‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 79 sur 267 · DOM GARCYE DE TOLEDO · texte numérisé non relu

DOM GARCYE DE TOLEDO

Doro Garcye de Toledo y servit beaucoup, qui esioil visce-roy de Sicille, et qui commandoit, et qui a esté un très bon et sage capitaine. Encor qu'il fiist long et lent, ce disoitou, et de fort petite complexioo, maladif et tournoenté des gouttes, si est-ce néanmoins qu'il a bien secouru la chrestienté. Il assista brt bien à la prise de la ville d'AfFrique, et fut celuy qui s'advisa , pour faire la batterie de mer, de desarmer deux galères et les lier et joindre ensemble, et avec force tables et aix dessus bien aplanis, où il fit mettre quatre canons en batterie qui furent en partie cause du gaing de la place, avec la batterie de terre et le brave assaut que les capitaines et soldats espaignols et italiens avec les chevaliers donnèrent. Après dom Juan de Vega, pour lors visce-roy de Sicille, dom Garcie eut sa place, tant pour Tamour de sa valeur que pour Tamour de la grand maison d'où il estoit, fils de

* \\ moarut au moif de noTembre 1560» âgé de quatre* Tiogt'treize aot.

Pedro de Toledo. Il a tousjours bien faict en sa charge et par tout où il s'est trouvé ; aussy estoit-il de très bon haras. Il prit la ville de Bellys et le Pignon; il secourut Malte par deux fois; et surtout il s'entendoit très bien avec le seigneur André Doria , qui avoit la charge de la mer, et qui vint bravement et résolu au premier secours de Malte , pour combattre Tarmée turquesque si elle n'eust bougé de bonne heure; car il estoit très vaillant, comme j'ay dict. Ledict seigneur André n'estoit pas trop François. Au second secours de Malte, ainsi qu'il disnoit un jour avec M. le grand maistre et M. le marquis de Pescayre (il y avoit aussy messieurs de Strozze et Brissac qui disnoient, et quelques uns de nous autres), ainsy que nous disnions et qu'on causoit , comme Ton voit, il nous vint faire la guerre de la paix passée, faicte entre le roy Henry et Philippe, et comment nous avions quicté tant de belles places que nous avions rendues, mesmes que son père, M le mareschal de Brissac, en fit trop bon marché de celles qu'il avoit entre ses mains. M. de Brissac respondit que c'estoit une faute qui avoit esté faicte , et que s'il falloit recommencer et retourner à la guerre, qu'on n'en serait pas quicte à si bon marché. Le sieur André respondit : a Ah ! pleust à Dieu que nous peus- «sions la refaire! Alors je répliquai qu on avoit bien veu refaire et recommaucer des parties, que ceux qui demandoient le refaict les perdoient le plus souvant. Luy, qui estoit bon compaignon certes, le trouva bon et se mit à rire, et sur tout le grand maistre. Et sur ce, ledict sieur André demanda cartes et dez pour jouer; car je l'ay veu qu'il estoit un très grand joueur.

Il y avoit parmy nous autres François un capitaine, enfant de Poictiers , qui s'appelloil La Roue, gentil soldadin certes, mon grand amy; et qui n'a voit que Tespée et la cappe, et son jeu ; car il estoit un très beau joueur. Il s'estoit dépaysé et avoit demeuré huict ou neuf*ans parmy les galères de Gennes, de Naple^, de Sicille, d'Espaigne et parmy toutes ces villes maritimes, faisant tousjours voyages, et mesmes avec le seigneur Jehan André qui le cognoissoit fort bmillierement et jouoit fort souvent avec luy; car c estoit la couche ordinaire de cinq à six mille escus d'un coup de dé.

