‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 97 sur 267 · DOM SANCHO D'AVILA · texte numérisé non relu

DOM SANCHO D'AVILA

Avecques le duc d'Albe en ce voyage fut dom Sancfao d'Avila , lequel estoit castellan du cbaateau de Pavie lors que le duc d'AIbe le prit là; et en fit estonner beaucoup , d'autant qu'on ne le tenoit pas pour si grand capitaine qu'il fut après; et en faisoit grand cas, et quelquefois eu prenoit adyis. Il falloit qu'il eust quelque bon sens naturel, et valeur naturelle aussy; carde l'acquis ny de lapractique il enavoit peu, parce qu'il avoit faict plus de cas de garder son cbasteau , et demeurer léaus ordinairement comme une vraye morte-paye, que d'aller aux champs busquer advanture. Mais estant avec le duc d'Albe, il se façonna de telle façon par l'assidue continuation de la guerre qu'il exerça, qq'en peu de temps il se rendit un très bon capitaine. Et pour ce fut esleu gouverneur de la citadelle d'Anvers , la nompareille forteresse du monde , et le vray rampart de toute la Flandres pour le roy d'Espaigne. Aussy fut-elle mise en très bonnes et seures mains et très fidèles, car il la garda très bien sans nul reproche; où il fut après assiégé par tous les Estais, qui tout à coup s'estoient révoltés, et emparés quasi de toutes les villes de Flandres; et falloit nommément qu'ils eussent la citadelle d'Anvers ; car leur révolte et victoire demeuroit manque. Ayant donc assemblé plusieurs grandes forces, la vindrent assiéger , la ville tenant pour eux , et battre fort furieusement, et la tenir fort à l'estroict. Il pouvoit avoir dedans quelques douzecens braves Espaignols, qui tousavecques leur gênerai ne s*estonnerent nullement, et firent très bien teste.

Par cas fortuit (comme à quelque chose sert le malheur et le desordre} , quelques quinze cens soldats espaignols peuauparavants'estoient mntinés pour leurs payes, et s'estoient saisis de la ville de Lost, où ils faisoient le diable. Eux, oyans le bruit des canonnades que l'on tiroit à leurs compaignons (car Lost n'e,n estoit qu'à cinq lieues), sçachant comme ilsétoient fort à l'estroict, touchés d'une ambitieuse charité envers leurs compaignons, et d'une cfliinte qu'il leur fust reproché de les laisser perdre à

un malin resolution de les aller secourir, quand bien ils devraient tous mourir. Parquoy tous sortent de leur ville ; et jurent tous qu'ils ne boiroient ny ne mangeraient qu'ils n'eussent entré dans la citadelle, combattu et chassé Tennemy qui la tenoit assiégée. Ils marchent donc très déterminés, cbascun prenant sa fascine en la portant sur uneespaulle, et sur l'autre l'harquebuse ou la picque; et pour plus grande bravade, ouplustost pour présage de victoire, chascun prit un rameau de chesne qu'il pendit sur son morion et bourguignotte. Sans avoir donc peur de rien, marchent résolus et serrés, et vindrent draict à la citadelle, et font entendre leur resolution à dom Sanche et ses compaignons. Ils entrent par la portedu secours, sont receus , Dieu sçait comment bien , de dom Sanche et de leurs compaignons; lesquels, après s'esire bien embrassés et entre^salués, ainsy qu'on les convioit de se rafraischir et foire la collation, que don Sanche avoit faict très bien accoustrer, firent responce qu'ils avoient tous juré de ne manger et boire qu'ils n'eussent veu l'ennemy , ne l'eussent combattu , et ne l'eussent jette de là où il estoit, et pour ce qu'ils vou* loient tenir leur serment; parquoy demandèrent qu'on leur ouvrist la porte et qu'on les laissast aller, et que dom Sanche les menast au combat.

