DOM PHILIPPE II, ROY D'ESPAIGNE
Or maintenant, après avoir parlé du père, qui est l'empereur, il foui parler à présent du ^Is, qui est ce grand roy d'Ëspaigne dom Philippe, roy très catholique ; lequel , encor qu'il n'ait mis le pied tant de fois à Testrieu et paru & la campaigne, ny monté sur mer, comme Tempereur Charles son père, si est-il un grand ruyel un grand capitaine, puisque plusieurs roys el capiuines ont esté autant loués et estimés d'avoir faict de belles conquestes et mené |
de grandes guerres aussi bien assis en la chaire de leurs conseils comme en leurs selles d'armes. Sans m'amuser à l'allégation de plusieurs exemples, je n'allègue que celuy de nostreroy Charles cinquiesme lequel eut le surnom de Sage, et duquel le roy d'Angleterre se plaignoit qu'il luy faisoit une guerre si importune sans bouger de son cabinet.
D'advanlagc , comme j'ay ouy dire â de grands capitaines , il est plus difficile de donner remède aux inconvcnieiis qu'on ne void point qu'à ceux qu'on void; car, comme l'on dict communément, quand l'on void les choses â l'œil , et mesmes de la guerre, l'on y remédie plus aisément. Voyià donc ceux qui conseillent et remédient, non seulement aux maux qu'on void , mais aussi qu'on ne void point , sont fort à estimer, et monstrent avoir un profond jugement et grand sens. Aussi dict-on qu'il faut faire la guerre à l'œil ; et qui la faict bien les yeux fermés, ou en absence el bien loing, est fort à louer. De plus encor quand tout est dict, ainsy que j'ay ouy dire à plusieurs de bons advis , quand un grand roy ou prince a passé les premiers feus de sa jeunesse à la guerre , ce n'est pas le meilleur ny pour luy ny pour tout son royaume qu'il la fasse lousjoursen personne: les raisons là dessus s'y peuvent apporter belles ; et aussi que c'est trop se faire esclave de Mars et non per à conipaignon à luy. D'advantageil y a différence , el y en doit avoir , entre les roys et nous autres geigilshommes qui vivons de cela.
Au surplus, quand un roy faict tant de l'hasardeux et du cheval léger, il n'est pas possible qu'il n'y arrive une fois en sa vie quelque faute ou disgrâce de fuitle ou d'autre erreur ; de laquelle, s'il est une fois tasché lanl soit peu, il ne s'en peut jamais bien laver. El de tels mots , quand on dict :all a fallu au roy se retirer plus a viste que le pas, » ou bien, « il a fuy à bon es- «cienl » , quand ce ne seroit que cent pas , il ne s'en sçauroit jamais nettoyer , sonnant ce mot si mal à la bouche K Voyià pourquoy les roys doivent ménager leurs hasards et leurs vies , à la mode que font aucuns avares leurs thresors ; lesquels ils espargnent en choses petites et basses , et les despendent en choses nobles et de conséquence, quand il est question. De mesmes
^ Le mamucrit ajoute :
lainement. •
• Qu'à jamais il en put fort vil*
VIES DES GRANDS CAPITAINES
les roys doivent faire de leurs vies, ne les advanturer à tous heurts et occasions lefjeres , mais à d'auti^es belles et de très grandes , que si le malheur veut qu*ils y meurent , on die d'eux qu'ils sont morts en une belle battaille ou en une honorable rencontre, ou signalé combat, bravement et vaillamment les armes au poing, toutes taincles de sang , comme plusieurs grands empereurs et roys ont Faict, dont le nombre est infiny. S'il fiaut qu'ils se retirent, que ce soit en valeureuse et honorable relique de battaille, oomme fit ce brave Philippe de Valois après la battaille de Grecy, qui , après avoir combattu tout ce qu'il se pouvoit jusques à la serée , qui le fit retirer au giste en un chasteau et ville , où le gouverneur iuy ayant demandé de la muraille son nom, il respondit que c'estoit la fortune restée de la battaille perdue K S'il faut qu'ils soient pris, que ce soit à la mode du roy Jehan devant Poictiers, et le roy François devant Pa vie ; lesquels , plustost que fuyr avec plusieurs autres, furent pris, n'en pouvant plus, tous las du combat; ou bien du tout sortir bravement victorieux, ainsy que fit nostre grand roy Henry iV à la battaille de Goutras et à celle d'Yvry, et comme avant iuy avoient faict ses deux illustres prédécesseurs, les roys Charles VIII et LouysXII) aux battailles de Fornovo et d'Agnadel.
