‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 36 sur 267 · DOM ANTHOINE DE LEVE · texte numérisé non relu

DOM ANTHOINE DE LEVE

ponr faire lear miel, avec ces mots : Sic vos non vobis; comme disant qu'il Faisoit tout pour autruy, et non pour Iny.II n*ya pas raison aussy qu^il portast ceste couronne, puis qu^il cstoit le serviteur, et Taulre le maîstre.

Or, estant à ce siège, ayant faute d'argent pour contenter et payer ses soldats , mesmes les lansquenets amutinés , il s'advisa de la ruse dont les histoires en parlent sans que je le die: mais la plus plaisante fut (racontent les Espaignois) que tomb toda la plata consagrada de los tempioSy prometiendo todas voces con vota sotemne à los santos, si quedaba vencedor, cosas harto majores que las que tomaba; de que hizb bâtir dinero groseramenie, Cest-a-dire : Il prit l'argent sacré des temples, promettant toutesfois, avecques vœu solemnel,aui saincis choses plus grandes que celles qu'il prenoit s'il demeuroit vainqueur ; et puis de cet argent , il en fit battre delà monnoye grossièrement. Mais il practiqua par emprès le proverbe : Passato il pericolo, gabbato il santo >, et n'en paya jamais rien. Quel payeur de debtes! Et se disoit dans Pavie, encor de mon jeune temps , qu'il laissa la debte à payer, et le vœu pour accomplir, à l'empereur, puisque cela estoit pour ses afFaires qu'il Tavoit empruropté et employé. Pareil traîct de Denysle tyran, quand il osta et arracha la robbe d'or â son Âpollo. Un pareil traict encor et plus plaisant d'un que fit donna Maria de Padilla, l'une des honnestes dames d'E<tpai[^ne , et des plus affectionnées à la rébellion qui se fit en Espaigpie, au commencement de l'empereur Charles, ainsy que dom Anthoine de Guevarra le raconte : laquelle , ayant faute d'argent pour la solde de ses soldats , prit tout l'or et argent de reliques de Tolède; mais ce Fut avecques une cerimonie saincte et plaisante, entrant dans l'église à genoux, les mains jointes, couverte d'un voile noir, où pour mieux dire , d'un sac mouillé , selon Rabelais , piteuse, marmiteuse, battant son estomach, pleurant et soupirant, deux grandes torches allumées devant elle : et puis ayant Faict gentiment son pillage, se retire aussi gentiment en même cerimonie , pensant et croyant Fermement que, par ceste triste cerimonie, ou pluslot hypochrysie , Dieu ne luy en sauroit mau-

* U pù-il passé, jn se moque du saint.

vais gré. Il y a bien i rire qui pourroit voir ce mesme mystère jouer. Mais le meilleur, dict le conte, que les larrons, quand ils desrobent quelque chose, ils le font avecques une grande joie et allégresse, et quand on les punit ils pleurent : ceste grande dame, au contraire, en desrobant pleuroit ; et si on Teost punie il eusl Fallu par conséquent qu'elle se fust prise à rire, au contraire des autres larrons, comme il se void.

Pour retourner au larcin d'Anlhoine de Levé, ou plustost emprunt pour son maistre , Tenipereur, qui n'en fit aucune restitution ny payement, il ne fit pas en cela ce que fit son brave ayeul Charles duc de Bourgogne, lequel , par repentance et amande à soy-mesraes imposée, pour avoir traicté un peu trop rigoureusement la ville du Liège , rebellée contre luy, quand il la prit, il donna et fit présent à la grand église d'un sainct George à cheval tout d'or fin. Gela se list dans Thisioire de Flandres. Le bon em« pereur, s'il en eust Faict de mesmes de quelque seul petit sainct seulement à l'église de Pavie , encor l'eust-on tenu plus religieux et conscien* tieux. Mais il ne s'en soucioit gnieres le gallant, car il pensoil reparer le tout sur ses vieux jours, en sa contrition, repentance et pénitence dernière, ayant remis le tout jusques alore , comme ont dict despuis ceux de Pavie.

Sur quoy j*ay veu une apologie qui fùc Faicle pour le roy François 1 et Henry II, contre lediet empereur et les Espaignols , qui luy reprochoient infiniment l'alliance qu'ils avment Faicte avec sultan Soliman et ses Turcs; mais on leur répliqua bien là dessus qu'après la guerre d'Allemagne l'empereur avoit assez maniFesté qu'il ne l'avoit pas fiiicte ponr la religion , ny pour le service de Dieu, dont il se couvroit , mais pour spolier les protestants de leurs biens et dignités, et s'en approprier. De Faict il permettoit aux lansquenets quil avoit en son camp qu'ils vesquissent publiquement selon leur nouvelle religion et institution, chantant leurs psaumes en leur langue, ayant prescheurs de leur doctrine , et usant ordinairement de toutes feçons contraires et prohibées de l'église catholique, et manger chair comm ils vouloient , devant tous ; mesmes qa'en le convention qu'il fit en la ville d'Auguste , il permit que les protestants fissent comeae île

