‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 93 sur 267 · PHILIBERT, DUC DB SAVOTŒ · texte numérisé non relu

PHILIBERT, DUC DB SAVOTŒ

€8té quand il luy eust pieu , et à luy mesmes te lay osteroît et luy Feroit cher cousler ceste charité , tellement qu'un jour il luy en baillcroit si serré wif les doigts, qu*il s'enrcpenlipoil, d'autant que sa force , au prix de la sienne , cstoit si foible, qu'il n'en oseroit quasy parler.

Le roy, qui de soy mesmes n^estoit pas trop eschaufiiant ny turbulanl, on le trouva ce coup fort escbauffé , dont il falloU bien dire qu'une telle surprise ^ luy touchoit jusques au vif.Tout de mesmes luy toucha-il quand le père soustenoitainsy le mareschal de Bellegarde, de telle hçoD qu'il le foisoit ordinairement coucher en sa chambre : aussi le roy luy sceut-il bien rendre envers ceux de Genève , desquels il en prit la protection, contre son gré pourtant, car il hayssoit par trop leur religion, mais pour vengeance il lefil; dont M. deSavoye s'en trouva très mai sur les entreprises qu'il y vouloit Faire dessus.

En cela M. de Savoye estoit bien de ceste humeur, que , pour sa grandeur , il bouchoit les yeux à tout , comme il Tavoit monstre long^ temps advant en nos guerres estrangeres ; car, durant la trefve de l'empereur et du roy , il fit uneentreprise une fois sur la ville de Metz, par le moyen de quelques cordelliers, et la Faillit. Et ainsy que M. de Sept-Fontaines, ambassadeur pour le roy en Flandres , despuis evesque de Limoges, grand personnage, certes, et qui avoit peu de ses pareils , de la maison de l'Aubespine^, luy remonstroit le violement de Foy et de la trefve, il luy fit responce : a Gomment le «roy François prit-il mes pays, lors qu'on ne . lien doubtoil aucunement, et en treFves? tDoubtez-voua de moins que je n'en voulusse «l^ire autant si je pouvois, car c'est alors qu'on «n y pense point et ne se donne en garde, que ties belles entreprises se fbnt. » Il avoit raison de parler ainsy; car, comme je tiens de plusieurs très grands capitaines , et mesmes de M. du

' Le mannicrit dit : t Un tel afftH)Dt. >

* Sânttîen de rAubcpine était éréque de Limoges en janvier 1577 ; il y a de iui, dans les MénuÀret du duc de Nevers , tome i , pa^e 268 , un avis au roi Henri m >nr la guerre que ce prince élait ù la veille de faire à ses rajfti de la religion réfbrmée. LorsquMI était ambassadear ordinaire de France à Londres en 1587, au moment du procès fait à Marie Stuart, il trama en faveur de celle-ci une conspiration contre la vie de la reine Éli< «alieih , du consentement des Guise , dont il élait la créa- Uire. 4cte$ àe Brmer*

Bellay , au livre de VÀri mUitaire, il se Faut donner garde de ces temps de IreFves et sur<seances d'armes plus que de la chaude guerre ; car bien souvent se presente-il de si bons mor^ ceaux,que pour eux on en peut bien rompre son jensne; et amprés que la chose est foicte, il n'y a plus de réparation; ei ce mot est mal son* nant , quand on .diol : « Je n'eusse pas pensé «une telle meschanceté jamais, que de violer «ainsy la saincte Foy donnée. » Pour fin , M. de Savoye, pour Faire ses aflaires, estoit peu sera* puleux et fort habile. Aussi avoit-il Fort paty^ ayant esté despouillé ; et s'il ne Fust esté tel , et ne s'en Fust Faict accroire par son espée qui luy estoit restée, et par sa valeor, il Fust demeuré û plus pauvre prince qui Fust jamais.

Il a laissé monsieur son fils , qui est son suc* cesseur en tout , et qui , pour son jeune aage, s'est rendu un bon et vaillant capitaine, en ayant appris de fort bonne heure l'usage. Aussi j'ay veu dire à des soldats espaignols : Que no liay en ei mundo que un rey , un duque y un conde < ; entendant le roy de France, le duc de Savoye et le comte Maurice, m'esbahia» sant pourtant comment ce duc, duquel je parle ailleurs , peut sytost s'accommoder à la Fatigue de la guerre; car je Tay veu en son en- Fance si tendret et si délicatement nourry de par madame sa mère , que je n'eusse jamais pensé qu'il Fust venu à ceste grande gloire qu'il a. J'espère en parler ailleurs. Bref, il est vray fils du père. Bien est il vray , à ce que j'ay ouy dire , qu'il n'a tant la grâce de soldat que le père, lequel Ta voit très bonne.

