SONNET
MORT DU ROY D'eSPAIGRE.
Il est donc mort, ce grand , ce tyran , ce monarque , ftt altéré de sang, ce monstre ambitieux, Qm pensoit etTîtcr l'ordonnanoc des cieux, Braver Pluton, la Mort, les Destine et la Parque !
Mais Cbaron l'a passé, qui avec lay embarque Ceste inquisition , dont le feu furieux A »i long leoips bruslé les hommes généreux, Coodoisant aux enfers ce triumpbe en sa barque.
Il Rt mourir sa fcmrae; il tua son enfant; Il pilla Portugal, injuste triumpbant Du royaume d'autruy : et puis insatiable,
Pauvre en son abondance, il brouilla les François i Fit mettre ï mort leur roy: violla toutes les lotx . Ores jooet des morU , et des vivans la fable.
Or, si ce grand roy a aymé Tespée de ta guerre , il a bien autant aymé , ou plus et trop Tespée de la justice, en suivant bien la doctrine de l'empereur , qui ta luy donna , de Taymer et embrasser, comme cy devant j'ay dict ; voyre icllement Tailayméeet révérée, qu'il ne fa espargnée sur son propre fils , dom Charles, prince d'Espaigne , ayant eu plus de considération à la garde de son estât qu'à la vie de son
fils; ce que ne fit ce grand Cbarlemaig ne à Fendroict du sien.
DOM CHARLES, PRINCE D'ESPAIGNfi.
Je ne veux entreprendre dire les raisons pourquoy ce prince dom Charles mourut , car elles me sont closes , et aussi qu'on en parle fort diversement. Bien dict-on qu'il y en avoit de très justes et pertinentes, et de nombre trentedeux, dont la moindre estoit qu'il avoit voulu faire mourir son père. Cela se disoit pour lors en nostre cour de France, mais c'estoit en risée.
J'ay ouy raconter à un grand personnage espaignol, que le roy d'Espaigne le tenant prisonnier, il assembla un jour son conseil pour sçavoir ce qu'il en feroit. Les uns opinèrent qu'il ne le devoit foire mourir ny rcspandre son propre sang, qui possible un jour crieroit vengeance devant Dieu, mais qu'il lefalloit mettre dans une prison austère et perpétuelle. Les autres dirent qu'il le Fallolt bannir et confiner en Flandres, et là luy bailler exercice à son haut courage , qui tant desiroit la guerre , pour la faire là aux rebelles hérétiques , et les du tout exterminer, ou bien l'envoyer aux royaumes deNapIes et de Sicile , et les luy donner en partage, et luy amollir le cœur par un si beau don et bienfaict , provenant d'un bon naturel d'un doux père qui luy pardonnoit sa faute. D'autres dirent qu'il le falloit plustosl envoyer à Oran , et le faire roy, et là se comporter avec les Mores ou bien ou mal , comme il luy en viendrait la fantaisie. A quoy respondit à tous le roy d*Espaigne : que pour le tenir en prison, n'y avoit point de raison , d'autant qu'à un tel enragé et endiablé de lion il ne se pourroil trouver de cage, Fust-elle de fer, assez forte pour l'y retenir en seureté qu'il n'en eschappast; pour l'envoyer en Flandres, il n'y seroit pas plustost qu'il s'accorderoit avec les rebelles , leur pardonnerait , et les accosteroit en quelque façon que cefust pour se faire encor plus rebelle qu'eux et luy faire la guerre ; de luy donner les royaumes de Sicile et de Nnples, c'estoient deux trop petits morceaux et royaumes pour rassasier et borner son ambition, d'autant qu*en hautesse de courage naist souvent
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cdisoit^il , si les Napolitains de tout temps ont «esté subjects aux mutations et rebellions, que «ne fcroient-ils avec luy ? De plus, il s'ayderoit «des moyens et richesses qui sont là, et sur tout «de ses galleres qui luy viendroient faire la « f^uerre jusques dans toute FEspaigne ; car qui «est le plus fort sur les mers vers Tltalie, il est «quasy maistre d'Espaigne. Mesmes quMl s'ac- «costeroit des forces et galleres d'Alger et du «Levant plustost qu'il ne fist tous les maux du « monde à luy et en tous ses pays. » Pour le regard de l'envoyer à Oran, aussi tosl il feroit confédération avec les roysdeFaix, deMarocque, et de tous les Mores , pour entrer en Espaigne et la ravager aussi bien que jamais firent les Sarrazins. Parquoy il conclud sur ses raisons, que le meilleur estoit de le faire mourir; dont un matin on le trouva en prison estoufféd'un linge, non,dict on, sans avoir avant dcsbagoulé contre son père mille injures et exécrations , malédictions et vilainies, lorsqu'on luy annonça sa mort, et Tavoir adjourné devant Dieu à y comparoistre un jour pour sa cruauté.