A telle si belle occasion et resolution don Sanche ne voulut faillir et temporiser : parquoy, après avoir très bien ordonné de l'assaut, foict soudain ouvrir la porte de la citadelle; et aussy tostces braves et déterminés soldais donnèrent la teste baissée dans les retranchcmens, en criant : San Jagol San Jagol Hespaha, Hespaha H et de prime abordade donnèrent à celuy que tenoient quelques six cens François qui pour lors s'estoient misavec les catats, qui estoient tous vieux soldats, qui , par plaisir et par courage, s'estoient débandés des vieilles garnisons des frontières de Picardie et de Gharopaigne.

Toot ainsy que les Espaignols les assaillirent vaillamment , les François leurs respondirent bravement; car ils alloient per à per;qui fut cause que les Espaignols s'escrierent : Estas sonFranceses; dexamoies; çueson diaUos:

faute de leur secours , vont prendre tous par I t sûQt-Jscques! Espagne!

BARTHELEMY D'ALVIANO.

vamas a combaHr los hombres. C'est -à -

dire: «Ceux-cy sont François: laissons les, icar ce sont diables, et allons combattre les f hommes. » Et couransdu long de la tranchée, Yiodrent où eslotent les Flamans, Allemans et quelques Anglois, qu'ils Faussèrent et emportèrent fort aisément, de sorte que sauve qui peut pour les Estais, et pour lesEspaignols tue qoi peut, et de suivre la victoire, touajours crians : San Jago ! san Jago ! HespaFUz / Hespafla I Sien^a , sierra, came, carne!

à sangre, à sangre / d fuego , à fUego ! à saco, d saco^f Et par ainsf donnèrent si bien la chasse à Tennemy, qu'il en demeura beaucoup de morts sur la place. Le jeune comte d'Aiguemont se sauva avec les François , qui se sauvèrent et retirèrent bravement. Je liens ce conte tant d'aucuns soldats François qu'espaignols que j'entretins quelque temps après teste desFaicte, estans venus à la cour à Blois , an premiers estais.

lis victorieux eslans absolus maistres de la Yille commencèrent à bien ta piller et se Faire tous riches : car trois mille hommes butinèrent une ville qui esloit assez bastante pour saouller et rassasier une armée de cinquante mille hommes. J'en ay parlé ailleurs.

Mais tant y a , qui poisera ce bel exploict , quelque ennemy qu'il soit de la nation espaignolle,ne peut qu'il ne loue à jamais ces braves soldats et leurgeneral don Sanche ; lequel, un temps après, fut tué nu siège de Mastric ; dont j'espère en parler à la vie du prince de Parme 2; et ce don Sanche s'csloit rendu si bon capitaine par ses conlinuelles Factions , qu'il est mort en telle réputation , et au grand deuil du roy d'Espaigne et de tous les hommes de guerre de sa nation et d'autre.

CHAPIN VlTELLl.

Gomme fut quasy en mesmes temps Ghapio ?itel1i , lequel Fut un très bon capitaine. Aussy, en ses ans plus vigoureux, il en monstra

> Saint^ac^ieil Ki(>^ne I Au carnage , à feu , à lang ,

tac!

*Oo n'a pas cette vie.

grandes preuves en la guerre de Sienne • duquel s'ayda Fort le marquis de Marignan, ensemble d'Aslolpho ou Rodolpho Bâillon, d'une brave et vaillante race, qui despuis fit si bien dans Famagoste en Gypre , et mourut martyr : j'en parle ailleurs. Tous deux luy assistèrent bien, et nous nuisirent beaucoup en ceste guerre.

Le roy d'Espaigne commanda an duc d'Albe de se servir de ce Ghapin Vitelli, pour la soFftsance qu'il cognoissoit en luy , et qui le rendolt son pensionnaire. Aussy le due d'Albe le tint en telle estime qu'il luy bailla la charge de commander à toute son inFanterie, dont il s'en acquicta très bien : les efFeetsen ont feict Foy. El si estoil le premier de son conseil. Il mourut quelque temps après en Italie de maladie.