Un jour ils vindrent à jouer. Le seigneur

lehan André vint à perdre contre loy quelques dix mille escus. Il luy demanda après s1l vouloit jouer contre une de ses galères pour vingt mille escus qu'il luy roonstra. L'autre le voulut , et le dé escheut au sieur Jehan André. Il livre chance; le capitaine La Roue luy couche tout d'un coup dix mille escus. Le seigneur André lui quicte le dé, contre sa cousiume pourtant, disant : a Je ne veux pas que ce jeune «capitaine advanturier, qui n'a de quoy perdre, t me gaigue ma galère pour s'en aller trium- «pher en France à mes despaos et de mon a honneur, et qu'on die : Voylà une des ga- A leres de Jehan-André qu'un tel luy a gaigné. 9 Et le disoit tout en riant , car pour les biens il s'en soucioit peu, n'estant de son naturel avare, et aussy que le roy son maistre i'appoinctoit très bien et lui fiiisoit de grand estats , ainsy qu'il les meritoit. Aussy le servoit-il bien par tout où il s'est trouvé, comme il fil à la battaille de Lepantho, là où il monstra tous les efFecis d'un bon capitaine de mer et de bon soldat.

J'ay ouy dire qu'un de ces ans, despuis la IreFve faicte entre le roy d'Espaigne et le grand seigneur, ils se rencontrèrent, luy et FOuchaly, en quelque conlrée de la Barbarie , et ce en pleine mer, chascun autant de galères l'un que l'autre; et pou voient avoir cinquante galères chascun. Pour l'observance estroicte de la trefve ils ne se demaudereut rien en le faict d'hostilité; ains, s'estant entrecogneus les uns les autres, arresterent leurs galères; et se mirent toutes en joly (c'est un mot de galères que l'on use quand elles ne voguent en advant ny en arrière et qu'elles Font halte ); et sur ce, tant d'un costé que d'autre , s'entre-saluerent de cannonades et harquebusades qu'on n'eust pas ouy tonner ; et puis se despartirent ainsy, non, à mon advis, sans regretter et plaindre la loy de la trefve ny de guerre, qui leur eust permis de venir aux mains-sçavoir à qui demeureroit la victoire, puisqu'ils estoient en si belle mer et si belle occasion pour gaigner ou perdre. Voylà comment il faict beau d'observer toutes loix bonnes.

DRAGDT.

Puisqu'il vient à poinct de parler de ce Dragut et TOuchaly, j'ay trouvé bon d'en toucher quelques mots que j'ay appris, tant des uns que des autres mariniers du Levant, que d'un petit traicté fait en espaignol De la conquista de Jfrica.

Ce Dragut donc fut natif de Natolie,qui est en Asie la mineure, d'un petit village qui s'appelle Ghara-Balac , né de pauvres parens villageois. Luy se voyant pauvre, et ambitieux d'avoir quelque peu de bien pour un jour secourir à sa misérable vieillese, il se donna page d'un Ar-Rays, corsaire de sa mesme patrie ; lequel le voyant barbe rousse, et le trouvant à son gré , le prit et s'en servit en sa villaine sodomie ; et s'en estant bien servy, il lui donne une fuste bien armée avec sa patente de capitaine ; et en ayant faict un assez bon commancement , il i'advantagea de plus grand nombre de vaisseaux : | si bien que s'estant mis sur mer à l'advan- ! ture, il rencontra sur la mer Adriatique un > seigneur magnifique vénitien, appelle Pascalico, ' ayant soubs sa charge quelques galères qui gar- I doient le golfe de Venise. U le chargea si bien, que la fortune fut si bonne pour luy, qu'il en prit une partie, et avec l'autre ledict seigneur magnifique fut contrainct se sauver à la volte de Gorfou. Dragut se retire avec sa prise à Gerbes. Et, d'autant qu'il n'a voit pas encor les moyens assez bastans pour entretenir si grand train ny si grand estât de galères , il fit desfaire celles qu'il avoit gaignées, furs une qu'il arma pourtant pour le coup, mais après Jeannelin Doria la luy prit, comme j'ay dit; et du bou et du fer en fit faire quatre galiiottes très bonnes et belles, ainsy qu'il luy pleut. Et, avecques une très bonne que luy avoit donnée Barbcrousse (c'estoieht cinq ), il se mit en cours. A yant assemblé avec luy de compaignie d'autres corsaires, ils furent unze bonnes galiiottes, et avec lesquelles ne faut point doubter des maux qu'ils firent le long des costes chrestiennes.

Le seigneur André Doria ne pouvant souffrir ces voleries et maux qu'on luy venoit dire tous les jours que faisoit Dragut, ayant assemblé toutes ses isaleres genevoises et celles de Sî«

DRAOUt.