Ceux qui Tout veu et cogneu disent qu'il estoit fort natre , estrange, et qui avoit plusieurs humeurs bigarrées, lise faschoit fort de demeurer oysif en Espaigne ; et mesmes quand il ouyt parler le comte d*Aiguemout , qui luy proposa force belles choses, dont les mains luy desmangèrent si fort pour mener guerre , qu'on dict qu'il se voulut desrober pour aller en Flandres. DomRuy-Gomez, très fidelle au roy, son gouverneur, en adverlit Sa Majesté, qui parla bien à luy; toutes fois il ne fut sans responce, disant que s'il vouloit estre oysif, qu'il ne le vouloit pas estre en si jeune aage et en si belle occasion qui s'en preseutoit. De sorte qu'il se mocquoit de son père et de ses oysivetés ; si bien qu'il fit faire un jour un livre de papier tout en blanc, et par mocquerie fit mettre en la subscrip- ^ion, et au commancement dudict livre : Los vrandes X admirables viagesdelrexdom Fe- Hpe 1 ; et au dedans y avoit : El viage de Madrid al Pardo de Segwia , del Pardo al Escurial, del Escurial à Àranjues, de Jranjues al Escurial, del Escurial al Pardo, del Pardo à Madrid, de Madrid a Àranjues, de Aranjues à Toledo, de Toledo à Falladolid, de
I Les 0rauds et admirables Toyages du roy dom Phiippe.
Fcdladolid à Burgos, de Burgos à Madrid, y del Pardo à Aranjues , de Aranjues al Escurial, del Escurial à Madrid, y de aqui à las Cortes de Mouzzon K Et ainsy de feuillet en feuillet en emplit le livre par telles inscriptions et escriptures ridiculeuses, se mocquant ainsy du roy son père et de ses voyages et pourmenades qu'il faisoit en ses maisons de plaisance; ce que le roy sceut et en vit le livre; dont il en fut fort aigry contre luy.
Parmy les injures et pouilles qu'il dit de son père après sa sentence, furent qu'il luy reprocha qu'il luy avoit soubstraict et ravy sa femme donne Elizabeth de France , qui justement luy avoit esté donnée par accord faisant la paix, et qu'elle luy estoit deue; ce qui luy desplaisoît fort, car il l'ayma tousjours et l'bonnora jusqu'à la mort; comme certes elle estoit des plus aymables princesses du monde; et luy faschoit fort qu'on la luy avoit ostée.
Bref, s'il eust vescu , il eust faict enrager son père ; car il estoit fort bizarre et tout plein de nattrelés. Il menaçoit, il frappoit, iliqjuroit. Si bien que dom Ruy Gomez, fort favory du roy d'Espaigne s'il en fustonc, et qui avoit esté nourry avec luy dès sa jeunesse , et qui estoit venu de Portugal avec la princesse sa femme (car il estoit Portugais), n'en pou voit chevir; et à toute heure supplioit le roy de luy oster ceste charge , et l2^ donner à un autre, qu'il en seroit très aise; mais le roy se fiant en luy ne le voulut jamais : et tousjours ce prince menaçoit son gouverneur qu'un jour, quand il seroit grand, qu'il s'en repentiroit.
Quant à ses autres serviteurs et officiers, quand ils ne le servoient bien à son gré, ne fiaut point demander comment il les estrilloit. Muy estant en Espaigne, me fut faict un conte de luy : que son cordonnier luy avoit faict un paire de bottes très mal faicles; il les fit mettre en petites pièces et fricasser comme tripes de bœuf, et les luy fit manger toutes devant î'uy en sa chambre de ceste façon. Il aymoit fort à ribler le pavé , et faire à coups d'espée, fust de jour, fust de nuit, car il avoit avec luy dix ou douze enfans d'honneur des plus grandes maisons d'Espaigne; les uns les forçant d'aller avec luy et en faire de mesmes, d'autres y allans
* Le voyage de Madrid au Pardo , du Panio à l'KiCtt rial I etc.
DOM JUAN D^AUSTRIE
cooroitise de reigner, soit par injustice soit par ks mauvais advîs et persuasions des serviteurs que Ton tient près de soy. « Et s'il vous plaist , d*eux-mesmes de très bon cœur. Enquoy on a olwervé en Espaigne que la pluspart de tous eox, voire tous, ont esté tués en mauvais g^rnemens; et force ont finy mal , retenant fort de la nourriture de leur prince, qui leur avoit appris tout cela.
Quand il alloit par les rues quelque belle dame , et ftist elle des plus grandes du pays , il la prenoit , et la baisoit par force devant tout le monde ; il Tappelloit putain , bagasse , chienne ; et force autres injures leur disoit-il. Celles qui le venoient baisef à Tamiable quand il leur disoit : «Putain, baisez moi, » il les caressoit plus modestement , en leur disant qu^elles estoient fort gracieuses putains et vesses. Bref, il leur faisoit mille petits afFronts ; car il avoit très meschante opinion de toutes les femmes , et plus encor des grandes dames que des autres , les tenant pour très hypocrites et traistresses en amour, qu'en cachette et soubs les rideaux elles estoient plusputainsque les autres. Bref il estoit leur fléau de toutes , fors de la reyne,quej*ay veuqull honoroit fortetrespecloit ; car estant devant elle, ilchangeoit du loot d'humeur et de naturel , voire de couleur. Enfinilestoit un terrible masle;et s'il eust vescu, assurez-vous qu'il s'en fost Faict accroire, et qu'il eust mis le père en curatelle. Aucuns roDl soupçonné de la religion , tant de Luther que de Calvin , et qu'il s'entendoit avec les protcstans , qui luy promettoient l'Empire et les Pays-Bas , car il avoit de l'ambition tout ce qa*il luy Falloit. Le père, très habile prince, le prévint par le moyen de Ruy-6omcz , qui luy reveloit tout; en quoy il fut très digne de louange, et point ingrat â l'endroict de son premier maistre, qui estoit leroy d'Espaigne.