Aussi liens-je d'un vieux capitaine espaigoolf qui estoit son maistre d'hostel, qu'en son jeune aage , estant aux armées de l'empereur son oncle, il se plaisoit fort parmy les soldaU espaignols, et estoit parmy eux le pins souvent, jusqaes à porter l'harquebuse et foumimenl comme eux, et aller aux escarmouches ; à quoy l'empereur prenoit tous les plaisirs du monde.

Il mourut , non guicres vieux , du mal de reins et de gravelle dont il estoit tourmenté ; si bien qu'il ne portoit jamais son espée an costé, pour cause de la ceinture qui luy eust trop escbauffé les reins ; mais il la portoit tousjourSj soubs le bras comme un sergent ; et cela ne luy sioit point mal , car il avoit très bonne grâce

* Qu'il n'y a au monde qu'un roi , un duc et un comte»

VIES DES GRANDS CAPITAINES

en tout , et sentoît fort son soldat , et aymoit tous hoDuestes exercices , et sur tout à forger des canons d'harquebuse. Il en faisoit de très bons. J'ay veu sa forge , et nous faisoit monstre de son exercice.

On disoit qu'il ne ressemWoit guieres à feu son perc , duquel j'ay veu le monde en France en faire de si fats et de si scandaleux contes qu'il n'en faut rien croire ; car, à ce que j'ay ouy dire à ceux qui l'ont veu , il n'estoit point homme pour faire toutes ces sottises, car il estoit très sage et fort homme de bien.

C'est assez pour ce coup avoir parlé de M. Savoye jusqu'à une autre fois ; car il ne faut pas tout à un coup débiter toutes ses denrées.

LE COMTE D^AIGUEMONT.

Nous parlerons de M. le comte d'Âiguemont , lequel a esté un fort brave et vaillant capitaine, pour si peu qu'il en a faict le toieslier; car, au plus beau cours de ses vaillances , la paix se vint à faire entre la France et l'Espaigne, après qu'il venoit de frais de gaigncr la baUaiile de Sainct-Quantin et Graveiine. Car , à ce que je tiens de la pluspart des Espaignols , Flamans et François qui y estoient, ils luy en attribuoient le seul gaing : si bien que le commandement luy ayant esté faict par M. de Savoye , lieutenant gênerai du roy d'Espaignc , et par Ferdinand de Gonzague, principal chef du conseil, d'aller seulement recognoistre l'ennemy et l'amuser, cependant que le gros arrivcroit, voyant à l'œil qu'il y fïiisoit bon pour luy , ne voulut point temporiser, mais avec sa troupe de reystres et lanciers bourguignons , chargea sans aucun respect de commandement, (*( si à propos , qu'il mit en route toute noslre armée, et avoit quasy demy achevé lors que le jvros arriva.

Un an et demy après il donna encor luy seul une auire battaille à M. le mareschal de Termes près de Gravelincs, qu'il gaigna; ledesfît, et le prit prisonier, comme j'ay dict cy-devant; ce qui fut un second contre coup à la France fort dangereux. Que si le tiers s'en fust ensuivy, elle cstoit troussée. Et croy que sans la paix cet

homme nous eust bien porté du dommage; car il nous estoit ennemy , et fort heureux et vaillant; avec cela aussy le présumoit-il fort, et en estoit beaucoup plus enflé de gloire.

