmorency, sans pallier autrement, luy envoya incontinent M. de La Guyche , gentil-

homme de la chambre du roy, luy dire qu'i advisast à luy tenir sa parolle sans l'amuser davantage, autrement qu'il le desfioit de sa personne à la sienne, pour luy faire tenir ce qu'il luy avoil promis sur ladicte délivrance, et qu'il l'attendoitavecquesune bonne espée. Ledict connestable n'eut pas plustost ouy ces mots , bien qu'il fust brave et vaillant, qu'en un tournemain exécuta aussy tost ce qu'il avoit tant délayé. Je conterois force autres desfis de grands, et appels, mais je n'aurois jamais faict : comme celuy qui se fit du règne du roy Charles entre M. le mareschal d'Âmville,aujourd'huy connestable, et M. de Longueville, qui se desfierent tous deux au Pré aux Clercs à Paris, ayant chascun son second. M. le mareschal avoit le chevallier de Batresse, son lieutenant de gens d'armes, et M. de Longueville, La Gastine, son lieutenant aussi. De dire le subject de leur appel,! et à quoy il tint qu'ils ne se battirent, cela seroit trop long.

M. de Montpensier et M. de Nevers, du règne du roy Henry III, se cuiderent aussy battre pour quelques propos fort picquants; mais le roy leur en fît deffense, et les accorda.

Nous avons de frais aussy les appels de M. d'Espernon et de M. le mareschal D'Ornano; de M. de Guyse et de M. d'Espernon: de M. de Genville et de M. le Grand. A quoy nostre roy, très-advisé, sceut très-bien pourveoir,etempescher de venir plus avant.II n'est pasbesoing que le sang de ces grands soit à si bon marché pour querelles particulières , comme de nous autres petits compaignons. Il y va grandement del'interest public ; car les grands y sont fort nécessaires. Or, il y a un poinct en nostre France, observé jadis estroictement, que, parmy les chapitres de l'Ordre du roy, les chevalliers dudict Ordre ne peuvent envoyer ny accepter cartel ny combat de l'un contre l'autre sans congé de leur supérieur, qui est le roy, ainsy que le sceuV bien remonslrer feu M. de Langeay à César Fregousc, sur un desfy qu'il avoit envoyé à Gaguin de Gonzague pour se battre contre luy, tous deux chevalliers de l'Ordre; mais César s'excusa, disant n'avoir veu jamais lesdicts chapitres :de l'Ordre. Ledict Gaguin sexcusoitde son cosié aussy, que, puisque César luy avoit envoyé le cartel de combat, il ne pouvoit moins faire que de l'accepter comme il avoit faict.

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[^8 chevalliers de TOrdre avoient aussy ce privilège, qu'ils esloient exempts de se battre contre un qui ne l'estoit poincl; et c'est ce qu'allégua le seigneur Ludovic de Birague, brave et vaillant capitaine, et qui a bien servy la France, contre Scipion Vimerquat, fils de Francisque Bernardin Vimerquat, tant renommé en nos guerres de Piedmont, comme le fils Ta esté aussy, et en celles de France, pour estre gentil chevau- léger, sur un desfy que ledict Scipion luy envoya pour quelques parolles fascheuses et outrageuses entre eux passées, parmy lesquelles estoit compris M. d'Amville, et ce du temps du roy François 11 et le roy Charles dernier venant à sa couronne, mettant en avant qu'il estoit chevallier de l'Ordre, et qu'il lui estoit defFendu de se combattre par les loix de son Ordre, et pour d'autres raisons aussy; ce que sceut très-bien débattre ledict Scipion par un petit traité et manifeste qu'il fit, que j'ay veu, aussy bien Faict et composé qu'il est possible pour un homme de guerre.

Or, pour contrequarre à ces cavalliers cerimonieux et si grands observateurs de leurs privilèges et loix, qui certes sont abslraincts par elles aux combats contre autres qui ne le sont point, il leur faut proposer force exemples de plusieurs qui ont voulu arracher TOrdre du col et l'ont suspendu, et se sont demis de leurs grades et dignités jusques au temps qu'ils eussent combattu. Nous en avons veu un exemple très-beau de feu M. de Guyse, Claude de Lorraine, lequel se voulut desmettre de toutes ses grades, dignités et nobles qualités de prince, pour combattre M. le comte de Sancerre, qui disoit que, s'il luy faisoit cest honneur, qu'il avoit deux fort bonnes espées, l'une pour le service du roy, et l'autre pour se battre à luy. Mais, sur ces disputes, toute la vérité se descouvrit, d'autant que le seigneur de Granvelle avoit Faict surprendre un paquet dans lequel fut trouvé l'alphabet du chiffre que ledict seigneur de Guyse avoil avec le comte de Sanccrre, sur lequel il avoit contrefaict ladicte lettre au nom dudict seigneur de Guyse, et luy escrivoit que le roy ayant sceu l'extrémité de vivres et de poudres en laquelle estoit Sainct-Disier, qu'il advisast de trouver moyen de Faire une composition si honorable que les hommes fusvent sauvés, car le roy ne les pouvoit secourir.

Sa lettre fut faicte en chiffires, et donnée en secret à un tambour françois, estant allé an camp impérial pour quelques prisonniers, par un homme interposé et à luy incognu, qui disoit avoir charge de M. de Guyse de la f^ire tenir secreilement audit comte, ( brave astuce certes!) lequel, n'ayant pu cognoistre la fausseté de la lettre, et la pensant vraye, s'estoit rendu sur la parole de M. de Guyse, qui en vinrent là à se combattre; mais après, toute la vérité futo^nue : et voylà en quoy il faut louer M. de Guyse et sa générosité, de n'avoir voulu Faire rempart de sa grandeur pour ne venir point au combat. M. le baron de La Garde, ayant une querelle contre M. de La Mole Taisné, au commencement du règne du roy Charles IX, se voulut ainsy desmettre de son Ordre pour le combattre à Paris : je les vis. Sur quoy j'ay entendu dire qu'ayant esté demandé une fois à dom Ferdinand de Gonzague si un chevallier d'Ordre pouvoit et debvoit refuser au combat un chevallier qui n'estoit de l'Ordre, pour ne faire de préjudice à TOrdre, il respondit publiquement : qu'encor qu'il fust prince et duc, chevallier de l'ordre de la Toison, gouverneur de Testât de Milan, et lieutenant-general pour l'empereur en Italie, que, quand il aurait querelle d*honneur contre le seigneur Pierre Strozzy,quiestoit lors dans Parme,etFerdiiiand devant, il ne refuserait jamais un tel chevallier, encor qu'alors il n'eust l'Ordre oy les grades qu'il a eu despuis par ses ceuvres vertueuses et vaillantises. Mais cestuy-là estoit un chevallier sans l'Ordre, qui en valloit bien une douzaine d'autres avecques l'Ordre ; car enfin, encor que l'Ordre soit institué par les ducs de Savoye, de Bourgoignc, et roys d*Ângleterre et de France, par une recompense, loyer et marque de grand honneur, ainsy que porte celuy de Bourgoigne : preUum non vile laborum, c'est-à-dire, «c'est un cprix point petit de ses labeurs, • et que d'autres fois cesdicts Ordres ayent estes trèsbien entretenus, et superstitieusement donnés à ceux qui le meritoient, despuis, et mesmes en nostre France, il s'est tant ravalé, et en aontant abusé, que pour Vipjurede nos guerres civilles, et pour gaigner et entretenir dr$ hommes, il s'en est tant donné indifféremment et aux uns et aux autres, qu'on ne voyoit que

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de toutes parts chevalliers de Tordre de Sainct- Michel. Ce qu'abhorrant le roy Henry III, dernier mort, institua celuy du Sainct-Esprit, auquel on y trouva puis après de labus autant qu'à l'autre; car il se fit autant commun que Pautre, voyre pis, comme j'ay dict ailleurs ; et se donna à force gens que je sçay bien, plus par compère et commère, comme Ton dit, et par Faveur, que par la valeur et mérite, desquels j'en sçay un qu'un secrétaire des commandemens fit, pour Tavoir receu en sa maison et luy avoir donné un disner en passant; et pour luy rendre la pareille, le fit chevallier tout jeune enfant qu'il esloit; et n'avoit jamais veu armée royale, ny veu croix rouge ny blanche non plus, si-non sur le dos du prestre quand il disoit la messe, ny rien Faict de soncor|is : si bien qu'on l'appelloit à la cour le chevallier d'un tel secrétaire.