De eeste brave race des Vitelli sont sortis de braves et vaillans hommes, dont j'ay cogna aucuns de mon jeune temps, comme le seignor Alexandre et le scignor Vincence, et le seignor Alphonse Vilelli, que le roy Henry deuxiesme avoit nourry page de sa chambre ; lequel avoit un oncle , qui estoit le cardinal Vitelli , un très habile homme de sa robbe , que j'ay cogneu à Rome, et bon partisan dudict roy Henry, et point ingrat de la pension qu'il luy donnoit. Il eut une grande attaque une Fois •n plein consistoire contre le cardinal de Lorraine, qu'il disoit estre trop bouillant S pour le bien de la France dont il esloit natif, et à qui il devoit tant : j'en parle ailleurs. Il y a eu aussy de braves capitaines et vaillans hommes de guerre des Vi^ellozzî, sortis du mesme estocq des Vitelli.

BARTHELEMY IVALVIANO.

Barthélémy d'Alviano a esté de son temp$ un très grand et bon capitaine , mais pourtant estimé plus vaillant, hardyel hasardeux que sage, considéré et provident ; deux conditions contraires qui ont servy à aucuns et nui à d'aulres : aiosy qu'il luy arriva à la batlaille d'Agnadel contre nostre grand roy Louysdouziesme, qu'il donna et chargea furieusement et

< Le manuscrit dit : c Brouillon. »

VIES DES GRANDS CAPITAINES

sans consideralioD , contre Tadvis du comle Petillano, gênerai de Tarmée des Vénitiens , dont ils en eurent différend ensemble, et contre ccluy de la seigneurie qui Tavoit def- Fendu expressément , ainsy seulement de temporiser et amuser Tarmée du roy. Mais enfin, comme brave et hasardeux, il voulut combattre ; et à son dam, car il fut pris en combattant bravement jusques à n'en pouvoir plus, et mené devant le roy. Il luy fit très bon recueil comme à un très vaillant prisonnier de guerre. Et luy ayant demandé ce qu'il pensoit faire, d'hasarder ainsy une battaille avec tout Testât vénitien, il luy respondit qu'il n'eust sceu jamais mieux Faire ny acquérir plus grande gloire et honneur, à perte ou gaing , que de combattre un si grand , brave et puissant roy et prince, et que voulant essayer la fortune il estoit venu à ce combat.

Et de Faict , luy et ses gens pour la première poincte firent très bien : mais venant M. de Bayard avec ses gens de pied , qui estoit à l'arriére garde, et s'advançant bravement, il donna si à propos par flanc et aux costés des Vénitiens, dict l'histoire, qu'ils perdirent cœur, et ne firent puis après rien qui vaille, sinon quelques bons soldats esleus dudict Barthélémy, habillés de blanc et de rouge, qui , s'opiniastrans au combat , demeurèrent sur le champ. Braves gens, certes! Le roy, qui combattoit vaillamment, ne chauma pas de son costé : et pour ce, la battaille gaignée, et mis à mort pour le moins quatorze à quinze mille hommes, et ledict Alviano blessé et pris, et lumbé entre les mains du brave M. de Vandenesse , Frère à M. de La Pallice, le comte Petillano, voyant ses gens de pied desFaicts, se retira un petit plus viste que le pas avec sa gendarmerie et cavallerie restée de la mortalité , avec peu de perte de nos braves François.

Ledict Alviano mené devant le roy, et devisant avec Sa Majesté , ce fut lors qu'il luy dict ce que j'ay dict cy devant. Elle avoit fiiict donner une fausse ailarme, pour cognoistre si ses gens estoient trop desbandés, et pour les rallier eC les cognoistre s'ils seroient prompts et diligens aussy tost, si un bon affaire ou grand besoing survenoit; et ainsy qu'elle demanda audîct Alviano ce que ce pou voit estre, il respondit en riant : «Je ne sçay pas, sire, sinon que vous

c voulez vous combattre les uns les totres; car, tt de nos gens , je vous assure qu'ils ne vous vi- « sitcront de quinze jours. » Le roman de M. de Bayard le dict ainsy. Ne Faut point doubter si

i le roy trouva ce mot bon, qui tendoit tousjours

I d'autant plus à sa gloire.