Sur quoy je me souviens qu'à nostre retoar du voyage de Malte, ainsy que j'estois allé baiser les mains à M. de Savoye , me faisant pourmener dans son jardin de Thurin où estoit sa forge, il me dict le commencement des troables de Flandres, désespérant pourtant fort des affaires des rebelles s'ils n'avoient d'autres chefs qu'un qui s'estoit desjà desclaré, qu'on appelloit le sieur de Brederode, grand seignear du pays et grand homme d'estat, et qui fut le principal autheur de ces révoltés qu'on nomma les Gueux ; nom certes vil , par trop bas, fatal et malheureux, bien différent de celuy qui est venu après , qu'on nomme les Estats , nom certes plus beau, plus spécieux et plus heureux que le premier. Et si M. de Savoye n'estimoit pas trop le dict seigneur de Brederodc pour la guerre, il exaltoit bien autant le dict comie d'Aiguemont, disant que s'il se desclaroit, comme il s'en doubtoit , que leur affaire iroit fort bien, le tenant pour un fort grand et vail* lant capitaine, si la gloire ne le perdoit : «car, a me disoit-il , je Tay veu si glorieux et si out^^ «cuydé après nos deux battailles dernières gaiagnées contre vous autres, qu'il luy sembloit «nul estreesgal ny dfgné d'estre parangonné «à luy, estimant fort peu un autre. Mais je iuy «en rabattois bien les coups; et fort souvent en aavons nous eu differens ensemble, comme «quasy me voulant desdaigner pour son gène- «rai ; mais je luy fis bien recognoistre après, «et ce qu'il devoit.»

Je croy que moodict sieur de Savoye prophétisa alors de ce comte ; car il presumoit tant * de soy qu'il luy sembloit advis que jamais le roy d'Espaigne ne luy feroit mauvais tour,ny que le duc d'Albe osast jamais luy faire mettre la main sur le collet. Mais il en arriva bien autrement; car, ayant esté convié en un festin à Bruxelles, luy et le comte d'Orne, grand seigneur et des principaux du pays, après le disner, le duc d'Albe , s'eslant retiré en son cabinet et conseil, les envoya tous deux constituer prisonniers.

Ce fut le capitaine Salines , non celuy qui estoit habitant d'Ast , mais son cousin, qui eut

* Le manuicrit dit : « H ae seiitoil taot.*

LE COMTE D'AIGUEMONT.

charge de constituer prisonnier le comte d'Ai- {pjemont; auquel ayant dict en toute reverance espaignolle quil le faisoit prisonnier de par le roy, et qu'il laissast Tespée, ce fut le comte d'Âiguemout qui fut fort cstonné; et dict au capitaine Salines tels mots ^ A mi, capitan Salines, quitar la espada que tan bien ha scmdo el rex ! Pues que toi es su voluntad , asihaga.(ik moy, capitaine Salines, oster mon lespée qui a si bien servy le roy ! Puis donc que I telle est sa volonté, qu'elle soit faicte.» Et luy mesmes se Tosta et la donna au capitaine Salines, lequel le mena en la prison qui estoit dcslioée pour luy , estans si bien séparés , luy et le comte d'Orne, qu'ils ne se virent plus jusques au jour de leur supplice.

Auquel jour, la sentence estant donnée audict comte d'Aiguemont, il la prit fort patiemment; et soudain demanda Tevesque dTpre , fort homme de bien et digne prélat , et fort son familier, auquel il se confessa fort sainctement ; et luy donna une bague fort riche que le roy d'Espaigne luy avoit donné lors qu'il fut en Ëspaigne, en signe d'amitié, pour la luy envoyer et foire tenir ( ce fut lors qu'il luy alla proposer toutes ces belles choses contre la France que j'ay dict cy dessus); et puis luy envoya ses humbles recommandations , le priant d avoir pitié de sa femme et de ses enfans. Et l'heure de l'exécution venue , ce comte d'Orne a}aut esté mené et depesché tout le premier sans qu'il le sceust, sinon quand il vit sa teste, il fut conduict par le capitaine Salines et Julien Romero, .estant au mitan de tous deux ; et passa lout du long de la grand place où estoit au bout Tescliaffaut , toute remplie de gens de pied espaignols en battaille , au beau mitan desquels il passa ; et saluant tous les capitaines et soldais avecques une fort belle , douce et triste façon, la larme à l'œil , et eux tous aussi , qui tous d'une voix disoient que c'estoit grand dommage de la perte d'un si grand capitaine , s'en alla à l'eschaffaut tout couvert et paré de drap Doir; et sans estre attaché comme l'on void en France nos criminels, monta dessus, harangua le peuple, se recommanda à Dieu; et puis l'exécuteur ayant tiré un rideau, pour n'estre exécuté à la veue du peuple , luy trancha la teste. Le corps fut jette au dessoubs de l'eschaffaut par une trappdlefaicte à propos, avecques celuy du

comte d'Orne, et la teste présentée au peuple, le rideau estant tiré , comme avoit esté celle du comte d'Orne , que le comte d'Aignemont avait desjà advisée lors qu'il voulut monter audict eschaffaut. Voyià la façon de la mort de M. le comte d'Aiguemont, comme plusieurs le disoient de ce temps là, et d'autres qui en ont escrit.

