‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 87 sur 267 · PHILIPPE II, ROY D'ESPAIONE · texte numérisé non relu

PHILIPPE II, ROY D'ESPAIONE

irmes, et luy seotent bien. Aucuns disoient qu'une belle jalousie Yen empcscba , ê1l eust ^ict quelque plus beau eitpjoict que luy.

J'ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes et dames qui estoient pour lors à la cour de Fempereur , que ce roy son fils fit de très beaux tournois et combats à cheval et à pied en toutes les villes et pays où il prit possession et fit ses entrées , sur tout k Baings , chez la rayne d'Ongrie, où il ne se fit jamais partie, fust à pied, fiist à cheval , que ledict roy n'en fust et ne fist la sienne, où il acquit tousjours la réputation des mieux Faisans et combattans , et de force et d'adresse, monstrant tousjours les armes si belles en la main qu'il emportoit tousjours le prix. J*en ay veu un livre en espaignol , qui uniliûXe El Viage del principe , qvA descrit la pluspart des combats qui y furent Faicts , et comme le roy d'Espaigne y faisoit tousjours des mieux : aussi estoit-il de fort bonne grâce, beau et ai^reable, blond, et qui s'habilloit fort bien, comme j'ay veu; aussi lé monstra-il bien après qu'jt fut hors de la discipline de Tempcreur son père, et qu'il fot en pleine liberté ; car il nous fit la guerre à bon escient , ainsy que j'ay dict cy devant.

Voyià ce que pour à ceste heure je puis dire de la vie de ce grand roy, duquel despuis la mort est ensuivie, de laquelle en passant j'en diray ce que j'en ay appris. C'est qu'en ceste année 1598, le roy dom Philippe, 111 du nom, le prince estant allé en la place de Madrid , aux festes et esbnts qui s'y faisoient le jour de la célébration de la feste sainct Jehan Baptiste, le roi son père • n'y fut pas , parce que lors il esioit malade de la goutte, qui l'avoit saisy aux deux mains Son Altesse, revenant de ces jeux H esbats, i^isoit rapport à son père de ce qu'il y avoit veu. Sa Majesté luy respondit : « Je suis ''bien aise de ce que tu y as pris plaisir, parce «que tu ne verras plus en ma vie aucune aile- «gCDce de ceste maladie. » Et commanda ledict deffunct roy que chascun se preparasl pour aller àTEscurial. Surquoy le docteur Mercado, médecin de la chambre, luy dict qu'il ne falloit pas changer d'air , de crainte de faire augmenter l'accident de son mal. A cela le roy respondit qu'il falloit bien qu'on l'y portast en vie. Dois qu'aussi bien luy falloit-il porter après sa

* Le manuscrit ajoule : ■ Que Dieu absolve. »

mort. Eiifin , pour obéir à sa volonté, ses lacquais et valets de pied le portèrent sur leurs espaules, et demeurèrent six jours â faire sep^ lieux.

Il fut quelques jours en meilleur estât, encor qu'il ne se peust tenir de bout , st folloit qu'il fost assis ou couché ; et là dessus augmente sa goutte, de laquelle ses médecins luy appaiserent la douleur ; de sorte qu'incontinent Sa Majesté voulut donner ordre au salut de son ame, se confessa et communia, et sur ce com^ manda que dom Garcia de Boesa, archevesque de Tolède, dict la messe; mais ce fut le nonce du pape qui la dict avec la solemnité requise. Il sortit à ce bon roy une apostume fort vene* neuse au genouil droict qui ne le laissoit reposer. Ses médecins, n'y sçachant que faire, envoyèrent quérir un nommé Olias , médecin de Tolledè qui estoit à Madrid , et luy et les autres avec le licencier Vergara , ayant donné ordre à faire meurir l'apostume , la firent ouvrir pour en faire sortir la mauvaise humeur qui y estoit corrompue. Et après cela il luy survint quatre autres apostumes en l'estomach , lesquelles ils ouvrirent semblablement afin que toutes purgeassent ; et de ceste mauvaise humeur il creut grande abondance de poulx , de façon qu'on ne les pouvoit espiliser. Il estoient en peine de pouvoir tourner Sa Majesté dans son lit , et ne pouvoient faire autrement qu'en faisant soulever son corps par quatre hommes, avec les draps par dessous , et cependant les autres accoustroient le lict.

Dix jours auparavant sa mort, luy arriva un grand paroxisme qui luy dura cinq heures, de façon que les esprits vitaux luy commençoient à faillir ; plusieurs seigneurs se preparoient au deuil. Sa Majesté retourna à soy; et, en présence de Tarchevcsque et de ceux de la chambre , elle leur dict : « Mes amis et vassaux , il ne «me sert de rien que vous vous affligiez ny fiisdchiez pour le recouvrement de ma sanlé, parce t qu'elle ne despend plus des remèdes humains, a Ce qu'il faut faire, est que vous regardiez de abonne heure pour ensepvelir mon corps.

«Maintenant , attendant que je vous laisse, je «veux que vous fassiez venir voslre prince qui «sera bienlost voslre roy, et que vous m'ap- « portiez le cercueil dedans lequel je dois estrc «cnsepvely , et au haut de l'cfBgie vous mettiez

VIES DES GRANDS CAPITAINES

c la couronne royale , laquelle cependant voos «pourrez garder dedans un buffet.»