Je me suis laissé dire qu'il s'estoit Faict un livre en Espaigne, voire imprimé, de ses nattretés et bizarreries , de ses traicts et humeurs, là où il yen a de toutes Façons, et dequoy à passer le temps en les lisant. 11 avoit eu pour précepteur M. Bossulus, François, qu'on a veu despuis en France, l'un des sçavans et bien disans de son temps, et qui parloit aussi elo- Qoemment plusieurs langues; de meschante
vie pourtant , dont il luy en pouvoit faire de bonnes leçons.
On dict aussi que luy s'estant descouvert de quelque chose d'importance à dom Juan, qu'il le révéla au roy d'Espaigne, dont il l'en ayma d'advantage tousjours, mais mal recogneu despuis, et dom Charles l'en hayt si bien , qu'ordinairement ils avoient dispute; jusques I& qu'il l'appella une fois bastard et fils de putain; mais il luy respondit : Si, yo lo soy; masyo tengo padre mejor que vos. C'est-àdire : a Oui , je le suis ; mais j'ai un père «meilleur que vous;» et en cuyderent venir aux mains.
Je crois qu'après que ce prince eut bien jette sa gorme, comme ces jeunes poulains, et passé tous ses grands Feux de première jeunesse , qu'il se fust rendu un très grand prince, et homme de guerre et homme d'estat. Il Fut filleul de l'empereur, en portant le nom ; tout petit fils qu'il Fust , quand il s'en alla réduire en son monastère il le voulut voir ; et en eut très bonne opinion et espoir, et luy fit de très belles leçons; et puis luy donna sa bénédiction, qui luy servit à Faire un bon commancement.
Qant à mon petit jugement , je le jugeois un jour grand , et luy trouvois une très bonne Façon et bonne grâce, encore qu'il eust son corps un peu gasté; mais cela paraissoit peu.
DOMJUAN D'AUSTRIE.
Si n'approchoit-il pas pourtant jamais en tout à dom Juan d'Austrie , lequel estoit un beau et très accomply prince ; et n'ay jamais veu homme approchant des vertus bien universellement à Feu M. de Nemours , Jacques de Savoie, que luy. Il estoit Fort beau , comme j'ay dict , et de bonne grâce, gentil en toutes ses actions, et courtois, aFFable, d'un grand esprit, et sur tout très brave et vaillant, et qui croyoit le conseil , et luy obeissoit fort pour se Faire grand , comme il le Fust esté si la mort ne l'eust prévenu. Pour sa première guerre il Fut gênerai du roy d'Espaigne son Frère en la guerre de Grenade, où il se fit signaller pour estre un très vaillant prince; et mesmes au-
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cuns tieux Gapîtaines et soldats qui restoient encor en vie de Tempereur son pere, s'escrierent tous après : Ea des verdadero hijo le, emperador. C'est-à-dire : a II est fils de l'empereur. »
A ce coup ii fit une très belle chose pour la religion d'Espaigne, car il chassa tous les Mores de Grenade ; de sorte qu'ils n'ont plus infecté TEspaigne despuis, et ne se ressentent plus du marranne, comme ils faisoient, au moins aucuns de leurs voisins , pour Iraicter par tropavecques eux. Emprès cela faict , par sa renommée qui voloit par le monde , tant des chrcstiens que des infidelles , il fut faict gênerai de la saincte ligue, mais pourtant après le refus de M. le duc d'Anjou , nostre feu dernier roy Henry III, et M. de Savoye ; car le bon pape Pie cinquiesme leur ayant présenté à tous deux l'estendard l'un après l'autre , Monsieur s'excusa sur les affaires du roy son frère et de son royaume , et M. de Savoie sur son indisposition. Dom Juan ne fit pas comme les autres ; car de grand joye et très voloutiers il accepta ce beau et sainct baslon de gênerai. Aussi s'en acquicta-il très bien en cesle tant grande , tant sanglante et tant signallée battaille de Lepanlho, et telle que despuis ceste grande baltaille actiaque donnée entre Marc- Anthoine et Coesar-Auguste , jamais il n'en fut donné une telle; encor celle cy fut mieux cent fois desbattue et combattue que la leur. Hélas! je n'y estois pas, mais sans M. de Strozze j'y allois, tant pour un mescontentement que j'avois eu à la cour, d'un grand , que pour faire ce beau voyage et voir ceste belle armée ; et résolument j'y fusse esté , comme fut ce brave M. de Grillon , car j'ay tousjours aymé à voyager. M. de Strozze m'amusa tousjours sur un grand embarquement de mer qu'il Touloit faire , et mesmes me le fit commander par le roy Charles d'en estre ; et ainsy m'amusa un an sans rien faire, au lieu que j'eusse faict le voyage et fusse retourné assez à temps pour m'y trouver, comme fit M. de Grillon en ce beau embarquement de Brouage, qui ne prit poincie et ne nous servit que de ruine à nos bources de tant de nous autres qui avions des vaisseaux. Je conterois maintenant de ceste battaille au vray ce qu'il me i^ut empruinpier de la bouche d'autruy.