Mais d'autant que M. de Mondoucet, lors ambassadeur pour le roy en Flandres vers madame de Parme et le duc d'Albe , en envoya l'advis au roy (je le veux insérer icy ) ; lequel venu à M. de l'Aubespine le jeune , secrétaire des commandemens, l'un des vertueux et honnestes sei* gncurs de son temps , et qui aymoit la noblesse (si très tant que, quand il mourut en fort jeune aage et en sa grande beauté , comme il estoit très beau , elle y perdit beaucoup. Il me tenoit pour de ses grands amys, et se plaisoit quelques foispià me conter des nouvelles) ; dont ce matin qu'il receut celles dudicl comte, ainsy que je l'estois allé voir, il me monstra cet ad vis, lequel estoit tel.

a Le second jour de juing les comtes d'Aiguemont et d'Orne, après avoir esté gardés quelque temps dans la citadelle de Gand, sortirent par le commandement du duc d'Albe pour estre menés à Bruxelles, dont le capitaine Almadaen eut la charge. Ledict comte d'Aiguemont estoit dans un coche faict en chariot, dans lequel estoit le capitaine Tordesillas et un autre capitaine espaignol. Au devant d'iceluy marchoient quatre compaignies d'harquebusiers espaignois , et autour dudict chariot les harquebusiers de la compagnie dudict capitaine Tordesillas , et derrière estoicut les picquiers des compaignies cy dessus. Suyvoit après le chariot du comte d'Orne, dans lequel estoit avec luy Anthonio d'Avilla et le capitaine Eraso, et après ses picquiers en rang, et ceux de dom Anthonio de Tholledo et de dom lier* nando deSayavedra,ettous leurs enseignes de»» ployées et tambours battans, le tout estant accompaigné aux costés de la compai[j;ne de cinquante lances de dom Sancho d'Avilla à l'advaut garde , et autant à l'arriére garde ; et en cet ordre ainsy entrèrent dedans Bruxelles,. sur les deux heures après midy. Le quatriesme de juin, marchèrent dans la ville en battaille , et avecques unebatteriedetabourins et de phiffres

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si piteuse, qu'il n^y avoit spectateur de si bon cœur qui ne paslit et ne pleurast d'une si triste pompe funèbre. Toutes les compaignies furent logées, les aucunes dans la ville, les autres demeurent pour la garde en la maison du roy qui est devant la place ; et furent menées et logées séparément , les portes et fenestres de leurs chambres toutes fermées. Sur les unze heures du soir on leur vint annoncer, leur arrest pour avoir le lendemain leurs testes tranchées.

« Le comte d'Aiguemont, qui lors dormoit , trouvant fort estrange une si triste nouvelle , s'estomacqua et s'altéra oultre mesure, et avecques grandes exclamations demanda comme il estoit possible qu'on le vonlust traicter de ceste façon , ne pensant avoir faict chose contre le service de Dieu et Sa Majesté indigne de son debvoir. Bien disoit-il que la mort ne luy estoit point ennuyeuse , pour ce que c'est un passage inesvitabic , et un debte auquel nous sommes naturellement obligés; mais ce qui luy estoit plus en cela douloureux , estoit la perte qui en resultoit de son honneur et réputation. Puis reylera en disant : aVoylà une sentence « très sevcre. Je ne pense point avoir tant offencé aSaMajestéque je mérite une punition si cruelle «ayant faict ce pourquoy je meurs ! Toutesfois «si j'ay failly, que ma mort soit Texpialion de «mes fautes, sans qu'on me deshonore et hon- « nisse les miens pour Tadvenir, et que ma femme «et mes enfans ayent à souffrir, estans confis- «qués mon corps et mes biens , outre qu'il me «semble que mes grands services passés meri- « tent bien qu'on use de quelque grâce en mon «endroicl. Despuis que c'est le plaisir de Dieu, « mon créateur, et du roy, mon seigneur, je m'at- « tends de prendre la mort en patience. » Puis il se leva de son lit et s'habilla , prit de l'encre et du papier, et escrivit une lettre au roy d'Espaigne , par laquelle luy requeroit pardon de ses fautes, luy suppliant très humblement d'avoir pour recommandée sa pauvre et désolée femme, et d'avoir pitié de ses enfans, lesquels, pour les péchés du pere,demeureroient très pauvres et en termes d'eslre misérables toute leur vie , s'asseurant tant de Sa Majesté que courtoisement et de bénignité il leur useroit de telle grâce, puis qu'ils estoient innocens des fautes de leur père , et aussi pour l'amour des grands services qu'il luy avoit faict par le passé.