Là dessus je laisse à discourir au monde à sçavoir si un tel petit seigneur et chevallier doit estre exempt de se battre contre un autre qui ne l'est pas, mais en est plus digne que lity. Voilà pourquoy il se faut mocquer de ces abus, et mespriser ces chevalliers qui se fondent si fort sur leurs prérogatives , voulans foire des gallans et des raminagrobis, qu'il leur semble qu'on les doive respecter et craindre avec leur Sainct-Michel ou Sainct Esprit.

Sur quoy j'ai ouy faire un conte d'un chevallier de l'Ordre , que, venant de la cour, de prendre l'Ordre, et allant en sa maison en poste , il Fut rencontré de quelqu'un qui luy vouloit demander une parolle et le quereller. Il fut si estonné qu'il ne sceut que respondre, sinon de tirer et monstrer son jOrdre qu'il avoit caché, et dire :aQue voulez- vous Faire? Voylà «qui vous garde de vous attaquer à moy. Ne le «respectez-vous point?» Mais l'autre n'y portant respect ny demy, s'en mocqua, et le dauba très-bien; et , pour toute revanche^ il dit qu'il s'en plaindroit au roy et au chapitre, la première fois qu'il se tiendroit, pour avoir ainsy ofFensé l'Ordre. J'ay cognu celuy qui fil le coup et celuy qui l'endura.

Tels et semblables gens et chevalliers ne Feroient à grand peine ce que fit M. de Guyse le dernier mort, et tué à Bloys l'année que le roy Henry 111 tourna de Poulongne, lequel estant allé à la chasse un jour au bois de Madrid avec-

qnes toute sa cour (j'y e^tois) iM. dcGuysr avoit quelque chose à demander à M. de Bussy, qui venoit lors du siège de Lusignan, où il avoit esté fort blessé en très-vaillamment combattant selon sa coustume. Âinsy que la chasse se faisoit, M. de Guyse prend M. de Bussy à part, sans faire rumeur ny semblant d'aucune querelle, ayant commandé à son escuyer de se retirer à part, et ne le suivre sur la vie; et estant bien escarté dans le bois, comme je vis, n'y pensant nul mal, il luy demanda (tous deux tous seuls, de sa personne à la sienne ) la pa rolle qu'il luy vouloit demander, et pour laquelle il l'avoit appelle; mais M. de Bussy l'en satisfit si honnestement, que M. de Guyse eut occasion de s'en contenter, et luy dire : «Monosieur de Bussy, je me contente, vous jurant si «vous ne l'eussiez faict, nous nous fussions bien abattus en ceste place, où vous voyez comme «jevousyay amenéen gallanl homme, m'estant adfspouillé de ma principauté et des grades «que j'ay sur vous, pour me battre contre vous a sans aucune supercherie, comme vous voyez, « m'estant fort aysé de vous en faire quand je (xTeusse voulu; mais, puisque je suis content, «je vous asseure que je vous suis amy autant «que jamais. i> A qnoy M. de Bussy, qui iravoil point faute jamais de responses, et surtout en ces choses de combats, luy respondit : «Mon- « sieur, je suis fort ayse que vous soyez conlent «de moy, vous priant decroire'quc ce que j'en «aydict n'a esté nullement par crainte, car «Bussy n'en eut jamais, et aussy que, vous te- «nant si magnanime et généreux comme je «fais, je n'avois nulle peur de supercherie «de vous, et que vous ne m'avez pas «mené icy pour m'en faire et me couper la «gorge en brigand , mais pour me faire l'hon- «neurde me recepvoir et battre contre vous, «ainsy que j'esperois de vostre vaillant et noble «cœur, et comme le venez dire: mais, quand «nous fussions venus là , advant qu'aller^à vous «je me fusse jette en terre en signe d'humilité «que je vous dois; et le bras nud, et la teste «nue, je fusse allé à vous pour ra'essayer à «vous faire courir aussy grandefortunecomme « vous me l'eussiez fait courir : et si j'en eusse «eschappé, je m'en fusse allé jactantet vantant «par tout le monde de m'estre battu contre le « plus brave et vaillant prince de la cbrestienté,

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«et avoir escbappé de ses armes. » M. de Guyse luy respondit: a Monsieur de Bussyje croy ce «que vous dites , et n'en fais nul doubte, pour «la grande asseurance que j'ay et cognoisisance de vostre valeur et courage. N'en parlions plus. Je suis vostre amy. Suivons la « chasj;e. » M. de Bussy luy dit : «Je suis vostre «humble serviteur. » L'un et Vautre m'en firent le conte par les chemins, car Fun estoit de mes meilleurs seigneurs et amis, et Vautre estoit mon parent, amy intime.

M. son père, feu M. de Guyse le grand , en fit un quasy pareil à Tendroit d'un certain capitaine de par le monde, qui avoit entrepris de le tuer, et s'en vanloit par tout : j'en fais le conte en sa vie.

Le roy de Navarre dernier, Ânthoine , ainsy que nous allions au siège de Bourges , aux premières guerres, et que le roy, la reyne, leur cour et leur armée marchoient , ayant veu feu M. de Bellegarde parmy leur trouppe marchant, et ayant à luy demander quelque paroUe , le tira à part et la luy demanda en gallant homme , sans s'ayder de sa grandeur ny majesté, dont il demeura de lui satisfaict.Lcdict Bellegarde le dit après à feu Caslelpers et à moy.

Nous avons quasy une pareille histoire de ce grand roy François I , lequel , ayant eu plusieurs advis qu'il se donnast garde du comte Guillaume de Saxe , qui estoit en sa cour et son pensionnaire, et avoit délibéré de le tuer, ne s'esmeut autrement ; mais un jour , allant à la chasse, prit la meilleure espée qui fust en sa garde-robbe,et mena avecques luy ledict comte; et luy ayant commandé de le suivre et de près, et après avoir couru le cerf quelque temps , voyant le roy que ses gens estoient loing de luy, fors le comte, se destourna de son chemin; et quand il se vid avecques le comte au plus profond de la forest , seul , en tirant son espée luy dit : «Vous semble-t-il que ceste es- «pée soit belle et bonne?» Le comte , la maignant par la pointe et le bout , dit qu'il n'en avoit veu jamais une meilleure ny plus tranchante. «Vous avez raison, dit le roy; et me c semble que si un gentilhomme avoit entrepris «de me tuer, et qu'il eust cognu la force de «mon bras , la bonté de mon cœur, accompai- «gné de ceste espée , il penseroit deux fois de «m'assaillir. Toutesfois, je le tiendrois pour « lisière d'un boii.

«fort poltron, si nous estions seuls sans tes- «moings, s'il n'osoit exécuter ce qu'il aaroit «délibéré de faire.» Le comte luy respondit avecques un visage fort estonné : «Sire, la «meschanceté de l'entreprise seroit bien gran- «de; mais la folie de la vouloir exécuter ne se- «roit pas moindre.» H faut bien peser ceste response qui est belle. Le roy , se prenant â rire , remet l'espée au fourreau et escoutant la chasse , qui estoit près de luy , la suivit. Le lendemain , le comte , voyant qu'il estoit descouvert et impossible d'attaquer un si brave roy, prend congé du roy sur quelque subject,et s'en retourne en son pays. Je dirois volontiers sur ces deux contes avec l'Arioste :

0 gran bontà di principi noilri!

