‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 74 sur 267 · DE TOLEDO · texte numérisé non relu

DE TOLEDO

lignée ; lequel luy donna fort libéralement , et comme luy sçactaant bon gré de ccstc belle requeste, ceste honnestc dame donne Leonor de Toledo, sortie d'une des grandes maisons d'Espaigne , et bien à luy convenante pour ses vertus et mérites.

L'autre fille, je ne sçay où elle fut mariée; mais Marie de Toledo fut la princesse de Sallerne, tant renommée par sa beauté, que qui eust esté à Naples, en ayant veu toutes les belles singularités qui sont U , et n'eust veu ladicte princesse, il n'avoit rien veu, disoit-on pour lors; de sorte que c'estoit un beau couple d'elle et de son jnary , lequel j'ay veu très beau prince : et falloit bien dire qu'il eust eu du mescontentement et mauvais traictement, fust de son beau père ou de l'empereur , qui le poussèrent et despiterent k laisser ceste belle femme, pour se bannir d'elle et du beau séjour de sa patrie. Ils en firent l'un et l'autre de très grands deuils de leurs séparations , sans pourtant se pouvoir Jamais rejoindre. Le prince fit une chaason de complainte qui commançoit :

Olii aie ! que yo no pensaba de partirme '.

Laquelle j'ay veu chanter long temps en Italie et en France ; et une autre espaignolle qui disoit:

Ya pat6 et liempo que era cnamorado, Va pas6 mi gloria , ya pasô mi ventura , Y lia lirgedo la liora de itii tepaliura *.

En toutes ces chansons douloureuses, il feisoit bien parestre ses mescontentemens , tri^ tesses et repentances d'avoir laissé si belle femme, de laquelle il ne devoit jamais se séparer 3 , ny aussi avoir quicté ses biens et terres pour venir pauvre en France, n'ayant pas dequoy se faire enterrer. Il fallut que la seconde femme qu'il espousa en Avignon pour son plaisir ( qu'on appelloit la belle Philopine ), mandiast à la cour, lors estant à Paris, et en la chambre de la reyne, comme je vis, pour son enterrement; et un chascun y contribuoit. M. Maisonfleur, gallant gentilhomme et très parfaict, en faisoit la queste; car il estoit huguenot et elle aussi, et pour charité de frerc

» Malheur à nir4 ! je ne peniois pai à parUr.

* Déjà a.pawé le teinpu où j*éloi« éprU d^amour ; déjà a poRsé ma gioirt- ; déjà a paMé mon bonheur; « e»t arrivée l'heure de ma mort.

» Le matHucrii ajiHiic : «Puisque !• proverbe ancîM d:t: Plus retient c... que

VIES DES GRANDS CAPITAINES

à sœur : on fit aussi rafler un poignard qui estoit au pauvre trespassé, Fort riche et décoré de force pierreries et belles turquoises, qui valloit plus de cinq cens escus, et ne fut raflé que pour cent. Grande pilié certes , et bel exemple pour ceux qui se bannissent et se perdent ainsy mal à propos !

Et certes cedict prince avoit tout plein de belles venus et valeurs. Il se comporta bravement à la baUaille de Gerizolles,car le marquis del Quasi l'ayant placé en sa place de baltaille avec sa troupe de huict cens chevaux qu'il avoit amenés de Naples, et commandé qu'il ne bougeast de là sans son exprès commandement qu'il luy diroit ou manderoit de marcher et d'attaquer; mais ledict marquis s'eslant oublié de luy mander , ou qu'il fust transporté en son esprit de son mal qu'il voyoit, ou que de bonne heure il partist , laissa son homme là , qui pourtant ne bougea , et fit tousjours halte et bonne contenance jusqu'à ce qu'il vist le desordre , et quasy Tachevement de la battaille , et se retira sain et en bon ordre; Dieu mercy qu'il ne fut attaqué, comme dict le discours de la battaille.

C'est une belle question que j'ay veu desbattre, sçavoir si l'on ne doit point partir ny s'esbranler sans congé, bien qu'on en voye le besoing. Les uns tiennent \epro, les autres le contra. Un nepveu de Charles de Lanoy en fit de mesmes à la battaille de Pavye, dont d'aucuns fut loué, et d'autres mesprisé; car c'est comme un secours de reserve. Geste fermeté et halte servit bien après audict marquis : car bientost après ceste troupe luy ayda , avec d'autre cavallerie ramassée , à faire un gros qui servit fort à rompre et desfaire les forces du sietir de Strozze et du duc de Somme, et les empescher par deux fois de se joindre avec celles de M. d'Anguien : où ledict marquis fit un acte fort généreux ; car ledict duc de Somme y ayant esté pris prisonnier, il le fit aussi tost esvader soubs main , se doublant bien que l'empereur luy eust faict mauvais party , et aussi qu'il estoit son parent.

De ce duc de Somme j'en parle ailleurs pour avoir esté un brave et vaillant capitaine, et très loyal François; car, pour avoir esté tel, il vesquit et mourut pauvre en France, comme les autres.

11 n'y eut que le seigneur JuUes Brancasso qui

s'advisa de bonne heure. Après avoir traisoé resguillette en France , nacquetté les trésoriers de l'espargne sur quelque chetive pension qu'on luy donnoit, dont il en estoit payée demy, comme je l'ay veu, il fit requérir dom Joan d^Austrie de sa grâce au roy d'Espaigne , qui la luy donna ; et, s'estant retiré à Naples, il se mit si bien en grâce avec dom Joan pour les belles et bonnes parties qui estoient en luy, qu'il paracheva ses jours plus heureusement que les autres bannys.

Je ne parle point du duc d*Atrie, de ceste grande ancienne maison d'Agua-Yiva : car, par le moyen de son beau père, le prince de Melfe, il fut bien; non pas tant qu'il meritoit, car c'estoit un fort honneste seigneur: et laissa de luy deux fort belles et honnestes filles .Tune fut religieuse; l'autre fut madamoyselle d'Atrie, long temps nourrie fille à la cour de la reyne mère et reyne de Navarre, qui l'aymoient etl'assistoient bien tousjonrs. Elle fut l'une des honnestes, belles et sages, des meilleures et des plus dévotes de la cour , et qui , par sa bonté et douceur , se faisoit autant aymer et honorer : et puis espousa M. le comte de Ghasteau- Vilain, qui avoit de beaux et grands moyens, et luy en laissa après sa mort, avec d'honnestes enfans , tant fils que filles; et demeura veufve fort jeune sans se vouloir remarier, s'adonnant du tout aux dévotions et à servir Dieu quasy ordinairement , et à la belle instruction de ses enfans. Belle vertu certes à qui la peut ainsy exercer ! C'est assez demeuré en ceste digression ; car je pense en avoir touché quelque mot ailleurs : je ne puis me souvenir de tout. Retournons au grand chemin.

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