S CAPITAINES

Après qu'il eust fermé la lettre et biea scellé, il la donna à Tevesque dTpre pour la faire tenir seurement au roy d'Espaigne avecques une bague qu'il avoit au doigt que le roy son maistre luy avoit donnée , dont il l'en pria bien fort ; ce que ledict evesque luy jura sur sa iby de l'envoyer très fidèlement à Sadicte Majesté ; à quoy il ne faillit. Et dict on que le roy catholique la leul en pitié , bien fasché qu'il avoit esté contrainct de venir là; mais il n'estoit plus temps, et ne servoit cela plus rien. Ledict comte après se confessa fort devoteaient audict evesque d'Ypre, qu'il avoit choisy pour son confesseur, tant parce qu'il l'aymoit de loogue main qu'aussi il le tenoitpour un fort homme de bien.

«Le comte d'Orne du commencement ne se peut si bien asseurer et résoudre , se despita , maugréant et regrettant fort sa mort, et se trouva quelque peu opiniastre en la confession, la regrettant fort, disant qu*ii estoit assez confessé; toutesfois , après avoir songé en soy et digéré son faict , et cognu qu'il n'y avoit nul remède de U prolongation de sa vie, en fin de son propre mouvement demanda un confesseur, et continua despuis à user d'apparence de bon chrestien et catholique , et non sans grande contriction de ses fautes.

«Et en ces altères demeurèrent jusqœs i neuf heures du lendemain matin , ne parlant d'autre chose que de leur faict de conscience, et du tort qu'on leur tenoit au respect de la fidélité et obéissance qu'ils avoient tousjours porté à leur prince.

«En après, le comte d'Aiguemont commença à solliciter l'advancement de sa mort, disant que puis qu'il devoît mourir qu^on ne le devoit tenir si longuement en ce travail. Sur les dix heures, on le lira dehors; et ftit le premier conduict sur rescbaffaut,accompaigné du maistrc de camp et du capitaine Salines, d'aucuns preUfr très et de l'evesque d'Ypre , son confesseur. Il estoit vestu d'une juppe de damas cramoisy, et d'un manteau noir avec du passement d'or, les chausses de taffetas noir et le bas de chamois bronzé , son chappeau de taffetas noir couvert de force plumes blanches et noires, et un mouchoir ouvré en main, sans qu'il eust les mains liées aucunement, lesquelles on luy avoit laissées libres sur sa parolle de cavalier, et qa'»* ne donneroit cmpeschement par lequel le bour-

LB éOMtr iVAIGUEMONt. 143

rean peust WWr 9m eoup. !l n'cstok «oiyf , jy i âme , ce qu'on ne fit pour Paulrc comte, lequel debourre^iQ ny de sergens. Bien est il vray que ' estoil à la grande église. »

\ ny de sergens. Bien esi n vray que leprevoeitse tenoit près deTeschafFautavecques une baguette ronge pour représenter la justice. Et allant audict eschafFaut ainsy accompaigné, passa à travers toutes les coropaignies que nous avons diet cy dessus , et qui estoient toutes en baltaille ; et en passant au beau mitan, saluoit et disoit adieu à tous les capitaines et soldats qui estoient là , lesquels picuroient et regrettoient de voir un si grand capitaine mourir ainsy. Pui» esta^nt monté sur Teschaffaut , qui esioit tendn tout de drap noir, se mit à genoux, et, tournant les yeux vers le ciel , commança à haute voix à fiiire quelques clameurs et exclamations sur la contrition cogneue de ses repentances, de ses infidélités et désobéissances ; tellement que le peuple en estoit esraeu à grand pitié. Et bien test après se despouilla son manteau et sa Juppé ; et se remettant à genoux , baissa son cbapeau sur les yeux, et puis dit Toraison In manus tuas, Domine,etc., fort dévotement; et comme il commançoit à la redire, le bourreau , qui s'estoit tousjours tenn caché, commença àparoistre , et luy enleva et fit sauter la leste de dessus les espaules fort dextrement. Le corps Fut incontinent levé et couvert de drap noir.