S'aller perdre dans les boiselforests, et U, sans tesmoings se vouloir battre, laisaans leurs grandeurs aux orées ^

Le roy Henry III , estant encore jeune , toutesfois desjà fort renommé de ses victoires des battailies de Jarnac et Montconlour estant à Bloys lors de l'accord du maryage de madame sa sœur et du roy de Navarre , il fut supplié par le jeune Nansay , dit Besigny , de luy foire accorder quelque don au roy et au conseil , qu'il lui denandoit; ce qu'il luy promit sll se pouvoit, estant lors M. d'Anjou el lieutenant du roy ; mais le couseil trouvant ne se pouvoir faire, M. d'Anjou le dit audict sieur de Besigny, qui, fasché d'un tel refus parce qu'il estoit on peu hautain, dit à Monsieur: que^ s'il eust voulu, qu'il se fust bien passé , mais qu'il ne ressembloit pas le roy son frère, qui lenoit fort bien et ferme sa parolle, et non pas luy. Monsieur , qui estoit lofs à table avecques le roy, lui respondit en collere:« Besigny, vous m'ofFensez par « trop. Si j'eslois aussy inconsidéré que vous, et «sans le respect que je dois au roy mon firere . «je vous donnerois de la dague dans le corps. « Mais je vous advise que vous me reparerez ceste «parolle outrageuse de vostre personne à la «mienne, et que demain matin, medespouillant « de la grandeur et altesse que j'ay, je vous feray «appelier dans la forest , où je vous feray œst «honneur de me battre à vous ; et, par ce , n'y «feillez; autrement je vous ticndray pour uo «parleur et mesdisant que voua estes, et non

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«pour vaillant. » Besigny , ne sçachant que luy respondre, dit : «Monsieur, je vous supplie me «pai donner. Je n'y pensois pas. Je vous suis «très -humble serviteur; »et s'osla de là. Le lendemain y Monsieur Tenvoya appeller par M. de Vins , qu'il n'eust à faillir de se trouver nu bois. Mais il fut conseillé de prendre la poste et s'en aller au voyage de la Morée avecques M. du Mayne, que fit dom Juan d'Âustrie, où il acquit beaucoup de réputation ; car c'estoit un fort vaillant et brave gentilhomme, et après tourna à poinct au siège de La Rochelle, là où Monsieur le receut en grâce mieux que devant, et n'en fut pour cela mes-estimé. Si luy garda -il bonne pourtant après (je le dirois bien ) ; car le morceau estoit trop gros pour luy à digérer , et Monsieur , de l'autre costé , fort estimé de la belle offre qu'il faisoit à l'autre. Tout cela est bon à tous ces grands à jouer ces mystères.

Un de ces ans , en la cour de nostre roy , le bal se tenant , le seigneur de Givry , gentil cavallier certes et fort accomply, ainsy qu'il avoit pris mademoiselle de Grantmont pour la mener danser la volte , voicy M. de Soissons qui la luy prend et la mené danser. Givry fallut qu^il laissast sa prise et cedast au prince, en disant seulement : «Monsieur , vous usez en « cela du privilège de prince. » Après le bal finy, et qu'on se retiroit , Givry , qui se disoit un peu serviteur de ladicte damoiselle de Grantmont , ainsy qu'il la conduisoit soubs le bras en sa chambre , M. de Soissons luy voulant quelque mal talent d'ailleurs aussy , ce disoit-on , derechef vint et print ladicte damoiselle. Givry luy dit : «Monsieur, vous croirez, s'il vous (( plaist , que je ne l'endurerois de mon pareil , « que nous ne vinssions aux mains. » M. de Soissons luy dit : «Givry, quand vous voudrez je « me desvestiray de ma grandeur pour vous en adonner du plaisir au Pré aux Clercs, qui est «ouvert à tout le monde. » L'autre luy respondit : «Monsieur , puisque vous me voulez faire «cest honneur, je l'accepte; et sera lorsqu'il « vous plaira me commander. » Voylà ce qu'on en disoit à la cour. Le lendcninin au malin , l'un et Tautre estoient prests pour faire leur partie sans que le roy le sceust , qui leur envoya faire la deffense, trouvant fort mauvais de quoy M. de Givry avoit accepté le combat, ce çUt-on;

et d'autres disoient que, puisque M. de Soissons lui avoit faict ceste bonnorable oiFre , ne pouvoit moins foire que de l'accepter pour le plus haut comble de sa gloire. Dont en cest exemple faut louer grandement M. de Soissons et sa générosité, en voulant s'abaisser de sa qualité pour monstrer la grandeur de son courage. Or, tout ainsy qu'il faut louer ces grands roys et princes de se desvestir de leurs grandeurs pour faire tels honneurs aux petits , il faut advenir aussy aucuns grands qu'ils n'en abusent point , ainsy que , du temps du roy Henry II, il arriva à M. le prince de La Rochesur- Yon, prince du sang, et brave et vaillant. Estant à la chasse avecques le roy, il voulut braver M. d'Andellot et de parolles et de faict. M. d'Andellot , qui estoit haut à la main et peu endurant , ayant mis la main & l'espée , blessa M. le prince. Mais le seigneur de Roches , que despuisj'ay veu premier escuyerdu roy Charles, secondant M. le prince son maistre, blessa M. d'Andellot, et tous deux se cuyderent tuer, sans aucuns gentilshommes qui suivoient le cerf, et survinrent , et le roy et tout, qui l'empescha. Sur quoy il y eut une très-grande rumeur; et les princes du sang, tous mutinés, et voyant qu'il leur en prenoit autant à l'œil , s'en plaiudrent au roy et en demandèrent raison. M. le connestable , qui vouloit soustenir la querelle de M. d'Andellot son nepveu , remonstra au roy publiquement et devant les princes du sang amutinés , si M. d'Andellot avoit tort il feroit satisfaction à M. le prince de La Roche ; mais aussy s'il n'a voit tort, qu'il n'estoit pas raison que les princes abusassent de leur principauté, laquelle certes leur avoit esté donnée de Dieu et de nature pour s'en faire respecter, et non pour en abuser, ny pour en gourmander les gentilshommes, qui sont chevalliers et gentilshommes comme eux. Et sy, le plus beau titre qu'un prince puisse avoir et porter, après sa principauté, est qu'il est gentilhomme; mesmes ce grand roy Francis ne juroit jamais par foy de roy ny de prince! mais, foy de gentilhomme! Les Espaignois mesmes, quand ils se veulent vanter, ils disent ; Juro à Dio que somos hidalgos como el r^ , dineros menas : c'est-à-dire, «nous sommes geoUlshomroes «comme le roy ; il est vray que nous n'avons «pas tant d'escus. > Et voylà pourquoy un gea-

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tilhomme, quand il est bien gentilhomme , est fort à estimer. Cela s'entend bien gentilhomme de race , de valeur et de mérite , de nom et d'armes. Par ainsy, M. d'Andellot, qui estoit conditionné en tout cela, et qui, jeune qu'il csioit , avoil cherché Tadvanture de guerre en tous lieux de la France, d'Allemaigne, d'Italie, d'Escosse et d'Angleterre, ne debvoitesire bravé ny mené de la façon comme le cuydoit mener M. le prince de I^ Roche-sur-Yon , s'il eust pu. Davantage, outre qu'il estoit gentilhomme ainsy qualifié, il estoit chevallier, non de l'Ordre , mais de vraye et noble chevallerie , qui valloit bien autant , quand on l'a vaillamment gaignée, comme l'Ordre; d'aulant que le nom de chevallier et de chevallerie estoit cent fois plus ancien, voyre de temps immémorial, que rOrdre , qui n'avoit esté institué que despuis peu par les ducs de Savoye, Bourgoigne, Angleterre et France , à l'appeiit de quelque humeur, je ne sçay quelle, qui leur en prit telle, ainsy qu il se trouve par leurs institutions , mesmes que nous trouvons dans les histoires de Flandres que le bon duc Philippes, instituteur de l'ordre de sa Toison , voulut que son fils , ce brave comte de Gharolois, Fust faict avec son baptesme chrestien et chevallier de son Ordre tout ensemble , et receust l'Ordre et le cresme tout à coup. Son petit-fils ^ Charles V fut faict aussy chevallier de ce mesme ordre en i'aage d'un an et demy , disent les mesmes histoires de Flandres.

