‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 44 sur 267 · CHARLES DE LANOY · texte numérisé non relu

CHARLES DE LANOY

valu ; et de ce le marqois n'en inculpoit Temperear, qui estoît tout bon de soy et lit>eral , nuis Charles de l^noy, qui sur cesle deli- Yrance allegooit beaucoup de raisons à Tempereur; et la principale et cachée pourtant estoil qu*il luy vouloit mal mortel.

Les Espaîgnols disent qu'après que ceste mocqaerie fut fticte par Charles de Lanoy à tous ces grands capitaines de ceste armée, vainqueurs de ceste battaille, ils Furent bien cstonnés et mocqués; car ils avoient si bien toQs ensemble concerté ceste transmigration du roy i Naples, jusques à envoyer au Castel NoYO luy Faire aprester et tapisser ses chambres , que Charles de Lanoy, fin et caut, estant arrivé à Gennes avec le roy, et de là à Portofin, sans dire gare, il fit Faire voilleet tirer droict en Espaigne , où il arriva à bon port.

Qui Furent bien eslonnés, ce fut M. de Bourbon, le marquis et autres grands capitaiues, poar avoir receu un tel affront, telle escome et baye , qui estoit certes trop honteuse, etmesmes que luy alloit triumpher à leurs despans, et porter la branche de laurier qu'il n'avoit seulement osé arracher de Tarbre, mais se la laire donner des mains d*autruy. Et , pour ce, tous députèrent M. de Bourbon , qui , pour tenir son roy prisonnier, pensoit bien Faire ses affaires ; mais le voyant eschappé de ses mains, en estoit do tout désespéré. Parquoy volontiers entreprit ce voyage d'E^paigne, où estant, ne peut parler si librement et haultement à Tempereur comme il eust bien voulu, ou comme son brave courage luy permettoit, et comme TaFfront qu'il avoit receu Ty poussoit : car volontiers un pauvre reFugié et banny en une esfrange terre ne peut parler hautt ny braver comme il voudrait et Faut. Il ne sceut sinon que dire et remonstrer à Tempereur que ledict Charles avoit gasté tous ses affaires, non-seulement en Italie , qui estoit tout le plus beau de leur courant cours, mais en France, laquelle ils voaloient aller conquérir à très bon marché, pour la trouver, disoient les Espaignols : Privada de rejr, de capitanes , de camileria, y despojada de dineros, pobra de consejos y mux dudosa de su salud, estando todos espantados por la estraha y grandisima destrufcion. «Privée de roy, de capitaines, de «cavallerie, despouillée de deniers, pauvre de

c conseil, et fort doubteuse de son salut, es- «tans tous estonnés pour telle et si estrange et «grande destruction.»

De manière que la France estant ainsy si Facilement conquise, et Tllalie par mesmes moyen, Tempereur puis après se pouvoit vanter d*estre monarque de tout le monde. Voyià ce que peut dire et remonstrer M. de Bourbon, selon sa petite Faculté de parler, que luy pouvoit permettre son exil et habitation où il estoit. Despues llegaron , ce disent les Espaignols, carias del marquez Pescara, mucho mas terribles que las palabras de Bourbon.

«Depuis arrivèrent les lettres du marquis, « qui Furent bien plus terribles que les parolles de « Bourbon : » là où il parle de ce Charles ( comme j'ay dict cy devant) et le menaçant au combat. Et ne Fault point doubter que si le marquis Fust esté en la place de Bourbon , qu'il ne Teust Faict appeller ; car il estoit hault à la main et prompt à la vengeance.

L'empereur leur respondit à tous : que ce que Charles de Lanoy avoit Faict estoit pour le proflct du gênerai et son service particulier, et non pour aucune envie , ny pour desrober rhonneur aux uns et aux autres, et qu'il sçavoit bien à qui il estoit justement deu , comme à eux qui estoient la principale cause du gaing de la battaille, et qu'il ne Faudroit de les eu tous libéralement recompenser; et en escrivit des lettres audict marquis, fort douces et aimables , qui luy promeltoient beaucoup , et mesmes la paye des soldats de l'armée ; après laquelle ledict marquis crioit fort pour l'avoir toute sur les bras, que le visce-roy luy avoit laissé sans un seul sol.