■Le comte d*Ome vint après , qui de mesmes hi despesehé. Il ne fit point prières si belles que le comte d'Aiguemont; il ne pria que le peuple de prier Dieu pour luy. Leurs testes furent poséea sur des bassins, et demeurèrent en ce spectacle Tespace de deux heures. Le corps du comte d*Aigaemont Rit mis dans un cercueil bien embaumé , et porté en une de ses terres oà il fut ensepvely , comme fîit celuy dn comte d Orne en sa comté. Les gens dn comte d'Aiguemont plantèrent ses armes et enseignes de deuil à sa porte du palais; mais le duc d'Albe en estant adverty , les en fit bien oster bien(pst et emporter dehors.

•Lagrandeamiliéque le peuple portott audict due fAigoenuMit , et Texeessive douleur que chascon avoie eoneeue de sa mort, htt telle que pinsienrs atfereat à regtise Saincte Glaire où giaoit son corpa, baisant le cercueil avec grande elfnsioB de laroies , comme si ce fust esté les ninets ossenei» et relicques de quelque sainet; et tous dTuii accord pnoient peur lerepoedesoar

grande egli

Quoy qu'il soit , il n*y eut personne qui ne plcarast ledict comte d'Aiguemont, et n'y eut Espaignol qui ne le plaignist ; voire leducd'Albe donna grande signifiance de tristesse , encor qu'il Teust condemné; car c'estoit un des vaillans chevalliers et grands capitaines qui fust au monde. Cet advis est le plus vray.

Après ceste exécution faicte , le duc d'Albe fit battre aux champs, et marcha avec toute son armée pour aller Faire la guerre à outrance, et vanger la mort du pauvre comte d'Arembergue , qui avoit esté tué à une desFaicte par le comte Ludovic de Nansau en Zelande. Dont, le mesmes jour que le comte d'Aiguemont Fut exécuté, sa Femme, madame la comtesse, fort honneste, belle et sage dame, estoit venue à Bruxelles pour consoler (ce qui est à noter) madame la comtesse d'Arembcrgue sur la mort de son mary; laquelle, ainsy qu'elle estoit ea sa chambre et sur ces propos, on luy vint annoncer qu'on alloit trencher la leste à son mary. Je vous laisse à penser si elle eut besoia de la consolation le moins du monde de celle qu'elle donnoit à foison à l'autre comtesse; de sorte que toutes deux avoient bien besoin de Dieu, et plus encor la comtesse d'Aiguemoot, puis que son mary n'avoit receu mort si honorable que le comte d'Arembergue.

Yoylâ donc la fin de ce pauvre comte, duquel, avant que je l'achevé, je diray de luy : que c'estoit le seigneur de la plus belle Façon et de la meilleure grâce que j'aye veu jamais, Fust-ce parmy les grands , parmy ses pairs, parmy les gens de guerre, et parmy les dames, l'ayant veu en France et en Espaigne , et parlé à luy.

Mais pourtant , voyez et considérez un peu une chose queje vous veux dire, que j'ay apprise de madame de Fontaines, Tune des sages, belles, vertueuses et honnestes dames qu'il est passible de voir (laquelle, du temps qu'elle estoit fille et qu'on l'appeloit Torcy , sœur à feu M. de Torcy , gentil cavallier et capitaine, elle Fut nourrie fille de la reyne Eieonor en France et en Flandres, où alla ladicte reyne se tenir avec l'empereur son Frère, et la reyne d'Ongrie sa sœur , après qu'elle Fust veFve du roy François); et là , madicte dame de Fontaines e^ tant AUe toutes des plus belles d'alors, et qui ne

VIES DES GRANDS CAPITAINES

se fit point effacer ny èEspaignolle, Flamande, Allemande ny Italienne , ny à tout autre , fit un long séjour avec la reyne sa maistresse; et ce Fut là où elle vit le comte d'Aiguemont Fort jeune , et son commancement , et comme il vint ; mais elle m'a dict qu'en toute la cour il n'y avoit point jeune homme plus neuF que luy, et d'assez mauvaise petite grâce, et à qui on en foisoil fort la guerre, et les hommes et les dames ; mais après plusieurs petite salgarades receues, il se rendit ainsy gallant et honneste , brave et vaillant homme comme nous Tavons veu. Possible que la nourriture et la guerre continuelle qu'on luy Fa'.soit luy apportast cela.