Les chevalliers de chevallerie doivent précéder tous autres, et le nom de chevallier a esté le premier entre tous les noms d'honneurs et quelque titre gradué qui soit : tellement que, quant au nom de la relligion, loix et observations d'ycelles, toutes choses sont communes, et n'y a différence du plus grand au plus petit; d'autant que ceste relligion les rend tous égaux à bien faire, et faict aussi égale distribution du fruict des œuvres ; mesmes que les grands roys et princes souverains, quant au nom de chevallerie, ne sont rien davantage que impies chevalliers, et nul autre chevallier ne leur est inférieur, et aussy que ceste relligion de chevallerie a estée dite pareillement relligion d'honneur, et ceux qui en font profession sont dîcts chevalliers d'honneur, pour autant que les ^ Arrière-petit-fiis.

vertus estans les reigles qu'on doit observer ea ceste relligion de chevallerie, nécessairement suivent l'honneur, comme ainsy soit que ces vertueuses opérations tirent par conséquent avecques soy l'honneur en char triumphantret, pour ce , Marcellus, en mémoire de sa victoire, voulut bastir à Siracuse un temple joioct ensemblement à la Vertu et à l'Honneur; mais, en estant empesché par le sacré collège des pontifes, il fut constraint d'en faire dresser deux, l'un consacré à la Vertu, et l'autre à l'Honneur.

La Vertu et l'Honneur ont estes estimés de l'antiquité pour dieux très-puissans ; et quaot à l'Honneur, on le faignoit fils de la Reverenct (ainsy qu'il se trouve en beaucoup de mcdailb antiques de la relligion), pour dénoter que les hommes de la profession d'honneur eslevés bauLs par leurs œuvres vertueuses doivent esire rêvera d'un chascun. Mais pourtant telscb^ valliers élevés en honneur ne doivent point aburer des grades. Voyià en quel honneur sont twiius les chevalliers de chevallerie. Si bien que le roy François, ne se voulant contenter d'estre chevallier de l'Ordre , il vouloit cstrc chevallier de chevallerie à la bataille des Suisses à Marignan , par les mains de ce brave chevallier M. de Bayard, qui n'estoit que chevallier d'armes et non de l'Ordre encor, comme il le fut aprt»s. Le roy Henry voulut estre fait chevallier de M. le mareschai du Biez , encor qu'il eust l'Ordre. Aussj le marquis de Pescayre disoit que el nombre de la guerra, ganado con virtud verdadera y con liechos illustres , era muy mas noble f honrado que era el que se ganaba con el juego de la fortuna amorosa, ô de el soberbio favor de las reyes del mundo, Ccst-àdire, elle nom de la guerre, gaigné parorsc «vraye vertu et par nobles feicls, est pins «noble et plus honnorable que celuy quis^ agaigne par le jeu de la fortune amoureu.se. a ou par la superbe faveur des roys du monde. De telles ou semblables parolles M. le connestable sceut si bien débattre la cause de M.d'Andellot, qu1l la !iiy sceut gaigner devant le roy, et adviser d'un bon appoinctement.

Sur quoy il me souvient qu'aux premières guerres civilles, lorsque nous prinsmes Blop sur les huguenots , M. de Randan , qui avoit esté nouvellement estably couronnel de fin-

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fnnicrîe de France en la place de M. d'Andelinl, qui en avoit esté desmis à cause du party contraire qu'il tenoit , et qu'on disoit rebelle, pour cela vint avoir querelle avecques M. de Montbron, troisiesme fils de M. le conneslable, gentil {garçon certes, et brave et vaillant s'il en fut oncques, et tout pour Tambition, car il porloit envie à M. de Randan de cest estât, pensant succéder à M. son cousin M. d'Ândellot. Ils vinrent si advant en leurs querelles, qu'ils cstoient prests à se battre sans Tempeschement qui y fut mis, et que M. le connestable en eut ladvis soudain, qui, comme prompt et collere qu'il estoit) s'en despita et se courrouça tellement , que l'esclandre en fut grande en toute nostre armée, jusqu'à dire que M. de Randan cstoit un petit gallant et un mignon de cour, et qu'il dormoit jusqu'à midy, et luy apprendroit sa leçon et son devoir. M. de Guyse, qui aymoit M. de Randan naturellement (comme certes il esloil aymable en tout), vint trouver M. le connestable en ceste grande collere, et luy remonstrer qu'on ne sçauroit dire autrement, que M. de Randan ne fust de fort bonne part et bon lieu, et qu'en tous les endroits qu'il se fust jamais trouvé , ny en toutes les charges qu'il eust jamais eu, qu'il n'eust Fait tousjours si bien et si vaillamment qu'on ne luy sçauroit rien reprocher, et que s'il dormoit ainsy haute heure, que telle estoit sacoustume et tel son naturel quand il estoit à la cour ; mais, quand il estoit à la guerre et en sa charge., il estoit moins endormy que le moindre soldat des sirns; et que, pour appeller M.de Montbmn son fils au combat, il ne luy faisoit point de tort, estant autant qualifié que luy, fors en bic^ns. Et, sur ce, l'alla faire ressouvenir de la rcmonslrancc qu'il fit devant le feu roy Henry, lors de la querelle du prince de La Roche-sur- Yon et de M. d'Andellot, et le pria de renouvcller en soy les mesmes parolles et sentences qu'il dit alors pour dépendre la cause de son nepveu , et qu'il trouveroit estre propres pour la mesme cause de M. de Randan; et qu'il ne Fcroit tort à M. de Montbron de l'appeller au combat , mais un très-grand honneur, s'estant signalé en tant de lieux si noblement et vaillamment qu'il avoit faict, et ny de se vouloir battre contre son fils, qui, pour sa jeunesse, n'avoit encor si bien faict paroistre son géné-

reux courage comme il feroit par emprès avecques l'aage. M. le connestable, après avoir songé en luy et ce que M. de Guyse luy remonstra, s'appaisa, et fut advisé de les accorder, s'estant un peu repenty en soy de ce qu'il avoit dict.

D'une chose se doivent au^sy fort garder les petits , de s'attaquer aux grands pour les braver et faire un affront, soit qu'ils soient poussés de leur folle outrecuydance, et de grande présumption de leur vaillance, ou de la grande amytié et faveur que leur portent leurs roys vi leurs princes ; car ils s'en pourroient trouver mal, ainsy qu'il en advint au sieur de Sainct- Maigrin de nostre temps, lequel, parce que le roy luy faisoit un peu quelque bon visage et de faveur, en vint si insolent , ou possible pour complaire à son maistre, qu'il se voulut prendre à messieurs de Guyse et surtout à M. du Mayne (en quoy il fut ingrat, car M. de Guyse l'avoit poussé et fait cognoistre au roy la première fois qu'il vint jamais à la cour ), jusqueslà qu'il usoit de fort outrageuses parolles, et aussy qu'un jour dans la chambre du roy, ainsy que le roy estoit dans son cabinet , il tira son espée, et, en bravant de parolles, il en trancha son gand par le mitan, disant qu ainsy il tailleroit ces petits princes. Il n'emporta guieres loing ceste folle outrecuydance, car, un peu de jours après, il fut un soir estendu sur le pavé de la rue du Louvre, blessé à mort, qui s'en ensuivit le lendemain. La pluspart des courtisans disoient que le coup estoit très-bon; mais c'estoit fort sourdement, car le roy ne le trouva pas tel , et en fut fort despité et fasché , jusqu'à se trouver à ses obsèques, et vouloir mal à ceux qui ne s'y trouvèrent, et à contraindre tous ceux qui estoient à la cour d'y aller, où plusieurs y allèrent, que je sçay bien, vestus de noir comme les autres, qui soubs l'habit en faignoient belle joye; et sy, aucuns y en eut-il qui en estoient de la consente de la mort, comme je les cognoissois bien, et leur disois qu'ils fissent bonne mine. Le roy le fie puis après tailler en marbre superbement, comme Quielus et Maugiron , et autres. Mais despuis , les Parisiens , pour estre chose trop vaine et abusive, ont rompu tout cela, si bien que le proverbe courut longtemps à la cour contre les mignons et favoris du roy, quand

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ils Faschoient quelqu'un, ou lui feisoient desplaisir, on disoit: Je le fevay tailler en marbre comme les autres. Voyià comment fut payé ce jeune homme outrecuydé mal à propos.

