‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 90 sur 267 · VIES L>ES GRAN · texte numérisé non relu

VIES L>ES GRAN

Escovedo, qui avoit esté à son mary et à elle , et qui se ressentoit cncor de Tancienne amilié etfîdeliié qu'il porloic à son feu maistre, ne peut supporter sur le cœur ceste nouvelle, qu'il ne se deschargeast à sa feu dame et maistresse, adicte princesse d'Eboly, et ne luy remonstrast le meschant bruict qui couroit d'elle et le grand ton qu'elle se faisoit. Elle , en collere aussy tost de telles sottes remonstrances , le renvoya bien loing avec de fort rudes menaces , et descouvrit le tout à son amy Anlhoine Ferez, qui, en concevant la vengeance, le fit tuer , et supposa force mémoires faux qu'il monstra au roy d'Espaigne, par lesquels il le monstroît traistre et infidèle au roy , et que dom Juan , son maistre, tramoit pour s'impatroniser , non seulement de Testât de Flandres, mais de celuy de Milan et royaume de Naples. Bref, il ne manqua pas de fausses impositions et d'inventions à quantité. Â quoy le roy prenant pied , comme jaloux de son estât, (car quelle est la chose qu'un prince ne fasse pour maintenir son estât quand on le luy veut esbranler?) faicl donner la venue à la vie de dom Juan, comme j'ay dict; enquoy le roy est excusable ; mais Ânlhonio Ferez très blasmable.

Dieu, qui est juste juge des meschanles actions humaines, en produit aussy tost la punition ; car le président de Gastille , el conde de Barcyas, de la casa de Sappatos ^ , en Ârragon , avec Malheo Vasque, secrétaire du roi, et tous deux grands ennemys d'Ânthonio Ferez , firent tant sur la perquisition de la mort d'Escovedo, qu'ils en sceurent la vérité, et que, pourleseur, ladicte princesse et Anthoine Ferez l'avoient pourchas* sée , et de plus descouvrirent les fausses accusalionset impositionsdu pauvre dom Juan. Dequoy le roy très indigné et fasché fit mettre et l'un et l'autre en prisoo;mais cela ne repara pas la viedu pauvre dom Juan,ny du pauvre Escovedo, ny les regrets qu'en fit le roy , non plus que fit le roy Louys onziesme ^ à Tendroict d'un pauvre moyne de son royaume , lequel voyant un jour le roy disner, et ayant par cas fortuit tout contre soy un capitaine de Picardie à qui le roy en vouloit , il fit signe seulement de l'œil à Tristan l'Hermite, son grand prevost; car le plus souvant il n'usoit pas d'autres commandemens, sinon par

1 Le comte de Yarajas de la maison de Sappatos. * Le laauuscrit dit : cLe bon rompu. »

DS CAPITAINES

guignades éloignes. Tristan, pensant qu'il ftsi signe du moyne, ne faut aussy tost de le prendre dans la basse-cour, et le faire jetter dans le sac en l'eau. Le capitaine, qui avoit veu le signe du roy , se doubta que c'estoit pour luy ; parquoy tout bellement s'évada , et monta à cheval, et picqua vers la Flandres. On dict au roy le lendemain qu'on l'avoit veu sur le grand chemin qui s'en alloit à grand erre. Le roy envoya quérir Tristan, et luy dict: «Tristan, apourquoy ne fistes vous ce dont je vous fis «signe hiere de cet homme? — Hà! il est bien tt loing à ceste heure, dict Tristan. — Ouy, bien a loing, dict le roy; on l'a trouvé vers Amiens. « — Mais vers Rouen, dict Tristan , où il a desjà ubeu son saoul. — Qui entendez vous? dict le «roy. —Hé! le moyne , dict Tristan, que vous « me monslrastes , je le fis jetter aussy tost un sac « dans l'eau. — Ciomment ! dict le roy, le moyne? «et Pasque Dieu (car c'estoit son jurement) I «c'estoit le meilleur moyne de mon royaume. «Qu'avez vous faict? Eh bien I il luy fault faire «dire demain une demi douzaine de messes «de Requiem , et par ainsy nous voylà autant «descbargés, car j'entendois ce capitaine placard. » Voylà comment le moyne sauva la vie au capitaine, ayant esté pris pour Tautre. Ce fut bien un qui-pro-quo d'apoticaire ; mais la vie de l'autre n'en fut nullement reparée. Il n'est pas bon de faire tels commandemens par signes ; vous en voyez Tinconvement. Il n'y a que de parler haut et clair, et absolument en roy et magistrat souverain.