VIES DES GRANDS CAPITAINES

avoient faict , et leur laissa leurs prescbes et prescheurs, ea leur accordant un intérim; possible qu'il n'en pouvoit avoir raison autrement. Voyià les propres mots de ladicte apologie ; et que son propre confesseur demeura si scandalisé ^ que, quand il vint un jour à se confesser à luy, il luy desnia Tabsolution, le mettant en peine d'en chercber un autre qui le voulust absoudre ^

L'apologie dict de plus de luy que, lors qu'il se saisit de Plaisance , il en voulut faire autant de Parme, sans le secours du roy Henry II, qui la prit en protection pour le duc, laquelle l'empereur disoit estre des places de l'église de laquelle il se disoit protectecteur, advocat et procureur. Mais ladicte apologie luy objecte qu'il en estoit l'advocat, pour faire le droict d'autruy sien; procureur, pour l'administrer sans rendre compte, et protecteur, pour garder d'où il se pouvoit une fois saisir sans l'escbapper, ny laissei^esperance d'en avoir raison ny restitution. Et quand on luy parla de la redilion de Plaisance, il en demanda l'advis à un vénérable docteur espaignol, de l'ordre de San Dominico , confesseur et modérateur de sa conscience. Il luy respondit, comme estant faict à sa main , que l'affaire estoit en doute aucunement, toutesfois qu'en obscurité de droicts , la condition du possesseur estoit la meilleure; et, partant, Sa Osarée Majesté, sans offenser sa conscience, attendant la discussion de la manière, pouvoit justement tenir la place : ce qu'il fit fort bien jusques à ce qu'il eust maryé sa fille naturelle avec M. le duc de Parme, qu'il la rendit, s'estant pourtant fort bien réservé une très belle et forte cidadelle, qu'il fit faire pour tousjours brider la ville : et je croy que les Espaignols y sont encor dedans , comme je les y ay veus.

Voilà au vray Tobjection que l'on donna pour iojTS à la conscience de ce brave empereur , lequel , pour excuser les braves et gallans hommes comme luy , disoit qu'estant courageux , ambitieux et grand guerrier, il ne pouvoit estre bon religieux et consciencieux. Et c'est ce que dict une fois ce grand marquis dePescaire aux guerres de Lombardie à M. le légat , qui fut après pape Clément , sur le règlement des de-

* Le manutcrit dit: «Ce qu^il fit d'un qui n'estoit si •enipoieux que le premier. >

sordres et des desbordemens de ses soldats : Monsehor legado , no hay casa mas dificultosa à los que exercen la guerra , que con îgual dicipUna servir en un mismo tiempo à Mars y à Cristo: porque el uso de la guerra en esta corrupcion de milicia parece ser en todo contrario à lajusticia y religion. a Monsieur le légat , il n'y a chose plus difficile à ceux qui exercent la guerre , que de sentir en un mesme temps, et esgale discipline, à Mars et à Christ, parce que Tusage de la guerre en ceste corruption de milice est du «tout contraire à la justice et à la religion. » Surquoy je m'en vays faire un conte dont il me soubvient fort bien , car j'y estois.

Aux premières guerres du siège d'Orléans, estant le caresme venu, ce gentil et brave seigneur M. de Sypierre , après la mort de M. de Guyse, commanda pour peu de jours à Tarmée, pour n'y avoir pour lors plus grand que luy : aussy pouvoit-il bien de raison y commander, puisqu'il estoit gouverneur de la personne du roy, et luy commandoit absolument , comme j'ay veu ( aussi sa discipline et corrections Tauroient rendu un très grand roy, s'il eust vescu) ; et ce en attendant messieurs d'Aumale et le mareschal de Brissac , qui vindrent puis après. Cependant les soldats ne pouvans bien vivre qu'avec grandes incommodités du poisson, M. de Sypierre fut prié , de la part des capitaines , de supplier M. le légat, qui pour lors estoit M. le cardinal de Ferrare Hypolite , et lors au camp avec la reyne-mère, qu'il donnast dispense de manger de la chair quelques jours de la sepmaine ; M. le légat d'abord trouve ceste requesle fort odieuse , et mesmes qu'on faisoit la guerre contre les hérétiques ennemys du caresme. Mais, après avoir un peu songé, il fit response que de chair il n'en falloit point parler, comme de chose abominable ; mais pour du beurre, du fromage et du laitage, qu'ils en mangeassentàquantité,ettantqu'ilsvoudroient, et leur en donnoit toute la dispense. M. de Sypierre , qui estoit prompt , fort libre , et Tun des gallans seigneurs qui jamais naistra en France, luy dict franchement : a Monsieur, ne «pensez pas régler nos gens de guerre comme a vos gens d'église : car autre chose est servir «Dieu et servir la guerre. Voulez- vous que je «vous die le vray? Ce n'est point en ce temps,

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