J'ay donc ouy dire que l'armée lurqoesqoe partit le vingt cinquiesme d'avril, jour de Sainct George, car c'est la grand fesle des Turcs, et n'en chaument d'autres ny révèrent autre sainct ; mesmes que le grand sultan Solyman ce jour-là faisoit sortir toutes ses armées, tant de terre que de mer , en campaigne et sur mer ordinairement, fors celle qu'il envoya à Malte, ayant anticipé le jour i, tant il luy tardoit de ruyner et prendre ceste place. Geste armée donc estant partie ce jour l'an 1671, et amprès avoir faict plusieurs et grands maux , pilleries, ravages , et prises de pauvres chrestîens, tant sur la terre ferme où ils descendoient , que sur les isles, ayant sceu comme dom Juan partoitde Messine pour la combattre , elle envoya vers le grand seigneur aussi tost pour sçavoir sa volonté, qui manda que l'on combattist résolument. La dicte armée esloit composée de deux cens trente deux galleres grosses, sans douze que l'Ouchaly , visce-roy d'Alger, mena, et autant de galliottes. Après donc plusieurs maux faicts, et battu la terre et la mer despuis le quinziesme d'avril jusqu'au seiziesme de septembre que partit dom Juan de Messine , avec deux cens et buict galleres, six galleasses, vingt deux grosses naufis et quarante fregattes; dessus y avoit buict mille Espaignols, douze mille Italiens, et trois mille advanturiers , et trois mille Tudesques, sans compter les mariniers, ce qui estoit peu pourtant.
Estant revenu le chevallier Villandradedc prendre langue, et assuré que l'armée des ennemys estoit à Lepantho, dom Juan fit assembler tout le conseil pour sçavoir ce qu'ils en auroient à faire. 11 avoit parlé à part ù M. de Rommegas, qu'il eslimoit beaucoup : aussi avoit-il raison, car c'estoit le meilleur homme de mer qui fust là, sans faire tort aux autres, et qui avoit plus faict la guerre aux Turcs. Luy ayant donc demandé ce qu'il luy en sembloit : « Ce qu'il m'en semble ? dict M. de Rommegas ; «monsieur, je disque si l'empereur vosirc pere «se fust veu une fois une telle armée de mer «comme ceste cy , il n'eust jamais cessé qu il ne «fust esté empereur de Constantinoble; elle «fust esté sans difficulté. — Cela s'appelle, dict «dom Juan, qu'il faut combattre, M. de Rom-
* Le maouscrit ajou'.e : c Ce qui possible luy porta ma^ heur.»
DOM JUAN D^AUSTRIE
ffm^fas? — > Ouy, monsieur. —Combattons cdonc.» Il en demanda Tadvis au segnor Anthoine Golomno, qui estoit lieutenant de la ligue, le pape rayant créé tel après dom Juan. Il luy respondit seulement : Etiamsi oporteat me mort, non te negabo. Jehan André Doria ne demanda pas mieux, car il a esté tousjours courageux ^ et dict qu'il falloit combattre. Les généraux des Vénitiens Jes seigneurs Vinier et Justinian Barbarico le voulurent ainsy et de bon coeur, car c'esioit à eux et à leurs terres que les Turcs en vouloient , et desjà ils y avoient très bien commancé. Le seigneur grand cornmandador, despuis lieutenant du roy en Flandres, le voulut aussy; mais, à ce que yay ouf dire à aucuns , il voulut peser trop toutes choses, à la mode espaignolle, et le marquis de Sanla-Grux de mesmes. Tant y a que j'ay ouy raconter que plusieurs vouloient ballaille, les autres non, et que si dom Juan ne Fust esté brave et vaillant , Ton n'cust jamais combattu, car M. de Rommegas fa dict dcjipuis à UQ chevallier d'honneur qui me l'a dict; car c'estoit lay qui augmentoit le courage de tous.
Ces deux armées donc résolues de se battre bien, la turquesque part de Lepantho le soir, et à la poincle du jour se trouve en pleine mer; la chrestienne , faisant grand force contre le vent qui esioit contraire, de mesmes apparoit à la poiucte du jour. La turquesque venoit à pleine voille, ayant le vent en poupe. Soudain dom Juan fit mettre toute son armée en battaille le plustost qu'il peut, et la rangea en quatre battailles ou bandes : Tune estoit de la main droicte, menée par le seigneur Jehan André Doria , avec cinquante galleres et deux grandes galleasses : à la gauche, estoit conduicte l'autre par le seigneur Justinian Barbarico , gênerai des galleres vénitiennes , avec cinquante galleres aussy et deux galleasses ; et au milieu des deux, dom Juan mit toute sa battaille, qui estoit de soixante et dix galleres ; et à son arrièrecarde venoit le marquis de Santa Grux, avec trente galleres et deux galleasses. A la teste de la battaille, ainsy en ce bel ordre marcha en grand braverie vers Tennemy. Estant encor à quatre mille loing, il fit tirer unecanonade àTennemy par bravade, et comme à coup perdu, comme luy fesant signe par là qu'il estoit préparé à la
battaille, et alloit droict à luy, et luy monstroit dequoy;et oultre fit monter le caro à Tarbre, et la flamme à la peno , tous signais de battaille. Et voyant toute son armée en si bel ordre, des- ' cendit en une fregalte, et alla par toute Tarmée, visitant et animant un chascun à bien faire et à mettre toute son espérance en Dieu , monstrant un crucifix qu'il avoit en la main, ce disent I aucuns, qui favoriseroit leur bonne cause , pro- I nonçant ces paroUes de si bonne et généreuse I grâce qu'il n'y avoit nul qui ne Tadmirast de sa ! resolution et courage , et qui ne se conformast I du tout en luy et ne luy monstrast un visage très assuré, et envie très grande de bien combattre. Soudain après cela s'en retourna en sa realle; car les armées (celle du Turc estant en un très bel ordre de croissant) s'approchoient de voilles et de rames les unes des autres. A son costé droict estoit, tout contre sa realle, la gencralle du pape, sur laquelle estoit M. Anthoine Golomno, lieutenant de Sa Saincteté, et à son costé la capitainesse de Savoye, commandée par M. de Ligny , un fort honnesle et brave seigneur, digne de sa charge , que j'a vois veu à Malte, et qui m'offrit beaucoup de courtoisie par le commandement que luy en avoit Faict madame de Savoye; et dans ceslc gallere de Savoye estoit le duc d'Urbin. De son costé gauche estoit la gcneralle des Vénitiens, et à son costé estoit la capitainesse de Genncs, en laquelle estoit le prince de Parme. liCs deux dernières, qui faisoient aesles à la battaille, estoient la generalle de Malte , et à la roaia droicte celle de Paulo Jourdan Ursin, avec celle de Lonmelin à main gauche , et à la poupe de la realle , pour conserver , estoient la capitainesse du commandador major, et la patronne d'Espaigne.
