PHILIPPE II, ROY D'ESPAIGNE
Mais Dieu, ayani pitié de la mort de unt de mille personnes s'ils en fussent là venus , inspira les deux roys valeureux et bons pour entendre à une paix; laquelle, après estre fort desbattue à Gercamp, fut conclue, arrestée et liée d'un nœud si bon et si sainct , qu'elle a duré inviolable jusquesicy, encor que les Espaignols ayant donné de grands subjects pour la desnouer ou rompre du tout. Je m'en rapporte à tant d'entreprises qui se sont faictes sur la France , desquelles je puis bien scavoir quelqu'une, ce tour s'estant tramé du règne du roy Charles IX et du roy Heury III ^ S Surquoy je fèray ce petit conte par forme de digression.
Uo peu devant les tumultes de Flandres, le comte d'Aîguemont les prévoyant prit la poste, et s'en alla en Espaigne trouver le roy son maistre * . Il passa à Paris , où il se tint un conseil estroict de luy et de deux grands personnages François que je ne nommeray point, fors un qui esloit huguenot, M. l'Admirai; Tautre n'estoit pas de ceste religion, ce disoitil; mais il les
* An lieu de ces deux dernières phrases modifiées par le rMcur, oa lit dans le manuscrit 877 1 : « Encor qu'il n'ait pai tenu à* nous qu'on en ait donné de grands subjects pour la desnouer ou rompre du tout. Je m'en rapporte i UDt d'entreprises qui se sont faictes sur la Flandres parles moyens du prince d'Orange et du comte Ludovic KHI frcre adrant le massacre de la Sainct Barihellemy, et puis amprés aussi, lorsque l'on donna deux cent mille escu» au seigneur comte Ludovic de Nansau par la distribution et les mains du marescbal de Bays, qui en reliât cinquante mille pour luy pour Taire sa barbe , et D'en donna que cent cinquante mille ; qui fut cause de la mprt et perte dudict pauvre comte, qui fut grand domina, car c'estoit un vaillant ei généreux prince; puis par les hautes menées et exécutions de feu M. d' Al lançon, qui prindrent terriblement fœu celles là, mais pourt Uni comme un fœu de paille furent aussi losi eva|)orées, pour de grandes foutes que j'espère de dire un jour. Quels attentats se sont faicts sur Gennes , il y a dix ans, lors qu'elle estoit en révolte, et combien y fît de voyages et de tours Fregouse. De sorte qu'il ne tint qu'à peu , et non ï mauvaise volonté de nous autres , qu*elle ne fust fnoçoiae, non pas Gennes seulement , mais Naples et pluncun autres places de l'ilalie qui estoient prestes à branler et se révolter, voire la pluspart des potentats, par noitre sollicitation et manigances sourdes. Mais â tout il y ftit pourveu sagement par la grand providence de ce Snod roy , lequel pourtant ne s'en esmeut autrement i aeui vouloir foire la guerre , encor qu'on luy en euxt donné assez d'occasions. • J'en peus bien scavoir quelques •choies/esuns venues unt du roy Charles neufviesmc que «du roy Heury troisiesme. >
* U manuscrit ajoute : Pour luy annoncer les orages tt tempestcs qu'où voyoit venir.