Ut

dHe, aoiquelles commandoit poar lors un galant cavalier espaignol, nommé dom Berenquel de Reqaesens , il se mit à la chasse de Dragut et vers Sicille et vers Sardaigne, et par tout. Enfin il vînt à Ciorsegue, en un iK>rt dict Gyrelate, en Galvi et Ayazo, là où s'amusant pour despartir entre luy et ses compaignons le butin qa'il avoit Faict , et sur tout les pauvres aines chresliennes , il fut chargé si vivement, qo'a^ant un peu rendu de combat et tiré son artillerie, il fut investy et pris, luy et tous ses vaisseau! , fors une fuste et une galère qui se sauvèrent, et aussy tost mis â la chaisne luy et ses capitaines , et tous ses gens. Pour ce il ne perdit courage , comme j'ay ouy raconter à M. Parisot , grand maistre de Malte , qui , le voyant un jour ainsy à la cadene advant qu'il fost grand maistre, et luy aussi qnll avoit veu ainsy auparavant i la cadene, M. le grand maistre luy dict : Seflor Dragut, usanza de guerra^ Il lui respondit : V mudanza de fortuna ^. Tant y a qu'il ne chauma pas en sa captivité; car il fit si bien et beau, et mesnagea sesaffiiires si bien, que Barberousse luy presta trois mille escus pour sa rançon qu'il paya : et par ainsy il sortit, en faisant promesse et serment que jamais il ne ferait la guerre en la rivière de Gennes.

Voyià comment il sortit, qui fut une grand honte pour ceox qui le laissèrent aller par telle avarice et pour si peu d'argent, encore luy, dis je, qui avoit desjà fiiict tant de maux à la chreslienté, et estoit prest et sufHsant d'en Faire d'advantage. |fais quelle est la chose que Ton ne fasse pour Tavarice? Celle là pourtant cousta bon aux Genevois et autres chresliens : car il ne fut pas plustost sorty qu'il se remit mieux que jamais; ets'estant retiré h Gerbes, par le crédit qu'il eut avec aucuns compaignons, et le bruit de son nom et valeur, il amassa une vin^^^nine de fnstes , et tourna à la volte de Gennes, disant : le serment qu1l avoit faict en prison et par contraincte n'estre bon ny tenable. H y rencontra une galère du visromte de Cigalla , qui venoit de Levant , chargée d*esclaves et marchandises, laquelle il prit; et aussi tost s'en retourna à Gerbes; là où de ce butin il se refit si bien qu'il assembla nne

* Coutume de guerre.

' Changement de fortune.

grande armée, avec laquelle il battit les costea de Gennes et l^paigne, où il fit de grandes pilleries : et puis vint prendre Gastel-la-Mar , de près de Naples , environ loin de vingt-huit lieues dudict Naples, et y prit force âmes chrestîennes. Et s'esiant mis au large de la mer et arboré la bandiere du rachaptement, ainsy qu'il estoit sur le marché, voicy une galère de Malte qui parut, laquelle venoit de France et emporioit quelques vingt mille escus de l'argent que tous les ans les chevaliers françois cnvoyent là quérir de leur revenu , et se le faisoient là porter. Par cas, le capitaine de l'isle d'isquie adverlit par trois volées de canon que la mer estoit brutte (ils usent de ces roots pour dire qu'il y a des cor^ saires en mer). Les pauvres chevaliers françois, pensant que ce fust une salve que le chasieau leur fist, se donnèrent la garde qu'ils furent surpris et investis. André Doria , bien fasché et despité d'avoir lasché cet homme, se remet encor à la chasse pour luy; mais il estoit retiré en une bonne retraicte qu'en la ville d'AfFrique, dont il s'estoit saisy et gaigné par belle force. De long temps il y avoit jette la veue dessus, disant que c'estoit sa vraye proye r: et pour l'avoir , comme fin renard , toutes ibis et quantes qu'il faisoit quelque belle prise , il s'en venoit là souvent despartir son butin ; et sur tout ne failloit d'en faire tousjours quelque petite part aux principaux de la ville : si bien que pensant les avoir guignés, un jour leur conseil estant assemblé, les pria tous de le vouloir recevoir pour citoyen de leur ville , et l'honorer du droict de leur bourgeoisie. De cinq du conseil il y en eut quatre qui le refusèrent tout à plat, s'excusant bonnestement pourtant que cela ne se pouvoit faire. Il y en eut le cinquiesme qui en fut d'advis qu'on le receut, mais il ne fut creu. Dragut dissimula le tout modestement: et celuy qui tenoit le party de Dragut s'appeloit Brambare. Il s'en vint trouver Dragut en sa gallere, là où ils concertèrent tous deux de la prise de la ville, qui fut telle : que Dragut fit lever Fancre et faire sa vogue tant qu'on l'eut perdu de veue ; sur le soir il tourne proue et à force de vogues et de voilles il s'en tourna court d'où il estoit party ; et un peu au dessus de la ville met en terre cinq cens bons hommes des meilleors qu'il eust ; et puis s'en vint devant la ville, contre laquelle il se met à tirer force