Il ne fit pas si sagement comme fit un gentilhomme à feu M. de la Trimouille, dict Le-vraycorps-de-Dieu, lequel , en son jeune aage et en sa Fureur, vint à faire desplaisir à ce gentilhomme dans la salle du roy. Le gentilhomme luy dit seulement: a Monsieur, vous me faites « (ort; je suis gentilhomme d'honneur; je vous «jure qu'advant qu'il soit un an j'en auray ma arayson.» M. delà Trimouille luy respondit: «Alors comme alors; cependant je vous verray K venir. » L'an se parachevé, et vient à eslre révolu tout en entier, fors le dernier jour, qu'ainsy que le soir qu'il estoit en la chambre du roy à son coucher, qu'aucuns de ses compaignons, jeunes gens comme luy, luy faisoient la guerre de son homme: «Hà! dit-il, l'an est «passé, il n'a pas esté si mauvais comme il a «dict. Je m'en vais coucher. » Et , sortant hors du logis du roy, ainsy qu'il estoit seul avec son page, contre une muraille à pisser, voicy venir le gentilhomme, qui luy perça son manteau de sa dague en deux ou trois endroits , et luy dit: «Monsieur, il ne tient qu'à moy que je ne «vous en fasse autant à travers le corps. Il me «suffit de cecy, etvous avoir monstre que je «suis homme de bien et d'honneur.» Et de là s'en partit.

Le gentilhomme Fut plus discret , ou non si résolu ( pour mieux dire) vangeur que ne fut un soldat du capitaine Briagne un de ces ans, lorsque les premiers estats se tinrent à Bloys. Ce soldat avoit esté audict Briagne, et l'a voit quitté; et le trouvant le soir en la salle de bal , ainsy que l'ondansoit, ledict Briagne le voyant, luy dit: «Hà! vous voicy, gallant! Remerciez le «lieu où vous estes; mais asseurez- vous qu'au « partir d'icy je vous couperay bras et jambes, et «vous appreudray à me quitter, n Le soldat, qui avoit fort belle façon , luy respondit fort honnestement qu'il ne luy pensoit tenir tort, et luy estoit serviteur. «Rien! rien, répliqua l'autre. a Au partir d'icy tu es mort de ma main,» parlant à luy en très-grande collerc : et moymesme je le dis à Briagne ( car nous estions ions amis) qu'il se debvoit contenter des honnestes excuses du soldat, et puisqu'il vouloit

tant luy demeurer son serviteur. Le soldat comme desespéré, s'oste de devant luy, mais non si loing qu'il ne le guette, qu'il ne l'espie, ne le perd de veue d'un seul clin d'œil.Par quoy, lebal finy, ainsy qu'un chascun sortoit, le soldat, suivant Briagne d'assez près, le voit en un recoing seul qui pissoil. Sur ce , prenant l'occasion , tire son espée, luy donne à travers le corps, le lue et s'oste de là. Ce ne fut pas tout; car , sans s'estonner, vint à la petite porte du chasteau, qu'il trouve si embarassée de gens qui sortoient à la coustume en foule, que, ne pouvant aysement sortir, il se mit à escryer : «Hà! messieurs, «pour Dieu laissez-moy sortir visle; car voyIà « mon maistre qui s'est blessé en une jambe; ail faut que je luy aille quérir un barbier pour (de panser.» (Quelle asseurance! ) Soudain le monde s'ouvrit , et luy fit place ; et sort et cscham)e avecques telle resolution qu'oncques puis onenouyt nouvelles, si-non qu'il s'en alla aux guerres de Flandres soubs M. de La Garde, où il fit si bien , et y acquit une telle réputation, qu'il mourut capitaine. J'en sceus ces nouvelles par un autre soldat que j'avois veu aux bandes, qui m'apporta des recommandations de luy ; et me remcrcioit de quoy j'avois parlé pour luy si honnestement audict Briagne, quand il le gourmandoit ainsy , encor que je ne Peusse jamais veu que ceste fois. Considérez un petit la resolution de ce soldat d'attaquer ainsy son capitaine, qui estoit un brave et vaillant gentilhomme que je regrette bien fort , le tuer en tel lieu de respect , et puis s'esvader de la fiçon et de l'asseurance qu'il y fit. Voylâ comment les petits bien souvent ont raison des grands, mais aussy les grands l'ont bien aussy bonne des petits.

Je n'en ay veu un plus beau exemple qu'un que j'ay leu dans WsChroniques deSav'oyeXn seigneur de Viry, gentilhomme de Savoye, capitaine des gens de guerre de Savoye, qui avoii esté en la batlaille de Tongres contre les Liégeois, avecques ses troupes savoyennes; cr vertu de quoy le duc Jehan de Bourgolj^n l'a voit pris à solde el service, et ses gens et lout, devint si insolent pour la bonne réputation en quoy il estoit, qu'il s'alla prendre et esinonvoir contre le bon duc Louys de Bourbon, et luy envoya une desfiance (aini^y parloit>on alors, comme aujourd'huy desfy solemnel }, et

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':e à son propre et privé nom, comme font les princes d*un à d'autre : ce qui Fut trouvé fort nouveau, mauvais et estrange, attendu que ledit Viry n'estoit que simple gentilhomme ao prix de ce grand duc de Bourbon. Si est-ce que ce simple gentilhomme luy fit fort la guerre, en luy prenant plusieurs places et chastcaux, tant en Dombes qu'en Baujolois, sur les frontières de Bresse , dont le duc Louys conceut grande hayne contre le duc deSavoye Amé, son nepveu ; car il se doubtoitbien que ce Viry avoit esmeu ceste guerre à la suscitation de son maistre ledict comte; car, sans luy, il se doul)toit bien aussy qu'il n'avoit pas grands moyens ny puissance de tenir de telles forces sur pied. Aucuns disoient que ledict Viry avoit esté secrettement suscité par le duc Jehan de Bourgoigne, qui porloit une dent de laict audict duc Louys de Bourbon il y avoit long-temps^ par les divisions entre les Orleanoiset les Bourguignons. Pour résister doncques audit Viry, le duc Louys assembla le plus de sesamys qu'il pust, et envoya premièrement sommer le comte de Savoye de luy mettre entre les mains ledict Viry. A quoy le comte (qui eut peur) fit respunse : que ceste guerre n'avoit esté commancée ny faicte à son adveu ny sugestion, et qu'il en estoil bien marry. Sur quoy fut accordé et arresté par les capitaines, tant d'un costé que d'autre, que ledict comte meltroit ledict Viry en la puissance du duc de Bourbon son oncle, à la charge et condition toutesfois qu'il le tiendroit comme prisonnier de guerre en ses pri sons, dans lesquelles se rendroil ledict Viry, et s'offriroit de satisfaire les dommages et interests que le duc ayroit soufferts de luy en ceste esmotion de pelile guerre , et tiendroit prison jusqu'à ce qu'il auroit satisfaict à tout, ainsy qu'il auroit esté convenu. Le tout fut accomply ; et, quelque temps après, ledict Viry fut délivré, et toutes choses appaisées. Ce ne fut pourtant sans avoir pasty en prison, et de sa personne et de ses moyens.