favorisoit du tout soubs main, ne s'osant dn^ clarer manifestement par plusieurs raisons que je dirois bien. Ces trois firent là un bon symbole, et y taillèrent bien de la besoigne,queroD a bien sceu despuis et veu esclore aucunes , et le tout tendant la plus grand part â rompre la paii entre la France et TEspaigne. Tant y a que le dictd'Âiguemont, après ceste belle consultation , s'en alla en Espaigne, où il Fut bien venu et receu de son maistre, auquel il annonça tout ce qui estoit advenu en Flandres et ce qui devoit advenir, comme prophète, ou plustost comme principal conseiller et négociateur de tout. Le roy d'Espaigne trouva ces evenemens fbrtestranges, et demanda audici comte les remèdes et son advis pour y pourveoir ; qui luy fit responce qu'il n'en sçavoit de plus propre que de fiiire la guerre en France comme auparadvant, et que jamais il n'y fit plus beau ny bon , et que desjà il luy promcttoit plusieurs villes aux frontières, aussi seures que s'il les lenoit en la main ; car il avoit parlé h ses deux marchands qui luy aydoient à la livraison en partie de la marchandise. Ce qu'entendant , le roy d'Espaigne le renvoya bien loing, et luy dict : Conde, no me hablays mas d'estOj por que ro quiero mets presto perder la Flandes que de quebrantar tan veliacamente la fe dada de mi al reycrestiano, mi qaerido /termano X tan moço. «Comte, ne me parlez plus de «cela; car j'aymerois mieux perdre toute la «Flandres que de rompre si villainement la foy «que j'ay donnée au roy très chrestien, mon «bon frère, et tant jeune qu'il est. n
Jamais ce grand prince ne refusa marché que celuy là. Cas estrangc ! En telle responce donc si magnanime du roy d'Espaigne, pouvonsnous recognoistre s*il nous a esté si cruel ennemy comme l'on a tant crié en France par la bouche et la voix de plusieurs , non de tous. Et si l'on me met au devant pourquoy il a tant entretenu de pensionnaires en France , et donné pensions? je le croy et fadvoue, et en nommerois plusieurs et des plus haults hupés, si je voulois; mais il les laut blasmer ceux là, car il n'appartient à aucun subject, sans congé du prince, prendre pension d'un esiranger. Mais il faut louer le roy d'Espaigne; car ce n'a jamais esté à mauvaise intention qu'il enlreieooil ces pensionnaires non, pour luy ayder à
VIES DES GRANDS CAPITAINES
faire la guerre contre leur maistre, mais pour luy persuader tousjours à ne la faire point et le tenir en ceste bonne humeur de paix. Enquoy certes tels conseillers ont bien faict et sont à louer, si ce n*est qu'ils n'en dévoient tirer d'argent pour si sainct office, et que la loy le deffend comme j'ay dict.
D'aucuns , plus remuans et plus passionnés , pourtant ont tenu qu'il eust mieux valu faire ceste guerre que la nostre civille : je m'en rapporte de cela aux meilleurs discoureurs. Possible y eussions nous gaigné , possible non : tesmoing ceste dernière guerre déclarée contre luy, dont on maudist en France les conseillers; car nous y avions perdu Cambray, Calais, Ardres, Dorlan, Le Castelet, La Cappelle et Amiens ^
Cecy ne faict rien à nostre propos pour à ceste heure ; encor que j'aurois grand envie d'en parler, ce sera une autrefois^.
' Le manuscrit ajoute : ■ Et en eussions bien perdu d'autres sans sa mort et sans la paix. >
> Le manuscrit ajoute : «Mais pour tourner encor aux tentations que l'on a données au roy d'Espaigne de nous tourmenter et nous persécuter en guerre , quelle charge de conscience est-ce à la France, aprèx la victoire de ccKie tant Fameuse baitaille de L.epanle, que le Turc n'en pou voit plus et ne battoit que d'une aisle , et prest i perdre Constantinople , aller rompie le cours de ceste victoire par le voyage qui se fit en Flandres , où fut pris Mouis et Valancieiines par M. le comte Ludovic, M. de La Noue , Genlys , Le Poyet , Rouvray et Viliandray , avecques une infinité d'autre» honnestes et vaillans hommes ; et puis par nostre embarquement que nous estions prests à faire de Brouage sans la Sainct