‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 58 sur 267 · M. DR BURE · texte numérisé non relu

M. DR BURE

Dsqoes aux espérons; chargea son collier et son grand manteau de Tordre , avec un riche bonnet à la polacre, qu'il portoit en teste pour Paymer plus que toute autre sorte de chapeau, Tespée au costé; et ainsy superbement vestu et armé, se fit porter dans une chaire en la salle de soDhostel, où il y avoit plusieurs couronnels de lansquenets , gentilshommes, capitaines et seigneurs flamans et espaignols, qui le vouloient voir avant mourir , parce que le bruit vola quant et quant par toute la ville que , dans si peu de temps, il devoit estre corps sans ame. Porté en sa salle, assis en sa chaire, et devant iuy sa salade enrichie de ses panaches et plumes, avec les gantelets, il pria ses deux frères d'alliance de vouloir faire appeller tous ses capitaines et officiers , qu'il vouloit voir pour leur dire adieu à tous, les uns après les autres; ce qoi fut iàict. Vindrcnt maistres d'hostel, pages, Talets de chambre, gentilshommes servans, pallefreniers , lacquais, portiers , sommeliers, maleliers et tous autres, auxquels à tous (plorans et se jettans à ses genoux) il parla humainement, recommandant ores cestuy cy , ores cestuy là , à M. d'Ârras , pour les recompenser selon leurs mérites, donnant à Tun un cheval, à l'autre un mollet , à l'autre un lévrier ou un accoustrement complet des siens; jusques à un pauvre fauconnier , chassieux , bossu , mal vestu , qui oe sçavoit approcher de son maistre pour loydire adieu, comme les autres de la maison aîoieot faict, pour estre mal en ordre , fut apperceu par le comte, dernier les autres, plorer chaudement le trespas de son bon maistre, fut aippellé pour venir à Iuy ; ce que fit le faulconnier, lequel son maistre consola ; et si l'interrogea particulièrement comme se portoient tels et telsoyseaux qu'il nourrissoit; nuis, tournant sa face vers Tevesque d'Arras, Iuy dict : « Mon «frère, je vous recommande ce mien faucon- ■uier ; je vous prie de mettre sur mon testa- «ment que j'entends qu'il ayt sa vie en ma mai- «son tant qu'il vivra. Helas! le petit bon homme «m'a bien servy, comme aussy il avoit faict ser- « vice à feu mon père, et a esté mal recompensé. » Tous les assisians, voyans un si familier devis d'an si grand seigneur à un si petit malotru , se mirent à plorer de compassion.

Pnis ayant dict adieu à tous ses officiers et serviteurs, leur avoir touché en la main, il de-

manda à boire en ce godet riche où il faisoit ses grands carrouxaveclescouronnelsquand il estoit en ses bonnes; et de faict voulut boire à la santé de l'empereur son maistre. Fit lors une belle harangue de sa vie et des honneurs qu'il avoit receus de son maistre , rendit le collier de la toison au comte d'Aremberg pour le rendre à l'empereur, beut le vin de l'estrier et de la mort, soutenu soubs les bras par deux de ses gentilshommes, remercia fort l'empereur, disant entre autres choses qu'il n'avoit jamais voulu boire en la bouteille des princes proteslans ny voiler face à son maistre, comme de ce faire il en avoit esté fort sollicité ; et plusieurs autres belles parolles, dignes d'éternelle mémoire, furent dictes et proférées par ce bon et brave capitaine.

Finalement, sentant qu'il s'en alloit, il se hasta de dire adieu à l'evesque d'Arras et au comte d'Aremberg, lesremerciant du vrayofficed'amy que tous deux Iuy avoient faict à l'article de la mort, pour l'avoir assisté en ceste dernière catastrophe de sa vie. Il dict adieu de mesmes à tous ces braves capitaines et gentilshommes qui là estoient. Puis, tournant la teste, appercevant M. Vesalins dernier celuy, l'embrassa, et le remercia de son ad vertissement. Finalement, dict : « Portez-moy sur le lict; voù il ne fut pas plustost posé qu'il mourut entre les bras de ceux qui le couchoient.

Ainsy, superbement vestu et armé, mourut ce grand cavallier flamand , à la manière de ces braves censeurs, sénateurs , dictateurs, aediles, proconsuls et autres princes romains , qui vestirent tous leurs robes rouges triumphales pour s'asseoir en leurs chaires d'y voire , où les soldats de Brennus, à la prise deRome. les trouvèrent assis au milieu de la grande place, pensant que ce fussent des dieux, les massacrèrent tous sans respecter leurs barbes ^.

Ainsy et royallement voulut mourir Marie Sluard , ceste brave reyne d'Escosse, allant à la mort et au supplice, avec ses plus riches vestemens qu'elle pouvoit avoir alors; s'estant en cela monstrée magnanime et vrayment reyne de France et d'Escosse.

Ainsy devroient mourir tous les plus grands de la terre, quand ils sentent que la dernière heure de leur vie doibt sonner, sans mourir en

« Le manoscril dit : « Sans re»pccier les barbet de cet saints Anthoioes de palais. ■

VIES DES GRANDS CAPITAINES

la plume comme canards , paisqall ne lear est donné de mourir en une journée, aux pieds des roys et de leurs généraux d'armes. Mort de grand capitaine , qui certes mérite d*estre historiée en une tapisserie, pour eslre ordinairement posée à la veue des princes, roys et f|;ouverneurs de provinces, pour leur servir de patron de bravement et royallement mourir! Ce que ne peut Faire dom Jouan d'Autriche peu devant qu'il rendist les derniers abois, fut Faict après sa mort, quand, dedans Namur, il Fut porté mort â la veue de toute Tarmée , si richement vestu et armé, qu'il a esté dict que ses chausses qu'on luy avoit vestu le jour de ses funérailles valloient plus de cinq mille ducats.

Tout cccy ay-je appris de vive voix d'aucuns de Flandres, où grands et petits parlent encor aujourd'hui de la brave mort de ce seigneur le comte de Bure , la mémoire duquel ne doibt jamais périr entre les hommes.

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