DOM PEDRO DE NAVARRE
Ce fut là que ledict dom Pedro de Navarre perdit son latin et son espaignol, tout m&slé de ses astuces ; car il luy serabloit encor avoir affiaire avec les Mores de Barbarie, qui Font leurs guerres par petites et légères escarmouches et passades, sans jamais entamer guieres bien un gros combat ; au lieu que nos braves François, sans point marchander, sçavent donner et enfoncer aussy tost, et soubtenir ; ce qu'ils firent, en ayant bien pris le temps, après que Dostre artillerie eust bien joué.
Il y a eu quelques capitaines espaignols et françois, qui ont dict, en excusant ledict dom Pedro, que ceste tardance et temporisemrnt valloient beaucoup, s'il eust bien placé ses f^ens en lieu plus couvert que nostre artillerie ne les eust offensés; mais, s'en voyant ainsy maltraictés, se jetterent hors du retranchement, comme fit Fabricio Golomne, que j'ay dict cy-devaot, et voulurent vendre leur vie plus vaillamment. Aussy, pour dire vray, les Espaignols ne vouloient point combattre, et ne nous vouloient qu'amuser ; nos François mesmes ne vouloient non plus de combat, sans que nostre roy les pressa , et le commanda exprès à son nepveu, pour des raisons que je dis ailleurs.
Ce ne fut pas là le coup d'essay dudict dom Pedro, car le roy Ferdinand lui a voit baillé charge de ceste armée espaignolle qu'il envoya en Barbarie, où il fit très bien, comme j*en
parle au discours des colonels plus amplement Les Espaignols pour lors parloient de luy de ceste façon : El conde Pedro de Navarra era hombre que habia alcanzado muy grandes /ionras de guerra por estrafla astucla^ arte y singular sciencia,x fnaravlUoso ar^ tificio y mafia en tomar fortalezas^ sin tener ningun esplendor de liHage; c'est-à-dire ce conte Pedro de Navarre estoit un homme qui avoit attaiut de grands honneurs en guerre, pour une finesse estrange, art et singulière feçon à prendre places, sans pourtant qu'il eust autrement aucune splendeur de lignage.
Voyià comment ils en parloient : et pourtant luy donnèrent le tiltre de comte et de dom. Prenez le cas qu'il ne le fust de race ; mais il l'estoit par sa valeur et ses mérites. Je l'ay ainsy ouy dire aussi à-M. de Moniluc, que les Espaignols le tenoient ainsy ; possible de despit qu'ils eurent contre luy dequoy il les avoit quictés, et pris le party des François; car il n'y a gens au monde qu'ils haïssent plus qu'un révolté, et le deschiffrent le plus, et en disent plus de mal. Mais qu'eust-il feict, le pauvre diable ? le voyIà pris , le voyià confiné en une prison, et puis mis à rançon. Jamais son roy ne luy voulut donner un seul ducat pour le racheter. VoyIà le roy François qui le void des* espéré et malcontent, luy offre la délivrance de sa rançon et prison , et le prend en son service. J'ay ouy dire que le roy Ferdinand n'en fit plus cas, le soupçonnant qu'il n'eust pas bien faict en ceste battaille, ou qu'il eust joué ce jeu eiiprès pour faire perdre la battaille, et, pour ce, le quicta là , et le desdaigna : son avarice en fut bien aussy la cause. Tant y a que le roy ne se repentit point de se servir de luy en plusieurs bons endroicts, comme à la prise du chasteau de Milan, où il cuyda mourir soubs la mine et les pierres qui le couvrirent tout , non sans grand danger de sa vie.
Il eust aussy de belles charges àNaples soubs M. de Lautrec, commandant à toutes les ban • des des Gascons en gênerai , avec lesquels il fut envoyé comme seul chef à Melfe, qu'il prit bravement sur un des grands capitaines qui fussent de par delà, qui fut M. le prince de Melfe, qui l'attendit si bien qu'à beau jeu et beau combat fut beau retour.