VIES DES GRANDS CAPITAINES

coups de canon, et donner rallarme à ceux de la ville, qui tous accoururent aux murailles et au port pour la deffence. Cependant ses gens déterre, qu'il a voit desembarqués au dessus, couloient tousjours, qui vindrent jusques au pied de la muraille, du costé qu'avoit esté arresté. Ce Brambare, qui Tattendoit avec d'aulres siens partisans, presta la main pour monter ; si bien que tous les cinq cens y montèrent si aisément qu'on n'en eut jamais nouvelles, jusques à ce que d'une furie ils vindrent à charger par derrière qu'en un rien ils se rendirent maistres de la ville, avec assez de meurtre et pillerie : toutcsFois, parce que Dragut se vouloit servir de la place, il fit cesser aussitost et le meurtre et la pillerie.

Luy estant donc logé là à son souhait, et ayant bonne retraicte, ne faut point demander s'il eust faict beaucoup de mal s'il eust eu le loisir. Mais y ayant laissé un sien cousin en garnison pour gouverneur, avec de bons hommes choisis, tant de Turcs, Mores que renégats, il en sortit pour aller à la chasse et en cours. Sur quoy André Doria arriva avec une très belle armée de mer, qui l'assiégea et la prit, comme j'ay dict, sans que jamais fust en la puissance de Dragut de donner secours ny grande allarme. Et désespéré de retraicte , car il n'en avoit aucune parce que les gouverneurs des costes ne le vouloient aucunement retirer , par le commandement du grand seigneur, qui luy vouloit mal, d*autant qu'il faisoit son cas à part et vouloit faire du seigneur souverain, sans aucunement le recognoistre ny céder à aucuns, fors au dieu Neptune , son dieu des eaux ; parquoy il s'advisa d'envoyer une ambassade vers le grand seigneur, sans oublier les presens (car à la porte du grand seigneur, depuis les plus petits jusques aux plus grands , les Turcs sont naturellement outrés d'avarice), et supplia le grand seigneur de luy pardonner le passé, luy promettant de luy fiaiire à l'advenir de grands services.

Le Grand Seigneur, qui cognoissoit cet homme de grand service , fut très aise de luy pardonner, et luy, en contr'eschange de son ambassade, lui envoya un de ses sancgiacs, qui apporta toute oubliance et pardon à Dragut, et puissance de faire la guerre à outrance à la cbrestienté et l'endommager, faisant commandement à tous scH gouverneurs de ports de le