Or, si le marquis lui vouloit mal , quasy la pluspart des Espaignols luy en vouloient bien autant. De manera, dezian ellos, que como era mas fwnrado que los oiros de grandisimas honras y riquezas, asi era necesario quepadeciese terribles tempestades de embidiay odio,y se defendiese con los exquisitos ariificios de corte de los que elavia offendido. « De manière, disoient-ils, que «comme il estoit plus honoré que les autres «de grandes richesses et honneurs, aussyestoit* fi il nécessaire qu'il endurast plusieurs tempestes «d'envie et de hayne, et se defPendist avec de «très exquis artifices de cour de ceux qu'il

VIES DES GRAiN

a a voit offensés. «Bon advis pour les favoris de cour! comme certes il fit, et s'en despestra bravement. Âussy les Espaignols disoient de luy : Que era liomhre muy seflalado par su astuciasegretaf prudenciacubierta^y que avia ocupado tant grandes lionras, non por nobleza di sangre ni por alguna virtud ilustre, si fia solamente por una continua perseverancia de féal servicio como praticoy gentil ginete. «Que c'estoit un homme fort signalé « par sa finesse secrelle et couverte , et sa pru- «dence dissimulée et qu'il avoit occupé tels «grands honneurs, non par noblesse de sang, any par aucune vertu illustre; sinon seulement a par une continuelle persévérance de fidel sera vice, comme homme fort praliq, tringant et «fort complaisant. »

Voyià comme on en veut tousjours aux favoris des empereurs, roys et grands , et comme on les delracte, s'atlaquant à leur race, à leur honneur, à leur vie et biens. Si est ce que la maison de l^noy est grande et célébrée en Flandres : et les Espaignols lui donnoient le nom dedom Carlos, lequel dom ne se donne pas à de petits et bas compaignons et seigneurs. Toutesfois ils pouvoient dire qu'ils luy donnoient , non pour la race , mais pour le grade et dignité qu'il avoit. Il s'en faut pourtant rapporter aux histoires de Flandres, qui parlent de sa maison, la tenant pour ancienne.

L'empereur luy fit de grands biens et honneurs; et est mort riche et en tiltre de prince de Sulmonne. Ses successeurs sont grands encor aujourd'huy au royaume de Naples, Dieu mercy celuy qui le premier s'y establit grand. Ceux qui le vouloient excuser dequoy il avoit faictceste frasque à ses compaignons, de leur avoir ainsy desrobé le roy et porté en Espaigne, disoient que ce fut par finstinct, prière et importunité du roy François , qui pensoit , s'il avoit une fois veu l'empereur, son frère ( ainsy Tappelloit-il), et qu'ill'eust embouché, qu'il s'accorderoit aussy tost avec luy, et en aurait telle composition qu'il voudroit. Mais pour cela il n'en amanda pas mieux son marché , ainsTempira, comme il se lit et l'avons ouy dire aux nostres et cogneu par practique.

Tant y a, en quelque façon que ce visce-roy le fit, il servit là très bien son maistre, et luy fit un service trop signalé ; si que possible

DS CAPITAINES

l'ayant mené à Naples, où desjà ses chambres estoient dressées et tapissées au Castel Novo, ces messieurs de Bourbon et Pescayre, qui avoient tous les gens de guerre à leur dévotion, et tous affomés comme beaux loups, en eussent là disposé comme ils eussent voulu , et faict petite part à l'empereur; et le roy se fut entendu mieux avecqueseux , et les eust mieux gaignés; dont il s'en repentit bien après , comme j'ay ouy dire à personnes qui luy avoient ouy dire, Ainsy, en pensant bien faire d'un costé, il se perdit de l'autre; en chance possible pour se faire roy de Naples, s'accordanl bien avec Bourbon et Pescayre ; et eussent donné à songer à l'empereur. Je croy que Bourbon n'eust pas mieux désiré , et le marquis aussy, pour son grand mesconlentement, et eust Faict à la desesperade.