1 II ne fut pas si heureux devant Napics, où y
VIES DES GRANDS CAPITAINES
ayaot employé tous ses cinq sens de nature et subtilités d'esprit, n'y peut rien faire, non plus que son gênerai, qui mourut, comme j'en parle en son lieu. Et quant à luy, se conduisant tellement quellement, à demy mort de maladie, avec le reste de Tarmée, et s'estant mis sur la queue vers Averse, il fut pris et mené à Naples, où, par le commandement de Tempereur, fut estouffé entre deux coiltes, comme me dirent aucuns vieux soldats espaignols la première fois que je fus à Naples, et m'en monstrerent le lieu et la prison. D'autres disent qu'il fut estranglé de corde par main de bourreau , mais pourtant en cachettes.
Ce fut mal faict, non de sa mort, car il estoit tant vieux et cassé qu'il n'en pbuvoit plus ; et à tels gens si vieux et cassés, et lan* guissanis prisonniers, nulle fortune peut adveuir meilleure que le trespas subit et inopiné. Mais Tempereur en fut blasmé; car il luy devoit aussy bien pardonner qu'à Gennes quelques années advant, qu'il i'alla secourir, où il fut pris : ou plustost luy devoit-il ordonner une prison perpétuelle, en laquelle eust ()eu escrire et laisser quelques beaux mémoires de son art et science par mode de passetemps, ou composer quelque belle histoire de ce qu'il avoit veu en son temps ; si que tout cela mesié ensemble eust peu beaucoup servir à la postérité, et à la curiosité de plusieurs bonnestes gens, ainsy que j'ay ouy dire qu'il en avoit la volonté et quelque commancement de le faire.
Eucor toute hayne et rancune que luy portoit TEspaignol et l'empereur, si fut-il honoré d'une très belle sépulture , toute pareille à celle de M. de Lautrec,que Ton void encore à Santa- Maria de la Nova dans Naples, tous deux l'un près de Taultre et vis à vis, et de marbre fin, avec ces mots gravés ( et ainsy se décore la vertu.)
EPrrAPHE DE DOM PEDRO DE NAVARRE.
Ossibus et memorlœ Pétri Navarri, Cantabri, solerU in expngnancUs urbibus arte clarissimi. Consalvus Ferdinandus, Ludovici fiUus, magni ConsaM nepos, Suessiœ principis, ducem Gallorum partes secutum pro sepulchri munere honestavit ; cwn hoc
in se habeai virtas, ut vd in hosie sit admi-^ rabilis. C'est-à-dire : «Aux os et à la mémoire de dom Pedro de Navarre, biscaln , rusé, accort , et renommé à prendre villes et places. Gonsalve Ferdinand , fils de Louys , nepvea du grand Gonsalve, prince de Sesse, a honoré un capitaine qui avoit suivy le party françois de ce don pie et charitable de sepulchre. Voyez ce que peut la vertu , qu'il faille quelle soit admirable à son ennemy 1 »
Certes ce prince est par trop à honorer d'une gloire immortelle. J'en parle à Tendroi^i de M. de Lautrec.
DOM ANTHOINEDELEYE.
Il fault venir à ceste heure à dom Anthoîac de Levé , lequel , bien qu'il fit ses premières armes soubs de grands capitaines , si fut il fort blasmé de ceux de sa nation , mesmes des Italiens et François, de n'avoir pas moins faict en ceste battaille de Raveime que les autres qui s'enfuirent. Toutesfois, il laissa despuis exemple à plusieurs qui font telles et si lourdes fautes : qu'il est bien aisé , en bien travaillant , bien faisant et bien guerroyant, de nettoyer et bien blanchir ces taches noires , aiosy que fit ce bon capitaine; car il peina et travailla, et mania si bien les armes despuis, en tous lieux , combats , rencontres et sièges, qu'onques puis on ne luy sceut reprocher sa faulte passée : et qui le décora encore plus , ce fut le siège de Pavîe, qui fut cause de la prise de noslre roy , delà perte de Testât de Milan , et pour un temps de la grande disgrâce de la France.
Aussy j'ai leu une fort belle lettre parmy celles de l'Arelin, qu'il luy escrivoit , le disant le seul brave artisan qui , de ses mains propres, avoit faict la couronne et le chapeau de triumphe que l'empereur Charles portoit sur sa teste : comme de vray, si nostre roy ne fust esté pris en ce siège et battaille, l'empereur n'eust faict de si belles choses qu'il fit puis après fort aysement.
Ceste gloire, certes, fut grande audict Anthoine de Levé : aussy pour sa devise il prit une ruche d'abeilles allans, entrans et travaillans