I Or, tout ain.sy que ce capitaine estoit hardy

I et vaillant , et comme la vaillance, hardiesse et ardeur de courage ne rit pas tousjours à son homme, selon que la Fortune variable faict eu guerre , et qu'elle est journalière en l'hardiesse aussy bien qu'en la pusillanimité, il fut taxé d'avoir failly en son courage bouillant, et de s'estre retiré par trop viste à la battaille mémorable de Vincence, dont j'en parle ailleurs, contre le visce-roy dom Raymond de Cardona, Prospero Golomno, et le grand marquis de Pescayre, qui fut le principal du gaing, disent les Espaiguols : lesquels disent aussy, que da commancement , ledit Alviano et ses troupes, avec Paulo Baglion, bon et vaillant capitaine aussy, ainsy qu'en porte la race de long temps , donnèrent Fort furieusement et firent un bon eschcq ; mais l'infanterie espaignolle et l'allemande, conduictes par ce grand marquis, arrivant à propos, attaquèrent la cavallerie dudict Alviano avec telle furie qu'ils la desordonnerent aussy tost et la mirent en route; de telle sorte que ledict Bâillon fiit pris. Ainsy qu'ilcouroitinadverlammentetimprudemment, di.sent les Espaignols, pour chercher un chemin court pour atteindre Alviano , que huya à pnesa ^ il lumba dans un champ plein d'ean, là où il fut pris : et Alviano, passant le ruisseau Reron â grand presse , se sauva à Padooe, non sans se despiter et maugréer Dieu, dict l'Espaignol , de que eraenemigo del nombre de los Italianos ,x amigo dé los EspafioiesK Quasi tel blasphesme cuyderent Faire les pauvres chrestiensdans Antioche, persécutés d'ooe si extrême Famine, que les plus grands ne sçayoient où trouver du pain : que pouvoient faire les petits? Si que tous ensemble, désespérés de ceste maie rage de Faim, peu s'en fallot qu'ils ne s'adressassent à Dieu , ne le maugréassent et ne l'accusassent dlngratitude, de n'avoir esgard à leurs peines, maux et labeurs, à la

* Qui t'enftoyoit en grande hâie.

* De oe qu'il étoit ennemi du nom Uafien, et aol dei Eipagiiols.

BARTHELEMY D^ALVIANO.

perte de leurs biens, qu'ils avoient vendu et mis h Tabandon , ny à la sincérité de leur dévotion ; mais comme à un peuple estrange , les permettoit d'estre ainsy livrés et abandonnés h mains des ennemys de sa foy. Voyez en le conte dans VHisfoire de la guerre d'Orient Il ne faut point doubler que, par tel despit et ngc, il y en eust plusieurs qui, dans Tame ou Couvert, firent tels blasphesmes; car qui est celuy qui , pour telle rage et desespoir, n'en dye d'advantage, si ce ne sont ceux qui sont confits en toute religion et dévotion doublement >. Parquoy ne faut point doubter aussy que cet Alviano n*en dlst pis encor que je ne dis, tant par despit que par desespoir, veu que de tous temps les gens de guerre se dis» pposent aisément à tels blasphesmes, mais plus jadis qn*aujoord*buy. Les Italiens ont esté grands blasphémateurs, comme je Tay veu la première fois que je fus en Italie. Je ne les veux accuser tous, car il y en a d'aussy gens de bien qu*ea tous autres pays, et aussy qu'aujourd'hny ils s'en sont fort corrigés. J'en parle ailleurs'.

Et pour retourner encor audict Alviano, il faut prendre exemple en luy :que tout vaillant et hardy capitaine ou autre , ne se peut jamais Tanter tel en sa vie qu*après sa mort, laquelle seule couronne nos vies ^ ; car bien heureux est il qui en sa vie n*a faict quelque escapade reprochable en la guerre; ainsy qu'en arriva ce coup à ce vaillant et invicto, comme dict Tltalieo, tout vaillant comme Tespéc qu'il estoit.