retirer. Nottez quel honneur et quel heur eut cet homme, qui, ne portant pour lors autre titre que de corsaire, ou simple rays (qui est autant à dire comme capitaine) , eut ceste présomption d'envoyer une ambassade devers l'empereur de tout l'Orient et en recevoir de luy. Possible telle fortune ny pareille gloire se trouvera-elle en personne denostre temps ny de nos pères. Luy donc, pour monstrer à son prince qu'il ne luy avoit rien dict qu'il ne le tint , se mit en mer , et fit de grands dommages aux chrestiens de delà; et mesmes se joignit avec Tarniée du grand seigneur, qu'il avoit envoyée par Couradin-Bascha pour ravager tout , du despit qu'il avoit de la ville d'Âffrique, prise contre la trefve entre luy et l'empereur paravant jurée. Il eut cet honneur de mener l'advant garde de ceste armée, qui n'estoit pas petite, car elle estoit composée de six vingts grandes galères et deux mahommes, sans compter force autres petits vaisseaux , comme galliottes , fustes, brigantins et fregattes. Après avoir donc pris Tripoly, le Gozze près de Malte, saccagé toute l'isle, et puis après passé par le Far de Messine, prisRegge, pillé et saccagé une infinité de villes , petites places, bourgades , et venu devant Naples, tiré contre la ville coups de canon, et puis donné la charge à André Doria, comme j'ay dict, et pris cinq de ses galères et mis à fonds deux, après qne Dragut eut faict tout cela, à son tour, et<iue toute la grande armée fut tournée à Gonstantinople, parquoi il se met en queste après luy de toutes parts; et, l'ayant fally aux Gerbes, il vint aux Sequennes de Barbarie; il le trouva dans le canal. Qui fut bien aise? ce fut André Doria. L'ayant là acculé et coigné , qu'il n'en pouvoit jamais sortir sans sa miséricorde , car il n'y avoit nulle porte derrière, ny apparance, Dragut , sans s'estonner, fait un petit fort à la baste sur terre, à Temboucheure du canal, et empesche par ce moyen l'entrée aux chrestiens, d'autant qu'il y avoit faict descendre trois à quatre grosses pièces qui tiroient incessamment sur les galères cbrestiennes. Cependant il forge en soy une astuce, ny militaire, ny renarde, mais du tout diabolique : parquoy il amasse le plus de gens du pays qu'il peut , qui pouvoient monter jusques à cinq cens, les paye très bien , et avec sa chiorme et ses soldats et mariniers , par une belle nuict

UOUCHALY.

lia

jette ses galleres hors de Teau, et les met en terre, les faisant couller et rouller par des roulleaox environ trois lieux ; et fit si bien par la main des travaillenrs, qu'elles s'allèrent jetter de Taotre costé dans Teau , en un autre canal , là où il les arme et refaict soudain. Cependant

temps f un chascun ayant mis la main à Tœu vre , qu'une flotte de navires assiefçée parut bien equippée et armée, n'ayant faict que roder et voguer à l'entour de la forteresse, et la vit on surgir à la rade devant le port ; ce qui eslonna fort les Romains. Dragut possible, ou l'un des

«s gens de son fort de terre faisoient tousjours I siens , pourroit avoir leu l'histoire ; car tout se

bonne mine, et ne cessoient de combattre. Quand Dragut vit qu'il estoit temps , il envoya ses gens desengager, et leur manda de quicter le fort de nuict et se venir embarquer; ce qu'ils firent si excortement et diligemment, que André Doria n'en sceut jamais rien jusques à ce que Dragut commança à paroistre en pleine mer avec ses galleres , qui avoient passé de l'autre costé. Qui fot estonné? ce fot André Doria, qui se mit à la poursuite ; mais il n'estoit plus temps , car il estoit fort loing, et si ne craignoit-il pas tant son ennemy qu'il ne prist par rencontre (quasy à la vue d'André Doria ) une gallere qui venoit de Sicille et portoit quelques vivres et cinquante soldats à l'armée chresiienne. Dragut rafla et frisa tout cela , et puis se sauva. J'en ay ouy foire le conte à une infinité de mariniers et soldats, qui le disent encor par toutes les costes, et comme André Doria s'eslonna de ceste escapade; si bien qu'il ne peut croire que ce fost esté un œuvre divin, mais du tout diabolique et infernal , auquel les Romains, forceors de nature (et y fust esté leur Lucullas), n'eussent sceu approcher. Et dict bien plus que, si le diable ne s'en fost point meslé , ou quelque nompareil sorcier par adjuration et imprécations, il tenoit Dragut le plus grand capitaine de la mer, et qu'il luy ccdoit la gloire: comme certes ce cas fot admirable.

Nous lisons dans Tite-Live un semblable traict pourtant que fit Annibal en la ville de Tarante; car ayant proposé aux Tarantins qu'il falloii ester leurs vaisseaux de mer du havre où ils estoient resserrés et assiégés de la grosse armée de mer des Romains , et eux trouvans cela impossible , il leur dict que plusieurs choses semblent souvent embrouillées qu'on les desmesle par artifice et dextérité; et pour ce, avec des engins qu'il invanta et des charyots et chevaux, il fit rembarquer par terre tous les vaisseaux par la ville et les rues , l'esplanade en estant très bien auparavant faicte; li qu'ils les roullerent si bien et en peu de

pratique si l'oun'invante tousjours de nouveau , encor qu'on die qu'il n'y a rien qui n'ayt esté invanié.