L'on peut tirer de cest exemple deux bonnes instruction$.L'une,qu'il Faut que les petits soient bien sages et advisés, quand, ou qu'ils se présentent d'eux-mesmes, ou sont conviés et pou&ses par les grands de faire une folie contre d'autres grands, ou qui porte conséquence ; car, s'ils ne la font bien i propos, et ne l'exécutent '

de mesmes, ou qu'ils s'y trouvent engagés et embarrassés par quelque malheur, ils sont soudain desadvoués et reniés par leurs autheurs et factieux, aymant mieux qu'ils courent le hasard et le péril, et la honte qu'eux, ainsy que fait Pantalon à Zany quand il a faict du sot , et ainsy que fit Yvoy, dit le jeune Genlis , qui , ayant amassé quelque trois à quatre mille bons François pour aller en Flandres contre le duc d'Albe, fut surpris et rencontré par ledict duc, et furent tous desfaicts, au moins la plus grande part; car il ne s'en sauva guieres qu'ils ne fussent pris, comme fut leur chef Genlis, qui, après avoir enduré longue prison^ y fut exécuté par sentence. Le duc d'Albe envoya vers le roy Charles sçavoir s'il les envoyoit. Il dit que non, Dieu mercy! qu'il n'avoit faict rieu qui vaille, et ne vouloit point que^ pour une faute mal faicte, le roy d'Espaigne lui voulust mal, et se declarast son ennemy, et qu'un petit desadveu r'babilleroit le tout. Mais si Yroy eust conquis ce qu'il avoit promis , et pris de bonnes villes en Flandres, comme il y avoit apparence pour lors, et qu'il n'eust esté ainsy pris et desfaict, sans point de faute son cas fust bien allé pour luy et pour le roy.

Mous en avons un pareil exemple du s^neur du Hallot, qui, autbeur de Tentreprise du chasteau d'Angiers, parce qu'elle alla très-mal pour luy et qu'il n'y vint à bout, il fut desadvoué de celuy qui la luy avoit consentie et avoit esté bien ayse qu'on la fist. Par quoy il fut exécuté à mort ignominieusement par un bourreau.

Le roy Louys XI estoit maistre passé en telles choses; car si elles alloient bien, il les advouoit; si mal, il les desadvouoit et desnyoit comme un beau diable : tesmoing la guerre de Liège, qu'il suscita contre le duc Charles de Bourgoigne. Mais aussy il fit bien du fat, et perdit l'estrieu de son bon esprit, quand, ne s'en souvenant pas, il fut attrapé dans Peronne, et alla servir son vassal comme son valet. Quelle honte! Voylà doncques comment il se faut gouverner bien à poinct en telles folies subjectes à desadveu.

L'autre instruction, et pour laquelle princi paiement j'ay allégué cest exemple du seigneur de Viry, est qu'il ne se faut pas tant estimer quelquesfois, ny présumer tant de soy, qu'un

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petit s'attaque à un grand insolemment ny inconsidérément ; car enfin les petits sont petits, les (grands sont grands, qui ont tousjours raison d'eux : mais aussy il faut de mesmes que les grands soient discrets et consideratiFs que, sans juste raison et subject, ils ne Fassent tort nui petits; car quelquesFois, perdans tous respects , ils se revirent bravement comme gens désespérés et jaloux de leur honneur. J'alleguerayad cest exemple, et puis plus.

Quand le duc d'Arscot sortit hors de prison du bois de Vincennes, du règne du roy Henry 11, la comtesse de Sennignan fut Fort accusée et suspecte de sa délivrance , et d'y avoir Fort tenu l<i main, et y trouvé les moyens; car elle esloit fort sa proche parente. M. le connestable , à qui estoit le prisonnier, et qui avoit soigneuse cure de le garder pour en faire eschange de luy à M. de Montmorency son fils, qui estoit prisonnier en Flandres , ne faut poinct penser s'il fut fasché de ceste escapade ; et , pour ce , par ordonnance du roy, que M. le connestable gouvernoit, ladicte comtesse fut constituée prisonnière et resserrée , et commissaires ordonnés pour Touyr et faire son procès. Et de faict , fut en une très-grande peine, et possible en grand danger de la vie , sans MM. de Guyse et cardinal son frère, lesquels, esmeus, prirent sa cause en main, et luy rendirent si bonne, qu'elle n'en eut que la peur. Au bout de quelque temps , les nopces de la reyne d'Espaigne et de madame de Savoye survinrent. Dont, aux salles du bal, parmy les grandes magnificences, bals et danses, M. de Montmorency, comme grand -maistre , eut charge de faire place pour les foules ordinaires qui se jettent et affluent en telles festes. M. le prince Portian, qui estoit fils de la comtesse de Sennignan , venant à se faire gi*andct, et avec l'aageluy croissant aussy le cœur (car il estoit tout généreux et vaillant) , portant haine grande et une mauvaise dent de laict , â cause de sa mère , à ceux de Montmorency, ne voulut se reculer ny faire place, quelque chose que M. de Montmorency luy dist par deux (bis en allant et tournant , mais faisoit tousjours au pis , jusqu'à dire qu'il n'en feroit rien pour luy. M. de Montmorency , qui voyoil bien la source de tout cecy , et pourquoy il le faisoit, perdant patience, le repoussa trèsrudement : ce que ne pouvant endurer, il brava

un peu , et monstra une mine altiere et menaçante : de sorte que la rumeur estant sautée au roy, à M. de Guyse et M. le connestable , fiit faict commandement et à l'un et à l'autre de ne sonner plus mot, ny aller plus advint , et ne s'entredemander rien l'un à Paotre, sur la vie, de peur de perturber la feste , et mesmes à cause des estrangers qui estoient là ; par qaoy le bal se fit et se paracheva sans autre esmotion plus grande. Les uns donnèrent le blasme au prince Portian d'avoir là voulu braver contre l'auihorité du roy et officier premier de sa maison , et mesmes en faisant sa charge , en une telle et solemnelle feste , et que ce n'estoit là qu'il falloit braver. Le prince Portian disoil: qu'il avoit esté poussé comme de guet-à-pens, et comme avoir esté choisy le premier et sur tous pour estre ainsy bravé. Aucuns disoient: que M. de Montmorency, sçachant ce qui avoit esté passé entre leurs maisons, deb voit un peu pallier et laisser passer ce coup , sans en bailler encore nouveau subject de ^lescontenl^ ment. Mais, pour fin , M. de Montmorency liit trouvé avoir très-bien faict, pour acquitter de sa charge , et qu'il ne pou voit moins faire que de le pousser et le faire reculer , aussy bien luy comme un autre, et un autre comme luy, ainsy, comme l'on a veu en telles presses, que l'on n'est pas maistre de soy , et que l'on y perd toute patience.

Mais , quant à moy , je n'y ay jannais veu roy. prince, ny capitaine des gai*des, ny homme quiconque soit , qui y ayt eu mcilleui*e grâce et meilleure façon , ny plus grande discrétion que feu M. de Guyse le grand et M. son fils, le dernier des hommes de son temps ; car ils commandoient si modestement et si douce ment, ores parlant à l'un, ores parlant à Tau tre , si gentiment , que , par deux ou trois doux mots qu'ils disoient, le monde se recnloit de soy-mesme et se tenoit coy, plus cent fois que par une infinité de brailleries, poussemens et impatiences de tous autres.