En ceste belle ordonnance Ton alla à eux, et
ils firent la moictié du chemin; car ils presu-
moient tant d'eux, que jamais nos chrestiens ne
les attendroient. Lors, tout à coup, on vit le
vent, qui estoit contraire, se faire bon environ
midy. que l'on commança la battaille, qui fut
commancée de la corne gauche et de la bat-
, taille, où les deux reallesetgeneralles, tant d'un
costé que d'aulre,soudain qu'elles se virent,elle.
s'accostèrent et s'investirent, taschant chascun
' à se rendre maistresse de son ennemie; et tout
' le reste de l'armée, cbascune de son costé ^ en
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fit de mesmes. Pour fia , après un très grand combat , la reaile de dom Juan se rendit maïstresse de la turque, et mit en pièces tout ce qui estoit dedans. Et ayant la teste esté coupée au bascha , soudain elle fut mise sur le bout d'une picque en signe de trophée ; ce qui estonna les Turcs, et anima les chrestiens de plus; si bien que toute Tesquadre des gallcres turquesques, qui estoient venues afFronler et attacqucr la battaille chresticnne , fut de mesmes traictée que leur generalle. Dom Juan , victorieux de ce qui Testoit venu charger et attaquer, rallia le plus de galleres qu'il peut : et , voyant que du coslé de sa corne droictc on estoit encor aux mains et bien dangereusement , donna si à propos» qu'il se fit maistrc bien tost de toute la battaille , et cassa et brisa tout ce qui se présenta devant luy.
L'Ouchaly donna grand peine aux nostres ; mais il fut chargé si à propos par le seigneur Jehan André Doria , qu'après avoir faict tout ce qu'il peut et rendu le dernier combat se sauva avec trente deux galleres. On luy donna la chasse tant que Ton peut; mais la nuict survint, quiempescha la veue et poursuitte.
Les Vénitiens firent très bien, où mourut le seigneur Justin ou JustinianBarbarico, le gênerai, qui fit ce jour là très bien, et estoit digne de sa charge. En mourant il dict qu'il mouroit très heureusement pour une telle victoire.
Dom Juan coucha au champ de battaille, et le lendemain fit recognoistre le nombre des vaisseaux qui estoient pris et rais à fonds , où se trouva, entre galleres et gallioltes deux cens sept, le nombre des morts dans ces vaisseaux environ trente mille , et douze mille chrestiens délivrés de la chaisne (quia esté un bel œuvre), sans ceux qui furent noyés ou allés mourir ailleurs , et de pris plus de six mille.
Le roy Charles en eut pareil advis , et manda â Tevesque de Paris cet advis, pour en remercier Dieu et chanter Te Deum laiidamus.
Du costé des chrestiens il y eut bien , ou de morts ou de blessés , jusques à huict ou neuf ou dix mille hommes, tant sur les quinze galleres qui furent prises, (aucunes recourues) que sur les autres; desquels quinze, fut la generalle de Malte, qui combattit longtemps contre sept galleres; mais ce maraut de l'Ouchaly survint qui en çmporta une ûts chevalliers du Sainct
Esprit de Savoye , une de Gennes , et 1>utre de Sicille, et une du pape.
Ce sont des battailles celles là , bien rendues et desbattues, non pas celles où nous ne rendons de combat pour un double ^ et où â la pluspart s'enfuyent, comme nous en avons veu de nostre temps. Et , pour mieux faire remarquer ceste cy , voyez, s'il vous plaist , les grands personnages morts du costé des Turcs. Premièrement, Fertauf , bascha gênerai de Parmée de mer; Aly, bascha de terre; Ahmal bey, capitaine des jannissaires; Assan bey, fils de Barberousse; Mehemei bey, gouvemeurdcMetelin; Ydey bey, gouverneur de Cion ; Garaban , gouverneur de Soubassels ; Campsau bey, gouverneur de Rhodes; Dely Solyman; Tapart; Gheluby; Provisaga , gouverneur de Napoly de Romanie; Amipsa bey, gouverneur ou roy de Tripoly; Dardagam bey, gouverneur du Tercenal ; Mustaffa Cheluby, trésorier gênerai de l'armée; Affit Gayga, capitaine de Galipol} ; Pery Begoly, capitaine d'une escadre de galleres; Ochiman Beoly^ capitaine de fanal; Datamis, patron; Daly baseha; Dondomy, capitaine de fanal aussy; Aly, capitaine d'Alger; Garagoge, capitaine aussy; Jafer aga, visce-roy de Tripoly de Surie; Maret aga , fils de Dragut; les enfants d'Aly, Mehemet et Sahin bey. pris; Mehemet bey, gouverneur de Negrepont , pris; Siroc, bey d'Alexandrie, pris; et Garach-Aly, grand corsaire, sauvé avec l'Ouchaly. Il y en a eu une infinité d'autres morts et pris. Gependant faut notter quels gens de marque sont tous ceux que je viens de nommer.