Ce Dragut fot aussy cause de ceste grande desfaicte chrestienne aux Gerbes ; puis, quelques temps après, il vint mourir au siège de Malte, sultan Solyman le tenant si grand capitaine, qu'il commanda nommément à Rostan bascha qu'il n'entreprist rien sans l'advis et conseil de Dragut ; lequel n'estoit venu du commencement si tost là devant comme Tarmée , s'amusant à amasser les vaisseaux et forces d'Alger; où estant arrivé, il trouva comme desjâ on avoit assiégé le fort Sainct Ëlme ; et de prime abord il y trouva fort à dire , car il y vil la batterie se foire de si loing que de long temps on ne l'eust pris. Parquoy il commanda de l'approcher , que luy y estant si près, pour la voir mieux foire , fot blessé d'un esclat de pierre dans la teste dont il mourut aussy tost; ce qui vint bien à poinct pour les chrestiens, car s'il ne fost mort, ils n'en eussent pas eu si bon marché qu'ils eurent , ainsy que j'ay ouy dire à M. le grand-maistre qui en fot très aise de sa mort , et à qui j'ay veu louer ce Dragut beaucoup. Dieu les garentit tous par la mort de cet homme; car il estoit très dangereux en feict de guerre. Voylù la fin de Dragut.

L'OUCHALY.

Or j'ay veu plusieurs mariniers et capitaines de mer, et mesmes les chevalliers de Malte, foire entr'eux question à sçavoir qui estoit plus grand homme de mer et capitaine , ou Dragut , ou l'Ouchaly. Les uns tenoient pour l'un, et les autres pour l'autre.

Ceux qui tenoient pour l'Ouchaly disoient qu'il avoit eu de plus grandes et honorables cnarges que Dragut ; car il avoit commande

en gênerai et admirai du grand seigneur, et que la belle faction qu il fit à la batlaille de Upanthe Tesleva bien Fort , d'autant qu'après avoir combattu tout ce qui se pouvoit , et pris Testendard de ceux de la religion (qui Fut un grand cas, car ces braves gens ont tousjours bien Faict en tous lieux quils ont esté, et ont esté invincibles, pour si peu qu'ils sont), il se relira cncor avec Force vaisseaux à Constant inople, ayant cesie assurance de se présenter au grand seigneur, qui cnrageoit de despit et ne vouloit voir nul de ses capitaines qui eussent esté là. Mais TOuchaly pressant pour avoir Taudiance, et l'ayant obtenue, fit entendre à son prince si bien ses raisons, qu'il louyl et l'honora de plus grands charges qu'il n'avoit ; sçachant bien aussy qu'il avoit perdu tous ses meilleurs hommes, et que de nécessité il se Falloit servir de cet homme capable, resté du nauFFrage et reliques de tant d'autres. Comme de vroy il releva certes ce coup là son prince , son dieu Mahommet; mais Dieu roercy qu'on ne le pressa par après comme l'en devoit; je diray ailleurs qui en Fut la cause.

Puis se mit en suprême crédit par la prise de la Colette, qui Fut fsAcie par grand fortune, ^ et vous diray comment , ainsy que j'ay appris par M. de Savoye à Lyon et par d'autres. Il Faut sçavoir que dans la Colette , parmy la garnisson, il se trouva un soldat François qui de long temps s'estoit despaysé de la France , et s'estoit espaignolisé parmy les soldats espaignols, comme j'en ay veu une infinité; il mescheut à ce pauvre soldat de manger de la chair un jour prohibé; soudain le voyià pris et ' mis sur une Frégate, et envoyé à Naples à Tin- (jiiisilion. Par cas Fortuit pour luy , ceste Frégate Fut rencontrée de quelques galliottes d'Alger (pii la prindrent et l'emmenèrent, et mirent l( s hommes de dedans à la cadene, comme est la coustume aussy tost que telles prises sont faicles. Ce soldat François pria incontinent le rays de la gallere qu'on ne le maltraictast nullement, et qu'on le fisl parler à TOuchaly, car il luy diroit et reveleroit chose dont à jamais il s'en trouveroit très bien. Aucuns disent qu'il demanda à parler au grand seigneur , mais ce fut à rOuchaly à qui il parla, car l'accès de la porte du grand seigneur n'est si libre comme de nos princes chresticns, qui ne tienneul du 1