Pour fin, ce visce-roy estoil un très habile homme : il le monstra bien là , et pour son maistre et pour son particulier, tant du profict que de l'honneur; considérant qu'il n'esloit pas petit et aquedeproponerpormirado spectaculo a los pueblos d'Espanay lle\?ar en ella en triunfo y memoria perpétua de una incomparable Victoria, el major rey de toda lEuropa tomado en batalla, setialadamente por la vertud de aquella grandisima nacion, «Que de proposer pour un très beaus «pectacleau peuple d'Espaigne, et leur mener « en triumphe et mémoire perpétuelle d'une in- • comparable victoire, le plus grand roy de toute « l'Europe, prisen une battaille, signalement par a la vertu de ceste grandissime nation. » Quelles superbes parolles à la louange d'Espaigne! Et de faict ce visce-roy y fut le très bien venu, tant de son maistre que d'aucuns des grands.

Mais le pis fut qu'au desembarquement du roy, qui fut à Alicante, près de Valance, les soldats qui estoient de l'armement des galères qui avoient conduicl le roy, auxquels commandoicnt les capitaines Salzedo, Corbera et Sancta- Crux , et autres capitaines desquels ils avoient faict eslection des plus braves , vindrent à se mutiner, à cause de leurs payes qu'ils demandoient, et firent telle sédition, que à dom Char- I les de Lanoy fut tirée une harquebusade, qui ' estoit en la chambre du roy, près de luy à la fenestre; à quoy le roy l'eschappa belle; car rharquebuzade donna contre une coulonne de

marbre de la fcneslre où esloit appuyé le roy, qui, à ce qu'on dict, ne s'estonna point autrement , mais il le prit à fort mauvaise augure. Ce fut au vîsce-roy à se sauver par la porte de derrière , de jardin en jardin , de muraille en muraille, de goulyere en goutyere, et fuir tant qu il peut, jusqu'à ce qu'il trouva lieu pour bien se cacher; où après le tout s'appaisa, ayant donné de Targeul , là où la majesté et la belle grâce du roy servit beaucoup à cet appaisement. 1! cust mieux valu qu'il les eust entretenus en cest humeur et mutinement,et que par grandes promesses de payes doubles, voire triples, il les eusl çaignés, et, par leurs forces et moyen, se fu5l rembarqué dans les galères, et cusl fait voyie vers la France. G'estoit un coup brave cestuy là!

Cest à cesle herire à penser, quand le marquis, son grand ennemy, sceut ceste strctle , le contentement qu'il eust, et la risée qu'il eu fit, et &es autres ennemys comment ils en furent vangés, et ce qu'ils luy pouvoient reprocher pour telle fuittc; d'autant que le marquis, quelques années auparavant en Lombardie, les EspaigQols, lansquenets et Italiens s'estant tous eslevés et bandés les uns contre les autres à belles harquebusades et picques baissées , en despit de M. le légat, qui, avec sa croix y estant venu, n'y peut rien appaiser, mais le seul mnrquis survenant , et se jettant à travers les harquebusades et les picques, les appaisa aussy tost, et de bravade les fît tous retirer en leurs carliers : et en d'autres amutinemenis aussy il tes sceut très bien cbastier, et faire pendre aucuns pour donner exemple aux autres. Et ce futlors(comm€j*ay dict ailleurs) quand on luy rcmonstroit que l'empereur en auroit un jour aflairc, il leur respondit ce que j'ay dict cy devint : qu'il ne vonloit que le nom d'empereur fust subject à aucune considération ny péril. Ces mutins gasterent fort le triumphe de ce visce-roy, et ses ennemys en sceurent bien que dire de luy.

Il laissa un fîls, qui fut fort blasmé de n'avoir trop bien faict à la baltaille de Cerizolles, et se sauva des premiers dedans Ast, disent les histoires italiennes et espaignolles , arrivant le soir, et le marquis à minuict , bien que ce fils de visce-roy eust eu par advanl de belles charges , estant couronnel de la cavallerie légère de Tempereur : et s'appelloit le duc de Sulmonnc.

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