Pour achever doncques le conte de M. de Montmorency et du prince Portian : cela fut appaisé et accordé par le commandement du roy; sans quoy possible il s'en fust ensuivy une très-grande et dangereuse conséquence, voyre I une rigueur de justice du roy, qui ne le trooM ' pas bon. Et de auov j'allegtte cest exemple, ce

DISCOURS SUR LES DUELS

n*est point pour mettre M. le prince au rang des pÂi'ts et inférieurs, car il estoît d'une trèsgrande el très-haute et antique maison , et pour ce estoît bien en cela égal à M. de Montmorenty; mais la partie estoit fort mal faictepour luy , d'autant que M. le connestable , qui gouvernoît tout , toute la cour bransloit pour luy , ainsy que porte la faveur de la cour : si que M. de Montmorency, usant et y employant la faveur de son père et la sienne , il fust esté bien plus puissant et fort que ledict prince, et aussy qu'il avoit la raison , qui foisoit pour luy , pour n'avoir faict que le devoir de sa charge. Voyiâ pourquoy ledict prince couroit grande fortune, et avoit lort d*avoir voulu braver, bien qu'il fust assez supporté de messieurs de Guyse.lVIais en cela ils n'eussent \m aller contre la raison ; et aussy qu'il y avoit un grand roy qui , de longue main , se sçavoit bien faire authoriser et maintenir les privilèges de sa maison et de sa royauté. Voyià comment lors un chascun discouroit à la cour sur ce subject.

Plusieurs années après, ledict prince fut fort blasmé d'un trait qu'il fit , de quoy oubliant .son ancien mal-talent contre ledict seigneur de Montmorency, tant pour le poussement que la prison et le procès de sa mère , il rechercha tcllementM.de Montmorency, qu'il l'accompaigna à TaflVont qu'il fit à Paris , en la rue Sainct-Denys , à M. le cardinal de Lorraine et A M. de Guyse dernier mort, qui n'estoit qu'un jeune et foible garçonnet , d'autant que ledict M. le cardinal eniroit dans la viUe avecques sa garde ordinaire d'hàrquebusiers â cheval, qui niarchoit ordinairement avecques luy par la permission du roy despuis la sédition d'Amboise , que je luy vis lors ériger, que le capitaine La Chaucée , gentil soldat certes , menoit comme chef. M. de Montmorency voulut interdire l'entrée audict M. le cardinal avecques armes et ceste s^ràe , et luy manda , par deux fois , qu1l le chargeroit s'il s'en essayoit. M. le cardinal Délaissa pour cela, et entra. Sur quoy M. de Montmorency monte â cheval avecques sa garde et ses amys , et va au-devant , et le trouve entré , el le charge. Dont M. le prince , qui l'accompaignoit , sans aucune souvenance des plaisirs passés , fit la première poincte de la charfçe , oft il y eut un grand desordre. Et fut constraint M. le cardinal mettre pied à terre,

et se sauver dans une maison d'un citadin de ville : si que , possible sans cela , fust il esté en danger de la vie , ce dit-on ; car il estoit foi l bay à cause de la relligion ; et y avoit là plusieurs huguenots avec M. le prince, qui ne demandoient pas mieux. J'en parle ailleurs bien au long dans l'un de mes livres. Ce cas fut trouvé fort èstrange par toute la France, et sur- tout à la cour, qui estoit lors en Provence. Je venois lors de la prise du Pignon de Bell) s en Barbarie , et de Portugal , et d'Espaigne. Je sçay ce qu'en dit le roy et la reyne , et les grands qui estoient là , et M. le connestable , qui en fut fort eslonné. Et le roy depescha M. de Rambouillet vers M. le cardinal et M. de Montmorency , qui dirent leurs raisons ainsy qu'ils purent ( dont n'y avoit manque d'un costé ny d'autre), que je dirois voluniiers; mais elles allongeroient trop ce discours , et aussy que je les dis ailleurs. M. le prince de Condé , bien qu'il fust chef des huguenots, se sentit luy-mesme fort offensé de cest affront faict à son cousin germain , et en prit Taffirmative ; force autres princes aussy , et mesmes M. de Monlpensier. Pour fin , par la sagesse et providence de la reyne mère , cela s'appaisa , et n'alla cesie contention plus advapt.Surtout M. le prince Porlian y receut un très-grand blasme , pour s'estre ainsy bandé de gayeté de cœur, ou pour sa relligion, contre la maison de Guyse, de laquelle il avoit receu tant de plaisirs et courtoisies, et, par sus toutes, trois : la première , l'assistance qui avoit estée faicie à sa mère la comtesse de Sennignan en prison , sa cause et sa délivrance ; la seconde , en ceste querelle contreM.de Montmorency que je viens raconter ; et la troîsiesme, qu'ils luy avoient faict espouser madamoiselle de Nevers , l'une des plus belles, honnesies, sages, vertueuses et riches filles de la France, et qui estoit digne d'un plus grand prince que luy , comme drspuis elle espousa ce grand M. de Guyse. Fine madame la douairière de Guyse , ceste si sage et vertueuse princesse, la nourrissoit, par la prière que feu M. de Nevers, son père , luy avoit faict de la tenir en sa compaignie , pour tenir d'elle , de sa belle et bonne nourriture , et sages vertus. Je l'y ay veue nourrir , et je sçay que M. le cardinal fut le premier moteur de ce maryage. Il luy rendit très-mal lu , à l'ap-

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peiiL de sa religion. Il ne debvoit point en cest endroicl obscurcir sa belle et claire réputation qu'il avoit, par une telle ingratitude; car il estoit de bonne part, de bonne race, brave, vaillant, généreux , adroict, et très accomply prince en tout , magnifique , libéral ; mais il se gasta fort là. Moy-mesme j'en fus autant marry qu'il estoit possible; car je luy estois fort serviteur, et luy m'aymoit autant que gentilhomme de la cour. Mais que voulez-vous? G'estoit sa religion qui Tavoit ainsy charmé et offusqué comme d'autres. Feu M. le prince de Coudé luy en fit bien la réprimande , comme i'ay sceu; car il avoit espousé sa niepce ; et luy sceut bien reprocher l'obligation qu*il avoit en la maison qu'il venoit offenser mal à propos. Si nous voulons croire la légende de Sainct-Nicaise, bastard prétendu de la maison de Guyse, il en eut la vangeance deux ans après, ou moins, car, par le moyen de Sainct-Barlhelemy , son bon averlant S il le fit mourir; et fut fort regretté de plusieurs honnestes gens de la cour. Pour moy , je luy donne ma bonne part de plusieurs larmes.

En ce conte il y a plusieurs choses à noter et considérer, que je laisse aux bons discoureurs , non-seulement pour le subject pour lequel je I'ay allégué, que pour autres.

Avant que faire fin je diray encor ce mot, que feu M. de Montpensier le bon homme dernier mort, dict Louys. a esté un prince qui en ses colères a esté fort subject à gourmander et offenser les personnes. Aussy n'avoit-il en luy autre si que celuy-là; car c'estoit un prince brave, vaillant, magnanime et très- bon chrestien, comme son patron le roy sainctLouys, qu'il vouloit imiter en tout. Aux troisiesmes troubles, il gourmanda et brava fort, de paroUes seulement pourtant, feu M. d'Auzances, le soupçonnant de la Religion. C'estoit à Mirebeau, aux troisiesmes guerres , où pourtant il servoit bien le roy en son armée. Plusieurs en blasmerent ledict prince; car M. d'Auzances estoit gentilhomme de grande maison, et de ceste grande de Montberon , Tune des grandes et antiques de la Guyenne. Il avoit esté lieutenant de roy dans Metz, ou dignement et très-sagejnent s'en estoit acquitté : et , estant là venu

^ Son bon faciendaire^ homme d'affaires.

pour servir son roy, il ne le debvoit ainsy traitter de rudes parolles, bien qu'il fust suspect de la Religion : et, pour ce, force honnestes gens s'en escandaliserent. Je sçay bien ce que j'en vis dire à M. de Biron, et de grande colère parler haut et bravement, jusques prest à venir à l'effect. Je sçay ce qu'il m'en dit, et la menée qu'il en tramoit; car M. d'Auzances estoit son parent proche à cause de la maison de Bourdeille et de Montberon, tous bons parens et alliés, et bons amys. Ledict M. de Montpensier en eut le vent, qui cala , et en parla à mondict sieur de Biron, lors mareschal gênerai de camp, et luy en fit ses excuses, et en fit parler à mondict sieur d'Auzances. Après cela , ledict seigneur d'Auzances se retira de Tarmée, bien que Monsieur luy remonstrast qu'il ne s'en falloit autrement formaliser et estomacquer. Si en conceut-il un tel chagrin et douleur en soy, que je croy qu'il mourut plustost du seing et soucy qu'il concepvoit en soy pour s'en vanger, que d autre mal. Je sçay ce qu'il m'en dit, car nous estions fort proches et très-bons amys; et si avoit le cœur grand, haut et brave, et peu endurant une injure : et croy que s*il east vescu, il eust faict un coup (car le roy François ! disoit que c'estoit une fort dangereuse et furieuse beste qu'un gentilhomme françoîs outragé, mal content et despité), si ce n'est que despuis cela se fust appaisé par l'alliance que prit M. le prince Dauphin son fils de la princesse sa femme, qui estoit fort prosche de M. d'Auzances, à cause de la maison de MareuiL de laquelle M. d'Auzances se pouvoit dire oncle à la mode de Bretaigne.