Ainsy se gaigna ceste battaille, sans autres particularités qui seroient trop longues à mettre par escrit, aussy qu'elle a esté au long descrite par plusieurs. Faut notter que la realte portoit pour son estendard un grand crucifix et une Nostre Dame de Pitié, et un autre des armes de la ligue. La corne gauche portoit un gaillard jaune, la corne droicte en portoit un verd, et l'arriére garde une bandiere blanche et en poupe.
Jamais ne fut une si belle battaille de mer donnée : aussy celuy qui en porta des nouvelles à Venise , s'appellant le seigneur Laffran Juslînian, ainsy qu'il fut devant le doge ou duc
^ Le manuscrit ajoute ; < Non pas les très paakiues ds nostres où, etc.»
DOM JUAN D'AUSTRIR.
de Venise , cl mis le genouîl en terre , luy dicl : cSerenissime prince, je vous apporte la nouflvelle de la plus glorieuse victoire que la cchr&stienté eut jamais.» Certes elle Testoil : que si on Teust bien poursuivie comme il Falloit, Constantinoble trembloit , et estoit aussy tost conquis. Mais la jalousie de nos princes chrestiensgasta tout, et mesmes d'aucuns que je sçay, lesquels je ne nommeray point, qui, ne desirans la grandeur d'autruy, et portans envie à dom Juan, on suscita de la guerre ailleurs où n'y avoit ny propos ny raison, puisque y alloit du faict de la chreslienté; j'ay grand peur que Dieu s'en soit irrité depuis sor ces perturbateurs. Les Vénitiens de l'autre coslé se Faschans de la guerre , prièrent le roy de France de moyenner la paix avec le grand seigneur, où fut envoyé M. Tevesque de Daï , de la maison de Nouailles en Lymosin ^ , fort grand et digne personnage de ceste charge , les Vénitiens l'ayant esleu et demandé au roy; lequel d'autresfois, du temps du roy Henry second , avoit esté ambassadeur vers eux , et bien venu d'eux , comme je l'y ay veu. Il fit un très heureux voyage pour eux vers le grand seigneur, et en obtint la bonne paix qu'ils desiroient. Et par ainsy de très bonnes occasions et tons efFects qui n'eussent manques d'en sortir pour la chrcstienté, faillirent à Tappetit des malheureuses envies , jalousies et divisions. Ainsy jadis se perdit la noble Terre Saincte, laquelle, tant que les princes chrestiens furent d'accord, fleurissoit et augmentoit de jour en jour, mais venans à se diviser et s'envier tout à coup , elle nous eschappa vilainement des mains.
Grand honte certes à nous autres, et de ce temps là et d'aujourd'huy ! car, pour le seur, si les princes chrestiens se fussent bien entendus et accordés, infailliblement l'on eust faict DD grand effort sur Tempire de l'Orient : car j'ay ouy à gens qui estoient à Constantinoble pour lors que les nouvelles y furent apportées de ceste grande defRaicte, que le grand seileur, tout son conseil de sa Porte et les gens de guerre, estoient si estonnés, que, si Ton eust veu culement cinquante galleres chrestiennes paû^^re, ils quictoient la ville.
Une cfapsp fut bien contre nous et pour les
* f rançoit de I^oaUlet .
ennemys, c'est que ce fut en hyver et au mois d'octobre que fut cet eschecq; et pour ce à cause ( du mauvais temps d'hyver et des vents et orages qu'il produict, la belle occasion se perdit. Mais si cela fust arrivé en may ou juin , la victoire se fust poursuivie (autrement ce fust esté un grand blasme et grand honte aux vainqueurs), en renvoyant les malades et blessés, les vaisseaux cassés et rompus et brisés d'où ils étoient venus , pour les remettre et refaire , puis faire une esleclion , tant d'hommes que de vaisseaux, sains et gaillards, et puis donner voille, comme j'en ay ouy discourir aux grands discoureurs. Il est bien vray que l'année après se fit un nou« veau armement ; mais il ne fit ny servit de rien, sinon qu'on alla en la Morée et assiéger Navarin ; mais on le faillit à cause du grand secours qui vint.
Voyià que c'est que d'avoir donné loysir de respirer et de prendre halayne et courage i l'ennemy. Gela arrive souvent parmy les grands capitaines, qu'après une grande victoire ils nt sont pas toujours sages et bien advisés, et font tousjours quelque faute lourde, et , qui pis est, sont si insolens et ayses de leur victoire, qu'il leur tarde à toute heure qu'ils ne soient retournés en Leur patrie pour se monstrer, faire leur parade et entrer en triumphe , ainsy que fitM. AntlionioGolomno, à qui le pape donna le triumphe, et voulut qu'il entrast dans Rome triumphant, ny plus ny moins et en la mesmes sorte que les anciens consuls et grands capitaines romains, aiasy que j'ay ouy dire à ceux qui le virent et estoient à Rome pour lors, et que c'esioit une très belle chose i voir. J'estois lors à la cour quand ces nouvelles vindrent ; mais j'y en vis aucuns grands se mocquer de ce sot triumphe, qu'ils appelloient ainsy. Gela fust esté mieux encor si l'on en eust faict de mesmes à dom Juan, le grand gênerai, et qu'il fust esté suivy de M. Anthonio , du gênerai des Vénitiens, de Jehan André Doria , et de tous ces autres grands capitaines, tant de m^ que de terre, qui avoient si bien faict : car, en telles choses, il faut que Thonneur soit desparty également ft un chascun de ceux qui ont bien faict. Voyli ce que pour lors on en discouroît.