U eost mieux valu qu'il fiist arrivé ce qui arriva cesie fois mesmes au providadour Loredano, qui avoit esté aussy motif, avec Alviano, de Tattaque du combat; lequel estant pris, et promettant à aucuns soldats espaignols une grand quantité d'or pour sa rançon , le traisoant les uns les autres à qui fauroit , fut enfin

* Le rétiMur, sans doute fort ortliodoie,.â ajouté de la main : « Et se sont bien resignés à la volonté de Dieu , aimyquHI fout faire.»

* A la fin de uni Bodomontades espagnoles ^ il f a m Tnùté des Jurements et blasphèmes espagnole^ nêlét de quelques iulient.

' Voici laieniencede Solon ainsi exprimée par Ovide :

Dltima temper

Expeeienda dies homini est : dieigue beatus dnie obitum nemo, supremaque fanera débet. Otid., Metam.j Mb. m.

jette dans un fossé plein d'eau de despit, et là se noya. Cest un inconvénient qui arrive souvent aux guerres à force bonnestes gens, ainsy pris et débattus pour pareille altercatioa à qui l'aura ; comme j*en parle ailleurs.

Ledict seigneur Alviano pourtant ne perdit pas cœur pour tel malheur arrivé; mais, comme remis et restauré, mieux que jamais guerroyé et fatigue ses ennemis par rencontres, combats, courses et surprises, et mesmes en une où il cuyda attrapper ce grand marquis de Pescayre, par une grande et longue cavalcade qu'il fit un jour; car force de ses capitaines espaignols le voyant fort loing d'eux, mesprisant leur garde, ne la faisoient qu'à demy : sans que le marquis ( soit qu*il se doubtast de cet homme turbulant et jamais oisif, ou qu'un bon démon l'en advisast ) fit ce soir renforcer ses gardes, redoubler ses sentinelles; si bien que, sans telle prévoyance, ledict Barthélémy l'attrappoit et luy enlevoit son logis , à sa grande honte et grande perte de ses gens. Et oncques puis, dict l'histoire espaignolle, ledict marquis ne faillit de commander à ses capitaines foire tousjours leurs gardes aussy serrées, estroictes et renforcées comme s'ils eussent l'ennemy en teste, en queue ou à costé. Je vous laisse donc à penser si ledict Barthélémy eut despit d'avoir failly son coup ; car il estoit très assuré, sans ce bon ordre et prévoyance dudict marquis.

En cet exemple dudict Alviano, force braves et vaillans capitaines, cavalliers, et autres gens de guerre , et mesmes les jeunes gens, y doivent bien penser et regarder; lesquels, pour avoir faict un ou deux coups de vaillance, en deviennent si insolens et enflés comme crappaux, de gloire, qu'il leur semble n'avoir jamais de peur, et qu'ils combattroient le diable s'il se preseutoit devant eux ; mais il ne faut qu'une mal-heure, que, venant à faillir de cœur, ils prennent telle espouvante aux plus belles et plus esclairées factions, qu'ils en sont deshonnorés à bon escient, comme j'en ay veu force en ma vie. Et ne considerent-ils pas , pauvres aveuglés qu'ils sont, que tout homme est joui^ nalier, soit de la nature, soit de la volonté de Dieu? Ne considerent-ils pas aussy que les quictes espées que nous portons à nos costés, que nous tenons pour les plus luisantes, les plut

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ttsurées et pour les pli» esprouvées, noua vieonenl i faillir quelquefois au plus grand besoio où nous les employons ? Et ainsy rien ne nous est assuré ^ ny nos espées que nous portons, ny nos cœurs qui les veulent faire valoir 3 ; et si , pour rabiller leurs fautes et les nettoyer, ils reprennent les armes, il faut qu'ils y fassent des miracles de valeur et de ^espée^ coaune force grands capitaines et gens de guerre ont faict par de beaux combats et exploicts qu'ils ont faict, comme je les nommerois bien , et comme fil ce brave Aiviano en plusieurs belles occasions qu'il chercha de luymesmes, ou qui d'ailleurs se présentèrent à luy; et mesmes à la battaitle de Marignan , où ne pouvant arriver ( estant gênerai des Vénitiens, ligués avec nostre roy pour lors) avec son in^p fanterie et tout le reste de Tattellage de son armée, prit l'eslite de sa cavallerie , et par une grande cavalcade arriva sur dix heures du matin, ainsy qu'on estoit aux mains; et bien à propos, car il n'y a si grand capitaine ny ai vaillant homme de guerre, qui, voyant arriver à rimproviste un nouveau secours inopiné , n'en prenne l'alarme et ne s'en estonne, voire ne branle.