L'autre gentilhomme que j'ay veu à M. de Montpensier gourmander, ce fut un honneste jeune gentilhomme italien que nous avons veu à la cour, et qui despuis espousa madame Philippe, dame de Blere, mère de madame d'Angoulesme d'aujourd'huy. Ce fut au siège de La Rochelle qu'il parla à luy un peu outrageusement, et pour rien : et le traict n'en fut pas trouvé trop bon, ny des grands ny des petits; car c'estoit un honneste gentilhomme. Il gourmanda, devant Lusignan, M. de Serré, qui estoit un brave et vaillant gentilhomme; mais cela fut bien à propos; car, luy ayant esté pris dans Vjà Vacherie, et mené à M. de Montpensier, il luy demanda aussy tost pour qui il tenoit

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ceste place ainsy. L'autre luy respondit trèsmal : «Pour le roy, dit-il, monsieur.» Aussy tost ceste parolle dicte, M. de Mootpensier luy jetta un chandellier d'argent à la teste. «Quoy! a dit-il, suis-je un traistre et un rebelle, pour «assiéger une place que vous dites garder a pour le roy ? Voudriez- vous vous dire seryiaieur du roy, et moy un traistre et un rebelle? «Que suis-je icy devant, si-non pour faire la «guerre aux ennemysdu roy, et traislres et re- « bel les, comme vous estes, que je feray tous «pendre, et commanceray à vous le premier? «Allez : ostez-vous de devant moy.» M. de Montpensier eut là juste subject et raison de parler et gourmanderainsy ce gentilhomme, qui avoit tenu ceste parolle par trop préjudiciable à son honneur, et à luy qui tenoit le rang et place de roy, qui estoit autant se mocquer de luy

Voyiâ comment les princes sont loués pour se picquer bien à propos contre les petits et mesloués pour mal à propos; ainsy que Fut le cardinal de liOrraine, que j'ay ci-devant ailegué, contre M. d*Auzances, cy-dessus aussy mentionné, lequel, estant lieutenant de roy à Metz, et, voyant que M. le cardinal se vouloit usurper la ville de Marsaut au pays Mayssin, à cause de fevesché de Melz qu'il disoit en despendre, M. d'Auzances s'y opposa, et fut à son escient, ou plustost de par le roy, ou autre grand Ty poussant, et fit commandement à Salsede, gouverneur, de la garder pour le roy ; ce qui fut cause de la grande inimytié que luy porta ledict cardinal , que paravant j'avois veu le gouverner, et feu M, deGuyse son frère, paisiblement. M. le cardinal s'en plaignit au roy. Fa , pour ce, M. d'Auzances fut commandé du roy de le venir trouver à Moulins , ce que je vis, pour conter ses raisons en son conseil |)rivé, devant M. le cardinal, qui le commança à braver de parolles , présent le roy , jusqu'à Tappeller, petit gallant à quoy répliqua M. d'Auzances : qu'il estoit gentilhomme d'honneur, et qu'il n'estoit si petit gallant qu'il u'eust recherché son alliance pour un de ses nepveux qui estoit M. du Mayne, qu'on desiroit fort maryer avecques madamoiselle deMezieres, qui fut après maryée avecques M. le prince Dauphin; et, quant aux autres parolles outra- (jouses qu'il luy avoit dict, ce n'estoit point à

luy à qui il faisoit tort, mais au roy, qui donnoit libre accès et congé à un chascun de parier librement devant luy en son conseil, et dire ses raisons ; et les disant , et sur ce estre outragés, le roy en estoit offensé, et la cause luy touchoit de près. Gela fut aussy tost appaisé sur le coup ; mais M. d'Auzances ne laissa , après s'en estre retourné de le luy rendre ; car oncques puis il ne mit pied dans Marsaut, tant la vangeance est douce! Et nul grand ne peut-il dire, s'il a un ennemy, quel que soit-il, petit et non semblable à luy, que ce soit un ennemy petit.

Et pour dernier exemple, je n'allegueray que cestuy du duc de Milan , Galeas-Marie filsduducSforce, qui devint si tyran et vicieux, qu'il ne s'attaqua pas seulement aux biens de ses subjects, mais à leurs femmes et filles : si qu'un segnor André Lempugnan, impatient du tort qu'il faisoit à son frère d'une abbaye, se résolut, avecques d'autres conjurateurs, de le tuer; ce qu'il fit dans une église, feignant de vouloir parler à luy: et luy donna dans le corps et ventre deux ou trois coups d'une dague. Mais, avant qu'entreprendre ce meurtre, n'osant approcher ny offenser la personne du prince, duquel la grande beauté le rejettoit et estonnoit, (voyez quelle vertu porte une beauté!) s'advisa d'un moyen pours'asseurer : de manière qu'il le fit peindre dans un tableau fort au vif, contre lequel il donnoit de la dague à toutes fois qu'il y pensoit , et s'essayoit ainsy : et tant continua ces coups et ceste façon de faire, qu'un jour, se voyant tout accoustumé et asseuré de rapprocher et frapper, luy donna sept coups à bon escient, dont en tumba mort par terre tout estendu. Quel essay ! Je croy que le sieur de Montaigne ^ n'en a jamais faict ny escrit de pareil parmy les siens.

Or je fais fin , espérant de faire un second

* Montaigne, si fier deson rang de gentilhomme, est à plusieurs reprixes traité fort cayalièrement par Brantôme qui était beiucoup plus vain de son blason , et qui , à yrai dire, nVûtéléque fort peu de chose s'il n'eût été gentilhomme. La position dans laquelle II était placé dans le monde Va rendu lémriin de quelques faits curieux, pour lesquels on recherche son livre, et sans la connaissance desquels Thomme et l'auteur n'auraient que bien peu de poids. Montaigne, au contraire, était un bon citoyen, un honnête homme un homme moral , un philosophe et un grand écrivain.

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livret poar y descrireencor force particulières Façons qui se sont observées, s'oÛervent, et se peuvent observer pour faire les desfis et appels. Je diray aussy force diverses sortes d'accords et satisfactions de querelles qui se sont practiquées , lesquelles f ai veu , et desquelles je m'en puis souvenir.

^ On n*a point ce second livre que promettait Brantôme; U existe à ta biblioibèque royale de Paris- plusieurs

manutcrits de divers de tes ouvra^ corrigés de sa propre écriuire, fort difficile i lire, et plnsiniTS copies de ses Vies des grands capitaine» français et dm dames illuitres. Les manuscrits et Copies de ses au 1res ouvrages sont beaucoup plus rares. Je les ai tous collationnés soic^cusement avec toutes les édhionb qui ont précédé oeUenH , et ils m'ont fourni un grand nombre de corrections typographiques, de rectifications de faits, de lieux et de noms propres , et d'augmentations. On trouve tous ces manuscrits décrite en détail dans ma notice placée en tête de ce volume.

PIN DU TOMii PREMIER

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