• Gela Fut ainsy foict, et, en la présence du prince et de Tinfante , Sa Majesté appella Kayer de Velasco , et luy dict : « Vous souvenez «vous pas d'un petit coffre que je vous donnay «à garder il y a quelque temps? — Ouy , Sire, » respondit il. Lors il luy dict qu'il luy apportast ledict coffre qui estoit fort petit ; et estant ouvert ils en tirèrent une pierre qui estoit de très grande valeur, laquelle Sa Majesté commanda estre donnée à Tinfante , et luy dict : a Ma fille cElizabeth, ma chère Eugénie, reçois ceste ba- « gue que ta mère m'apporta. Je te la donne pour «mon parlement de ce monde.» Et, se tournant vers le prince, il luy dict : « Mon fils, as-tu «agréable que je la donne à ta sœur? — Ouy, «monseigneur, dict-il , voire tout ce que j*ay. » Le roy fit beaucoup de cas de ceste parolle, et lors Sa Majesté recommanda que Ton cherchast un autre papier qu'il avoit là ; et le donnant il luy dict : « Tu verras par là par quel moyen tu «as à gouverner ton royaume. » Il fit aussi tirer un fouet de discipline, qui estoit sanglant par les bouLs, et , le tenant en haut , il dict : « Ce «sang est de mon sang, non toutesfois propre- « ment du mien , mais celuy de mon père, que «Dieu absolve! lequel avoit accoustumé se servir «de ceste discipline. Et afin que Ton en sçache « la vérité et combien il estoit devolieux , je Tay «bien voulu déclarer. dII fit tirer aussi un papier de dessoubs son chevet de lict, lequel fut leu par ledict Kayer, et contenoit ce que dessoubs.

«Nous, dom Philippe, par la grâce de Dieu « roy de Gaslille, etc., ayant par Tespacede qua- «ranteans gouverné deux royaumes, le lxx® «an de mon aage, je le remets et resigne à mon «Dieu à qu'il est, et mon ame en ses très be- «nistes mains, afin que sa divine majesté fasse «d'elle ce qu'il luy plaira ; et veux qu'après «qu'elle sera sortie de ce corps il soit embaumé «et vestu en habit royal , et mis dedans le cer- «cueil de bronze qui est ici ; et après y avoir « tenu mon corps autant de temps qu'il est ac- «coustumé, que l'on le porte au sepulchre de «ceste façon.

«Que le guidon de l'archevesque marche «devant, puis la croix , les moynes et le clergé ; «après, l'adelatando vestu en deuil avec l'esctandart royal traisnant en terre. Le duc de

«Nagera portera la couronne en un grand «bassin couvert d'un voille, et le marquis d'A- « guilar portera Tespée ; et mon corps sera porté «par huict de mes serviteurs en chef, habillés «de deuil, avec leurs torches allumées, et lar- « chevesque marchera après ; les grands et nostre «héritier universel derrière avecques son deuil «allant à Teglise. Que mon corps soit mis en « un tumbeau qui se fera ; et après que le service «sera dict par le prélat, on me mettra en la «cave qui sera ma dernière maison pour jamais.

«Cela faict, voslre roy, IIP de mon nom, s'en «yra à Madrid , à Saint Hierosme où se fera ma «neuf vaine, et ma fille avec ma sœur s'enfer- «meront pendant ce temps aux Gordeliers. Et «vous, prince, oultre ce que je vous ay autres- « fois dict , que vous ayez beaucoup de soing de «votre sœur, qui estoit tout mon amour et «la lumière de mes yeux, tenez la republique « en paix , donnez luy de bons gouverneurs, res- «compensant les bons et chastiant les mauvais.

u Je veux que le marquis de Montdalard sorte « de la prison en laquelle il est , et demeure libre, «à la charge qu'il n'entrera point en la cour.

«L'on pourra aussi délivrer la femme d'An- «thoine Perez et luy rendre son bien, à la «charge qu'elle se retirera dedans un monas- «tere, et que ses filles n'hériteront que delà «part de leur mère.

«Je pardonne à ceux qui ont esté pris pour «lâchasse, et à ceux qui seront, comdemoésà « mort par faute d'avoir un pardon du roy.»

Sa Majesté demanda le dernier embrassement à ses enfans, leur disant qu'ils s'allassent repo^ ser. Au sortir, le prince dict à Christophe de Mira ; «Qui est-ce qui lient la clef maistresse? « — C'est moy, monseigneur, respondit-il. — « Donnez la moy, dict le prince.— Vostre Altesse «me pardonnera, dict Christophe de Mira; c'est « la clef de confiance. » Sur cela le prince dict : « C'est assez. » Et entra en sa chambre , et dom Christophe retourna au roy, lequel il trouva un peu allégé, et luy dict : «Sire, Son Altesse m'a «demandé la clef maistresse , et je ne luyay «pas voulu donner sans le congé de Vostre Ma «jesté. » Le roy luy respondit : «Vous avez mal «faict.»

Il luy arriva après un autre paroxisme , et il demanda l'extrême onction , laquelle l'archevesque luy donna. 11 commanda qu'on tirast un

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