barbarisme comme les Tares. Eïtant devant rOuchaly il luy révèle de poinct en poinct toute la Force et forteresse de la Colette, et le plus fort et le plus foibte; car il estoit un très bon ingénieur, et roesmes il y fot employé là et ailleurs pour cet estât. De plus, il luy ract>nta, le nombre de gens qui estoient leans , les munitions de vivres et de guerre, luy Faisant la chose si Facile, quil la luy promet feire prendre dans un rien , s'il le vouloit croyre et se gouverner par luy. TOuchaly preste l'oreille à tout ce qu'il dict, et trouve une grande apparence en sou dire. Il part et s'en va à Constaniinoble, et déclare au grand seigneur Tentreteprise, et luy Faict si facile l'exécution , que le grand seigneur luy baille aussy tost l'armée et les forces qu'il demande avec Synan bascha. Encor promit-il mieux , qu'il ne consommeroit pas plus de jours â la prendre que le roy d'Espaigne et son père avoient consommé d'années à la garder, qui estoit , si me semble, quarante un ou trente un an. La suputation en est fort aisée à Faire; la fasse qui voudra; je ne suis pour m'y amuser. Le voyiâ donc venu, met son siège, se gouverne tousjours par l'advis de son homme ingénieux; tellement qu'il ne hui de l'emporter dans tant de jours qu'il avoit dict. Bien est-il vray qu'il eut beaucoup d'affaires après à combattre et forcer le fort de l'Estang, que Jehan André Doria avoit faict faire, qui importoit beaucoup, \h où s'estoit jette dedans le sieur Pagan Doria son parent , et le seigneur Cabrié Cerbellon, très braves et vaillans capitaines qui le dcFFendirent certes très vaillamment. Ces deux cheFs , avecques les Italiens qui estoient leans, firent grand honte et la barbe aux Espaignols qui estoient dans la Colette, qui combattirent et se dcFFendirent bien autrement qu'eux. Aussy il y avoit bien de la diffierenoe entre Pagan Doria, brave et vaillant capitaine, Cabriel Cerbellon, et dom Juan de Puerto Carrcro, qu'on ne tenait ft grand conte, et que, par dérision, on appeloit domJouan de PuercO'Carnero ; c'est-à-dire , Pourceau- Mouton ; en Faisant allusion sur son nom. S'il eust Faict comme fit dom Hernandille de Pucris Carrero, portant mesme nom, dans Amiens il eust mieux Faict et eust esté plus estimé Ceste place prise, l'Ouctoly fot par ampr^s er une très grande vogue et belle Faveur avec \f

L'OUCHALY.

grand seigneur. Et Toyià les deux signallés effects de fOucbaly, qui Tout faict valloir et estimer très bon et grand capitaine.

Ceux qui lienneut le party de Dragut disent : que Dragut Tavoit faict de sa main, et ne sçavoit que ce qu'il avoit apris de luy, et que jamais il n'estoit descheu ny tumbé en si basse fortune comme avoit faict Dragut, que sll en eust tasté de pareilles, à grand peine eusl-il peu se relever de ces cheutes comme avoit faict Dragut; dadvantage, qu'il est fort aisé à faire expéditions et de grands miracles de guerre avecques de grandes armées où rien ne manque et y a-on tout à souhaict ; mais faire de pierre pain, comme on dict, ainsy qu'a foict Dragut, c'est là où est la peine. Et dict-on de plus que quand Dragut, n'auroit faict en sa vie que ce trait des Sequennes, et d'avoir ainsy forcé nature , c'est quasy se parangonner ou à Dieu, ou au diable, comme j'ay ouy dire à aucuns. Du reste , TOucbaly a esté petit compaignon comme Dragut. Il fut natif de Calabre; j'ay veu le lieu et aucuns de ses parens qu'il venoit voir quelquefois, et leur faisoit du bien et du plaisir. 11 esioit moyne, ce disoit-on; et s'en allant à Naples pour estudier, il fut pris et puis se renia, et de peu à peu se faisant corsaire il s'advança comme on l'a veu. Je croy qu'il prit le turban plus pour cacher sa ligne , qu'on disoit l'avoir gardée toute sa vie sans s'en desfaire, que pour autre chose; et bien qu'il fist bonne mine de renégat, il ne quitta jamais sa religion ou christianisme. Je i'ay ainsy ouy de M. de Dacqs, ^ ambassadeur pour le roy en Levant, qui Tavoit veu à Gonstantinoble.