Aussy dia-on de luy que c'a esté le premier qui, par sa grande vigilance et diligence, a esté invanteur des grandes courvées et cavalcades de guerre, pour aller debien loing rechercher son ennemy dans son camp et ses loges; ainsy que fit le brave M. de Nemours en la reprise de Bresse, dont j'en parle en son lieu.

Le premier commancement dudict Aiviano de sa guerre fut lorsqu'il alla trouver, avecques aucuns de ses braves compaignons et capitaines des Ursins , le grand capitaine Gonsalvo à Napies; où s*y estant jette et resserré, pour ne pouvoir bien tenir la campaigne contre nos braves François , se voyant renforcé par ces nouvelles forces survenues , dresse une ar^mée de neuf cents hommea d'armes et mille chevaul^ers , et neuf mille hommes de pied , se met aux champs , et plus ne regarde & la deffencive

> Le rériteur a aiooté : «Par noua.»

' Le réviseur a ajouié ici de n maîq : «Car tant bien nous doibt venir d'enhaut. >

* Le manuKrit ajoute : «Que Moïse ftt de sa rerge aount que fit monseignear èaint Michel, quand i\ coin» bMttkdiaUoetlepoitapsrttrrt..

PS CAPITAINES

comme auparavant, ains du tout à l'offonsife; et despuis nos affaires allèrent par de là très mal. Voyià ce que nous valut ceste fois Aiviano avec ses troupes et sa personne, qui, estant fort jeune et tout fœu, fit rage en ccste guerre ; ce que très mal recogneul le grand capitan envers luy, après que, s'estant mis à faire la guerre aux Florentins , Cionsalvo les vint se courir contre luy : très mal recognu du service passé , que j'ay dieC vers Naples; grand ingratitude pourtant 1

Or, pour venir à la fin dudict Aiviano , après plusieurs beaux faicts et services rendus à la seigneurie de Venise , ainsy qu'il estoit sur les desseins de retirer Bresse et Veronne , comme il l'eust faict , n'en fault doubler, luy vint une maladie d'un flux de ventre qui l'emporta, n'ayant pas attainct encor soixante ans. Les Ve* nitiens le regrettèrent fort, et tons les soldats de l'armée encores plus ; car, ne se pouvant saouler de se re-aouvenir de luy, ils retindrent son corps vingt-dnq jours durant près d'eux tousjours en l'armée, ainsy qu'elle marcboit, raccompaîgnanttousjoursd'unepompefîmd>re et triste pour le conduire en toute seurté jusques à Venise, afin qu'il ne luy fost fiiicC aucun outrage , à luy, dis-je, sur lequel ses ennemys aucuns mal discrets eussent voulu se vanger. Et ainsy que les Vénitiens voulurent demander sauf* conduict à Marc-Anlhoine Colomne, commandant en Bresse et Vérone, Théodore Trivalse, très bon et brave capitaine, ne le voulut jamais permettre , disant qu'il n'estoit pas raison ny bien séant que celuy qui en sa vie n*avoit jamais eu peur de ses ennemis , qu^en sa mort il fit signe de les craindre. Et ainsy fut porté seore* ment, et enterré S Venise avecques grande magnificence en l'église de SainctE8tienne,oft j'ay veu encor de mon jeune temps sa sépulture, la première fois que j'y fos.