Ainsy la mort d'Escovedony de dom Juan ne furent point remises ny reparées pour l'emprisonnement d'Anthonio Ferez, ny pour son banissement; lequel, rompant les prisons, s'enfuit en Ârragon, où il fit en partie ceste belle révolte de Saragosse etd'Arragon, qui eust pris grand feu sans la grand prudenoe du roy, qui, ne s'en eslonnant aultrement , y envoya dom Allonzo de Varras avecques une grosse armée de Gastille dont il estoit général ; lesquels S amprès avoir fiiict des mauvais» quand il fallut venir au bon du faicl, se rendirent et posèrent bas les armes; et , par commandement du roy, fut tranchée la testeâla justice^ d'Arragon,qoi

^ ^ Les Arragonnais

' Le jusiiza, nom du premier mafpalrat, des libarUs poUtiques de rArragon.

DOM JUAN D'AUSTRIË.

flit gnnd Met; eir elle a «té de tout temps trèsfiere et«i arrogante que rien plus. Et s'appelloit dom Juàn de Lanuza; lequel estant pris ^ le roy ne tt qu'envoyer un petit billet qvi porloit: Fista esta caria, coNareis la &Aêça aljmUça d'Àtngon $in oiradibwion por que se conviene a nuestro sersdcio^ su pena de nuestra tndignmoiûn^ dada, etc.€ Là tpriKente veue , toos ferez trancher la teste à «li justice d*Arra9on sans autre delay, parce •quîl convient à noetre service , sous peine c d'iodignation. • C*eat commander cela en mots brieft, et non par signes, comme je viens de dira. U Ht prendre aussy prisonnier le duc de Villermca et le comte d'Arande, tous parens du roy, et menés en Gasiille. On ne sçait s*ils en oot eo autant tous ces rebelles. Aussy certes •voient ftict une grande injure au roy; car sysnt pris dans son logis dom Inigo de Mendozza, marquis d'Almenara, surintendant de toutes les affiiires d'Arragon, et rayant sorty de sondict logis et mené dans la rue, luy baillèrent tant de coups de baston, qu'il mourut au boat de quinze jours dans la prison*

Quant à Anthonio Ferez, il se sauva tellement quellenient comme il peut, par les montagnes, atecques toutes les peines du monde, pluyes, neiges, glaces et vents; vint eu Bearn, où il demeura longtemps àvecques madame la princesse sœur du roy, luy persuadant et mettant en avant beancoup de belles occasions (ainsy que font tousjours les malcontens et rebelles; pour conquérir par delà; si bien que madicte dame y envoya quelques gens; mais la pluspart forent desfaicts, et s'en tournèrent fort piètres. Après, ledict Anthonio s'en alla àvecques elle à la cour trouver le roy et luy parler; delà en Angleterre, où il n'a pas mieux faicl ses affaires qu'ailleurs. Retourné en France, à ceste heure il dict qu il veut aller en Gonstantinoble trouver le grand seigneur, là où, s'il peut, il nuira au roy son maistre tout ce qu'il pourra par son grand esprit, comme il Ta très bon, habile, et qui sçait les affaires de son maistre mieux qu'homme du monde, les ayant maniées de long temps, qu'il a faict à souhait et comme il vouloit. Il sera homme possible, dict-on, pour se renier, estant en tel desespoir; et force gens l'ont fiiict et le feroiont.

Ce fut luy qui le premier fut metUatair et

traficqueurde^ amours d'entre ladicte princesse d'Eboly et le roy; et par ainsy faisant pour autruy il voulut fiiîre pour soy, n'estant pas si fcl de s'oublier, ainsy quecoustumierement tels traicteurs d'amours ou porteurs de poullets sont coustumiers de faire; lesquels ne sont si remplis de fidélité à l'endroict de ceux qui les employent (au moins la pluspart d'eux) qu'ils n'eschansonnent et ne tastent, ou devant ou après, le bon morceau qu'ils appareillent pour autruy ^

Par ainsy fit Anthoine Ferez , dont mal luy en prit et à la dame; car le roy l'avoit servy et aymé longtemps, si bien que son fils aisné, que Ton appelle ^/^fu^ue de PestraFla, luy ressemble du tout, ce dict on , estant blond ainsy que le roy.

Ruy Gomez le sçavoit bien; mais il falloit qu'il passast par là, car pour recompense ^ il luy faisoit de grands biens et faveurs; car il luy fit espouser ceste femme, qui estoit fille du duc de Francqueville, très grand seigneur d'Espaigne, dont son fils second en porte le nom, mais pourtant il y en a procès. Le tiers s'appelle comme le père, Ruy Gomez. La fille, le roy là maria avec le duc de Médina de Sidonnia, ceiuy qui fut gênerai de ceste grande armée espaignolle dernière en Angleterre. Bref, d'un simple gentilhommeportugais qu'il estoit quand il vint trouver le roy , il est mort un très riche et grand seigneur, et du tout gouvernant son maistre.