Ainsy les roys, qui sont esclairésde toutes parts, doivent mener leurs vies et leurs honneurs ; car ils sont tant veus que , s'ils bronchent tant soit peu , ils sont remarquéi de tous costés. Si ne sçauroit on reprocher au roy d'Espaigne qu'il n'ait grandement aymé<la guerre de son vray naturel. Dès lors que l'empereur son père Iuy eut mis tout son estât entre ses mains, il nous alla de premier coup dresser de grosses armées, et nous les jetter si bien sur les bras, qu'il nous fit donner la battaille de Sainct Quantin, qu'on gaigna sur nous, avec de grosses pertes de beaucoup de gens de bien et seigneurs. Et au partir de là alla en personne assiéger la ville de
* Cette erreur de Brantôme vleot d'une lecture imparfaite d'une phrase de Froissart. On a lu : Ouvrez, c'est la fortune de ta France , phrase absurde et dans la situation et dans le récit; au lieu de : Ouvrez , c'est l'infortuné roi de France; mois naturels dans la bouche du roi Philippe, fuyant et répondant dans l'obscurité au châtelain de la Boye, qui lui demandoltdu haut des guériies : i Qui est là <(ui heurte ft cette heure? » ( Foyez Froissart, édit. du Pant/iéon, 1. 1, pag. 240}.
Sainct Quantin, la battre Furieusement et la prem drc d*assault , gardée aussi bien de feu M. Tadmiral de Gbastillon que place de ce temps-lâ qui ait esté prise. Et puis prit Han et le Gastellet ; et s'en contentant ne voulut passer plus outre ny venir à Paris, comme beaucoup le presumoient et en avoient craincte ; mesmes on dict qu'il le devoit faire, et l'empereur mesmes le dict; mais pourtant il ne voulut passer plus outre. Luy mesmes au champ de Jalon , il aynui mieux faire sa paix que venir à Paris , qu'il avoit autres fois tant menacé; et en estant sur le point d'y venir, il y songea ; non pas mesmes voulut que son armée passast d'Italie en France, par les persuasions de M. de Bourbon , après la perte de la battaille de Pavie ; car c'est un grand faict que d'aller attaquer un royaume de France tout à coup dans son fort.
Le roy d'Espaigne donc y pensa bien aussy, lequel , conduict d'un bon et sage advis , tant de luy que de ses capitaines , s'arresta coy ; dont possible luy eust mal pris s'il eust poussé plus ad vant; car nostre grand roy Henry s'estoit remis sus bout avec une très bonne armée. Et gaigna mieux de reculer ainsy pour faire après ce qu'il nous fit ; car il nous alla encor livrer une seconde battaille, dont la perte nous fut de fort grande importance , qui fut celle de Gravelines , où M. le mareschal de Termes fut pris, et M. d'Ânebaut avecques force gentilshommes et seigneurs morts; desquels en fut feu M. d'Ârchiac, delà noble maison de Montberon, fort honneste, brave et vaillant jeune homme, et qui monstroil bien d'où il estoit descendu , ne faiisant nullement tort à ses nobles ancestres , Eustache, Adrian et François de Montberon ; car il fut taé en combattant vaillamment jusques à la dernière vigueur. Geste perte de battaille, à ce que j'ay ouy dire à des plus grands de la France, nous porta plus de dommage qu'on n'a creu.
Puis après, ce grand roy dressa une des grandes armées que l'empereur son père eust faict , et luy mesmes vint en personne , prenant I sarouttevers Amiens, pour continner encor quelque bataille ; car il en avoit une fort grande envie , croyant tousjours que la fortune le hvo j risast comme elle avoit feict. Aussy de son costé l'avoit bien nostre roy Henry , qui n'avoit pas moins belle armée, Cbmme chascun sçait, ny moins d'envie de combattreet avoir sa revanche.