ROY D'ESPAIGNE
l'empereur son père. Ceux là voudroient bien qu'il la flst et ne s'en meslast point; car ils s'en trouveroient mieux , et y perdraient un très dangereux ennemy. D'autres le louent et l'en estiment d'advantage pour continuer tousjours son ambition tant plus qu'il vieillit. Aussy dicton que l'avarice et l'ambition ont quelque sympatie ensemble et ressemblance, un peu dissemblable, d'autant que tous les vices s'afFoiblissent et s'abbattent par le temps, l'aageet la vieillesse, car les personnes vieilles n'ont plus la force ny la vigueur de les exercer, fors l'avarice : car quiconque en est tascbé , tant plus il vieillit, tant plus il augmente. De mesmes aucuns ambitieux qui ont esté une fois attaincts bien au vif de l'ambition , à grand peine s'en peuventils desfaire aisément, mais la couvent tousjours en leur ame jusqu'au tombeau. Que s'il y a aueuns qui s'en despouillent du tout et disent n'en avoir, c'est qu'ils en font des bons hypocrites, et qu'ils nous font accroire quïls n'en ont un seul brin, ou qu'ils n'en peuvent plus pour la maintenir, ou bien pour autres raisons qu'ils cachent et pallient; ou du tout, s'ils s'en desfont à bon escient, c'est un très grand miracle , comme du roy de Naples , Jacques de Bourbon, d*un duc de Guyenne, d'un duc de Savoye, qui se rendirent religieux, et de l'empereur Charles. Encor pensé-je qu'ils s'en repentoient quelquefois et en convoient tousjours, quoy qu'il fust, un peu dans leur ame, et la cachoient sourdement, ny plus ny moins qu'un grand brasier de ftpu soubs une cendre qui semble morte.
Je croy que si l'on eust esleu l'empereur pape comme il le desiroit, qu'il ne l'eust pas refosé, non plus que ce duc de Savoye; et fust mort pape; et n'eust fiiict en cela comme le dict duc de Savoye, qui quicte le papat et reprit son hermitage de Ripaille. Aussy dict-on que les ambitions sontaussy bien parmy les monastères , les cloistres et religions que ailleurs. Telles repentances et conversions sont bonnes pour nous autres gentilshommes, qui, estons vieux et cassés, ne devons estre ambitieux; car nous ne servons en une armée ou en une cour que d'importnnité ou empeschemenl. Mais il feict toujours beau voir un roy vieillard; et aussy les royaumes se portent mieux régis par un roy ' aagé que jeune.
m VIES DES GRANDS CAPITAINES.
Certaiaeinentce roy d^Espaigne, ayant abandonné le monde et faict comme son père, en acquerroit bien le renom d*un très bon religieux) mais puisqu'il est né roy et grand, pourquoy ne veut on qu'il vive et meure en roy, puis qu'il peut Faire son salut aussy bien ainsy que religieui , et ne cx>gnoisse aussy des affaires de son royaume, et mcsmes qu'il n'a lias en luy un successeur formé, comme il estoit lors que l'empereur son père se desfit de ses cslais entre ses mains. Encor l'empereur par oeste conversion fit-il tort à sa réputation et à ses terres , et à ses serviteurs, qui demeurèrent ainsy veu d'un si braVe maistre; mesmes que ses soldats Espaignols en furent très mal conlens, et l'en brocardèrent jusques à ne l'appel- 1er plus par ce beau nom de jadis d'empereur , mais par mocquerie et desdain aucuns Tappelloicnt Fray Carlo de Sanio Hieronimo *. G'estoient les soldats indiscrets et nouveaui ; mais les vieui, et qui avoient recogneu ses armes et ses valeurs, defferoient tousjours â son beau nom et vénérable mémoire, le pleurant , et regrettant sans cesse dequoy il les avoil laissés: et, pour l'amour de luy, servirent tousjours son fils et Taymerent fort; aussy les aymoit-il fort.
Il me souvient qu'après la prise de Bel} s et son Pignon il y eut environ quelques trois ou quatre cens soldais qui, de tous ces terccs d'Italie, se desbaucherent et se desembarquerent à Mallegua, et se desbindcrent , mal conlens et demy mutinés; et, soubs ombre de voir leurs parcns, disoient-ils, vindrent ft la cour à Madrid; et, sans faire le petit semblant, appertement commencèrent à crier qu'ils vouloient leurs payes qu'on leurdevoit; et se pourmenans quadrilles par quadrilles par les rues, braves et en poinct comme princes, portans leurs espées hautes, les moustaches relevées. Us brasauK cosiés , bravoient et menaçoient tout le monde, ne craignans ny justice ny inquisition; pour la justice , qu'elle n'avoit esgard sur eux , qui estoient gens de guerre; pour rinqutsition, il n'y avott ny moines ny prestres que, les rencontrant par les rues, ils ne dissent leur colibcl; à l'un : Seàorfrayle, adonde esta la puta^? à l'autre : SeHor
* Frère Charles de Saint-Jérôme , parce qu*il éloît dans un couvent d'biéronimiles.
» Monsieur le prélre , où est votre p..... ?
clerigo , oomo va la puta > P et autres petits mots pareils, scandaleux pour gens d'église. Tout cela fot raporlé au roy, de leurs menaces et de leurs insolences, et pour ce les felloit chastier. Le roy d'Espaigne ne le roulât point, mais dict seulement: «Ce sont eux qui me font «régner; je serois bien marry donc de les faire a mourir. • Parquoy il commanda an duc d' Albe (j*y estois) d'aller parler à eux, de les appaiser et foire retirer et rembarquer aux galleres , et que pour le seur ils ne seraient pas plustost en Italie, qu'ils trouveroient U tout Targeut de leurs montres, lequel estoit desjà passé, et qu*ils n'en perdroienl une seule. Gela les contenta fort; et par ainsy se retirèrent, non sans louer fort leur roy.
Aussi les paye-il bien tousjours ; et 8*ils demeurent long temps sans faire monstre , et qu'on leur en doive jusqu'à douze, quinze ou vingt, ils n'en perdent ^jamais pas une; et sont tousjours très bien payés, et mieux que de l'empereur, d'autant que le roy a plus de biens que son père , et les Indes luy produisent plus, tant d'Espaigne que du Portugal , que Tempercur n'avoit pas. Aussi que cestuy-ci ne hxci pas de si grandes despenses et démesurées deçà et del), comme foisoit son père, mais est un peu plus escarce; et espargne fort pour employer tout â la guerre et au maintien de sa grandeur et estât , fors le superbe bastiment de l'Escurial , où il a despendu vingt millions d'or, qu'aucuns ont tenu pour fort vaine despense. Tous les ans il y employoit un million, et y a mis vingt ans pour le mettre en perfection : œuvre de nature certes miraculeux. Ces derniers mutinés qui sont a veeques les estats de Flandres, s'ils fossent esté du temps du roy Philippe, ils fossent esté bien tost conlens, et n'eussent pris le parly contraire. Je parie ailleurs de plusieurs mutinemens de ses gens.
Ainsy a passé ce prince ses vieux ans parmy les armes, comme il a passé ses Jeunes de mesmes. Il les a très bien ayméesen sa jeunesse. Lors que l'empereur le mit en possession des Pays Bas, et qu'il l'envoya quérir en Espaigne, il vouloit fort prendre la charge des armées de son père; mais jamais l'empereur ne voulut , craignant le perdre, n'ayant que ceiuy là : dçquoy le fils eu desesperoit; car il estoit bien né pour les
^ Monsieur te moiue , comment va voire p..... ?