J'ay ouy dire que le plus grand subject que le roy prist de l'ayraer , fut que , jouant un jour en Flandres à la prime et deux autres, une reste grande y allant de tout , qui montoit à vingt mille escus, le roy d'Espaigne, allant d'affection à la prime, la vint à rencontrer, dont il flit très ayse (car, quiconque soit le grand seigneur et libéral, est avare au jeu), soudain s'escriant qu'il a voit prime. Ruy Gomez avoit cinquante cinq , lequel , pour n'empescher la joie que le roy son maistre avoit d'avoir rencontré prime, en monstrant son jeu au tiers et au quart , il jette ses cartes et les

^ Le manuscrit ajoute : «Bien solsscroient-ils, car en (eUes friandes occasions il n'y a nul respect, ce dict messer Priapo. »

• Le manuscrit î^oute : tOcs comei qu'il la? fahen perler. »

VIES DES GRANDS CAPITAINES

mesle parmy les autres , disant seulement : « Je « le quicte. » Le lendemain , le tiers et le quarl, qui estoient grands seigneurs , et me semble que le duc de Feria y estoit, dirent au roy le traict qu'avoit faict Ruy Gomez; et le roy luy ayant demandé la raison, et Ruy Gomez luy ayant dict qu'il ne vouloit luy empescber et offencer la joye et contentement qu'il avoit eu à renconstrer prime, et qu'en nulle façon il ne luy vouloi( donner fascherie (comme certes le serviteur doibt tousjours tascber, le plus qu'il peut, complaire en tout ^ son maistre, mesmes tel que celuy là , et en telle chose ), le roy luy en sceut si bon gré , qu'il l'en recompensa au triple, et depuis l'en ayma plus qu'il n'avoit faict. Je tiens tout ce grand discours précèdent de fort bon lieu, et point vulgaire, il peut estre du tout vray ou à demy , mais un grand seigneur françois espaignollisé me Ta ainsy dict, et un gentil capitaine espagnol.

Je romps ceste digression pour tourner encor à dom Juan , de la valeur duquel j'ay parlé , et de la mort. Pour son origine , j'en diray ce petit mot et puis plus. Il fut fils naturel du grand empereur Charles Quint, et d'une grand dame et comtesse de Flandres, roere d'un grand dont nous avons parlé, ou possible parlerons , et non point d'une boullengere de Bruxelles ou lavandière (comme la pluspart du commun l'a dict : ce sont abus), laquelle estoit belle en toute extrémité, qu'on nommoit dame Barbe de Plombergh, et despuis maryée au seigneur Reguel, gentilhomme du pays de Namur ou Luxembourg. De l'avoir bien aimée et jouy, il lefault croire; mais d'estre mère de dom Juan ce sont abus; car il tenoit par trop du noble et d'un costé et d'autre. Aussy tost qu'il fut né , l'empereur son père envoya quérir un riche pasteur des montagnes du Liège, et le luy donna à nourrir et eslever fort curieusement, sans que peu de personnes le sceussent, et à endurer et endurcir au travail, ny plus ny moins qu'un de ses enfans , sans le nourrir mollement ny délicatement, et sans qu'il dict qu'il fust fils de l'empereur , sinon au bout de quelque temps qu'il vint à se faire grand , et que 1 empereur voulut quicter le monde et se retirer en Espaigne , qu'il commanda au roy son fils de renvoyer quérir, le mandant au pasteur pareillement de le mener, et qu'il s'en

senrist , et luy ordomia une penrion fort belle et grande, et le luy recommanda plusieurs fois comme s'il estoit son propre frère. J'ai appris cela en Espaigne de quelques uns grands et habiles gens qui le sçavoient bien.

Que c'est d'une belle et généreuse naissance ! Celuy qui avoit esté nourry en maison cham* pestre comme pasteur, s'estre depuis renda si gentil, si gallant, si honeste, si agréable, comme il a esté, et sentant si peu sa nourriture ruralle, ainsy que je l'ay veu en Espaigne! car il estoit fort beau et de fort bonne grâce , comme j'ay dict ; et s'il avoit esté nourri en vie rustique, si n'en tenoit il rien , car il avoit bonne et belle façon parmy les soldats. Il avoit bien aussy bonne et belle grâce parmy les dames , desquelles il estoit fort doucement regardé et bien venu.

A luy succéda en sa charge de gênerai en Flandres le prince de Parme, son neveu, duquel pour ceste heure je ne parleray, d'autant que j'en faicts un discours à part, sur une comparaison qui se peut faire de huicl grands capitaines, et bien jeunes pourtant, de nostre temps, à sçavoir : nostre roy Henry troisiesme dernier ^ M. le duc d'Alançon , son frère, le roy de Navarre, M. de Guyse, M. du Mayne son frère, M. le prince de Parme, le comte Maurice et M. de Biron, dernier mort, de la valeur et suffisance desquels j'espère en dire ce que j'en pourray. Parquoy je remets cette partie à lors pour parler de feu M. de Savoye, Philibert dernier.

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