VoyIà la mort de ce grand capitaine, qui nous fil en sa vie et du bien et du mal, et qui estoit, ores pour nous , ores contre, n*ayant pris la n)ort en guerre qu'il avoit tant recherchée « comme plusieurs grands capitaines que j*Siy nommés et nommeray en mon livre. Il ftnt louer le susdict Théodore Trivulse en sa resolution de n'avoir voulu demander le saufoonduict. Il hasardoit bien pourtant ce pauvre corps; s'il fust esté pris et enlevé de ses enne-

GiESAR B0R6IA.

nys ^ Qaél eonvoy et quelle ponpe funèbre ! Celle de messîre Bertrand du Glesquin fut bien plus belle et plus honorable; lequel estant mort devant le chasteau de Randon , et ceux de dedans s*estan8 rendus, fût ordonné et advisé par ceux de Tarmée qui commandèrent après luy , qu*on f orteroit sur son tahu, où estoit le corps, les clefs en signe d^obedienee et humilité. Beau traict, certes! L*on est en diverses opinions oft il mourut Les uns , comme M. du Hailian , le tiennent en ce chasteau ; et moy j'ay veu en un vieux roman de sa vie , escrit en lettres gottl* ques, que ce fut devant le chasteau de Bernardieres ou de Condac , deux petits chasteaux et bicoques en Perigord, qui ne valent pas le par* 1er, qui sont près de moy, mesmes que les bonnes gens et bonnes femmes vieilles de là le disent encor. Je m*en rapporte à ce qui en est ; c'est le moindre de mes soucys.

Tels convoya et pompes funèbres, certes, contentent aucunes personnes, soit ou qu'elles leur soient attribuées en leur vivant , ou tendant â la mort , ou que leurs parens et amis , les pensant plus honorer, les fassent faire telles: bien contraires à ce grand Saladin, soldan de Babylonne , de Damas, et roy d'iEgypte, lun des grands capitaines à mon gré qui ait esté en Orient , tant pour ses beaux faicts que pour ses gentilles façons , belles honnestetés et courtoisies, si nous voulons croire Bocace en UQ des contes qu'il faîct de luy, qui est très admirable, pour avoir quasi traversé toute la ebrestienté, desguisé en simple marchant, pour en venir recognoîstre les forces des chresliens, et surtout des François , leurs formes et façons de h\ve et leur parler. Après donc qu'il cul feictet parfaict tant de belles choses contre eux , il fiiict trembler tout TOrient devant son

* Le mamNcrit ajoate : « Possible luy eussent-ils foîct pareil tour et pareilles funérailles que fit le pape Urbain , le quel, ayant pris prisonniers sept cardinaux scismatiques ei bandés contre luy, il en fit jetter à Gennes quatre en un tac dans Teau, et les autres trois, conTaincui par justice devant le clergé et le peuple, les fit exécuter et desfaireafecques une doioire,et puis seicber leurs corps dans un foup, et les os les mettre et enserrer en certaines quaiises faictes à propos, lesquelles il faisoit tonsjours charger sur des mullets quand il allolt par pays, et mar* cher devant luy avec leurs chapeaux rouges par dessus lesdiclei quaiitses , pour advertissement et terreur i tous ocQx qui eussent voulu attenter sur sa personne et pontificat Voyes YmaUrir^ 46 l^apln. >

nom et ses armes : mourant en la cité d*Ascalon ordonna , après son trespas , que sa chemise fut portée sur une lance à travers toute la ville par un sien escuyer, héraut ou trompette , faisant un tel cry à haute voix : « Le roy de tout «rOrient, qui Ta tant faict craindre soubs soy, «est mort , et n'emporte de tous ses biens avec «luy que cela.» Voyiâ la pompe ftineralle dont se contenta ee (j^nd prince.

Nosroys, nos empereurs, nos grands princes et capitaines chrestiens ne se contentent de si peu , et font bien ; car certes tels honneurs que Ton deffere en leurs funérailles sont beaux et fort k estimer; et croy que telles magnificences n'offencent point Dieu , puisque messieurs les grands supérieurs de Teglise le permettent, voire s*en veulent ressentir, comme je l'ay veu en deux de nos roys, qui sont belles certes , de<voiieuses , contrites et pitoyables. Les anciens empereurs romains ont apporté la plus grand part de ces façons ; mais nous en avons converty leur abus en une bonne , pure et saincte religion , et pie cérémonie. J'en parle ailleurs.

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