J'ay ouy dire pourtant qu'il estoit plus cruel que Dragut, et n'avoit si grand civilité que Dragut, qui aymoit les François. Aussy quand il fut employé pour la France, et commandé par le grand seigneur pour courir les mers pour l'amour d'elle, il s'y employa de très bon osar. Je fay ainsy ouy dire à M. le baron de la Garde, qui l'a mené et luy a commandé par le commandement du grand seigneur. J'en ay assez dicl, remettant aux grands mariniers et bons capitaines de mer qui ont tasté de l'un et de l'antre à en discourir, et donner leurs advis sor leur perfection et presseance de tous deux. Si fout-il , advant finir, que je die eneor ce t Fraoçoit <fe NmUIm, évéque 4e Dix.

mot. La prise de La Colette fiit de telle importance au grand seigneur, que dernièrement en ceste guerre s'estant esmeue quelque contention d'honneur et de services feicts à leur maistre (comme cela est coustumier parmy les grands capitaines) entre Mustaffa bascha , gênerai de l'armée en la première année et conqueste, et qui despuis Ait premier visir à la porte du grand seigneur après la mort de Mehemet bascha , mais après desappoincté et disgratié, et Synan bascha, qui estoit soubs luy en ceste première conqueste , et puis après gênerai : venant donc aux reproches et à leurs valeurs et services faicts, Mustaffa se vantant d'avoir conquis la Gypre à son maistre , l'autre respondit qu'il se sentoit autant glorieux, et son maistre autant obligé à luy de luy avoir conqueste la Colette, place inexpugnable, et avec le fort garny de si grande quantité de bons capitaines et soldats. Mais l'autre luy reprocha que ce n'esloit luy seul qui en devoît avoir la gloire, mais l'Ouchaly qui avoit esté l'auteur de l'entreprise et exécuteur avec luy. Synan replicqua que l'autre aussi n'avoit pas luy seul conquis la Cipre , mais d'autres grands capitaines et bascbas qui le valoient bien; et, qui plus est, il y avoit consommé une grande traisnée et laps de temps, et mesmes es prises de Famagusie et Nicolie; que le moindre secours qui fùst venu des chrestiens, il se reliroit avec sa courte honte; au lieu que luy, en trente un jours, il avoit faict sa conqueste, sans grandes longueurs ny de grands frais à son maistre, au lieu que luy y en avoit faict de fort extraordinaires en sa Gypre, qui pourtant, dict Mustaffa, par amprès avoit bien raporté despuis le rembourcement et beaucoup de bons moyens et revenus. Voyià les reproches que se faisoient ces deux grands baschas , fondés sur de bonnes raisons. J'ay ouy faire ce conte à un honneste Italien qui pour lors estoit à Gonstantinoble ; et que je I'ay ainsi veu escrit dans un livre italien qui a esté faict sur ceste guerre de Perse. Il ne peut pas y avoir de cela plus haut de vingt ans.

En fin ces deux grands baschas et capitaines un peu après se desfirent l'un l'autre, comme cela se voit souvent en la cour de tous les grands roys et princes souverains , et s'est veu par une Infinité é*exemples. Faut noter en ce

VIES DES GRANDS CAPITAINES

disGoars comme ce Synan bascha estimoit autant la conqueste et la prise de la Colette , comme Tautre pouvoit de sa Gypre ; loutesfois rOuchaly en fut le principal auteur et exécuteur, bien que ce Synan fust un très grand et très vaillant capitaine, très grand ennemy des chrestiens s'il en fut onc, et qui ordinairement dissuadoit la guerre contre les Perses , et la persuadoit du tout contre les chrestiens , et la luy faisoit plus aisée et utile que contre tous les autres cent fois.

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