Barthélémy, où nous y menions douze mille hommes de guerre des bons de la France. U ne faut doubler, sans ces deux empeschemens et ai larmes, que le Turc n'eust perdu la plus grand part des terres et isles du Levant. Et pourtant le roy d'Espaigne se tiut coy , et ne nous voulut rendre la pareille , car il ne manquoit nullement de moyens. Je ne veux point parler des traverses que nous luy avons faict vers le Portugal , vers la Tercere, Sainct Michel et autres lieux , et de terre et sur mer de par delà ; car , pour en parler sainement , nous avions tous les droicts du inonde de le traverser de ce costé là , d'autant que ledict royaume de juste droict appartenoit à la reyne mère de nostre roy , dont ailleurs nous en parlerons. En ceste querelle, ce roy s'est si bien deffendu, qu'il nous a battus à la routte de M. de Slrozze , et chassés de ce que nous avions pris en ces parts de delà , et s'est rendu paisible roy de Portugal sans venir nuUement sur le nostre. 11 est vray qu'on dira qu'à la fin il a fort favorisé la ligue, je le croy ; car on l'avoit tant picqué et piccoié , qu'à la fin il fallut bien qu'il ruast, estant si sensible et gefiereux qu'il esioit; encor oe se deteiupara-il jamais de l'amitié de nostre roy; M. Forget y envoyé (aujourd'huy secrétaire des commandemeos et
Despuis la paix faicte en France, ce roy n'a jamais laissé couller une seule année qu*il n'aye feict un armement , soit par mer ou par terre, contre les Turcs etinfidclles, pour faire quelque belle journée, qu'ils appellent Jornada, qui se prend non tant seulement pour quelque battailte que pour quelque sief;^, entreprise, ou autre expédition grande et signalée, comme ont esté le voyage et battaille des Gerbes, les guerres d'Oran , le voyage et prise de Belys et Pignon de Belys, où j'eus cet honneur de m'y trouver, les deux secours de Malte, faicts et arrivés à propos , la guerre contre les Mores en Grenade, et la battaille gaignée, et eux subjugués et chassés du tout, ceste mémorable et incomparable journée de Lepante, le voyage de la Colette et sa perte, mais ce n'a esté sa faute; bref, force autres armemens de mer, pour aller en cours et pour nettoyer les mers, où il se faisoit tousjours de fort beaux actes et grandes entreprises et grands services pour la chreslienté;carc'estoit chose infaillible, qu'à tous les printemps, en Italie et en Espaigne , comme j'ay veu, ou y voyoit tousjours battre le tabourin pour y amasser gens, tousjours remuer et embarquer gens de guerre contre le Turc, sinon despuis huict ou neuf ans, que < il fut contraint de faire la trefve avec le grand seigneur , qui luy couste bon, car il n'y a année qu'il n'en donne de pension à la porte dudict grand seigneur , aux visirs, aux baschas et autres, plus de huict à neuf cents mille escus, comme je tiens de bon lieu ^. Et sur tout ceste grande armée qu'il dressa
grand homme d'estat) le sçait bien , et M. de TOnglée, agent vers le roy d'Espaigne pour lors, et s'y lenoit tousjours près de luy cimme son ambassadeur sur la tiii, n'advouant jamais qu'il sousiint la ligue contre luy, sinon pour faire la guerre à ceux de la religion , et l'exterminer pour remettre la catholique romaine en soo entier, comme elle avoit esté d'autres fois ; aussi qu'il est fort dévot et bien zellé à sa religion sans aucune faintise, ne couvrant ses ambitions soubs le voille de religion on pieté comme faisoit Ferdinand , son bon prédécesseur, roy d'Arragon, comme j'ay dict cy devant; mais il a tout faict pour l'amour de Dieu. >
* Le manuscrit ajoute : c Se voyant M. d'Allançoo sur ses bras fort rudement. •
■ Le manuscrit ajoute : c Voylà comment, à son très grand regret , il a esté contrainct de composer avec les infidelles, ayant ceste bonne obligation à toute la chrestienié , à ceux de Flandres , vers lesqueht il luy a fallo tourner ses armes , qu'il a mené l'espace de vingt cinq ans ou plus , ordinairement et sans relascbe , desquels long temps a qu*U en eust eu U totalle raiioo noi M