Surquoy il me souvient d'avoir leu en ua livre espaignol que le roy dona Ferrant d'Airsgon, après que ses capitaines, où M. le marquis
VIES DES GRANDS CAPITAINES
de Pescayre estoit des plus advancés, eurent gaigné ceste battaille contre les Vénitiens et leur (gênerai Barthélémy d'Âlviano, auprès de Vincense, et fort heureusement , il recompensa tous les capitaines et soldats selon leur mérite; et outre plus , il fit mettre par escrit dans les livres des thresoriers, nom par nom , tous les capitaines et soldats, jusques au dernier, qui avoient esté en ceste battaille, ensemble tous ceux qui cstoient morts , rescompensant leur parens. Si bien que, parmy les papiers et registres de la chambre des comptes d'Espaigne, ce papier se trouve et y est enregistré , de sorte qu'il demeure là pour insigne mémoire à jamais de leur valeur et mérite ; en quoy ce roy meritoil d'estre loué et qu'on le servist. De mesme il nedevoit, en ceste bellebattaille deLepantho, n'y avoir capitaine, ny advanturier, ny soldat, ny marinier , tant petits fussent-ils , dont les noms ne fussent enrollés et escrits dans quelque beau papier et livre, qui servist à jamais de souvenance de la valeurde ces braves hommes, tant de ceux qui moururent quedeceux quien eschapperent vifis.
Gela devoit avoir esté faict de par Dieu, ainsy que j'ouy un jour à Malte discourir un gentil capitaineespaignol : que Ton devoit amasser tous les os des Turcs qui estoient morlsen ce siège, et estre curieux jusques là de n'en oublier un seul, et les mettre tous en un monceau , et là en dresser une montagne, afin qu'elle servist à jamais d'éternelle mémoire, et insigne et mémorable trophée pour les braves chevalliers qui les avoient desfaicts , et de leur valeur, et qu'on peustdire : « Voylà une montagne des ossemens «des Turcs qui moururent au siège de ceste «place, qu'ils ne peurent prendre»; que là emprès s'y dressast une esguille en piramide, où l'escriteau fut engravé. Certes ce capitaine estoit tout noble d'aller trouver ceste invention gentille, qui devoit avoir esté pratiquée pour la gloire de si braves chevalliers. Auprès de Nancy, où le duc de Bourgoigne Fut desfaicl et tué, l'on y void une chappelle où les Lorrains furent curieux d'amasser et d'y poser tous les os des Bourguignons qui là moururent, et ce en signe de leur belle victoire. Je suis esté trop long en ceste digression : il est aisé à me pardonner, car elle n'est point mauvaise.
Pour retourner encor à dom Juan : à ce que
je tiens de braves et grands capitaines qui l'ont veu en affaires, il estoit si brave et vaillant que si tout le monde feust voulu croire, il se fust faict un roy ou petit empereur de quelque royaume ou empire d'Orient, et y eust bien planté l'evangite de nostre Dieu. On fa un peu blasmé pour la perte de la Collette, si bien que dans Rome il s'en fit un pasquin :
El cardinal con la àragueta , Dom Juan con la raguela^ Hanno perso la €oleta K
Ils veulent dire que le cardinal de Granvelle, pour lors visce-roy de Naples, s'amusant trop à Tamour, et dom Juan trop à jouer à la paume, en aymant fort l'exercice, avoient perdu la Collette.
Il estoit aysé à ceux qui firent ce pasquin de bavarder : mais il ne tint nullement à dom Juan, car de jour en jour il se preparoit pour l'aller secourir; mais ceux de dedans le previndrent et ne tindrent comme on le presumoit. Et pensoit-on que, s'ils eussent tenu la moitié autant que ceux de Malte tindrent, ils estoient bravement secourus, et tout de mesmes; et eust on faict un grand eschecq sur les Turcs qui avoient toute leur armée à terre , et les euston pris à l'impourveu ; sy qu'il en fust allé très mal pour eux. \oyli> pourquoy dom Juan n'eut là aucune coulpe ny faute.
Quelque temps après, le roy d'Espaigne l'ayant faict venir à soy eu Espaigne, après l'avoir bien embouché l'envoya en Flandres, où il alla en gallant cavallier, et non en homme qui eust peur; ains, pour faire le chemin, il y alla en brave advanturier et de gallant homme; car, sans autre grand embarras de train ny d'armée, pour plus aller assurément et assurer sa personne , il prend la poste avec six chevaux seulement , ayant avec luy le seigneur Octavio Conzague pour confident , et un postillon françois qu'il prit en Espaigne, gentil compaignon, et qui sçavoit toules les postes, chemins, routes et traverses de France (il m'a mené cent fois par les postes) de France, et mesmes celles de Cuyenne; et disoil on qu'il estoit Suisse francisé , ou my-Savoyard espaignolliséj. Il le passa par toute la
I Le cardim * par ta brayetle.