LE PRINCE DORANGE'.

A ce festin des comtes d'Aiguemont et de d'Orne avoient esté pareillement conviés le prince d'Orange et le comte Ludovic de Nansau son frère; mais ils sentirent la fricassée de loing, et pour ce se retirèrent en Allemaigne; ce qui fascha fort au duc d'Albe , car il avoit faict dessaing, ce disoit il, de pescary tomar los salmones y dexar las sardinas y truxicas, a de pescher et prendre les grands saumons, « et laisser les petites truites et sardines, » comme despuis il se vanta qu'il en avoit attrapé deux grands; mais les autres ne s'estoient voulu jetter dans les rets et filets ; ce qui fut cause que son festin fut imparfaict,pour les conviés faillis qu'il avoit desseignés.

Cependant le prince d'Orange ne chauma pas , et amassa une grosse armée en Allemaigne , et force François s'y jettereut aussi , jusques à mille ou douze cens chevaux , et force harquebusiers des contrées de France, qui n'avoient peu passer les rivières et franchir les passages pour se joindre à M. le prince de Gondé avecques M. l'Admirai : les diefs estoient messieurs de Genlys , de Mouy, d'Antricourt , guidon de la compagnie de M. d'Anjou, nostre gênerai , et autres. Enfin l'armée estoit très belle , et plus grande deux fois que celle du duc d'Albe ; mais en temporisant et usant de prudence accousiumée, il fit aller toute ceste

* GuilUiunc de Natiau.

armée en fumée, et la chassa horsde Flandreii et la renvoya d'où elle estoit venue. Et de cet bris et reliques plusieurs François se joignirent avec le duc des Deux-Ponts ; mesroes les princes d'Orange et le comte Ludovic et leur jeune frère y estoient , que je vis tous joiacts ensemble (estant ledict duc mort) à Branthome, chez moy, où je m'estois retiré du camp à cause d'une grosse fiebvre quarte qui m'avoit si vilainement eiupoigne, que je ne m'en pus desfaire de dix mois. Et ce fut là que je vis ces messieurs chez moy, qui me firent , et François et estrangers, tant les plus grands que petits, tous les honneurs et toutes les meilleures chères du monde, sans qu'il me fust faict aucun tort ny à ma maison, non pas un seul image de l'église abbatu, ny une vitre cassée; jusques là à dire que, si la messe y estoit en propre personne, on ne luy eust faict un seul petit mal, pour l'amour de moy. Aussy leur fis je très bonne chère, et que le roy de Navarre m'aymoit , et M. l'Admirai surtout, à qui j'appartenois de fort près à cause de madame l'Admirale sa femme. Bref, j'eus occasion grande de me contenter fort d'eux, là où j'avois force de mes bons amys et parens.

Ce fut donc là que je vis ces princes estrangers, et entretins un assez longtemps ledict prince d'Orange en une allée de mon jardio. Je le trouvay un fort grand personnage à mon gré, et qui discouroit bien de toutes choses. 11 m'entretint du peu d'effect de son armée ; et en donnoit la coulpe à la faute d'argent et aux esirangers, qui l'aymoient desmesuremeni ; mais qu'il ne s'arrèteroit en si beau chemin, et qu'il revoleroit bien tost. Il avoit une forJ belle façon, et estoit d'une Fort belle taille. Le coniic Ludovic son frère Tavoit plus petite. Je le trouvois triste ; et monsiroit par sa mine qu'il se sentoit accablé de la fortune. Mais ledict comte Ludovic estoit plus ouvert en son visage et le monstroit plus joyeux : on le tenoit plus hardy et hasardeux que le prince d'Oraoge, et, en recompense, le prince aussy plus sage^ plusmeur que luy et plus advisé. Aussy l'empereur Charles l'avoit nourry; et se ressentoit si bien d'une si belle nourriture, que despuis il s'en estoit bien servy en tous les grands affaires qu'il a maniées,ayant tant donné de traverses au roy d'Ëspaigne qu'il s'est veu n'avoir guiercs de

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