Et dom Juan par sa raqaette.
Ont Uisié perdre la GoUetle.
DOM JUAN D'AUSTRIE
France en un temps dan{;ereax et pays scabreux , et mesmes en Guyenne sur la vigile de la guerre, car dans trois mois après nous Teusmes. Il vint à Paris, descend en la rue Saint Ânthoine , tout devant le logis de l'ambassadeur d'Espaigne. La nuict venue , le va trouver, parle à luy un peu ; sçachant que ce soir il y avoit un bal fort solempnel au Louvre, y vient déguisé avec le seigneur Octavio , voit danser toute la cour, la contemple, et sur tout ])ar grand admiration la belle reyne de Navarre , sœur à nostre roy , la merveille du monde. Il demeure eu estase pour voir une telle beauté; puis après se remet et s'en part ravy , fort et bien édifié d'elle et de noslre cour, ainsy que j'ay ouy dire à un secrétaire < de l'ambassadeur d'Espaigne. Le lendemain se pourmene par Paris , voit le pallaîs , admire sa grandeur et la beauté de ta ville, sans estre cogiieu ny rien sceu de fuy qu'après son départ , puis reprend la poste, poursuit son voyage droict à la duché de Luxembourg, et de là en Flandres ;t)ù, ayant trouvé Anvers pris et saccagé, fit une paix , soubs condition d'en chasser les Espaignols , ce qu'il fit; et s'en allèrent tous en Italie, tant chargés de butin d'Anvers qu'ils n'en pouvoient marcher.
Ce prince Fat bien trompé en ceste paix , et bien luy servit de se monstrer bon, vigilant et grand capitaine. Aucuns le blasmerent de ce traicté de paix, de se desarmer ainsy et renvoyer ses gens. Et ce fut ce qu'un de ces ans sceut très bien remonstrer ceste brave, généreuse et belle infante à qui le duc d'Escot fust (ou de luy ou d'autres qui l'en avoient prié) en porter laparolle, que jamais elle n'auroit son Pays- Bas paisible qu'elle n'en cust chassé les Espaignols. A quoy luy respondanl, et luy donnant un grand -soufflet, elle luy dicl : a N'avez vous «pas honte de ceste parolle, veu que vous «sçavez bien que pour les avoir chassés il en «prit très mal à dom Juan d'Austrie mon i oncle? «Comme de vrai les eslats ne gardèrent ^uicrcs la paix, en quoy ils furent fort blasmés; car ils assemblèrent une fort grosse armée de cinquante mille hommes, composée de ceux de leur nation , de François , d'Anglois , de reistres que le prince de Casimir avott amené. Mais dom Juan fit aller leur armée en rien ; et se dissipa de soy mesmes, car il Talla assaillir encor
' Le inanuscrii ilii : ■ Un petit secretiiire pour tor», » -
qu'elle fust retranchée de grands retranchemens; et leur donnant une camisade, n'ayant avec luy que quatre mille Espaignols, luy à la teste, fausse tout leur retranchement et barricades, enfonce, donne dedans, desfaict tout ce qu'il trouve; et n'eust esté une brave troupe, fort petite pourtant , de François et quelques Ânglois qui se résolurent, là où se trouva aussy à propos M. de La Noue, à faire teste, et qui fit très bien, il leur enlevoit resoulument leur logis et leur desfaisoit la pluspart de leur armée , et le reste mettoit en route.
J'estois lors à la cour que ces nouvelles vindrent au roy , qui ne se pouvoit saouler de louer un tel acte généreux et vaillant. Un peu advant, M. de la Noue m'avoit escrit, me priant l'aller trouver , et me mandoit les forces de l'armée des estats qui estoient grandes, et m'escrivoit ainsy : « Nous sommes plus forts que dom Juan, D mas los Espafloles dicen que son superiores en valor ^ Tels estoient ses mots.
Or ce pauvre prince ne jouit longuement de ceste belle gloire et louange, car luy qui avoit tant cherché de mourir dans un champ rude de Mars , alla mourir dans un lict mol , et tendre, comme si ce fust esté quelque mignon de Venus et non un fils de Mars. Il mourut de peste, qu'il avoit prise de madame la marquise d'Âvré, disoit on , de laquelle il estoit espris ; mais tout le monde ne dict pas cela, et mesmes en Espaigne; car on tient qu'il mourut empoisonné pardesbotines parfumées; et vays dire comment.
Dom Juan avoit un secrétaire que le roy d'Espaigne lui avoit donné , et en qui il se finit fort, qui s'appelloit le seigneur Escovedo;il avoit esté à dom Ruy Gomez. Ledict dom Juan renvoya un ours de Flandres vers le roy pour luy rapporter les affaires de son estât. Estant à la cour, après avoir faict sa légation et charge, il s'enquiert des nouvelles de la cour, et mesmes des dames , ainsy que nous autres courtisans sommes curieux aussy tost de nous en enquérir quand nous y arrivons. On luy dict que la priacesse d'Eboly, vef ve de Ruy Gomez ( que j'ay veu une très belle femme , elle estoit de la caza de Mendozza), traictoitfort l'amour avec Ânthonio Perez, que jay veu secrétaire majour du roy Philippe , et son principal conseiller et très favory, très babil homme, et qui faisoit tout.
I mais les Espagnols se disent supérieurs en valeur.